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CHAPITRE XIII

Ce qui se passa dans la Compagnie pendant les années 1639, 1640, 1641 et 1642.

Au commencement de cette année i639,on proposa dans l'Assemblée de travaillera empêcher la profanation de quantité de choses saintes qui, sous prétexte de dévotion tournoient la religion en ridicule.

Des bateleurs s'avisèrent de faire des marionnettes qu'ils appeloient spirituelles, et comme ce nom parut déshonorer les choses saintes que ces marionnettes représentoient, on en fit plainte aux magistrats, et ces marionnettes furent à la fin supprimées.

Il y avoit de certaines Confréries àla campagne où, sous prétexte de quelque piété imaginaire des peuples, les mystères de la rehgion deven oient risibles, par des récits, des représentations et des imitations grotesques. Pour remédier à ce désordre on dressa des mémoires pleins de moyens de corriger ces abus, on les communiqua aux seigneurs des paroisses, en qui l'on remarquoit quelque zèle pour la gloire de Dieu, et peu à peu ces irrévérences se sont abolies.

Ce fut en ce même temps que la désolation que la guerre avoit causée en Lorraine, en Picardie et en Champagne obligea ceux de ces provinces d'abandonner leur pays et de se réfugier à Paris, pour y trouver de quoi vivre. La Compagnie fut touchée de la misère de tant de pauvres, et pour y remédier, elle crut qu'il falloit commencer à leur donner la véritable consolation, qui est la spirituelle. Ainsi elle procura une mission tout exprès pour ces pauvres réfugiés, dont ils furent avertis. Elle se fit à la Chapelle (), petit village près le faubourg Saint-Denis. Et à la sortie des instructions, qui ne se faisoient que pour ces mêmes pauvres, on leur donnoit une aumône assez forte suivant le registre

(i) La Chapelle-St-Denis est située près île la ville de ce nom et son église paroissiale est dédiée à ce saint.

qu'on avoit dressé de leurs noms et de leurs besoins, et la marque qu'ils avoient reçue pour les distinguer. Cette double charité dura plus d'un mois, et produisit de grands fruits dans les âmes de ces pauvres exilés. Ils firent leur confession générale et apprirent à prendre et à porter en esprit de pénitence l'extrême misère où ils se voyoient réduits.

Le zèle des Missions s'échauifa lors puissamment dans la Compagnie, et sur l'avis que celle de Marseille lui donna que l'île de Malte (i) avoit très grand besoin de ce secours spirituel, on chercha les moyens de le procurer. On trouva que le meilleur c'étoit de faire inspirer au Pape (2) d'en parler au commandeur de Vion (3) qui apparemment étoit lors ambassadeur à Rome de la part de sa religion. Quoi qu'il en soit, cette bonne pensée fut suivie de son effet et produisit beaucoup de bien aux âmes des chrétiens et des habitants de Malte.

L'hôpital des Petites-Maisons (4) reçut un pareil secours par les soins de la Compagnie. Les pauvres de la Ville-Neuve (5) près Paris eiu-ent le même bonheur. On procura une autre mission pour les environs de Tulle (6) sur les instances de la Compagnie de ce lieu-là, et comme le zèle de ce bon œuvre s'étendit de plus en plus, on procura de fortes missions pour le Raillage de Gex (7) qui est tout rempli d'hérétiques, et dans les Cévennes (8) où il paraissoit d'assez grandes dispositions pour attirer ces peuples à l'Eglise catholique. On poussa même jusqu'au Le-

(1) CeUe île appartenait depuis le XVI'' siècle aux chevaliers de St-Jean de Jérusalem qui s'y établirent après la conquête de l'île de Rhodes par les Turcs ; leur Grand-Maître en 1639 était Jean-Paul Lascaris.

(2) Urbain VIII.

(8) Jean-François de Vion de Tessancourt fut admis en 1304 (l'ms l'ordre de AFalte. Son neveu Denis avait été tué dans un combat naval.

(4) L'hôpital des Petites-Maisons fondé rue de Sèvres pour 400 pauv rcs de Paiis avait une chapelle qui fut reconstruite en 1615.

(5) C'est, croyons-nous, Villeneuve, village important dès cette époque ; il est situé sur la rive gauche de la Seine.

(6) Jean de Genoillac de Gourdon de Vaillac, fds de Louis et d'Anne de Montberon, était évêque de Tulle depuis le 9 octobre 1599. II mourut le 13 janvier 1652. Il avait succédé à l'âge de 25 ans à Jean de Visaudon, et Louis de Rechignevoisin de Guron le remplaça sur le siège de Tulle.

(7) Ce baillage, uni à la France par Henri IV, était ijrestjue entièrement peuplé de Protestants.

(8) Sous le règne de Louis XVI, ce pays protestant se révolta à la suite de la révocation de l'Édit de Nantes.

Vcint et la plupart des frais de ces missions, excepté celle de Malte, furent faits aux dépens du coffret et des aumônes des particuliers de la Compagnie ou de celles de leurs amis.

On prit soin on ce temps-là d'empêcher le désordre qu'un malheureux corrupteur de jeunesse mettoit parmi les écoliers, et de combattre les détestables conduites que des méchantes femmes tenoient pour séduire les pauvres filles quivenoient à Paris y chercher condition. Ces misérables créatures se trouvoient à la descente des coches et des bateaux pour voir arrivcrces pauvres filles, et, sous prétexte de charité, elles offroient retraite à ces innocentes pour les perdre.Il y eut des personnes de la Compagnie assezzélées pour sechargerd'alleraux mêmes lieuxles jours de l'arrivée de ces coches, afin d'empêcher les nouvelles venues d'être .surprises par les infâmes suborneuses qui les attendoient, et ces soins ont eu de favorables succès, parce que dans la suite plusieurs particuliers de la ville se sont donné le même soin pour empêcher ce désordre.

La Compagnie procura en même temps que les boutiques de la foire St-Germain fussent fermées, le soir, à une heure raisonnable pour empêcher les prodigieux désordres qui se commettoient durant la nuit dans plusieurs de ces boutiques.

On fit, au mois de décembre, une vive sollicitation pour empêcher le débit d'un méchant livre intitulé : V Anatomie de la Messe, fait par un huguenot ; et par les soins de la Compagnie on empêcha depuis l'impression d'un autre fort méchant livre fait contre la pénitence, la direction, et le respect dû aux pasteurs de l'Église, sous prétexte des excellences de l'amour de Dieu. L'auteur s'appeloit François d'Oches et l'avis en fut donné par la Compagnie de Bordeaux. Celle de Poitiers donna un autre avis d'un écrit impie plein de railleries sur le sacré mystère de la Trinité et d'une paraphrase insolente sur le cantique de Siméon . L'on travailla autant qu'il se put pour empêcher le scandale que de si méchants ouvrages produisoient, et le zèle de la Compagnie eut du succès.

Ce fut dans l'année présente 1 63g, que la Compagnie de Marseille(i) et celle deCahors (2) furent établies. On trouva,le 2^" d'août 1640,

(i) Eustache Gault, fils de Jacques Gault et de Marguerite Poitevin, et frère du vénérable Jean-Baptiste Gault qui le remplaça, venait d'être nommé par le roi au siège de Marseille. Il mourut à Bazas le 13 mars 1640; sa noinination avait été agréée par le pape, mais il n'était pas encore sacré.

(2) Le vénérable Alain de Solminihac, abbé et réformateur de Cbancelade, avait succédé le 27 septembre 163; à Pierre Habcrt de Montraort comme cvcque dcCaliors ; il moumt le

que les jeunes gens de l'un et de l'autre sexe qui étoient mis en métier par les aumônes de la Compagnie avoient plus grand besoin d'être assistés en spirituel qu'en temporel. Ainsi la Compagnie chargea quelques particuliers de veiller sur la conduite de ces apprentis, pour les porter à fréquenter les sacrements et obliger leurs maîtres et leurs maîtresses à les élever dans la crainte de Dieu ; et pour établir solidement cette pratique, il fut arrêté depuis que tous les mois on feroit la lecture du mémoire des apprentis, pour les visiter. Mais on vit fort peu de fruits de toutes ces peines, et par cette raison la Compagnie devint fort réservée à mettre en métier des jeunes gens, s'ils n'avoient été bien examinés par les officiers.

Pour les filles qu'on mcttoit dans les séminaires des Demoiselles Poulaillon et de l'Estang (i), la Compagnie commit un ecclésiastique et un laïque qui les visit oient de temps à autre, et faisoient le rapport de leur état à l'Assemblée. Ils payoient leurs pensions et en retiroient quittance que l'on rapportoit au secrétaire qui en chargeoit le registre. Comme la conservation de la Compagnie dépendoit fort des personnes qui la composoient, et qu'il étoit très important qu'ils sussent bien ce qu'ils dévoient faire pour concourir à la perfection de leur corps, il fut résolu, le 2^ jour d'aoiàt de cette année 1640, que l'on nommeroit toujours un ancien confrère pour instruire le nouveau reçu de la manière dont il devoit agir dans les emplois qu'on lui donneroit et dans toutes les fonctions de la Compagnie. On ordonna pour cet effet que celui qui proposeroit quelqu'un pour y être admis, seroit chargé de lui communiquer les statuts pendant huit jours avant sa réception, et l'on trouva même à propos, au mois de septembre 1642, de tenir registre de ceux qui proposeroient des sujets, afin de s'adresser à eux lorsqu'il seroit nécessaire de leur donner quelque avis pour leur conduite et pour leur perfection.

En divers temps on a eu peur que la Compagnie se rhultipliât par trop, et l'on a fait diverses résolutions pour l'empêcher. En 1643 on arrêta qu'on ne feroit au Supérieur que la simple proposition de ceux qui désiroient y entrer et que, sans le presser davantage, il en

31 décembre 1659 et eut pour successeur Nicolas Scvin. C'était un des plus saints évoques de son temps .

(i) Marie Delpech de l'Estang élevait des orphelines au quartier St-Germain-des-Prés ; elle voulut pour cela fonder un institut religieux, mais les règles n'ayant pas été approuvées par le pape, elle établit la communauté séculière des Filles de St-Joseph.

parleroit à la Compagnie quand il le trouveroit à propos. Ensuite on ordonna qu'on n'en nommeroit pas un dans l'Assemblée qu'après avoir été agréé dans celle des officiers, et enfin on résolut qu'il n'en seroit plus reçu que deux pendant chaque supériorité, comme je l'ai marqué ci-dessus. Que pour les confrères des provinces, s'il s'en trouvoit qui demandassent d'être agrégés parla Compagnie, on examineroit avec grand soin s'ils avoient des procès ou des affaires qui pussent servir de motif à leur désir, pour trouver de puissantes sollicitations au lieu des vues désintéressées qu'il falloit avoir pour y être reçu, et qu'avant que d'agréer leur entrée, on écriroit aux Compagnies des villes d'où ils étoient, pour savoir s'ils étoient propres à prendre l'esprit dont il falloit se remplir dans la Compagnie de Paris.

La Compagnie d'Arles ( i ) s'établit dans cette année 1 640, et celle de Marseille donna avis qu'elle avoit disposé toutes choses pour faire un hôpital-général (2).

Le soin des pauvres honteux qu'on avoit eu fort à cœur depuis le commencement de la Compagnie, suivant le g*? article des Exercices, se trouva un peu ralenti par le trop grand nombre de billets et le peu de discernement qu'on faisoit des pauvres véritablement honteux. Ainsi la Compagnie jugea nécessaire d'examiner de plus près l'état des pauvres dont on proposoit l'assistance pour s'appliquer exactement à les secourir suivant son esprit.

La Compagnie de Tours (3) et celle de Toulouse (4) furent établies durant cette année 1 641, et celle d'Angers donna avis, au mois de février, qu'elle étoit sur le point de former une maison de retraite pour les filles débauchées. Elle pria de solliciter les patentes dont on avoit

(1) Jean Jaubert de Banault, ancien évêque de Bazas, était alors archevêque d'Arles ; il avait succédé le 30 juillet 1630 à Gaspard de Laurent; il mourut le 30 juillet 1643. François Adhémar de Grignan le remplaça.

(2) L'hôpital-général de Marseille fut établi dans l'hôpital de la Charité principalement par les soins d'Emmanuel Pachier, chanoine théologal de la !Major ; cette maison nouvelle fut bâtie place de l'Observance et fut inaugurée le 24 juin 1641 par une procession solennelle ,

(3) Victor le Bouthillier fut intronisé le 2 juin 1641, cette année même, à la place de Bernard d'Eschaud dont il était coadjuteur depuis 1630 ; il mourut le 12 septembre 1670 et eut pour successeur Charles de Rosmadec.

(4) Le 9 janvier 1628 Charles de jMontchal devint archevêque de Toulouse à la place du cardinal Louis de Xogaret ; il moui-ut le 22 août 1651 ; Pierre de Marca lui succéda.

besoin pour ce sujet, et sur ces instances on s'employa auprès de M. révêque de Noyon(i) pour l'arentement d'une maison dépendante de l'abbaye de Clairmont (2) en faveur de cet établissement.

Les principales choses qui se sont passées dans le cours de l'année dernière 1641 et de la présente 1642 ont été rapportées en divers articles ci-devant par la conformité des matières qui ont obligé d'en parler. Mais il ne faut pas oublier de dire que les Compagnies de Poitiers, de Caen (3) et de Toulon (4) s'établirent en ce temps-là ; que celle de Poitiers eut la joie d'être pleinement approuvée et autorisée par son prélat, du nom de la Rocheposay; que M. d'Argenson,qui peu de temps après eut Tintendance de cette province, y fut reçu avec M. l'Abbé (5), son frère, prieur de St-Nicolas de Poitiers même ; et que cette Compagnie a rendu de grands services à l'Eglise contre les hérétiques dans ses commencements et dans la suite.

La Compagnie d'Orléans témoigna le zèle qu'elle avoit de faire un hôpital-général; elle y trouva d'abord des apparences de facilité, mais cette affaire reçut dans la suite d'extrêmes traverses, qui enfin se sont aplanies par la persévérance de cette Compagnie pour l'établissement d'un si bon œuvre.

(i) Henri de Baradat était cvcque de Noyon depuis le 2 août 1626 ; il succéda à Charles de Balsac ; il mourut le 25 août 1660 ; François de Cleniiont-Tonnerre le remplaça.

(2) Cette abbaye, située à Olivet, diocèse du Mans, archidiaconé de Laval, fut fondée en 1151 par Guy de Laval ; d'autres fixent sa fondation à l'an 1230. Henri de Baradat, évêque de Noyon, en était alors abbé .

(3) Jacques d'Angennes était depuis le 27 juin i6o6 évêque de Bayeux et il affectionnait beaucoup la ville de Caen qui faisait partie de son diocèse ; il avait succédé à Arnaud d'Ossat, cardinal, et il mourut le 16 mai 1647. Edouard Mole devint alors évêque de Bayeux .

(4) L'évéque de Toulon était alors Jacques Danès de Marly ; il était fils de Jacques Danès de Marly, conseiller au Parlement et prévôt des marchands, et d'Anne Henncquiu ; il naquit à Paris en 1601 ; il fut premier président de la cour des comptes de la ville de Paris, puis intendant du Languedoc. Ayant perdu Marguerite de Thou, sa femme, et un fils, il se fit prêtre, devint conseiller du roi et maître de son oratoire ; en 1640 il devint évêque de Toulon, donna sa démission en 1656 et mourut à Paris le 5 juin 1662. Il avait succédé à Auguste de Forbin, et Pierre Pingre le remplaça.

(5) Claude de Voyer d'Argenson, fils cadet de Pierre et d'Elisabeth Hurault de Chérigny, aumônier du roi en 1626, prévôt de St-Laurent de Parthenay, trésorier de la Collégiale de Ste-Marie de Mézières en Brenne en 1639, prieur de St- Antoine de Nau-l'Abbé en Beriy en 1640, de St-Nicolas de Poitiers en 1648 et abbé de Chartrcs-les-Cognac, refusa l'évêché de Luçon, mourut à Poitiers à l'àgc de 82 ans, et fut inhumé dans l'église de son prieuré .

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