CHAPITRE IX Ce qui s'est fait dans la Compagnie pendant l'année
Le zèle de la Compagnie se signala au commencement de cette année pour empêcher les scandales qui se commettoient dans Paris en différentes églises. Les plus affligées de ces désordres étoient celles des Minimes de la Place Royale, des Capucins du Marais, du Petit- St-Antoine (i), de la Merci (2) et des Billettes. C'étoit presque en tous ces lieux-là une galanterie ouverte et un caquet perpétuel pendant les messes qui se disoient depuis dix heiu-es jusqu'après midi; et, comme le 20'' article des Exercices de la Compagnie exhorte les confrères à ne pas souffrir de pareils désordres dans les églises où repose le Saint-Sacrement, elle chargea divers particuliers d'avertir les Supérieurs de ces monastères, poiu* les obliger à chercher les moyens de remédier à ces scandales. Ces sollicitations produisirent de bons effets. Les Prédicateurs de ces quartiers-là prêchèrent ouvertement contre ce libertinage, et les Minimes et les Capucins, par leurs soins extraordinaires;, mirent quelque ordre dans leurs églises, dont la Compagnie, par quelques particuliers de leurs amis leur fit faire dés remerciements et des conjouissances.
Mais comme le désordre continuoit dans plusieurs autres églises, on trouva bon de faire en sorte que l'autorité souveraine s'en mêlât. Quelques amis de de M. le Garde des sceaux de Châteauneuf l'obligèrent d'en parler au roi. Mais cette voie ne produisit pas de grands effets.
La mode vint en ce temps-là parmi les femmes de porter la gorge découverte jusqu'à l'excès. C'est ce qui contribua beaucoup aux désordres
(i) Cette maison religieuse a commencé par un petit hospice fondé par les Hospitaliers de St-Antoine-de- Viennois . Charles V augmenta cette maison et y fit construire une église; elle devint alors commanderie de cet ordre. En 1615 elle perdit ce titre et devint un séminaire pour les jeunes religieux Antonins ; on la nomma Petit-Saint-Antoine pour la distinguer de l'abbaye de ce nom.
{2) C'était d'abord un hôpital, mais Marie de Médicis y établit en 1613 des religieux de la Merci ou de Notre-Dame de la Rédemption des cpptifs, fondés en 12 18 par saint Pierre Nolasque. Ce monastère et l'église qui en dépendiiit étaient dans la nie de la Chaume, quartier de Ste-Avoye près de l'Hôtel de Soubise.
et aux scandales qui arri voient dans les églises. Ainsi toute la Compagnie excita les particuliers d'avertir les confesseurs de leur connoissance de travailler k corriger cet abus et par leurs remontrances et par le refus d'absolution à celles qui ne voudroient pas être dociles, surtout si elles étoient si imprudentes que de s'approcher en cet état de la sainte Table. Et afin que les confesseurs fussent plus exacts sur ce sujet, M. le Grand- Vicaire (i) fut prié de leur en faire un mandement: ce qui fut exécuté, et l'on apporta quelque modération à cette licence effrénée qui manquoit de respect à Dieu et aux hommes.
On trouva lors que les femmes prenoient aussi trop de liberté de s'approcher des autels, et qu'elles donnoient par là beaucoup de distractions aux prêtres et aux assistants ; la Compagnie crut qu'il étoit encore de son devoir de faire remédier à cet abus. Elle fit parler à messieurs du Chapitre de la Cathédrale pour empêcher d'abord ce scandale dans la chapelle de Notre-Dame. Ils reçurent bien cet avis, ils travaillèrent pour en profiter, et ce ne fut pas sans difficulté qu'ils réformèrent un peu ce désordre. Mais enfin ce mauvais usage s'est aboli par les soins assidus que le Chapitre y a apportés.
Pour les églises des monastères, il ne fut pas si facile d'y mettre remède. Quelques supérieurs zélés de temps à autre y ont donné quelque règle. Mais au fond la chose n'a pas eu grand succès jusqu'à présent.
L'église de Notre-Dame ouvrit le chemin aux paroisses pour éloigner les femmes du sanctuaire, et cela s'observe aujourd'hui dans Paris avec grande régularité. Il y a même apparence qu'à l'envi tous les monastères suivirent ce pieux exemple.
Il se trou voit lors que des impies et de malheureuses femmes débauchées se donnoient d'abominables rendez-vous dans l'église de Notre-Dame. Cette profanation émut si fort le zèle de la Compagnie que, pour y remédier, elle nomma cinq ecclésiastiques de grand mérite qui en conférèrent ensemble, et le Supérieur porta au Doyen du Chapitre (2) les expédients proposés dont on s'est servi dans la suite pour empêcher ces sortes de crimes autant que l'état des choses l'a pu permettre.
(i) C'était Denis le Blanc dont nous avons déjà parlé.
(2) Le Doyen du Chapitre de Notre-Dame de Paris (1634) ^^ait depuis le 18 juillet 1632 Nicolas de ïudert, fils de Claude, conseiller au Parlement, et de Nicole Hennequin, Il fut aussi abbé de St-Georges-sur-Loire et prieur de St-André de Mirebeau ; il donna sa démission en 1647 et mounit à Poitiers le 20 mars 1651.
^I. l'archevêque de Paris fit un mandement général sur ce sujet pour défendre toutes les irrévérences dans les églises, et l'on jugea à propos d'obtenir un arrêt du Parlement pareil à celui qu'on avoit donné à Bordeaux sur ce sujet, mais il ne paroît pas dans les registres qu'on ait obtenu cet arrêt.
En ce temps-là il y eut de grandes plaintes de la Compagnie d'Angers sur ce que le Prévôt de la ville (i) avoit pris un prisonnier au pied du grand autel le jour de l'Ascension avec beaucoup de scandale. M. le Chancelier et M. le Procureur Général en furent avertis par ordre de la Compagnie et le Procureur du roi d'Angers (2) même eut ordre d'agir contre le Prévôt, mais tout cela n'eut point de suite, non plus que les défenses que le roi fit faire de vendre des oignons et autres plantes ou légumes la veille de la Nativité dans le parvis de Notre-Dame.
La communauté des libraires fut lors avertie par les soins de la Compagnie d'empêcher qu'on affichât des livres déshonnêtes aux portes et contre les murailles des églises, ce qui fut exécuté ; et l'on empêcha presqu'en même temps les profanations qui se commettoient dans la chapelle de St-]\Iichel au Palais (3), où l'on avoit coutume de passer et de faire mille insolences. iMais on ne put trouver de remède aux désordres qui arrivoient sans cesse dans l'église de St-Denis de la Chartre (4), jusqu'à ce que la piété de la reine régente Anne d'Autriche (5) la fît réparer avec grand soin après une dangereuse maladie dont elle
(i) Le Prévôt de la ville d'Angers, François Eveillard, était président de la iircvùtc d'Angers ou d'Anjou en 1634, ^"«^icolas Martineau était juge-garde et Nicolas Girault procureur de cette même prévôté.
(2) Le procureur du roi d'Angers (1634) était Mathieu Thomas, avocat.
(3) Cette église était dans l'enceinte du palais de justice ; Philippe II Auguste y fut baptisé et y fonda une confrérie pour les pèlerins du Mont St-Michel. Elle n'existe plus. Ce fut Philippe-le-Bel qui l'enferma dans l'enceinte du palais .
(4) Cette église élevée sur l'emplacement de la prison de St-Denis est très ancienne. En 1666 Anne d'Autriche fit rétablir l'église supérieure ; elle fut d'abord collégiale, puis elle fut donnée aux moines de St-Martin-des-Champs par le roi Louis VI le Gros en échange de Montmartre où la reine Adélaïde son épouse fondait une abbaye de Moniales et devint un Prieuré. Elle était située près du pont Notre-Dame et n'existe plus. Elle fut démolie en 18 10.
(5) Anne d'Autriche, fille de Philippe III, roi d'Espagne, et de Marguerite d'Autriche, naquit en 1602, mariée à Louis XIII le 25 novembre 1615, elle fut mère de Louis XIV et de Philippe, duc d'Anjou, puis d'Orléans ; régente du royaume le 18 mai 1643, elle mourut le 20 janvier 1666.
revint, et elle ordonna aux religieux qui y sont présentement d'empêcher les irrévérences qu'on y avoit commises pendant de si longues années.
Ce fut dans celle-ci que la Compagnie ordonna une communion générale à tous les confrères pour le Jeudi-Saint, et nomma deux personnes pour communier chaque jour de la semaine sainte ; c'est ce que porte le 7e article des Résolutions.
Quelques particuliers proposèrent à la Compagnie de taxer les absents, et de les faire prier d'envoyer leurs aumônes au coffret qui étoit fort épuisé, mais on ne le trouva pas à propos et (on) voulut toujours laisser aux particuliers de faire l'aumône selon leur dévotion en les excitant de réparer leurs absences autant que ]eur commodité le permettroit ; ce qui donna lieu à l'article 1 1^ des Résolutions.
Au mois d'octobre de cette année, les galériens que laCompagnie avoit toujours assistés se trouvèrent prêts à partir : et elle jugea à propos de les faire visiter encore une fois avant qu'ils se missent en chemin. M. le Directeur et M. Renard furent députés pour aller les exhorter à prendre avec joie et en esprit de pénitence les peines qu'ils avoient si bien méritées pour leurs crimes. On donna à tous les pauvres un extrait de leur arrêt de condamnation qui portoit le temps de leur peine, afin qu'étant passé, ils pussent obtenir leur délivrance; et, pour faire une pareille charité dans la suite, la Compagnie résolut de s'abonner avec le Greffier pour avoir meilleur marché de tous les extraits d'arrêts qui regardoient les galériens, et d'année en année on retiroit les rôles portant la date des condamnations et pour quel temps, que l'on envoyoit aux Compagnies d'Aix (i) et de Marseille (2) afin que les galériens ne fussent plus retenus après leur temps expiré, et la Compagnie fournit à toute la dépense de ces extraits et de ces rôles. Elle apprit que le contrôleur qui tenoit registre de l'entrée des galériens, faute d'y marquer le temps qu'ils étoient condamnés à servir, les y retenoit beaucoup plus qu'ils n'y dévoient être, et M. le Chevalier
(i) L'archevêque d'Aix était alors Louis de Bretel, fils de Louis, seigneur de Gremonvilleet de Françoise le Roux ; il fut sacré le ii janvier 1632 ; il avait succédé au cardinal Alphonse-Louis du Plessis ie Richelieu ; Michel ALazarin le remplaça après sa mort arrivée le 26 mars 1644.
(2) François de Loménie, dominicain et abbé de Josaphat, était évêque de Mai-seille depuis 1624 ; il avait succédé à Nicolas Coëffeteau, dominicain ; il mounit à Limoges le 27 février 1639 et fut enterré dans la Cathédrale ; Eustache Gault lui succéda.
de la Coste (i) promit de faire remédier à ce désordre lorsqu'il seroit arrivé à Marseille.
Je trouve que la Compagnie prit grand soin de secourir ces galériens, comme d'une œuvre fort abandonnée. Elle députoit toujours quelquesuns des confrères pour visiter ceux qui de temps k autre étoient condamnés et qu'on logeoit à la porte St-Bernard (2), en attendant qu'on les envoyât à Marseille. On sut qu'ils étoient fort maltraités par leurs geôliers et outrageusement opprimés par la cherté des vivres qu'on leur survendoit sans aucune règle. La Compagnie en fit faire plainte à j\I. le Procureur Général qui trouva bon de faire mieux ménager leurs aumônes qu'elles n'avoient coutume de l'être. La Compagnie députa M. Germain pour en prendre connoissance, afin que si ces aumônes ne suffisoient pas pour les choses absolument nécessaires, le coffret pourvût à ces besoins .
Lorsque ces galériens tomboient malades, ils n'avoient aucun secours : on ne leur donnoit que du pain et de l'eau, aussi en mouroit-il beaucoup faute d'être assistés, et la Compagnie, qiu crut que c'étoit rendre service à Dieu et à l'Etat que d'en prendre un soin plus particulier, mit ordre par la charité à leur faire donner des bouillons et les remèdes nécessaires pour les guérir. Aussi fit-elle un fonds particulier pour fournir à cette dépense quand l'occasion s'en présentoit. Et comme M. le Procureur Général voulut que M. Cordier (3), qui étoit de sa confiance, fût présent à l'ouverture de la boîte des galériens, la Compagnie en fut très aise, vu qu'il étoit un de ses confrères. Ainsi elle le pria de se charger de ce soin, et de donner avis à l'Assemblée de ce qui manqueroit à ces misérables pour pourvoir à leurs nécessités autant qu'il seroit possible.
(i) Gaspard de Simiane, chevalier de la Coste, né à Aix le 7 juillet 1607, était iils de Henri, seigneur de la Coste, et d'Angélique de la Ceppède ; il entra dans l'ordre de Malte, et mourut le 24 juillet 1649, âgé de 42 ans.
(2) La porte St-Bernard ou de la Toumelle, près du pont de ce nom, s'appelait ainsi à cause d'une tour carrée située dans l'cntie-deux ; elle était inhabitée depuis longtemps, mais en 1632 elle fut accordée à saint Vincent de Paul pour le logement des galériens en attendant leur départ ; en 1639 une personne pieuse laissa une rente de 6,000 livres pour leur entretien. Le curé de St-Nicolas-du-Chardonnct fut plus tard chargé du spirituel et le Procureur Général du temporel .
(3) On trouve à cette époque Pierre Cordier, prêtre et chapelain des Bénédictines de Ville-l'Evêque, mais il n'est pas possible de savoir s'il est ici question de lui .
Ce qu'on trouva qui manquoit le plus à ces malheureux, c'étoient les secours spirituels. Ils n'avoient d'ordinaire ni messe ni instruction quelconques. Et la Compagnie pria un de ses confrères ecclésiastiques de leur faire l'une et l'autre charité, ce qui s'observa pendant quelque temps avec assez de fidélité.
M.Cordier remarqua dans les visites qu'il rendoit aux galériens que sous de faux prétextes de parentés, des femmes de mauvaise vie fréquentoient ces misérables, et par ses soins on remédia à ce désordre. Il se chargea en même temps d'avertir la Compagnie du départ de la Chaîne huit jours avant qu'elle sortît de Paris. Cela donnoit moyen de faire confesser ces malheureux, et de pourvoir à \eurs plus pressantes nécessités, ce qui se faisoit avec beaucoup de charité.
Dans le même temps, la Compagnie de Marseille fit savoir à celle de Paris qu'elle procuroit l'établissement d'un hôpital (i) pour ces galériens lorsqu'ils tomboient malades ; et l'on prit soin d'en faire nommer pour directeurs dans (les) lettres du roi pour l'érection de cet hôpital, ceux dont cette Compagnie envoya les noms.
Il s'était glissé un abus de faire payer trente livres à chacun des galériens pour leur collier, lorsqu'ils avoient obtenu commutation de peine ; et lorsqu'on voulut examiner si ce droit étoit dû,, on trouva que non, mais que ces dix écus se payoient au commerce pour chaque galérien qui arrivoit vivant à Marseille, et M. Droiiard (2) ayant été chargé de parler à Madame la duchesse d'Aiguillon (3), cet abus fut aboli ; cette dame, à la sollicitation de M. le Chevalier de la Coste, promit de contribuer au soulagement des galériens qui tomboient malades dans leur route. On proposa de leur fournir une charrette, quand cela arrivoit, mais je n'en vois pas l'exécution dans les mémoires de la Compagnie .
(i) L'hôpital des galères à Marseille fut constniit dans l'arsenal ; le roi s'en déclara le fondateur en juillet 1646 à la sollicitation de la duchesse d'Aiguillon ; il avait été commencé par Philippe de Gondi, général des galères, puis interrompu lorsque ce seigneur entra à l'Oratoire.
(2) Bertrand Drouard, écuyer, associe de Montréal, s'occupa des filles de la Providence avec saint Vincent de Paul, après la mort de M™<^ de Pollalion. Il était gentilhomme de IMonsieur, duc d'Orléans.
(3) Marie-Magdeleine de Vignerod, fille de René, seigneur de Pontcourlay, et de Françoise du Plessis de Richelieu, mariée à Antoine du Roure, seigneur de Combalct, créée duchesse d'Aiguillon en 1638, mourut sans enfants le 17 avril 1675.
Sur la fin de cette année, l'Assemblée trouva bon de faire considérer aux magistrats que les fêtes étoient profanées par plusieurs sortes de gens, que le public toléroit trop facilement; qu'un grand nombre de libraires étaloient ces jours-là leurs livres sur le Pont-Xeuf(i); que tous les oiseleurs vendoient leurs oiseaux à la Vallée de Misère(2); que bien des artisans travailloient publiquement, et que les barbiers entre autres abusoient plus que personne des jours de fête. On fit renouveler quelques défenses sur ces sujets-là, et pendant quelque temps elles se sont observées ; mais on est aisément retombé dans tous ces désordres, faute de surveillants et de zèle dans les personnes d'autorité.
Poiu- les frondeurs, on y a mieux remédié. On sait que les petits garçons de la ville et des faubourgs s'attroupoient souvent pour se donner des combats à coups de fronde, qu'il s'en tuoit un bon nombre dans les fossés qui servoient de champ de bataille, et que les magistrats ne pouvoient empêcher ce désordre. On crut qu'il y falloit employer les lois sévères de l'Eglise, et la Compagnie fit prier M. le Grand- Vicaire de faire publier des lettres d'excommunication contre tous ceux qui continueroient ce malheureux exercice qui peu à peu s'est anéanti.
On empêcha aussi dans le même temps les déménagements et les charrois qui se faisoient par la ville les jours de fête, et ce règlement s'exécute encore aujourd'hui assez exactement dans Paris.
(i) Ce pont fut commencé sous Hemi III qui en posa la première pierre le 30 mai 1598; il fut achevé sous Henri IV en 1604.
(2) La Vallée de Misère, située d'abord sur le quai de la Fcrroneric, servait de marché aux volailles. Ce marché et celui au pain fut transferré en 1679 sur le quai, des' Augustins qui s'appela alors Vallée de Misère. C'est de la première dont il est ici question. Le 15 avril 1642 fut rendu l'arrêt qui la concernait.