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CHAPITRE VIII

Les œuvres de la Compag'nie pendant l'année 1633

Ce fut le 3c jour de février de cette année que la Compagnie commença de faire des dévotions particulières pour s'opposer aux débauches du carnaval; elle nomma trois personnes pour aller communier de sa part dans l'église des Jésuites de St-Louis (i), le dimanche, le lundi et le mardi ; elle exhorta tous les particuliers de faire la même chose un des trois jours, et cette pratique s'est continuée, mais on a laissé la liberté de le faire dans telle église que l'on trouveroit à propos.

Pendant deux ans on députa aux Carmes des Billettes, et l'on y fit même quelque dépense pour les cierges et pour la musique qu'on donnoit durant ces trois jours, mais cette dépense fut jugée peu fructueuse, et la Compagnie résolut en i637 de ne pas la continuer, mais de permettre à tous les confrères d'aller faire leurs dévotions suivant leur commodité. Il fut même trouvé important dans la suite pour s'opposer plus fortement à ces débauches du carnaval, de procurer que plusieiu-s églises en différents quartiers de Paris fissent des dévotions extraordinaires. Quelques paroisses en prirent lors la sainte coutume, et les Capucins du Marais (2), excités par quelques personnes de la Compagnie, entrèrent dans cette dévotion. Quelques prélats de grands talents y prêchèrent et leur réputation, attirant beaucoup d'auditeurs à leurs sermons, détournoit bien du monde des profanes divertissements.

La Compagnie, toujours pleine de ferveur, cherchoit toutes sortesde moyens spirituels pour s'opposer au torrent du monde et principalement au dérèglement des mœurs. Pour ce sujet, le loe de novembre de

(i) Cette église fut construite en 1627 dans le quartier .St-Antoine, pour la maison professe des Jésuites, qui avait été londée par le cardinal Charles de Bourbon en 1580. Les cœurs de Louis XIII, de Louis XIV, de plusieurs princes de Condé 5- furent consenés. Depuis la Révolution elle est paroissiale sous le nom de St-Paul-St-Louis, l'église St-Paul ayant été détruite.

(2) Ce couvent fut fondé en 1622, grâce au zèle du P. Atlianase Mole, frère du premier président Mathieu Mole; l'église a été tei-minée par la protec tion de Mare-René d'Argenson, lieutenant-général de police, puis président du conseil des finances et garde des sceaux, fils de l'auteur de cet ouvrage.

cette année, elle arrêta (i) que le jour de Saint-Martin l'on feroit une communion générale pour réparer toutes les injures que le peuple fait à Dieu en ce jour-là par ses débauches, et en janvier i635, pour le même sujet, elle arrêta que tous feroient aussi la communion le jour des Rois.

Le soin de visiter les prisons que l'on avoit commencé de prendre en avril i63i, s'accrut avec plus de zèle au mois de février de l'année présente. Les prêtres furent conviés d'y aller les premiers dimanches du mois et 'les fêtes de Notre-Dame. La Compagnie même en nommoit trois qui, pendant trois mois, alloient confesser les prisonniers aux jours marqués' et aux veilles des grandes fêtes.

L'ordre que reçiu-ent les députés de la Compagnie, ce fut lorsqu'ils entroient dans la prison d'aller avant toute chose adorer le Saint- Sacrement, d'assister à l'exhortation, d'y faire de suite l'aumône et de s'informer de la nécessité des prisonniers les plus délaissés. Poiu* cet effet le secrétaire étoit chargé d'avertir avant les grandes fêtes que l'on députât des ecclésiastiques aux prisons. Cet ordre a été quelquefois interrompu, souvent renouvelé, et enfin laissé aux soins des Curés, qui, croyant que l'on faisoit injure à leur diligence pastorale, se rendirent exacts d'envoyer de leurs habitués aux prisons situées dans l'étendue de leurs paroisses.

Les visites fréquentes que l'on rendoit aux prisonniers, donnèrent de grandes lumières à la Compagnie, pour remédier à un grand nom bre de maux qui arrivoient dans les prisons. On remarqua que des hérétiques, sous prétexte d'aller voir des prisonniers de leur religion, tâchoient de pervertir d'autres prisonniers catholiqvies sous l'espérance de les assister et de les tirer d'affaire, mais on ne put trouver moyen d'empêcher cette mauvaise pratique. Ainsi on se contenta d'en avertir ceux qui prenoient soin des prisonniers.

Il parut un désordre beaucoup plus grand qui arrivoit par les femmes débauchées, qui, sous prétexte d'aller visiter leurs parents prisonniers et de leur parler en secret de leiu^s affaires, commettoient mille abominations. On fit ce qu'on put poiu- les empêcher d'y entrer si elles n'étoient connues pour femmes de vertu, mais ce discernement s'étant

(i) La veille de la St-Martin et la veille de l'Epiphanie étaient marquées par mille extravagances indécentes, mêlées de superstitions, d'ivrognerie et d'impudicités .

trouvé trop difficile à faire, le désordre a été diminué, mais, il n'a pas cessé tout à fait.

Tout ce qu'on put obtenir ce fut de bien séparer, dans la prison, les femmes prisonnières d'avec les hommes, et l'on mit une grille entre eux par l'autorité des magistrats aux dépens de la Compagnie.

Ce fut en ce temps-là que M. le Comte de Brassac revint de Rome, et comme il avoit témoigné beaucoup de zèle pour la Compagnie pendant son ambassade, le supérieur, accompagné de quelques-uns des plus considérables confrères, le furent saluer de sa part, le remercier et se réjouir de l'heureux succès de son voyage.

Le 3e de mars on lut une lettre de la Compagnie de Lyon, qui marquoit que M. le Cardinal, archevêque de cette ville, étoit mal satisfait de ce qu'on s'étoit assemblé sans sa permission. Sur quoi MM. du Renouard et de Vitré (i) furent chargés de prier M. l'archevêque d'Arles de faire agréer à cette Éminence que les exercices de la Compagnie se fissent aisément à Lyon. Mais ni cet archevêque ni IVL l'évêque de St-Flour qui lui en parlèrent, ne piu-ent rien obtenir, et le 3oe d'octobre 1642, M. l'abbé de Cerisy (2) fit rapport à la Compagnie de Paris que celle de Lyon ne vouloit plus s'assembler que le Cardinal leur archevêque ne l'eût agréable. Ce qui arriva selon toutes les apparences \ai que cette Compagnie a toujours continué de s'assembler comme elle avoit de coutume.

Le monastère des filles du St-Sacrement (3) s'établit à Paris en ce temps-ci. Ce fut un effet de la piété du roi Louis XIII(4J et de la reconnaissance qu'il voulut témoigner à Dieu de la santé que la présence du St-Sacrement lui avoit rendue à Lyon, et la Compagnie qui prenoit part avec joie à la multiplication des lieux où le St-Sacrement étoit

■ (i) Louis Raity de Vitré, cbev. baron de Vitré, seigneur de Faye-sur-Ardin, etc. gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, fils de Jean, et de Jeanne de Rogier, épousa, le 23 avril 1618, Anne de Villeneuve, fille d'Arnaud, marquis des Arcs, et d'Elisabeth d'Hahvin.

(2) Germain Habert, abbé de Cerisyetde la Roche, né à Paris en 1615 et mort en 1654, était frère d'Isacc Habert, évêque de Vabres ; il fut membre de l'Académie française et composa une vie du cardinal de Bén.ille.

(3) Sébastien Zamet, évêque de Langres, avait voulu fonder ces religieuses de l'adoration perpétuelle du Saint-Sacrement sous la règle de saint Augustin ; il obtint des lettres-patentes qui furent enregistrées en cette année 1633 au Parlement.

(4) Ce roi était tombé malade à Lyon le 22 septembre 1630 ; il reçut le saint Viatique le 27 et se sentit soulagé sur-le-champ. Après quelques alternatives il guérit.

honoré, ordonna le 5^ de mai de cette année que tous les confrères iroient commimier dans l'église de ce monastère, le premier jeudi d'après son établissement pour entrer en participation de toute la gloire que cette nouvelle maison rendroit à Notre-Seigneur. Elle a eu dans la suite beaucoup de bénédiction, quoiqu'elle ait eu de grandes traverses, et qu'on l'ait vue presque ruinée dès sa naissance.

J'ai remarqué dès le commencement de ces Annales que les premiers désirs de la Compagnie fiu-ent de voir établir à Paris le même ordre que l'on suit à Lyon poiu- l'instruction spirituelle et pour le soulagement temporel des mendiants, et le lo^ de mai la Compagnie d'Orléans écrivit à celle-ci qu'elle vouloit prendre soin de faire instnure les pauvres de la ville poiu* les disposer à s'approcher des sacrements. Cet avis donna sujet à l'Assemblée de travailler à la même chose dans Paris, mais il fut très difficile d'en trouver les moyens, et ce bon œu\Te fut différé jusqu'au 8«de février i635. On prit lors résolution de faire prier MM. les Curés de ne souffrir plus qu'on donnât l'aumône, quand il se faisoit des enterrements, qu'après un catéchisme que l'on feroit aux pauvres qui se trouvoient là d'ordinaire en bon nombre pour recevoir la charité, et que dans tous les lieux où l'on faisoit quelque distribution aux mendiants on pratiquât la même chose pour instruire ces pauvres de notre sainte religion et les exciter à faire un bon usage de leur état et de leurs peines.

Quelques Ciu-és de Paris reçurent cet avis avec joie. Celui de St-Paul (i) fut le premier qui tâcha de le faire exécuter, d'autres le suivirent, et comme on sut que M. de Braillon (2) avoit un fonds entre les mains poiu" employer à cet effet, plusieurs de la Compagnie se chargèrent de prier des religieux de faire le catéchisme aux pauvres, qui étoient d'ordinaire en grand nombre à la porte de leurs églises, auxquels on donneroit l'aumône après cette instruction.

Ce point parut à la Compagnie si important pour le salut des men-

(i) Nicolas Mazure, né dans le diocèse d'Avranches, chanoine de Coutances, prêtre le r" avril 1632, succéda dans la cure de Saint-Paul à son oncle Guillaume Mazurc mort le 12 mars 1633. Il permuta en 1664 avec André Hameau, docteur de Sorbonne, jwur l'abbaye de Saint- Jean en Vallée, diocèse de Chartres ; il fut doyen de la faculté de théologie, mourut le 25 juin 1685 et fut enterré dans le chœur de l'cglisede Saint-Paul.

(2) M. de Braillon est, croyons-nous, celui qui passa ensuite plusieurs années à Rome et fut oratorien.

diants, qu'elle députa M. d ' Hardi viliers(i), curé de St-Benoît(2)et depuis archevêque de Bourges, M. Renard, curé de St-Médéric (3), et MM. Méliand (4) et Lamy, prêtres, pour examiner le mémoire qu'en avoit donné M. de la Roche du INIaine (5), et aviser aux moyens d'en venir à l'exécution. Mais après un long examen, on trouva que le tout dépendojt de la parfaite intelligence des Curés et qu'eux seuls y pouvoient tenir la main et en trouver des moyens dans leurs assemblées.

Cependant M. de Braillon durant quatre ou cinq années par le mouvement de la Compagnie fit l'instruction aux pauvres dans l'église de St-lVIartin-des-Champs (6), et tous les mendiants qui vouloient y assister recevoient l'aumône à la sortie du catéchisme.

La Compagnie avoit tant de zèle pour le secours spirituel des pauvres, qu'elle souhaita de les faire aider à la mort plus exactement qu'ils n'avoient coutume de l'être. Elle sut que depuis que tous ces mendiants avoient reçu l'extrême-onction, personne ne se donnoit plus la peine de les aider durant l'agonie et qu'on les laissoit mourir sans leur dire le moindre mot de consolation. Cet avis la toucha, de voir ces pauvres si

(1) Pierre d'Hardivilliers, né en Picardie, docteur de Sorbonne, curé de Saint-Benoît à Paris, sacré archevêque de Bourges le 8 février 1643, y mourut le 10 octobre 1649 à l'âge de 70 ans et fut inhumé à l'entrée de sa cathédrale. Il établit un séminaire dans sa ville archiépiscopale ; il avait succédé à Roland Hébert, et Anne de Lévis-Ventadour le remplaça.

(2) La première mention faite de cette église date du règne de Henri I*"" ; elle était alors dédiée à saint Roch, Elle fut mise sous l'invocation de saint Benoît vers la fin du XII^ ou au commencement du XHI" siècle après l'union d'une aumônerie dite de Saint-Benoit à l'église de Saint-Roch.

(3) L'église de Saint-Merri ne fut fondée qu'au X« siècle sur l'emplacement d'une chapelle de Saint-Pierre ; elle fut dédiée à saint Pierre et à saint Merri, devint paroisse, lut reconstruite sous François I*^"" et existe encore. Au commencement du XIY® siècle on établit une seconde cure dans cette église, mais l'union de ces bénéfices se fit en 1685 en vertu d'une bulle d'Innocent XI.

(4) Pierre Meliand, prieur commendataire de Saint- Julien le Pauvre, signa un acte d'union de ce prieuré à l'Hôtel-Dieu de Paris et l'extinction du titre qui avait été prononcée par une bulle d'AlexandreVII du 6 mars 1658 ; elle fut autorisée par lettres-patentes du roi.

(5) Charles de Tiercelin d'Appelvoisin, chevalier marquis de la Roche du Maine, gentilhomme ordinaire de la chambre du roi, fils de Charles, baron de Loge-Fougereuse de la Roche du Maine, et de Claude de Chastillon, épousa Catherine Dupré ; il vivait encore le 12 avril 1668.

(6) Eglise du prieuré de ce nom fondé pour des chanoines en 1060 par Henri I^"" sous k titre d'abbaye, fut dédiée en 1067 ; en 1079 Philippe I*"" donna ce monastère à saint Hugues, abbé de Cluny, qui y mit des moines de son abbaye.

abandonnés dans un temps où ils avoient si grand besoin d'assistance spirituelle. Ainsi elle députa des confrères pour en conférer avec les curés des paroisses où le plus grand nombre de ces mendiants se retiroient. Mais on ne voit pas que cette bonne volonté ait été suivie de grands succès.

Ceux qui avoient soin des prisonniers rapportèrent à la Compagnie que des greffiers de la Toumelle ( i ) avoient coutume de lire l'arrêt aux condamnés à mort, sans qu'ils eussent personne auprès d'eux pour adoucir le coup d'une pareille prononciation. Sur ce sujet deux des confrères furent chargés de représenter à M. le Procureur Général qu'il seroit de la piété chrétienne de faire en même temps entrer le docteur ou le confesseur qu'auroit choisi le condamné pour le consoler en cette occasion si importante, ce qui fut trouvé fort raisonnable, et IVI. le Président de Lamoignon (2), qui sans doute présidoit lors à la Toumelle, promit qu'il feroit observer cette règle. Comme elle est très utile au salut des condamnés à mort, il est à souhaiter qu'elle soit toujours suivie fort exactement.

Ce fut en cette année que la Compagnie s'appliqua particulièrement à bien solenniser la fête du St-Sacrement. Pour cet effet, huit jours avant qu'elle arrivât, chacun fut excité de penser aux moyens de s'en acquitter dignement, et ce sentim^ent donna sujet de faire le huitième article des résolutions qui fut conçu en ces termes :

« Pour passer le jour de la fête du St-Sacrement avec plus de révérence et de dévotion comme étant la fête de la Compagnie, tous les confrères communieront ce jour-là et le jour de l'octave. Et pour les autre jours de la semaine deux communieront chaque jour et prieront Dieu pour l'Eglise, pour le roi, et pour la Compagnie. »

Parce que dans la naissance de cette Compagnie on y avoit admis des religieux et que quelques-uns même avoient eu grande part à son

(i) Xora donné à une des chambres du Parlement; il lui venait d'une des tours du palais: il y avait la Toumelle civile érigée seulement au XVII^ siècle et la Toumelle criminelle plus ancienne. Quelques auteurs disent que ce nom vient de ce que les conseillers de la Grand 'Chamreet des Chambres des enquêtes y entraient tour à tour.

(2) Chrétien de Lamoignon, seigneur de Basville, fils de Charles et de Charlotte de Besançon, né le 22 août 1567, conseiller au Parlement le 24 janvier 1596, président aux enquêtes le i^"" avril 1623, président à mortier le 12 avril 1633, épousa Marie de Landes le 10 juin 1597 et mourut à Paris le 18 janvier 1636.

établissement, on croyoit que ceux d'éminente vertu poiuroient y trouver place dans la suite, mais ceux même qui s'y rencontrèrent lors y trouvèrent de grands inconvénients. C'est pourquoi le g^ de juin de cette année, lorsqu'on proposa d'y en admettre un de grand mérite et de piété singulière, la Compagnie ne jugea pas à propos de lui en accorder l'entrée, et elle arrêta le même jour qu'on suivroit exactement le premier article des statuts qui ne permet d'y admettre que des ecclésiastiques séculiers, c'est-à-dire particuliers et répandus parmi le monde dans la vie commune, et pour fortifier ce statut, on en fit un nouvel article des résolutions qui fut conçu en ces termes :

« La proposition d'admettre dans la Compagnie un religieux d'éminent savoir et de haute piété a été rejetée comme contraire au premier article des statuts qui n'y veut recevoir que des ecclésiastiques séculiers. »

Que s'il arrive que ces Annales tombent jamais entre les mains des religieux de quelque ordre que ce soit, je dois leur rendre témoignage de la vérité que j'ai tirée des plus anciens mémoires, et des plus pieux et plus vieux confrères de la Compagnie, que cette résolution n'a point été prise par aucune aversion contre l'état religieux. La Compagnie au contraire a toujours eu une haute estime des personnes consacrées à Dieu par les vœux. Mais cet article fut dressé de concert avec les religieux même qui se trouvoient lors dans l'Assemblée,

Comme ils avoient l'esprit primitif de la Compagnie, ils jugèrent qu'il ne pouvoit s'accorder avec les règles exactes des religieux et qu'ils n'ont pas la liberté de disposer d'eux-mêmes, et qu'ils ne peuvent se trouver à aucune conférence sans permission de leurs supériem^s. Ils prévirent que chaque ordre ayant son esprit particulier, il étoit à craindre que chaque religieux ne voulût introduire dans la Compagnie celui qu'il auroit pris dans son ordre, et qu'étant nécessaire que cette Assemblée n'en eût point d'autre que l'esprit général de toute l'Eglise, il étoit important de n'y admettre que des personnes remplies de cet esprit général. Ainsi la Compagnie a tenu ferme dans la résolution d'excliu"e tous les reUgieux, même les prêtres soumis à un général, de sorte qu'en l'année 1646 une Compagnie de Province ayant donné avis à celle de Paris qu'elle avoit reçu un religieux de grande probité, séparé de son monastère et qui demeiu-oit dans un bénéfice dont il étoit titulaire, et que cela s'étoit fait dans le besoin qu'elle avoit de bons ecclésiastiques, on lui répondit que vu l'état de la chose, le religieux demeiu-eroit dans

la Compagnie, mais qu'à l'avenir on la prioit de n'en recevoir plus pas un et qu'elle ne donnât jamais de lettres à celui-ci pour entrer dans les autres Compagnies parce qu'elles seroient averties de ce qui s'étoit passé et que ce religieux n'y pouvoit avoir entrée.

Le mot d'ecclésiastique séculier se trouva équivoque à l'égard de plusieiu-s prêtres qui se retirent dans des congrégations, où il n'y a aucun vœu qui les prive de la succession de leiu-s parents. C'est ce qui donna lieu à l'explication qu'on e:i fit le 5'' d'aoilt 164g. Et on jugea que l'ecclésiastique séculier étoit celui qui n'étoit attaché à aucune communauté soumise à un général. Cette explication fut approuvée et communiquée à toutes les Compagnies qui étoient formées dès lors, et aux nouvelles qui s'établirent depuis.

Cependant les Chevaliers de Malte ne fiu-ent point compris dans l'exclusion des religieux, et le 4'' de juillet de cette année (i 633) il fut jugé qu'ils pourroient être admis dans la Compagnie. Il y a apparence que la raison de cet arrêté fut que les Chevaliers de ^lalte n'ontpoint d'autre esprit particulier dans leur ordre que celui de combattre pour la défense et le soutien de la foi contre les infidèles, qui est un sentiment général et un désir du martyre que les ferv'ents chrétiens doivent avoir pour le bien de toute l'Eglise.

Quoique la Compagnie ouvrît sa porte aux Chevaliers de Malte, elle se résolut de la fermer à un religieux sécularisé. C'étoit un homme de grande piété, que proposa j\I. Renard (i), mais la Compagnie ne trouva pas que ce changement d'état fût propre à son esprit, et en ce point elle suivit la règle qu'ont les Jésuites de n'admettre jamais dans leur société qui que ce soit qui ait entré dans un autre ordre, quand il n'en auroit porté l'habit que durant un jour.

Les résolutions que l'on faisoit de temps à autre dans la Compagnie sur les diverses affaires qui se présentoient, furent jugées importantes pour régler sa conduite à l'avenir. Aussi on trouva bon de faire faire un extrait de toutes celles qui étoient éparses dans les registres, et le secrétaire fut chargé de ce travail. Il en fit un caliicr qui portoit poiir titre .-«Extrait des Résolutions de la Compagnie». Il fut examiné parles

(i) François Renard, fils de Jacques, maître des requêtes, et de Marie L'IIoste, fut un prêtre d'une émincnte sainteté; il naquit le 25 avril 1604 à Paris, fut directeur des religieuses du monastère de Saint-Thomas et écrivit <. Les remarques judicieuses sur le livre de la fréquente communion », qu'il réfute, et ;; Les maximes tirées des Conciles et des saints Père^ opposées à celles du livre de la fréquente communion, etc. »

officiers, lu ensuite et approuvé dans l'Assemblée. On le lisoit d'ordinaire le jeudi d'après l'élection des nouveaux officiers poiu- les instruire des sentiments de la Compagnie.

Ceux qui par son ordre visitoient l'Hôtel-Dieu remarquèrent que les prêtres de cet hôpital ne pouvoient pas suffire à entendre toutes les confessions des malades, principalement de ceux qui vouloient en faire de générales, et sur l'avis qu'on en donna dans l'Assemblée, elle trouva à propos d'exciter les supérieurs des Maisons religieuses et des Communautés de Paris d'y envoyer de leurs prêtres un des jours delà semaine qui leur seroit le plus commode. Cette sollicitation eut d'abord un assez bon effet. Les Minimes (i) promirent pour le lundi, les Jésuites (2) pour le mardi, les Pères de la doctrine chrétienne (3) pour le mercredi, les Carmes déchaussés (4) pour le jeudi, les Jacobins réformés (5) pour le vendredi, les Feuillans (6) pour le samedi et les PP.

(i) Les Minimes, fondés en Italie par saint François de Paule et établis par lui au Plessis-lez-Tours, construisirent une maison dans Paris en 1611 par les libéralités d'Olivier Chaillou, fils de Pierre, secrétaire de la chambre du roi et de Magdeleine d'Alesso, aiiière petite nièce de saint François de Paule. Il était chanoine de l'église de Paris, il se fit ^Minime et leur donna ses biens ; l'église constraite en l'honneur de saint François de Paule fut consacrée le 29" août 1679 ; Marie de Mcdicis avait fait poser la première pierre le 18 septembre 161 1. Ce couvent était denière la place royale.

(2) Les Jésuites s'établirent à Paris à l'hôtel de Clermont en 1550; cet hôtel leur fut donné par Guillaume Duprat, évêque de Clermont. Cet institut si utile à l'Eglise avait pris naissance quelques années auparavant dans l'église des Bénédictines de Montmartre par les soins de saint Ignace de Loyola. Ils eurent plusieurs maisons à Paris: la maison professe, le noviciat, le collège de Clermont.

(3) Les Pères de la doctrine chrétienne, fondés à Avignon en 1592 par César de Bus furent unis d'abord aux Somasques par Paul V en 16 17, en furent séparés en 1647. Ils eurent trois maisons à Paris, une en la rue des Fossés-Saint-Victor, l'autre à Saint- Julien des Ménétriers, et l'autre au bout de la nie de Berry, sous le nom de Notre-Dame de la doctrine chrétienne.

(4) Les Carmes déchaussés, fondés par sainte Thérèse et saint Jean de la Croix, se fixèrent à Paris en 161 1 dans la rue de Vaugirard ; l'église dont saint Joseph était patron fut dédiée le 21 décembre 1625 par Eléonor d'Estampes de VaJençay, évêque de Chartres.

(5) Les Dominicains furent surnommés Jacobins parce que leur premier couvent était situé dans la me Saint- Jacques . Ils furent réfoiTnés par le Père -Sébastien Michaëlis ; en 161 1 il obtint des lettres-patentes du roi, et l'anné suivante le consentement de Henri de Gondi, évêque de Paris, pour l'érection d'un couvent de Réformés qu'il établit dans la rue Saint-Honoré. Ce prélat leur donna 50.000 livres à cet effet. Il s'agit ici de ces derniers.

(6) Réforme de l'ordre de Citeaux, ainsi nommé à cause de Jean de la Barrière, Abbé de Feuillans qui réforma cette abbaye en 1577. Elle forma une congrégation particulière.

de l'Oratoire (i) pour le dimanche. jMais cela ne fut réglé que pendant une année. Il y eut ensuite beaucoup de rehlchement ; on les sollicita de nouveau, ils recommencèrent un peu à travailler, mais enfin la plupart abandonnèrent et l'on fut contraint de prier tous les ecclésiastiques de la Compagnie de suppléer au défaut de ceux qui n'y pourroient aller aussi régulièrement qu'il le falloit, et cela s'est toujours fait tandis que la Compagnie a subsisté.

Une des choses où elle a montré le plus de zèle, c'a été d'agir pour empêcher les blasphèmes et pour faire punir les blasphémateurs publics afin qu'ils servissent d'exemple. Elle travailla puissamment en diverses occasions pour cet effet, elle fit faire quelques sollicitations pour empêcher les jurements des laquais assemblés dans la. grande salle du Palais, et dans l'année présente, comme elle eut avis qu'un insigne blasphémateur étoit prisonnier pour ses impiétés et que M. de la Xauve (2) étoit son rapporteur, elle députa vers M. le Chancelier (3) poiu* empêcher qu'on ne tirât par favem* cette affaire du Parlement et chacun sollicita les juges de sa connoissance pour les convier à faire une justice exemplaire de ce malheureux qui, après de grandes longueurs de procédure, fut à la fin condamné et exécuté en Grève (4) le 28 de janvier i63g.

Cette punition donna .^ujet au roi de faire publier ime nouvelle déclaration contre les blasphémateurs, qui fut vérifiée au Parlement le Sg*? de mai de la même année i63g, et la Compagnie chargea des particuliers

Henri III fonda le monastère de la rue Saint-Honoré en 1587, l'église fut dédiée en 1608 par le cardinal François d'Escoubleau de Sourdis, archevêque de Bordeaux. Les Feuillans avaient à Paris un autre monastère, celui des Anges-Gardiens, situe dans le quartier du Luxembourg.

(i) L'Oratoire fut institué le 11 novembre 161 1 par Pierre de Bérulle qui devint plus tard cardinal. La maison principale des Oratoriens était située dans le quartier du Louvre et dans la rue Saint-Honoré. L'église est maintenant un temple protestant,

(2) Charles-Anne de la Nauve fut reçu, le 17 juin 1625, conseiller au Parlement de Paris; il fut aussi conseiller au grand Conseil.

(3) Pierre Séguier était garde des sceaux dcpids le 28 février de cette année 1633, il ne prit le titre de Chancelier qu'après la mort d'Etienne d'Aligrc, le 11 décembre 1635.

(4) Cette place a pris son nom de ce qu'elle est près de la Seine et le donna à tout le quartier ; on y faisait les exécutions des criminels.

de convier le lieutenant civil (i) et le Prévôt des marchands (2) à se servir de cette déclaration pour empêcher les jurements qui se faisoient tous les jours à la Grève et sur les autres ports de la rivière au grand scandale du public.

Une femme hérétique fut lors condamnée à mort par le bailly de St- Germain (3) pour d'horribles blasphèmes qu'elle avoit proférés contre le St-Sacrement. Elle en fat appelante à la chambre de l'Edit (4) et sur ce que ceux de la R. P. R. avoient obtenu qu'elle seroit renvoyée à Castres (5), la Compagnie en fit parler à M. leProcureiu* Général qui fit révoquer l'arrêt de renvoi donné au Conseil, et cette femme fut jugée à Paris.

Dans toutes les occasions où la Compagnie a cru pouvoir venger Dieu des injures que les impies et les blasphémateurs lui ont faites, elle a toujours travaillé avec beaucoup de ferveur, soit dans les choses arrivées à Paris, soit pour celles qui lui étoient recommandées par les Compagnies des provinces.

Ce fut en cette année i633. au mois de novembre, que pour tâcher d'accomplir de la part de la Compagnie l'article 14 des Exercices qui ordonne à tous les confrères d'avoir grand soin de bien faire instruire leur famille, il fut arrêté de faire entrer tous les laquais dans une chambre pendant que l'on tenoit la Compagnie et de leui- envoyer un ecclésiastique pour les instruire, et un laïque pour les maintenir en respect. Cela fat obser\^é assez longtemps, mais dans la suite on trouva tant d'inconvénients à cette pratique, qu'elle fut abandonnée, et la princi-

(i) Le lieutenant civil (1639) était alors Isaac Lafferaas. Il avait succédé en 1637 à ^Michel ]\Iorcaii qui fut aussi Prévôt des marchands. Il eut pour successeur Denis Dreux d'Aubray, père de la trop fameuse marquise de Brinvilliers. Il était âgé de 50 ans en 1639. Is;aic était fils de Barthélémy, valet de chambre de Hemi IV.

(2) En 1639 le Prévôt des marchands était Oudart le Féron, seigneur d'Or\illc et de Louvre en Parisis, président aux enquêtes; il fut élu Prévôt des marchands le 26 octobre 1637 ; continué en 1640, il mourut cette même année. II avait succédé à Michel Moreau ; en 1641 Christophe Perrot fut élu à sa place .

(3) Les Moines de Saint-Germain pour l'exercice de la haute, basse et movenuc justice commettent bailly, greffier, procureur-fiscal, sergent, doyen, geôlier et autres officiers nécessaires .

(4) La chambre de l'Edit avait été instituée pour connaître de toutes les infractions à l'édit de Nantes.

(5) Il y avait dans cette ville une chambre de l'Edit mi-partie composée de catholiques çt de protestants ; elle fut supprimée plus tard.

pale raison ce fut qu'elle manifestoit la Compagnie qui devoit être tenue si secrète.

A la fin de cette année, la Compagnie d'Angers (i) fut établie. On lui envoya les statuts et un cachet, et en plusieurs occasions elle s'est sigiialée par son zèle et par de grandes entreprises qu'elle a faites pour la gloire de Notre -Seigneur. Elle souhaita d'être instruite par celle de Paris de ses sentiments touchant le secret et le soin qu'elle a toujours pris de demeurer cachée et, autant qu'elle a pu, inconnue. Ce fut sur ce sujet qu'elle envoya aux confrères d'Angers un mémoire des moyens de se conformer à la vie cachée de Jésus-Christ au très saint Sacrement à qui toutes les Compagnies qui portent ce nom doivent tâcher de ressembler par leur secret et par leur silence. Ce fut dans ce sentiment qu'elle écrivit à la Compagnie de Tours (2) sur deux articles dont celle-ci demandoit avis.

L'un fut touchant une fondation dont un des confrères de Tours qui la faisoit, vouloit donner le soin à la Compagnie, et l'autre touchant un lieu fixe d'assemblées dans un monastère de la ville.

La Compagnie de Paris lui manda qu'il ne falloit admettre aucune proposition qui pût la manifester en quelque manière que ce fût, qu'il falloit même les étouffer toutes comme absolument contraires à l'esprit de son établissement et tout-à-fait préjudiciables à sa conservation. Ce lieu fixe des assemblées ne fut non plus cipprouvé par les mêmes considérations.

Le secret et cette vie cachée que la Compagnie a toujours tâché de conserver, ont cependant été souvent violés par l'indiscrétion de plusieurs particuliers. Leur zèle inconsidéré leur faisoit donner connoissance aux pau\-res des soins que la Compagnie prenoit d'eux, et cela lui fut tellement désagréable qu'elle défendit d'assister tous ceux qui auroient connoissance de sa conduite afin d'obliger au secret les confrères qui auroient à cœur le succès de leurs mémoires, et des secours qu'ils désiroient procurer aux pauvres. C'est ce qui donna lieu à l'ar-

(i) Claude de Rueil était alors évêque d'Angers ; il avait été évêque de Bayonne ; il succéda à Angers à Charles Miron et eut pour successeur Henri Aruauld ; il moumt le 20 janvier 1649.

(2) Bertrand d'Eschaux était alors archevêque de Tours depuis le 25 juin 161 7; il avait d'abord été évêque de Bayonne ; il mourat le 21 mars 164I très regretté de son diocèse; Victor le Bouthillicr, qui était sou coadjutcur, lui succéda.

ticle des Résolutions qui fut fait sur ce sujet, le g^ de mai 1642. Elle défendit en même temps à tous les particuliers de conserver aucune copie des Statuts, des Exercices et des Résolutions de la Compagnie. Elle ordonna à tous ceux qui en auroient de les mettre entre les mains du Secrétaire, et n'en permit l'usage qu'au Supérieur et au Directeur pendant qu'ils seroient en charge. Que si quelque particulier avoit besoin de les lire pour son instruction, le Secrétaire lui en prêtoit une copie après en avoir demandé la permission au Supérieur. Mais il étoit obligé de la rendre au temps qui lui avoit été limité.

On trouva lors que la multiplication des confrères que l'on admettoit en grand nombre dans la Compagnie la découvroit fort dans Paris. Ce fut ce qui donna sujet au 44e article des Résolutions qui porte qu'on ne recevroit plus à l'avenir que deux personnes pendant une supériorité de trois mois, parce que le trop grand nombre la rendoit plus connue et moins unie. Elle ordonna même que les petites sociétés qu'on établissoit en divers lieux des Provinces n'auroient aucime connoissance des grandes Compagnies qui les formoient, mais seulement de quelque particulier qui en prendroit tout le soin.

Le secret violé a causé souvent de grands bruits dans la Compagnie et l'a obligée d'en faire même des reproches publics à des confrères, pour leur faire changer de conduite et les retenir dans les bornes de la discrétion sur ce sujet. Nous en verrons des exemples considérables dans la suite, et qu'elle avoit raison de remédier à ce désordre, puisque c'a été par ce manque de secret qu'elle s'est anéantie.

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