CHAPITRE XV
Les soins de la Compagriie et ses peines pendant l'année 1649,
Le blocus (i) de Paris qui se fit au commencement de cette année, donna beaucoup d'affaires et fort fâcheuses à la Compagnie. Quelques personnes qualifiées qui en étoient se trouvèrent engagées dans le parti contraire à la Cour, et la Compagnie, qui a toujours gardé une fidélité inviolable au service du roi, eut un extrême déplaisir de cet engagement de quelques-uns de ses confrères. Elle les fit prier de se remettre en leur devoir et jusque-là de ne se trouver point aux assemblées, ce qu'ils exécutèrent, et ils n'y rentrèrent qu'après que le roi fut satisfait et que toutes choses furent pacifiées. Je ne nomme point ces personnes de peur de laisser ici uae marque éternelle de la faute qu'ils firent en cette occasion, mais elle a été assez publique en son temps, et j'ai connu ces mêmes personnes : ainsi j'en écris avec certitude.
Ce qui se f^t dans la Compagnie de Paris en cette conjoncture s'observa en plusieurs du Royaume pendant la guerre civile, et l'Assemblée de Paris en donna l'exemple à toutes les autres, qui suivirent exactement la conduite qu'elle tint pour le service du roi.
Ce sera une preuve essentielle et solide de sa fidélité à son Prince légitime, contre les calomnies des politiques indévots, qui l'ont taxée d'improuver et de vouloir corriger le Ministère, de se mêler des affaires d'Etat et d'être souvent opposée à l'autorité souveraine. L'esprit de cette pieuse Compagnie a toujours été si éloigné de ces sentiments, qu'en bien des rencontres où quelque 5 particuliers tâchoie it de l'engager dans leurs intérêts, pour résister aux volontés de la Cour ou pour se parer de quelques vexations qu'ils prétendoient avoir reçues des financie/s, la Compagnie a répondu qu'elle ne pouvoit les aider en aucune manière parce qu'elle n'entroit jamais dans les affaires d'Etat,
(i) Ce blocus eut lieu dès le commencement de la guerre de la Fronde qui dura plusieurs années: ce fut le grand Condé qui l'opéra ; il était alors du parti de la Cour,
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ni dans ce qui pouvoit tant soit peu choquer les ministres du roi, à qui elle dev'oit toute sorte de respect. Ses plus grandes occupations ne se sont jamais étendues qu'à soulager les misérables, par elle-même ou par de douces sollicitations auprès de ceux qui pouvoient leur être utiles, qu'à procurer des biens généraux par le mo3''en des puissances légitimes en spirituel et en temporel, et qu'à rechercher en toutes choses ce qui pouvoit être de la pure gloire de Dieu,
Jamais esprit de pieuse société ne fut plus général, plus désintéressé, plus zélé pour toutes sortes de biens véritables que celui de cette Compagnie, e" j'en puis rendre témoignage authentique devant Dieu, parce que j'ai eu l'honneur ds la fréquenter assidûment durant de longues années, d'en avoir étâ de père en fils et de m'y être trouvé avec des principaux seigneurs de la Cour, ducs, pairs et maréchaux de France, des plus considérables du Conseil du roi et des plus grands magistrats de tout Paris. Comme ils sont presque tous allés à Dieu dans le temps que j'écris ces Annales y ai cru qu'il étoit bon de nommer quelques-uns des plus connus, pour laisser juger à la postérité si ces sages têtes étolent capables de souffrir quelque chose qui pût choquer tant soit peu l'autorité du Souverain et les intérêts du ]\Iinistère,
Sans parler de ceux qui ont passé devant moi, les plus anciens avec lesquels j'ai eu l'honneur de me trouver dans les assemblées de la Compagnie ont été ]M]SI. de ]SIorangis, directeur des finances, et d'Irreval, depuis président de Mesmes (i), M. de Lamoignon (2), depuis premier président du Parlement de Paris, M. d'Ormesson (3), de
(1) Jcan-Autoinc de Mcsmcs, seigneur d'Irval, fils de Jean-Jacques, seigneur de Boissy et d'Antoinette de Grossaiuc, maître des requêtes en 1627 et président à mortier en 1651, marie à Anne Courtin, mourut le 23 février 1673 à l'âge de 75 ans.
(2) Guillaume de Lamoignon, marquis de Basville, fils de Chrétien et de ^faric de Landes, né le 20 octobre 1617, reçu conseiller le 14 décembre 1635, maître des requêtes le 15 décembre 1644, prerçier président le 2 octobre 1658, mourut le 10 décembre 1677 ; il avait épousé Magdeleinc Potier, fille de Nicolas, seigneur d'Ocquerrc et de Marie Barré qui mourut le 17 octobre 1705 en sa 82'"'' année.
(3) Olivier le Fèvre, seigneur d'Ormesson et d'Amboilc, fils d'André et d'Anne le Prévost, né le 16 décembre 16 iG, conseiller au Parlement le 23 août 1G36, maître des requêtes le 19 février 1643, intendant d'Amiens et de Soissons en 1662, commissaire de la chambre de justice, mourat le 4 novembre 1684 ; il avait épousé ^farie de Fourcy, fille de Henri, seigneur de Chesy, président de la cour des comptes et de Afarie de la Grange-Trianon. Son père André mourut doyen du Conseil d'état en 1665.
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Garibal (i), président, au grand-consejl, et grand nombre d'autres, soit M'^'s des Requêtes, M''^ des Comptes et Conseillers du Parlement, et d'autres cours supérieiu^es ou subalternes.
Il s'y rencontroit en même temps des seigneurs de la plus éclatante qualité: c'étoient des ducs, des maréchaux de France et des premiers officiers du roi, et des princes de la Maison royale, comme le maréchal de la Meilleraye (2) et celui de Schomberg (3), le duc de Liancourt, premier gentilhomme de la chambre, le dernier duc de Nemours (4), et sur la lin M. le prince de Conti (5), qui y a donné de très grands exemples de piété et de charité. Tous les évêques étoient admis avec grand respect quand ils demandoient à y entrer, et ils ont tous été témoins des droites intentions et de la sage conduite de cette Compagnie qui a rendu des services très considérables à l'Eglise et à l'Etat, pendant qu'on l'a laissée agir dans toute l'étendue de son zèle. Nous en parlerons plus au long quand nous dirons de quelle manière elle a fini.
]\Iais, pour revenir au malheureux blocus de Paris, il donna de grands sujets de douleur à cette Compagnie, par les sacrilèges et les
(i) Jean de Garibal, Baron de St-Sulpice et de Vias, président au grand-conseil en 1653, fut un des fondateurs du séminaire des missions étrangères. Il avait été conseiller au Parlement de Grenoble le 28 novembre 1637, puis de Toulouse le 9 mai 1639, maître des requêtes les 4-14 mars 1644 ; il eut permission de désunir l'office de maître des requêtes de celui de président le 18 février 1664 et moumt le 17 juillet 1667,
(2) Charles de la Porte, duc de la Meilleraye, fils de Charles, seigneur de la Lunardière et de Claude de Champlais, né en 1602, grand-maître de l'artillerie, reçut le bâton de maréchal de France en 1639 ; il épousa en février 1630 JSIarie Ruzé d'Effiat et en mai 1637 Marie de Cossé-Brissac ; il mourut le 8 février 1664.
(3) Charles de Schomberg, duc d'Hallwin, pair et maréchal de France, fils de Henri aussi maréchal de France et de Françoise d'Espinay, né en 1600, marie successivement à Anne, duchesse d'Hallwin, et à Marie de Hautcfort, mourut le 6 juin 1656.
(4) Henri de Savoie, dernier duc de Xemours, fils de Henri et d'Anne de Lorraine, né en 1625, nommé archevêque de Reims en 165 1, ne reçut jamais les ordres ; il renonça à son siège pour épouser le 22 mai 1657 Marie d'Orléans de Longueville ; et mouiiit sans enfants le 14 janvier 1659 ; sa femme mourut en 1707.
(5) Armand de Bourbon, prince de Conti, fils de Henri, prince de Condc, et de Charlotte-Marguerite de Montmorency, naquit à Paris le 1 1 octobre 1629. Il fut destiné d'abord à l'état ecclésiastique, puis épousa le 22 février 1654 Anne-Marie Martinozzi, n'èce du Cardinal Mazarin ; il mourut à Pézenas le 21 février 1666.
profanations qui se commirent dans les églises et contre le Saint-Sacrement. La Compagnie tâcha par toutes sortes de moyens de remédier à ces désordres. Pour cet effet, elle nomma plusieurs particuliers pour aller s'informer exactement, sur les lieux, où les églises avoient été profanées, les ornements volés, les tabernacles rompus, les saints ciboires emportés, et où mille autres impiétés s'étoient commises. Ces particuliers s'en acquittèrent, quand les affaires furent un peu calmées, et ils en firent leur rapport à l'Assemblée, le 8" dejujllet de l'année présente. M. l'abbé de Jassein (i), depuis évêque de Périgueux, par ordre de la reine régente, en fit le procès-verbal sur les mémoires que la Compagnie lui en donna ; cependant elle fat d'avis que l'on examinât à fond les moyens dont ont pôurroit se servir pour procurer une réparation proportionnée à tant de crimes commis contre la divine Alajesté Elle chargea pour cet effet l'assemblée des officiers d'en délibérer avec soin et de lui en rapporter leurs sentiments. Ainsi le i2« d'août, il fut arrêté que pour convier le public à entrer dans des sentiments de douleur et de regret de tant de crimes, et dans le désir de les expier le mieux qu'il se pôurroit, tous les ecclésiastiques de la Compagnie célébreroient la sainte Messe et tous les laïques communieroient à cette intention ; qu'ils serviroient les messes quand ils le pourroient en esprit de satisfaction à Jésus-Christ, déshonoré par les profanateurs de ses temples ; que tous s'imposeroient quelques jeûnes et quelques mortifications selon leur force et leur dévotion ; et que la Compagnie donneroit du coffret une somme considérable pour fortifier les missions que M. Vincent et les prêtres de sa congrégation feroient dans tous les lieux les plus profanés par ces abominations ; que les particuliers contribueroient de leur part volontairement pour augmenter le londs de ces missions, et qu'en chacune la Compagnie députeroit des ecclésiastiques et des laïques pour assister à la procession de la clôture afin
(i) Cyrus de Villers-Ia-Faye, ne en Bourgogne et aumônier du roi, fut clu le i6 février i(.44 ; il devint maître de la chapelle de musique du roi. En 1653 il fut nomme par le roi cvéquede Périgueux en remplacement de Philibert de Brandon, fut sacré le 31 août de la même année et prit possession en juin 1654. Il mourut à Paris le 4 octobre 1667. Guillaume le Boux lui succéda. Etant maître de la chapelle du roi, il avait prétendu prendre la première place au côté gauche du roi avant les évêques, mais le 14 août 1645 les archevêques tle Narbonne et de Tours furent priés d'en parler à la reine qui fit consulter les registres des cérémonies ; le 21 août 1645, il vint à l'assemblée du clergé avec les membres de la congrégation delà propagation de la loi pour la haranguer.
d'y porter chacun un flambeau du poids de deux livres, pour faire amende honorable à la ]\Iajesté divine si cruellement offensée ; que pour exciter et aider la dévotion et le zèle du peuple, on feroit graver la figure du Saint-Sacrement sur une planche de cuivre aux diverses sentences et passages de l'Ecritiure.dont ont feroit tirer un grand nombre pour les distribuer partout ; qu'entre autres, on en feroit mettre six sur du velin qui seroient enluminées et mises proprement dans des cadres, que l'on attacheroit en lieu éminent, dans les églises des six villages où le plus grand désordre étoit arrivé ; qu'enfin la Compagnie feroit part à toutes celles du Royaume delà résolution qu'elle avoic prise en cette rencontre, et cet avis fut donné par une lettre que iM. de Renty avoit composée avant que de tomber malade. Du reste la Compagnie laissa à tous les particuliers d'ajouter à ces pratiques ce que le Saint-Esprit leur suggéreroit, soit pour satisfaire plus abondamment à la justice de Dieu, comme de procurer des prières de quarante heures, des indulgences, d'introduire des confréries de dévotion dans les lieux, les plus profanés et de les visiter quelquefois pour imiter les premiers chrétiens qui faisoient des pèlerinages dans les lieux où Notre-Seigneur avoit répandu son sang et souffert la Passion ; comme d'avoir soin que les lampes y brûlassent jour et nuit, que les enfants de ces lieux profanés y fissent saintement leur première Communion, et que tous les absents de la Compagnie fussent informés de ses intentions pour concourir à tant de pieux desseins.
Les'six villages où tant de profanations arrivèrent furent principalement Limoy (i), près Villëneuve-Saint-Georges, Beaubourg (2), près l'abbaye de Malnoiie (3), Férolles (4) près Lésigny, Ville-Abbé (5), près de Corbeil, Anthoni (6) près Bourg -La-Reine et Châtillon-sur- Marne (7).
La Compagnie eut tant de zèle pour la réparation des sacrilèges,
(1) Limeil, près Villcncuvc-St-Geoigcs, diocèse de Paris, maiutcuant de Versailles.
(2) C'était un tout petit village dans Tîle de France.
(3) Abbaye de l'ordre de Citeaux, diocèse de Paris.
(4) Paroisse du diocèse de Meaux, était autrefois de celui de Paris ainsi que Lcsigny ; se trouvait dans la Brie et près de Brie-Comte-Robert.
■ (5) N'est plus aujourd'hui paroisse ; à cette époque c'était uu endroit fort peu peuiilc . (6) Paroisse du diocèse de Paris, sur la route de Paris à Etampcs . f~) Très petite paroisse du diqcèse de Paris.
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que les troupes étrangères et françoises avoient commis dans ces six villages, qu'elle exécuta ponctuellement tout ce qu'elle avoit résolu sur ce sujet. Elle ordonna une grande assemblée d'officiers et des anciens de la Compagnie qui se tint chez M. Grangier (i), chanoine de Notre-Dame et depuis évêque de Tréguier ; et sur l'avis de M. Lambert (2), prêtre de la Mission, qui y fut appelé, on résolut de ne commencer la Mission qu'aux fêtes de la Toussaint ; que l'on en demanderoit l'ordre et le pouvoir à M. l'archevêque de Paris, et que M. l'abbé de Jassein lui en parleroit de la part -de la reine, vu que sa ^Majesté avoit agréable de contribuer à cette ]\Iission.
On destina c^uatre prêtres et un clerc pour la mission de Limoy ; pendant trois semaines la dépense devoit monter à 120 1. et les aumônes à 40.
On ne destina que deux prêtres et un clerc pour la mission de Beaubourg, pendant i5 jours et la dépense fut estimée à 75 1.
Pour FéroUes on le joignit avec la mission de Brie-Comte-Robert que M.Vincent devoit faire, et pour la dépense particulière du lieu on ne destina que soixante livres, cy 60 1.
On destina trois prêtres et un clerc pour Ville- Abbé, pendant i5 jours. Leur subsistance fut estimée 80 1. , et les aumônes à 3o h .
Pour Anthoni, près de Bourg-la-Reine, on y destina huit prêtres et deux clercs ; leur subsistance fut estimée à 3oo 1. et l'aumône à proportion.
On destina quatre prêtres à la mission de Châtillon et un clerc, leur subsistance fut estimée à 200 1. pour trois semaines et les aumônes à 60 1.
Les dépenses extraordi noires des flambeaux, des cierges, des six cadres enluminés et des images du vSaint-Sacrement en grand nombre furent estimées à 3ool. de sorte que tout cela mis ensemble, on crut que la dépense entière de cette mission pouvoit monter à 1400 1. Une partie de cette somme fut tirée du coffret et le reste s'acheva par les aumônes des particuliers.
jMaJs afin que par elle-même la Compagnie prît grande part à
fl) Balthazar Grangier de Liverdi, chanoine de Notre-Dame de Paris, devint cvCque de Tréguier en février 1646 après Noël des Landes, dorninicain ; il moumt le 2 février iG;9 et eut pour successeur J-"rançois-Ignacc de Baglion de Saillant, de l'Oratoire.
(2) Lambert aux Couteaux, assistant de saint Vincent de l'.iul fut envoyé en Pologne par celui-ci pour y fonder la congrégation de la ^lission.
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cette mission, les confrères furent exhortés de se nommer pour y assister selon leur commodité, ce qui fut fait, et la Compagnie en députa deux particulièrement pour y porter des flambeaux et y comparoître en son nom sans néanmoins que cela parût aux yeux des hommes. Ce fut M.Droûart qui fut à la mission de Châtillon, et M. le Comte (i) à la mission de Limoy ; ces deux députés firent leur rapport à la Compagnie de ce qui s'étoit passé dans ces deux endroits, dont l'Assemblée fut fort édifiée et consolée.
J'ai cru qu'il étoit important d'écrire ici le mémoire de tout ce détail pour faire voir avec quelle facilité et sans grande dépense on peut faire et procurer beaucoup de bien, pourvu qu'on agisse de concert. Car je ne donne mes soins à mettre en ordre ces Annales, que pour convier ceux qui viendront après nous de rétablir par leur piété ce que la fausse politique a détruit par une jalousie sans fondement.
Cependant comme la Compagnie veilloit principalement à sa perfection, pour en pouvoir communiquer aux autres, elle donna un ordre fort exprès au secrétaire de recueillir exactement les fautes qui av^oient été remarquées cette année-là dans l'assemblée générale qui se tint le Jeudi de devant le dimanche des Rameaux pour les examiner dans celle des officiers, ce qui fut fait et relu ensuite à la Compagnie, afin que sans qu'il fût besoin de donner des avis particuliers à ceux qui en avoient besoin, chacun prît de là occasion de se corriger de ses manquements.
Ce fut cette année, le 24e de mai, que M, de Renty, si connu dans le monde par sa naissance illustre et par les services qu'il avoit rendus à l'armée, mais beaucoup plus dans la vie privée par les admirables exemples qu'il a donnés de toutes les vertus chrétiennes, quitta la terre pour aller au ciel. Il a été durant plusieurs années une des plus éclatantes lumières de cette Compagnie, par son assiduité aux assemblées, par le succès des œuvres qu'elle confioit à ses soins, et par les discours excellents qu'il lui a faits, étant supérieur, en diverses occasions. Aussi l'a-t-elle considéré non seulement comme un de ses confrères les plus parfaits pour l'imiter, mais aussi comme un excellent père à qui elle étoit très aise d'obéir. C'est pour ce sujet que pendant dix ans qu'elle a eu le bonheur de le voir agir et parler dans
(i) Très probablement Jean le Comte, seigneur do Montauglan et de Germonville conseiller au Parlement et fils de Charles, seigneur de Montauglan, aussi conseiller au Parlement ; il avait épousé Louise-Antoinette de la Barde.
ses assemblées, elle l'a élu et continué pour supérieur onze fois, et j'ai su de personnes dignes de foi que lorsqu'il tenoit cette place, chacun étoit ravi de l'y voir conduire la C<impagnie avec tant de prudence et d'agrément, qu'elle étoit toujours nombreuse pendant sa supériorité et que les plus considérables prenoient un extrême plaisir de l'écouter dans les conférences qui se faisoient sous lui fort exactement. Il tomba malade par un excès de charité et du travail qu'il prit en portant lui-même du pain à des pauvres honteux dans des quatrièmes étages, pendant le blocus de Paris. Il donna d'excellents avis en mourant à ses intimes amis, engagés dans les opinions de Jansénius (i), pour s'en retirer, bien qu'elles ne fussent pas alors condamnées, et il mourut avec un parfait détachement do toutes les choses de la terre et dans tous les sentiments d'un vrai serviteur de Dieu qui a laissé sa mémoire en odeur de sainteté.
C'est ce qui obligea la Compagnie de faire en sa faveur des choses extraordinaires pour marquer la considération qu'elle avoit pour lui. Ainsi outre les dévotions ordinaires qu'elle avoit coutume de faire pour tous les Confrères, elle les fit doubler et ordonna qu'aux dépens du coffret, on feroit dire 33 messes aux autels privilégiés, et nomma des particuliers pour assister en son nom à tous les services que l'on fit pour lui dans plusieurs églises de Paris; et afin de conserver des reliques de sa plume et de son esprit, la Compagnie ordonna que la lettre circulaire que de sa part ce serviteur de Dieu avoit écrite à toutes les Compagnies touchant le secours qu'on avoit donné aux pauvres pendant le blocus de Paris, seroit transcrite dans le registre, avec quelques réponses que l'on fit à cette lettre.
Je ne puis m 'empêcher de dire que personne n'a tant contribué à la perfection de la Compagnie que ce vertueux gentilhomme, si humble, si sage et si fervent dans les bonnes œuvres qu'il a faites. Je m'étendrais plus au long à rapporter ce que j'en ai appris de ses plus intimes amis qui m'ont tous honoré de leurs bonnes grâces, et de leur confiance depuis plus de vingt années, si sa vie n'avoit été écrite
(I) Corneille Jansscu ou Janscnius, hls de Jean OUo, ne le 28 octobre 1585 à Acquoy près de Lecrdam en Hollande, étudia à Louvain où il prit le nom de Jansénius, et aussi à Paris. Il fut ensuite principal du Collège de Pulchcrie à Louvain ; sacré cvêquc d'ipres le 28 octobre 1636 à Bruxelles dans l'église de Notre-Dame du Sablou, il composa l'Augusiinus dans sa ville épiscopale et y mourut le 6 mai 1638,
par le P. St-Jure (i), jésuite, son directeur. Il semble que Dieu ait donné, sous ce dernier temps, M. de Renty pour servir de modèle de la piété à la noblesse de France, où sans doute dans tous les états de sa vie, il a laissé le merveilleux exemple de vertu, que les personnes de qualité peuvent imiter.
Ce fut pendant cette année que l'on mit dans la Bastille un misérable déiste, à cause des scandales qu'il causoit par ses discours pleins d'erreurs et d'abominations. Il y fut retenu longtemps par les soins de la Compagnie, qui fournit à sa subsistance pour empêcher sa sortie. Mais comme les méchants trouvent toujours trop de protection parmi le monde, il fut à la fin mis en liberté, et la Compagnie abandonna cette affaire entre les mains de la Providence, comme aussi celle d'un prêtre qui célébroit tous le? jours plusieurs messes. La Compagnie fit fort solliciter contre eux, mais sa bonne volonté ne fut pas suivie d'un grand succès, non plus que contre deux particuliers de la secte des illuminés que j\I. d'Irval, depuis nommé le Présidînt de jMesmes, et quel:jue3 autres de ses amis firent preidre prisonniers aux dépens de la Compagnie. Ils fare it longtemps à l'officlalité nourris des aumônes du coffret, mais il f.it impassible de les y faire juger, ni transférer à la Conciergerie; ainsi cette affaire fut abandonnée comme les autres. Car si les Magistrats ne soutiennent les bonnes intentions d'une Compagnie secrète qui n'agit que par voie excitative, il est impossible qu'elle réussisse dans ses entreprises.
Pendant cette année 1649, o'^ établit deux nouvelles Compagnies, l'une à Alençon (i) et l'autre à Nantes (2). Celle de Limoges écrivit à celle de Paris, qu'elle avait établi deux petites sociétés, l'une à St-Junien et l'autre à St-Léonard (3), petites villes voisines, et elle manda qu'elle en espérait beaucoup de fruit.
(i) Jean-Baptiste de St-Jure, né à Metz en 1588, admis en 1604 dans la Compagnie de Jésus, fut recteur des Collèges d'Amiens, d' Alençon, d'Orléans et du Noviciat de Paris ; il mourut à Paris le 30 avril 1657. Il fut en Angleterre sous Charles i^'"" et a composé plusieurs ouvrages ascétiques très estimés.
(i) Alençon dépendait du diocèse de Secz dont était évécjue depuis le 31 août 16 14 Jacques Camus de Pontcarré qui mounit le 4 novembre 1650; son prédécesseur fut Jacques Suarez de Ste-Marie et François de Rouxel de Médavy lui succéda.
(2) Gabriel de Bcauvau de Rivarennes avait remplacé le 2; avril 1636 Philippe Cospéan sur le siège de Nantes ; il fut contraint d'abdiquer en 16G7, et Gilles de la Baume le Blanc de la Vallière lui succéda.
(3) Il 3- eut aussi des sociétés établies par la Compagnie de Limoges à Confolcn'^, Uzcrche, Brive, le Dorât, Treignac et les Salles.
La Compagnie de Rennes f i) écrivit que le premier effet de soil établissement seroit de faire porter dans la suite le St-Sacrement aux malades avec plus de bienséance et de respect qu'on ne faisojt auparavant, et demanda des instructions sur ce sujet, comme aussi pour bannir les vagabonds dont la ville étoit accablée, et qu'à l'avenir elle ne tiendroit plus ses assemblées dans une maison de communauté, puisque on jugeoit que c'étoit un moyen de la découvrir, quoiqu'on eût pris cette résolution pour la cacher davantage.
L'Assemblée fut fort édifiée d'apprendre ce qui s'étoit passé à Caen par les soins de la Compagnie de cette ville-là pendant les mouvements de Normandie. Cette Compagnie étoit remplie d'excellents sujets et M. de Renty, quilavisitoit souvent, y avoit répandu beaucoup d'onction et tous ses grands sentiments de piété, aussi en est-il sorti des personnes d'un mérite extraordinaire, entre autres M. de Bernières- Louvigny, trésorier de France (2), dont nous voyons l'esprit dans le Chrétien Intérieur, qu'un Capucin a mis dans l'ordre où il est siu" les mémoires et sur les manuscrits de ce serviteur de Dieu depuis sa mort .
Il y avoit une grande correspondance entre cette Compagnie et celle de Paris en vue du zèle qu'elle témoignoit pour procurer de la gloire à Dieu et des moyens de salut au prochain.
Celle d'Alençon souhaita de l'imiter dans l'établissement de la Charité des Dames, et des usages qui s'observoient dans la Confrérie du St-Sacrement ; elle en écrivit à la Compagnie de Paris qui lui fit réponse.
Celle de Lyon donna avis en même temps de la maison qu'elle commençoit de former pour retirer les filles pénitentes de bonne volonté ; et celle d'Amiens (3) demanda qu'on lui envoyât quelques religieux qui pussent confesser des soldats Allemands et Polonais quiétoient demeurés malades dans l'hôpital et qui n'avoient aucun secours spirituel parce qu'il n'y avoit personne dans la ville qui entendît ces lan-
(i) Le 16 janvier 1742, Henri de la Mothe-Houdancourt devint évêque de Rennes en remplacement de Pierre de Cornulier ; il fut transféré à Auch le i juillet 1662 ; Charles-François de la Vieuville lui succéda.
{2) Jean de Bernières-Louvigny, né à Caen en 1602, fut trésorier de France en cette ville, il y fut supérieur de l'association de l'Hcrmitage fondée par M. de Renty, et mourut subitement le 3 mai 1656 âgé de 57 ans.
(3) François le Fèvre de Caumartin avait succédé en 16 18 à Geoffroy de la Marthonie sur le siège d'Amiens ; il mourut le 27 novembre 1652 ; François Faure le remplaça.
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g"iies. La Compagnie de Paris fit agir beaucoup poiir tâcher de procurer ce secours à ces pauvres étrangers, mais il ne se trouva personne, dans tous les monastères, qui pût entreprendre le voyage d'Amiens, quoique la Compagnie voulût bien soutenir la dépense de cette bonne œuvre, va que celle d'Amiens n'avoit pas la force de le faire; mais l'affaire en demeura là, et fat abandonnée à la divine Providence.
La Compagnie de Metz écrivit en ce temps-là à celle de Paris qu'il étoit important pour la religion d'empêcher que l'on ne mît un hérétique pour commander dans le château d'Ennery (i). Mais comme on communiqua cette lettre à M. le ]\Iaréchal de Schomberg, qui étoit gouverneur de Metz et qui se trouva lors dans l'Assemblée, il assura qu'il n'y avoit rien à craindre, et la Compagnie en fat en repos.
Au mois de septembre, la Compagnie de Riom (2) et celle de Clermont (3) firent grande itistance à la Compagnie de Paris et la prièrent de trouver bon qu'elles pussent admettre des Pères de l'Oratoire ou du moins conserver ceux qu'elles avoient admis par nécessité .pour soutenir les emplois de leurs Assemblées dans leur établissement. Mais la Compagnie fit réponse que les Pères de l'Oratoire étant des prêtres soumis à un Général, ils en étoient exclus par les statuts ; qu'ainsi ces Compagnies de Riom et de Clermont n'en pouvoient admettre aucun, bien qu'ils desservissent des cures dans leurs villes ; qu'on laissât néanmoins l'entrée hbre à ceux qui étoient déjà reçus, mais qu'on ne leur donnât jamais de lettres pour entrer dans celle de Paris, parce qu'ils n'y seroient point admis. C'est un point où la Compagnie est demeurée toujours ferme, quoi qu'il ait été souvent combattu en faveur des Pères de l'Oratoire; mais les raisons de s'y opposer ont toujours prévalu, et j'ai cru qu'il étoit important d'en mettre ici la principale pour servir de règle dans la suite des temps, si quelque jour, par un coup de Providence divine, la Compag.iie du St-Sacrement se rétablit dans Paris.
Il faut savoir que l'esprit de cette ComjDagnie est un esprit fort général, qui ne se borne à rien de particulier. Il renferme le désir de
(i) Ce château était situé dans le district du Saulnoy.
(2) Riom dépendait de l'évêclié de Clermont, comme maintenant,
(3) Joachim d'Estaing, fils de Jean et de Giibcrte de la Rocbefoucault, chanoine comte de Lyon, abbé de St-Austiemoine d'Issoire, fut nommé cvêque de Clermont en 1614 pour remplacer Antoine Rose ; ce prélat, plein de zèle, prit possession le 2 mars 161 5 et mourut
le II septembre 1650 ; son frère Louis d'Estaing lui succéda. fl
procurer toutes sortes de biens. Il n'a pas pin s d'affection pour un ordre que pour l'autre, parce qu'elle estime et qu'elle approuve tout ce que la sainte Eglise approuve ; et pour conserver son esprit général, elle n'en veut prendre aucun particulier. Cependant il n'y a point d'ordre ni de Congrégation qui n'ait le sien spécial qui le distingue d'avec les autres. Et comme il se pourroit faire que les personnes de ces congrégations, par leurs talents et leurs rares qualités, s'autoriseroient dans la Compagnie et obligeroient les confrères d'entrer dans leur esprit particulier en laissant l'esprit général ou en s'écartant de liu, c'est ce qui a donné sujet d'exclure toutes sortes de personnes liées dans des communautés ou des congrégations soumises à un général. Et j'ai appris par tradition que ceux qui ont le plus établi cette maxime, ont été les trois principaux religieux ou prêtres de congrégations qui aient jamais entré dans la Compagnie : le P. Philippe d'Angoumois, capucin, le Père Suffren, jésuite, et le P. de Condren, général de l'Oratoire. C'étoient trois personnages d'un mérite extraordinaire et très éclairés dans la vie intérieure et dans la conduite de toutes choses. Comme ils avoient conçu une haute idée de la Compagnie du St-Sacrement pour la rendre promotrice de toutes les grandes œuvres et de tous les biens généraux, ils crareiit qu'elle ne devoit se renfermer à rien de particulier, et c'est ce qui a fait dresser l'article iS^des Résolutions si précisément pour exclure tous les religieux et tous les prêtres soumis à un Général .
Les Compagnies de Riom et de Clermont, qui voulurent se conformer à l'esprit de celle de Paris, se soumirent à tout ce qu'elle désira. Ainsi elle résolut d'envoyer les statuts à la Compagnie de Clermont, et de prier celle de Riom qui les avoit déjà, de députer un de ses confrères pour former ceux de Clermont dans la pratique et dans l'exercice de ces statuts .
Comme tout le royaume avoit part aux troubles qui avoient agité Paris, la Provence commençoit lors à s'en ressentir, et la Compagnie de jMarseille, qui en craignoit les suites, écrivit à celle de Paris pour témoigner sa peine et elle la pria instamment de faire presser MM. les Ministres d'envoyer au plus tôt les personnes qu'ils avoient destinées pour faire cesser ces désordres. Ce soin et cet avis, pleins de bonne volonté, font voir les droites intentions et le zèle pour le service du roi dont toutes les Compagnies étoient remplies, parce qu'elles n'avoient en vue que la piu-e gloire de Dieu.
Le 4n'e de juillet, la Compagnie de Senlis demanda conseil à celle
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de Paris touchant un fait fort important. Deux prêtres de Senlis(i), confrères delà Compagnie, furent excommuniés par leur évêque. Ils appelèrent comme d'abus de cette excommunication et traitèrent leur évêque avec beaucoup de mépris. Cette conduite fut trouvée fort mauvaise par la ("ompagnie de Paris, et elle fit réponse à celle de Senlis qu'elle étoit d'avis d'exclure de toutes ses assemblées ces deux ecclésiastiques pendant que le procès dureroit, et cependant de chercher les moyens de pacifier ce différend par un accommodement raisonnable qui donnât néanmoins une pleine satisfaction à M. l'évêque du lieu. M. du Plessis- Montbar (2) fut chargé de travailler à cet accommodement, mais je n'en vois pas la conclusion dans les mémoires qui nous restent.
La Compagnie d'Aix affligée des grands désordres qui lors étoient en Provence en écrivit à celle de Paris avec des termes fort touchants pour recommander leur Province à ses prières. Elle la pressa en même temps de convier la Compagnie de Toulon d'assister les galériens que l'on y avoit conduits, comme ils avoient coutume d'être assistés à Marseille, pour les besoins de l'âme et du corps.
La Compagnie de Poitiers a toujours paru très zélée à s'opposer aux entreprises des Religionnaires. Elle en écrivit à celle de Paris le 20™® d'août de cette année pour empêcher que le fils d'un hérétique ne fût reçu dans la charge de son père ; une autre fois, afin que les Procureurs hérétiques interdits par plusieurs arrêts du Conseil ne rentrassent point dans leurs fonctions; et depuis, contre un élu huguenot reçu dans l'élection de Chatellerault f'3) . Sur tous ces avis, la Compagnie de Paris agissoit fortement, mais elle ne réussissoit pas toujours dans ses sollicitations. Les succès dépendoient souvent des conjonctures des affaires générales. Et quoique la Cour fût toujours pleine de bonne volonté et de droites intentions pour détruire peu à peu l'hérésie et empêcher tous les hérétiques d'entrer dans les charges, elle étoit souvent forcée
(1) Nicolas Sanguin, de Livry, fils de Jacques, conseiller au Parlement, et de ^larie du Mesnil, né en 1580, sacré évêque de Senlis le 12 février 1623; en 164611 gouvernait encore cette église ; lise démit seulement en 165 1 et raounit d'apoplexie dans la galerie du Louvre le 15 juillet 1653.
(2) Christoplie du Plessis, baron de Montbar, avocat au Parlement, bienfaiteur de l'hôpital de Montbar, raourat le 7 mai 1672 au séminaire des Missions étrangères ; il fut inhumé dans la chapelle de la Salpétrière, comme directeur de 1 "Hôpital-Général ; il fit aussi beaucoup de bien aux Incurables de Paris .
(3) Chatellerault dépendait de l'évêché de Poitiers, dont Henri-Louis Chasteigner de la Rocheposay était évêque.
de garder des mesures pour ne pas s'attirer des affaires de la part des étrangers. Caries Religionnaires de France ont toujours conservé avec eux de grandes correspondances pour se soutenir contre les vrais intérêts de l'Etat, et tous ces entêtés de fausse religion ont toujours été de pernicieux sujets.
Tous les avis qui venoient des Compagnies touchant les contraventions aux édits et les entreprises des hérétiques étoient soigneusement conservés. La Compagnie de la Rochelle en donna plusieurs, et quoiqu'on ne pût pas les faire réussir dans le temps qu'ils étoient donnés, on en venoit à bout dans la suite, soit par des rencontres heureuses que l'on observoit, soit dans l'occasion des assemblées du Clergé où la Compagnie de Paris agissoit puissamment par le moyen des évêques de sa confiance et zélés pour le bien de la religion.