CHAPITRE VII
Ce qui se fit dans la Compag'nie pendant l'année 1632
On fit l'élection des officiers au commencement de janvier de cette année i632, et comme plusieurs confrères étoient absents à cause de la peste, dont la crainte n'étoit pas encore cessée, on ne nomma qu'un supérieur, un directeur et un secrétaire; mais un mois après, on y ajouta deux conseillers parce que l'Assemblée étoit devenue plus nombreuse.
L'air enfin se purifia parfaitement et l'appréhension de la maladie contagieuse cessa partout . Les confrères furent libres de se revoir, et tous reprirent le train de leurs exercices ordinaires. Ce fut lors que la Compagnie résolut de les redoubler avec plus de ferveur que jamais. Elle arrêta de députer toujours dans la suite un ecclésiastique et un laïque pour faire oraison pendant une heure dans l'église de Notre-Dame ( i ) et visiter les pauvres de l'Hôtel-Dieu. Ce devoit être le samedi, mais dans la suite, cette prière et cette visite furent laissées à la commodité des députés. Elle résolut d'en nommer deux autres pour aller voir les prisonniers, et deux pour se trouver à la messe du Saint-Sacrement qui se dit tous les jeudis aux Billettes (2). Alais ce dernier article fut depuis réglé à une députation pour assister à la procession qui se fait dans ce monastère tous les premiers jeudis de chaque mois.
(1) L'église métropolitaine de Paris remonte à la plus hr.ute antiquité; Grégoire de Tours en parle dans son histoire. Elle fut d'abord placée sous l'invocation de S. Etienne ; une seconde église dédiée à la Sainte-Vierge fut construite tout auprès. Enfin Maurice de Sully fit commencer la construction de la basilique actuelle en 1163 ; il fallut près de 300 ans pour la construire. Elle a été complètement restaurée de nos jours.
(2) Monastère de Carmes, d'abord aux Frères hospitaliers de la Charité. Bâtie à la suite du miracle opéré par la sainte lîostie chez un Juif sous Philippe le Bel, l'église fut dédiée en 1350, puis consacrée en 1408. Rainier Flaming, bourgeois de Paris fonda ce monastère qui fut cédé aux Carmes en 1641 avec le consentement du roi et de l'archevêque de Paris; la bulle d'Urbain VIII ratifiant la cession est de 1632. On y célébrait le miracle par une procession solennelle le Dimanche de Quasimodo.En ce siècle l'église p été changée en temple luthérien ; elle avait été reconstruite en 1754.
Pour la visite des prisons, on prioit lors des religieux d'y aller faire l'exhortation, et de s'offrir aux prisonniers pour entendre leur confession. Mais dans la suite le grand nombre d'ecclésiastiques qu'on reçut dans la Compagnie lui donna moyen de faire ces bonnes œuvres par elle-même, et l'on ne chercha plus de secours étranger pour y travailler.
La visite de r Hôtel-Dieu s'est faite au commencement le lundi, depuis le samedi, et enfin selon la commodité de l'ecclésiastique qui confessoit les malades, après que le laïque les y avoit disposés. jSIais dans le dernier temps, il se forma une petite Assemblée pour le secours spirituel de ces malades, si bien que la Compagm'e se déchargea sur elle de tout le soin qu'elle en prenoit auparavant.
Le 26^ de février on donna avis à la Compagnie qu'il sefaisoit une assemblée de Juifs dans le faubourg St-Germain (i) ; chacun se chargea de travailler à en découvrir le lieu, et ce soin fit cesser ces méchantes assemblées. ]\Iais pour la seconde fois on les découvrit dans le même faubourg et on leur donna la chasse. Cependant ils demeurèrent dans Paris jusqu'en septembre, et le 26 de ce mois, on assura qu'ils s'étoient retirés; peut-être aussi ne s'étoient-ils que mieux cachés, car selon toutes les apparences il y en a toujours un grand nombre dans Paris. Aussi le 14® de mai 1649 proposa-t-on des moyens pour les bannir entièrement hors du royaume.
Dans les commencements de la Compagnie il y avoit une étroite haison entre tous les confrères, et l'on s'étoit si fort persuadé que cette Assemblée de voit être un renouvellement de l'amitié et de la fidèle correspondance des premiers chrétiens, qu'on ne pouvoit souffrir que le moindre démêlé altérât cette bonne correspondance. Cependant deux particuliers de la Compagnie eurent un différend considérable en ce temps-là et ils étoient sur le point d'entrer en grand procès pour ce sujet. Mais d'abord qu'on en fut averti, le supérieur et le directeur furent priés de les voir et de les accommoder. Cet ordre fut donné le 4^ de mars, et il fut soigneusement exécuté.
Ce sentiment d'entretenir la paix partout, principalement parmi les confrères, s'est réchauffé de temps en temps dans la Compagnie. Le 28»
( I ) Ce faubourg s'était forme autour de l'abbaye de St-Germain-des-Prcs; à l'cpoquc qui nous occupe, c'était le réceptacle de toutes les infamies ; de plus les hérétiques et les Juifs s'y assemblaient sans être inquiétés et y répandaient le venin de leurs erreurs ; il fallut le zèle de M. Olier pour purifier ce faubourg qui en peu d'années se trouva entièrement transformé.
de novembre 1641, qui fut neuf ans après ce premier accommodement, il fut arrêté de nommer huit personnes de l'Assemblée pour prendre soin de calmer, autant qu'il se pourroit, tous les différends et d'accorder toutes les querelles dont on seroit averti, suivant l'art. 16 des Exercices, et le 24e de mai i65i, on renouvela la même résolution.
Comme les hérétiques prétendus réformés ont plus attaqué le Très? Saint-Sacrement que les autres ennemis de l'Église, aussi la Compagnie a-t-elle toujours pris un grand soin de les combattre et d'empêcher leurs entreprises. Elle fit supprimer un libelle qu'ils avoient intitulé : Le /îibt'le (i), plein de railleries et de blasphèmes contre l'Église Romaine. Elle fit dénoncer à ]\I. le Procureur Général un médecin huguenot de Loudun (2), qui, pour être dans l'office de receveur des tailles, avoit simulé une abjuration publique de son hérésie, qu'il professa deux jours après sa réception. Sur l'avis qui en fut donné au roi, il y eut arrêt du Conseil qui déclara sa réception nulle, lui ordonna de se défaire de sa charge. L'arrêt fut délivré gratis et on l'envoya signifier sur les lieux aux dépens et par les soins de la Compagnie.
Cinq ans après, la Compagnie de Lyon donna avis que les hérétiques étoient reçus dans l'assemblée des médecins de leur ville. Sur quoi ]\L le Chancelier (3) fut supplié de faire ordonner à toutes les facultés de médecine du royaume de n'en plus admettre aucun, siutout dans celle de Paris, comme aussi aux communautés des apothicaires et des chirurgiens, et depuis ce temps-là on a été plus exact à faire mettre la clause de la religion catholique dans toutes les lettres de maîtrise et d'offices, tant chez le roi que chez Monsieur.
(l) Ce libelle intitulé: Lt grand Jubilé évangéliqiic, apportant V indulgence plénière et la. rémission géne'rale de tous pe'che's, eut pour auteur Jean Fouquemberge, ministre à Dieppe : il fut condamné à être lacéré par la main du bourreau, brûlé et supprimé le 24 mars
{2) En 1645 le sieur Michin, pour être reçu procureur à Loudun, feignit de se convertir, assista à la messe et reçut la sainte Communion. II retourna ensuite .-lu prêche et fit une déclaration contraire à son abjuration ; mais il fut poursuivi par les gens du roi et la Compagnie du St-Sacrement fit ses efforts pour obtenir sa condamnation.
(3) En 1637 le chancelier était Pierre Séguier, duc de Villemor, fils de Jean, seigneur d'Autrj', et de Marie Tudert de la Bournalière, né à Paris le 29 mai 1588, garde des sceaux en 1633 et chancelier en 1635. En 1649 on lui ôta les sceaux qu'il reprit à la mort de Mathieu Mole en 1656 ; il mourut à St-Germain en Laye le 28 janvier 1672. Il avait épousé Madeleine Fabri de Champauzé, dont il n'eut que des filles.
Mais il arriva une affaire sur ce sujet où la Compagnie eut besoin de tout son zèle et de toute son adresse poiu- soutenir l'intérêt de la religion. Les prétendus réformés avoient trouvé moyen de faire recommander puissamment et même par une lettre de cachet, au premier président Le Jay ( i ) vingt-cinq postulants de leur secte pour être reçus procureurs au Parlement. Aussitôt que la Compagnie en eut avis, elle crut être obligée de s'opposer à ce désordre. Ainsi elle chargea divers particuliers d'en remontrer les mauvaises conséquences aux magistrats de leurs amis, et chacun agit avec tant de vigueur et de bonne conduite auprès des juges qu'enfin les six conseillers qui fiu-ent députés poiu- examiner ces postulants, le firent avec tant d'exactitude, qu'ils n'en trouvèrent pas un seul capable d'être reçu procureur. Ainsi, par une grâce de Dieu visible, les hérétiques ne purent venir à bout de leur dessein et sentirent l'effet des sollicitations de plusieiu-s parties dont ils ne connurent jamais pas une.
J'ai assez parlé de la lettre de cachet que le roi avoit écrite à M. de Gondi, archevêque de Paris. Mais je ne puis oublier de dire encore que plusieurs Compagnies qui en avoient eu connaissance souhaitèrent une copie de cette lettre. On en fit la proposition à l'Assemblée, qui trouva bon de la communiquera celles qui la demanderoient ; ainsi par son ordre, la copie en fut envoyée à la Compagnie de Lyon et depuis à celle de Rouen (2) .
Le zèle qu'on avoit du bien, et de donner à tout le monde qui montroit en avoir besoin épuisoit souvent le coffret de la Compagnie et l'endettoit même extrêmement. Ce désordre donna lieu à un règlement quifiit fait le 26e de septembre 1 632 . On arrêta donc de ne recevoir aucune proposition d'aumônes nouvelles, sans savoir si le coffret étoit quitte, et comme dans la suite on a souvent manqué à garder cette résolution, de temps à autre elle a été renouvelée, et, par prudence, on a souvent
(i) Nicolas le Jay, baron de TiUy, garde des sceaux et premier président du Parlement de Paris, mourut en 1640; il était fils de Nicolas, seigneur de Bevilliers, et de Madeleine Gron, dame de Tilly. Il fut enterré dans l'église des Minimes de la place royale, où ses neveux lui firent élever un tombeau.
(2) François de Harlay était alors archevêque de Rouen depuis 16 15 où il succéda au cardinal de Joyeuse dont il était coadjuteur depuis 1614. II était fils de Jacques, seigneur de Chanvallon, et de Catherine de la Marck ; il céda son siège à son neveu et coadjuteur en mai 1651, et mourut le 22 mars 1653.
modéré la ferveur et le désir de faire de grands biens, parce qu'ils siu*passoient les forces de la Compagnie.
Il arriva lors une grande profanation dans l'église de St-Nicolasdes-Champs (i). Des voleurs dérobèrent le saint Ciboire, et l'on ne sut ce qu'ils firent des hosties consacrées. La Compagnie reçut une extrême douleur de ce sacrilège et ordonna que les prêtres diroient la IMesse, et que tous les laïques communieroient poiu- réparer cette injure faite au Très-Saint-Sacrement et pour demander à Dieu la conversion de ces malheiu-eux profanateurs.
On a suivi cette règle dans toutes les occasions pareilles, qui n'ont été que trop fréquentes à Paris et dans les Provinces, et la Compagnie a paru toujoiu^s fort zélée à faire et à prociu-er des réparations publiques pour rendre honneiu" à la divine Eucharistie et poiu* apaiser la colère de Dieu justement irrité par ces sacrilèges.
J'ai remarqué que sous la supériorité et la direction de 'SI. l'évêque de Bazas, depuis archevêque d'Arles, on lisoit le Combat spirituel ou V Imitation de Jésus-Christ. Cela dura jusqu'en ce temps-ci où la conférence s'introduisit. Ce fut le y*' d'octobre de cette année, et la pratique en fut confirmée l'année siu vante le 7<' de septembre. On trouva même à propos, pour ne renvoyer jamais la Compagnie sans quelque entretien spirituel, que quand celui qui devoit ouvrir la conférence seroit absent, si personne n'y suppléoit, on liroit un chapitre de la Bible pour servir de sujet à ceux qui voudroient dire quelque chose. Mais cela n'eut pas grande suite, et comme on vit qu'il y avoit tant de peine à étabhr ces colloques spirituels dans la Compagnie, on résolut de s'assembler une fois tous les mois pour faire des conférences plus fortes siu* la vie perfective, où se trouvoient tous ceux qui en avoient le loisir et les dispositions de profiter de ces pieux entretiens, où tous les présents étoient conviés de dire leiu* sentiment sur le sujet proposé.
Cette sorte de conférence a produit de grands biens dans la Compagnie, et elle fut trouvée si utile et si agréable, que dans la suite plusieurs se lièrent ensemble pour se réunir une fois la semaine, le matin, dans des maisons particulières, où l'on fit une manière de coiu-s de théologie mystique poiu* avancer les âmes dans l'oraison et dans la per-
(x) St-Nicolas-des-Champs était à l'origine une simple chapelle dont il est fait mention pour la première fois en iiig dans une bulle de Calixte II ; elle fut plus tard crigce en paroisse ; elle dépendait du prieuré de St-lMartin-des-Champs.
fection intérieure. Quelques particuliers ont assez exactement recueilli ces conférences, qui sans doute seroient digiies d'être données au public; j'en dirai quelque chose de plus singulier en son lieu.
xV la fin de cette année on établit une Compagnie à Orléans (i), dont la Compagnie de Lyon témoigna une grande joie à celle de Paris, en souhaitant dans sa lettre du 4« de décembre que Dieu fît cette grâce à toutes les bonnes villes du royaume.
(i) L'évêque d'Orléans était alors Nicolas de Nets, qui venait de succéder à Gabriel de l'Aubespine, 24 octobre 1632; il mourut le 20 janvier 1646.