CHAPITRE XVI
Ce qui se passa pendant les années 1650, 1651 et 1652
Comme l'uniformité de la conduite est la marque la plus certaine de la parfaite liaison qui se trouve entre divers corps, on crut au commencement de cette année qu'il étoit important d'observer avec soin de quelle sorte les Compagnies agissoient dans les Provinces. Pour cet effet on proposa dans l'Assemblée, le lo™*" de mars, de députer quelqu'un de la Compagnie pour visiter de sa part toutes les autres. D'abord on y trouva difficulté à cause de la dépense que causeroit un si grand voyage à celui qui l'entreprendroit ; ainsi cette proposition se réduisit lors à donner ordre au secrétaire d'écrire une lettre circulaire à toutes les Compagnies pour les prier de donner connoissance de leur conduite aux confrères de Paris, qui de temps à autre pourroient, par occasion, les visiter. Mais au mois d'avril suivant, 'SL. du Plessis-Montbar s'offrit avec un zèle et une dévotion extraordinaire de faire toute la dépense de cette visite générale, si la Compagnie vouloit lui faire l'honneur de l'en charger. L'Assemblée accepta cette offre si généreuse avec un grand plaisir, parce qu'elle le jugea très capable de s'en bien acquitter, et elle lui promit une lettre qui lui donneroit entrée dans toutes les Compagnies, mais à condition d'agir avec grande simplicité, avec un pur esprit de charité et sans aucune action ni marque de supériorité. Ainsi donc, suivant l'ordre de la Compagnie,les secrétaires mirent entre les mains de M. du Plessis-lSIontbar les statuts, les résolutions et les exercices de la Compagnie avec des extraits des registres qui lui étoient nécessaires, la liste de toutes les Compagnies et le nom de tous les correspondants poiu" s'y adresser en sûreté .
Ce zélé serviteur de Dieu, parfait célibataire, un des plus beaux esprits de son temps et de grande capacité, se prépara pour son voyage. Toutes les Compagnies du Royaume lui ont de sensibles obligations, et celle de Paris surtout, pour avoir beaucoup contribué à leur perfection. Il partit sur la tin d'avril, et il commença par Orléans (1) la
(ij Alphonse d'Elbcne en ctr.it alors cvêquc.
visite qu'il entreprenoit . Il y fut fort à propos pour réunir et pour fortifier la Compagnie de cette ville, qui étoit sur le point de se détruire. Il y communiqua un nouveau zèle par sa présence et par ses entretiens, et il y réchauffa tellement la ferveur de tous les confrères qu'elle a toujours subsisté depuis, et a procuré dans la suite plusieurs établissements considérables pour la gloire de Dieu et pour le secours des pauvres.
M. du Plessis visita les autres Compagnies qui se trouvèrent dans son chemin jusqu'à Nantes où il vit une Compagnie pleine de force et de grande piété; il en rendit témoignage avec éloge par lettres qu'il en écrivit k Paris. Il fut ensuite à Rennes et dans les autres Compagnies de Bretag-ne ; enfin il revint à Senlis, et de divers endroits il écrivit des lettres sur le sujet de sa visite, toutes pleines d'édification et de consolation pour la Compagnie qui l'avoit député en tant de lieux.
M. du Plessis avoit dessein de prendre une autre route, quelque autre année, et d'aller visiter toutes les Compagnies jusqu'à Lyon, dans la Provence et dans le Languedoc, en revenant par la Guyenne ; mais comme grand nombre d'accidents se sont opposés au voyage, le projet de la visite générale s'est évanoui, bien que jusqu'à la fin, la Compagnie de Paris en ait toujoiu-s eu le désir. Divers particuliers ont souvent proposé de visiter les Compagnies qui se trouveroient sur leur chemin. ]\Iais l'Assemblée n'a trouvé à propos de le permettre qu'à peu de personnes pour d'importantes raisons, et elle défendit aux secrétaires de donner à qui que ce fût la liste des correspondants que par un ordre exprès de la Compagnie qui seroit mis sur le registre. Elle ordonna même que quand les secrétaires sortiroient de charge, ils remettroient fidèlement cette liste entre les mains de leurs successeurs, sans en garder de copie. Cela s'est toujours exécuté, et il n'est arrivé sur ce sujet aucun inconvénient.
Au commencement de cette année i65o,la Compagnie de Nantes fit part à celle de Paris de plusieurs bonnes œuvres qu'elle avoit entreprises et de plusieurs vues qu'elle avoit pour la gloire de Notre- Seigneur;et après la visite que fit M. du Plessis- ]Montbar dans le cours de cette année, la même Compagnie la remercia de ce qu'elle avoit choisi pour la visite générale un homme si capable de rétablir la ferveur des Compagnies et de les unir étroitement dans un même esprit de charité. Qu'au reste elle suivroit toutes les pratiques qui lui avoient été inspirées pour se conformer totalement à la conduite de la Compagnie de Paris.
La Compagnie de la Rochelle eut au commencement de cette année une affaire fort importante à soutenir pour le respect des catholiques. Les huguenots, étant e i bien plus grand nombre, prétendirent être en droit de faire l'assiette des Tailles, et avoient obtenu par sur prise quelques arrêts pour cet effet ; mais enfin le Conseil rendit justice aux catholiques et la Compagnie de Paris sollicita fort ceux qui tenoient les places d'autorité pour empêcher que le grand nombre n'opprimât le plus petit dans cette ville.
La Compagnie de Paris prenoit tant de soin de ce qui lui étoit recommandé par les Compagnies des Provinces, qu'elles lui écrivoient toutes avec grande confiance, et ces sortes d'affaires faisoient une bonne partie de ses occupations. Elle apportoit néanmoins un grand discernement dans les choses dont on lui écrivoit. Car s'il n'y avoit que des motifs de charité temporelle, elle les laissoit à l'écart, sans y travsiiller et sans y répondre. Mais quand la gloire de Dieu étoit visible et l'intérêt de la religion, elle y agissoit fortement et f ai soit répondre avec soin sur tout ce qu'on désiroit d'elle.
Elle embrassoit particulièrement la protection des nouveaux convertis, quand les Compagnies des Provinces lui en recommandoient quelqu'un, et les aidoit avec grand soin.
Ce fut pendant cette année, au commencement du mois de mai, que la Compagnie d'Angoulême s'établit. M. d'Argenson, conseiller d'Etat, qui, par l'occasion du mariage de son fils aîné avec l'héritière de M. Houlier, lieutenant-général (i)de cette ville, y fit un voyage, fut chargé par la Compagnie de Paris de faire cet établissement, et de l'agrément de M. de Péricard (2), évêque du lieu, cette Compagnie fut formée et elle a rendu de grands services à Notre-Seigneur, pour le soulagement des pauvres malades et pour l'instruction des mendiants, par le moyen d'un hôpital-général qu'elle prociu-adans la suite.
Au commencement de cette année i65i la Compagnie de la Ro-
(i) Hélie Houlier de la Poyade, ce. sgr de la Poyade et de Rouffiac, lieutenant-général au présidial, avait épousé Catlicrine de Paris ; sa fille Marguerite épousa le 8 mai 1650 René de Voyer d'Argenson, auteur de cet ouvrage.
(2) François de Péricard, fils de Charles, seigneur des Bottereaux, et d'Esther de Costentin de Tourville, sacré évoque d'Angoulême le 25 août 1647, mourut le 29 septembre 1689 ; sous ce prélat fut construit l'Hôpital-Général, un hospice pour les pauvres malades, le séminaire fut fondé et il laissa de grands legs à ces établissements ; il a\ait succédé à Jacques du Perron transféré à Evreux ; Cyprien-Gabriel Bénard de Rézay le remplaça.
chelle eut une affaire qu'elle entreprit avec courage. Un homme de qualité s'étoit converti, et sa femme et tous ses parents huguenots lui vouloient ôter ses enfants. Elle écrivit à la Compagnie de Paris qui le servit efficacement.
Celle de Bordeaux se plaignit au même temps de la facilité que les hérétiques trouvoient à obtenir des lettres de cachet et des arrêts pour être reçus en diverses charges ; et siu- ce sujet, on pria plusieurs personnes d'en faire considérer les conséquences à ceux qui pouvoient remédier à ce désordre.
J'ai suivi jusqu'à présent les mémoires que M. du Belloy (i) a tracés par ordre de la Compagnie, mais comme ils finissent au commencement de cette année, j'ai tiré des registres qui, par ordre delà même Compagnie, m'ont été mis entre les mains, le plus fidèlement que j'ai pu, tout ce que j'écriroi de cette histoire jusqu'à la destruction de cette Assemblée si remplie de piété.
Elle prit grand soin de conserver les maîtresses lingères dans le droit qu'elles prétendoient de n'en admettre aucune qui ne fût catholique. Cependant, par surprise, il s'en trouva une au commencement de cette année, qui obtint des lettres pour être reçue parmi ces maîtresses. Elles s'opposèrent fortement à sa réception ; et,pour terminer tout ce différend et tirer ces maîtresses d'embarras, la Compagnie remboursa la huguenote de tous les frais qu'elle avoit faits, et elle se retira. L'établissement de ces maîtresses hngères est considérable, vu qu'il n'y a en France que cette seule maîtrise pour les femmes; ainsi elle mérite d'être maintenue dans la possession où elle est d'en exclura les hérétiques. Aussi la Compagnie du Saint-Sacrement l'a-t-elle fait avec succès pour favoriser cette maîtrise qui doit son établissement au roi saint Louis (2) et à la reine Blanche, sa mère (3).
(i) Hercule Comte de Belloy, marquis de Montaguillon, du chef de sa femme Marie de Villemontée, Capitaine des Gardes de Gaston duc d'Orléans, mourut le 14 mai 1679.
(2) Saint Louis IX'= du nom, fils de Louis "VIII et de Blanche de Castille, naquit le 15 avril 1215 ; il succéda à son père le 8 novembre 1226 sous la tutelle de sa mère, à l'âge de II ans. Il mourut le 25 août 1270 ; il avait épousé Marguerite de Provence, fille de Raymond-Béranger II, et de Béatrix de Savoie.
(3) Blanche de Castille, fille d'Alphonse IX, roi de Castille, et d'Eléonore d'Angleterre épousa Louis VIII, et mourut le i décembre 1252. Louis VIII était fils de Philippe II Auguste et d'Isabelle de Hainaut.
Comme les affaires des Provinces surchargeoient fort la Compagnie en ce temps-ci, on avoit séparé la commission de secrétaire des dépêches d'avec celle de secrétaire ordinaire; mais ce soin parut encore si pesant qu'on arrêta qu'il ne dureroit que trois mois, afin de soulager les particuliers qui vouloie it bien s'en donner la peine et faire la dépense du port des lettres; il fallut même, dans la suite, diviser encore cet emploi pour le rendre encore plus facile à supporter.
La Compagnie entreprit de mettre en religion une bonne fille qui paraissoit avoir une excellente vocation, mais qui manquoit absolument de dot; plusieurs particuliers y travaillèrent, et enfin, elle fut reçue à Joigny (i) aux dépens de l'Assemblée qui ré-^olut, le 21^ de février i65i, de faire tous les frais nécessaires pour laréception de cette fille, ce qui fut exécuté .
Le 26 de mars, on permit à la Compagnie de Marseille d'avoir correspondance avec celle d'Avignon (2) ; jusqu'alors on y avoit apporté beaucoup de difficulté, parce que la Compagnie ne vouîoit pas qu'on pût lui reprocher qu'elle avoit des correspondances avec les étrangers sans ordre particulier du roi. Cette \'Tie l'avoit toujours empêchée d'approuver le commerce de dépêches que les confrères de Marseille souhaitoient d'avoir avec ceux d'Avignon. ]\Iais enfin, après avoir bien examiné les raisons qui faisoient désirer cette correspondance, elle fut permise pour la gloire de Dieu et pour le soulagement du prochain. On jugea qu'il ne falloit point traiter la ville d'Avignon d'étrangère à l'égard du Royaume, vu qu'elle ne peut donner aucun sujet de crainte ni de jalousie à la France .
La Compagnie de Bazas (3) s'établit en ce même temps, après qu'on eut envoyé le mémoire de ceux qui dévoient la composer et que celle de Paris en fut satisfaite. Sa coutume étoit de se faire toujours bien informer de la piété des sujets qui vouloient lier une nouvelle
(i) Il y avait à Joigny, ville du diocèse de Sens, des religieuses de la congrégation de Xotre-Dame .
(2) Dominique Marini, Dominicain, gouvernait l'église d'Avignon depuis le i8 octobre 1648 ; il avait remplacé César Argelli, et il mourut le 20 juin 1669, âgé de 76 ans; il eut pour successeur Azon Ariosti. Camille Astalli, surnommé le cardinal Pamphili, était légat depuis le 21 novembre 1650, et il y resta jusqu'en 1657. Le prolégat était Laurent Cursi.
(3) L'évêque de Bazas était alors Samuel Martineau ; nommé par le roi en février 1646, pour succéder à Henri Listolfi-Maroni, il fut sacré le 17 juin 1646, et il mourut le 24 mai 1667 ; Guillaume de Boissonade le remplaça.
Compagnie parce, que de là elle jugeoit du progrès que pourroit avoir l'établissement et elle ne lui envoyoit les statuts et le cachet dont elle faisoit présent à toutes les Compagnies des Provinces, qu'après qu'elle étoit assurée de la solide vertu des particuliers qui la formoient.
Ceux qui étoient chargés de la visite des hôpitaux des malades trouvèrent qu'il y manquoit un lieu propre à recevoir les pauvres ecclésiastiques qui sont en grand nombre dans Paris, lorsqu'il leur arrivoit quelque maladie ; et ils proposèrent à la Compagnie de procurer rétablissement dune nouvelle salle chez les PP. de la Charité, (i) qui ne servît qu'à cet effet. La proposition en fut faite au mois de mars de cette année, et fut fort approuvée de la Compagnie ; on y travailla, et dans la suite elle a eu son entier effet, comme il se voit aujourd'hui.
Le soin que prenoit la Compagnie de faire que toutes les bonnes œuvres s'entreprissent et s'exécutassent avec grande prudence, l'obli»gea de renouveler un de ses anciens règlements pour la visite des filles débauchées; ainsi elle ordonna que toutes les fois qu'un particulier seroit chargé d'une pareille visite, il prendroit un compagnon afin d'avoir toujours un témoin de sa conduite.
Au mois de mars, l'élection des officiers se trouva le même jour de la Mercuriale, ainsi l'élection fut avancée pour ne différer point cette Mercuriale si utile à maintenir la Compagnie dans son esprit primitif; mais les nouveaux officiers ne prirent leur place qu'après les fêtes de Pâques.
La Compagnie de Tours a voit coutume de s'assembler dans une maison de communauté ; mais aussitôt que celle de Paris en fut avertie, elle lui manda de changer de conduite pour ce regard afin de ne se lier à aucunes communautés qui ont toujours leur esprit particulier au lieu que les Compagnies du Saint-Sacrement n'en doivent avoir qu'un général, qui est celui de l'Eglise universelle.
M. du Plessis-]Montbar, qui a fort illustré la Compagnie de Paris par ses bons exemples et par ses grands talents de piété, d'éloquence et du don du succès des œuvres qu'il avoit en éminent degré, étoit en ce temps-là supérieur ; et comme il avoit été chargé de visiter plusieurs Compagnies des Provinces, il fut prié de donner par écrit ce
(i) C'est le nom de l'ordre fonde par St-Jean de Dieu.
qu'il avoit fait et de quelle manière il s'y étoit conduit, pour donner lumière à. ceux qui, dans la suite, pourroient être chargés de la même visite charitable.
Le 23" de mars, M. d'Argenson, Conseiller d'État, sur le point de partir pour l'ambassade de Venise, demanda les statuts de la Compagnie pour s'en servir en cas que l'on pût en établir dans quelques villes d'Italie. Cette demande fut examinée par l'assemblée des officiers qui l'approuvèrent et l'on confia les statuts à M. d'Argenson; mais comme sa mort(i) arriva peu de temps après qu'il fut à Venise, ce projet n'eut aucun effet, et les statuts furent depuis rapportés à l'Assemblée et rendus par son fils aîné, qui, à son retour de la même ambassade, qu'il fit à la mort de son père, fut reçu dans la Compagnie on i656.
Comme il est important d'ôter de l'imagination des politiques et des ministres que cette Compagnie pouvoit préjudicier à l'Etat parce qu'elle étoit secrète, il est à propos de marquer et de répéter dans ces Annales les principaux sujets qui de temps à autre y sont entrés, afin que de là on puisse juger si des personnes d'un pareil mérite et d'une fidélité inviolable au service du roi auroient pu souffrir en leur présence quoi que ce soit de désavantageux à la Couronne. Je crois donc devoir dire que je trouve dans les registres que M. le Maréchal deSchomberg, duc d'Hallwin, gouverneur du Languedoc, y fut admis le 2 7" d'avril de cette année, qu'il y fut amené par M. le duc de Liancourt, son beau-frère, et que jusqu'à la fin de sa vie il y a donné de merveilleux exemples de vertu et de charité ; M. le IMaréchal de la Meilleraye, grand maître de l'artillerie et gouverneur de Bretagne, qui, pendant qu'il y étoit, avoit eu entrée dans les Compagnies de son gouvernement et suivant leurs lettres fut admis dans celle de Paris, où il a donné de grandes marques de piété avant sa mort. Grand nombre de Conseillers d'Etat et des premiers magistrats du Royaume y ont eu entrée et y ont donné d'excellentes preuves de leur zèle, de leur libéralité et de leur religion. Tant de personnes si considérables qui ont connu à fond la conduite de la Compagnie ont été des témoins irréprochables de sa sagesse, de sa droiture et de sa fidélité au service du roi.
Ce fut en cette année, le 4e de mai, que M. du Belloy fut chargé de mettre en ordre les papiers de la Compagnie pour en composer
(i) Monsieur d'Argenson mourut le 13 juillet 1651 à Venise.
l'histoire ; et c'est de ce qu'il a écrit que j'ai tiré le commencement de ces Awiales. Mais toute la suite je l'ai composée des extraits que j'ai faits moi-même des registres qui, par un arrêté de la même Compagnie, me furent mis entre les mains pour travailler à cet ouvrage, comme je l'ai déjà dit.
En ce même temps l'Assemblée fit un fonds pour établir et envoyer des missionnaires en Levant, et dans la suite il paraîtra qu'elle a toujours eu fort à cœur les missions étrangères.
Cette année fut fort fâcheuse aux laboureurs de Champagne et de Picardie; par leur impuissance, la plupart des terres étoient demeurées incultes, on n'y avoit point semé de grands blés, et la Compagnie, toujours attentive à procurer toutes sortes de biens généraux, s'avisa de donner moyen à ces pauvres laboureurs de semer au moins de petits blés pour soulager leur jDauvreté le long de l'année. Elle fit et procura de grandes aumônes pour ce sujet, et ces pauvres provinces en reçurent un merveilleux secours.
Il se fit, au mois de juin, une mission dans les Cévennes, et la Compagnie y contribua beaucoup par son coffret et par ses soins.
On proposa dans l'Assemblée l'établissement d'une maison de retraite pour des veuves qui avoient dessein de loger ensemble au faubourg Saint-Marceau pour faire oraison perpétuelle et jour et nuit devant le Saint-Sacrement ; la Compagnie résolut d'y contribuer, mais je n'en vois pas le succès.
M. de Renty avoit laissé une si haute estime de sa vertu dans la Compagnie, que sa vie, écrite par son Directeur, le P. Jean-Baptiste de .Saint- Jure, jésuite, y fut reçue avec applaudissement; elle y servit depuis assez souvent de lecture et elle y parut de si grande utilité que l'on résolut de l'envoyer à toutes les Compagnies, et de les convier à la lire pour exciter les confrères à la solide piété, au zèle, et à la pratique des bonnes œuvres; ce qui s'exécuta soigneusement.
On avoit toujours remarqué dans Paris qu'il y manquoit une maison bien réglée pour y renfermer par force les filles de débauche publique, et ce fut au mois de décembre de cette année que l'on fit, dam; l'Assemblée, la proposition d'établir cette maison. Mais on y trouva d'extrêmes difficultés, et cette bonne œuvre n'a eu son effet que longtemps après l'établissement de l'PIôpital-Général.
Les querelles et les désordres qut n'arrivoient que trop souvent dansla campagne parmi les gentilshommes pour lapréséance etpour les
droits honorifiques dans les églises donnèrent sujet à la Compagnie de penser à y apporter quelque remède. On proposa de faire donner un règlement sur ce sujet, et ce projet fut exécuté plus heureusement qu'on n'eût osé l'espérer.
Sur la fin de cette année la guerre civile s'enflamma si fort qu'elle produisit une extrême désolation par tout le Ro3^aume, et la Compagnie témoigna grand zèle pour demander à Dieu la fin de ces calamités publiques; elle fit des aumônes et des prières extraordinaires pour obtenir cette grâce, et au commencement de i652, elle envoya par ses contributions de grands secours aux pauvres qui s'étoient réfugiés à Soissons pendant ce malheureux temps. Mais elle n'oublia rien de ce qui dépendoit d'elle pour faire en sorte que le roi fût toujours bien servi contre ceux qui manquoient à leur devoir. Elle en donna des marques qui firent voir en même temps sa droiture pour la justice et sa fidélité au service de son légitime souverain.
Un homme de qualité (i), qui étoit de la Compagnie, se jeta bien avant dans le parti de la Fronde. Aussitôt que l'Assemblée en fut avertie, elle députa deux de ses amis pour le prier de n'y plus revenir qu'il n'eût quitté ce mauvais parti, et pour le convier de rentrer dans son devoir en reprenant celui du roi . ]\Iais comme il ne fut pas si prompt à changer, il ne parut plus dans la Compagnie, et depuis ce temps-là, je ne l'ai vu nommé ni dans les registres, ni dans le rôle de ceux qui la fréquentoient.
Quelques confrères, affUgés de voir que plusieurs personnes mouroient sans dispositions à la mort, faute d'en être avertis assez tôt, renouvelèrent la proposition qu'on avoit faite autrefois dans la Compagnie, de faire enjoindre aux médecins de convier leurs malades à se confesser aussitôt qu'ils les auroient visités, et de les y obliger comme il se fait en plusieurs endroits d'Italie. On y travailla, mais sans succès, et bien que cette proposition soit excellente et qu'elle ait été souvent redoublée, jamais elle n'a pu s'exécuter généi"alement. Il faut, pour la faire réussir, des médecins remplis de piété, ce qui ne se trouve pas toujours, car il faudrait qu'ils renonçassent à leurs intérêts en cessant de \Tsiter leurs malades, s'ils ne veulent se confesser, comme on fait en quelques lieux, et c'est un point fort difficile à surmonter.
Sur l'avis que l'on donna à la Compagnie du déplorable état ou se trouvoit l'Hôtel-Dieu d'Angoulême, elle fit une contribution considé-
(i) Cet homme de qualité était le comte de Brassac, ancien ambassadeur à Rome.
rable pour aider à le rétablir, et cette aumône réveilla le zèle des habitants de cette ville pour y travailler, et leurs soins et leur piété l'ont mis dans le bon état où il est présentement pour le soulagement des malades.
Il y eut en même temps cinq couvents de Carmélites en Lorraine réduits à une extrême nécessité. La Compagnie les assista et leur procura de grands secours, comme aussi aux religieuses de Montereau réfugiées à Paris et aux Capucins de Meudon qui manquèrent d'assistance pendant la guerre civile. Elle contribua en même temps à la IMission qui se fit à la Ville neuve pour fléchir la colère de Dieu et lui demander la paix du Royaume.
Le même jour, qui fut le 26^ d'avril, on s'assura que cette paixdevoit se conclure dans peu de temps; ainsi, pour en aller demander unanimement la grâce à Dieu, la Compagnie se leva plus tôt que de coutume et remit la conférence afin que chacun se rendît où le St-Sacrement étoit exposé, comme on fit. Mais parce que les propositions de cette paix n'eurent pas un succès heureux, on parla dans la Compagnie de procurer la descente de la châsse de Ste-Geneviève pour demander à Dieu par cette sainte la fin des misères publiques.
Sur la fin de mai un grand nombre de gens de campagne se réfugièrent à Paris, la Compagnie les assista puissamment de ses aumônes, et leur procura de l'instruction . On les faisoit assembler dans le cimetière de St-Hippolyte (i) au faubourg St-Marceau où ils recevoient le secours spirituel et le temporel en même temps.
Le couvent de l'Ave-Maria (2) tomba alors dans une dernière disette et il reçut de la Compagnie une aumône assez forte pour le soulager et le soutenir.
La guerre civile et l'étrangère avoient désolé tant de couvents de religieuses que ces pauvres filles avoient été contraintes de se réfugier dans Paris. Elles s'étoient logées séparément comme elles avoient pu et on jugeoit qu'elles étoîent en grand péril de se perdre. La Compa-
(i) Saint-Hippolytc était une église paroissiale située dans la rue de ce nom, et peu éloignée de St-!Marcel ; elle était très ancienne.
(2) Le couvent de l'Ave-Maria fut fondé par saint Louis pour des Béguines. Ce nom d'Ave- Maria lui fut donné par Louis XI qui y mit des tertiaires de St-François en 1480. Les Clarisses y furent établies peu après la mort de ce roi, par sa veuve Charlotte de Savoie. Ce couvent était situé près des Célestins ; plusieurs personnages illustres reposaient dans son
gnie en eut peur et trouva qu'il étoit important de les secourir dans une si pressante nécessité. On fit pour cet effet une ample contribution, et entre autres M. Renard, grand serviteur de Dieu, donna 200 1. qu'il dit être des aumônes secrètes de feu M. d'Argenson, mort ambassadeur à Venise, et on proposa de renfermer toutes ces Religieuses dans quelque maison commode, sous la conduite des Filles de la Visitation ( 1 ) .
Ce fut une occasion à penser tout de nouveau à chercher les moyens de pourvoir aux nécessités spirituelles des mendiants, par un établissement solide et un des confrères fut chargé de porter à IM . le Procureur-Général (2) un arrêt donné en i5o6 sur le même sujet, afin d'engager les magistrats à favoriser le renfermement qu'on projetoit.
Cependant la guerre civile duroit toujours et les habitants de Palaiseau (3) en furent fort maltraités. La Compagnie les assista de ses aumônes et leur procura du soulagement.
Elle avoit donné avis aux Compagnies des Provinces de la désolation des environs de Paris et delà quantité des pauvres qui s'yétoient réfugiés. Cet avis en excita quelques-unes aies soulager, et entre autres celles d'Aix et de Laval envoyèrent des lettres de change pour contribuer à cette charité où elles voulurent avoir part.
La misère universelle qui se trouvoit lors dans le public et chez les particuliers donna beaucoup d'occupation à la Compagnie, et selon ses forces et sa bonne volonté elle tâchoit de pourvoir à tous. Les besoins des pauvres curés et \'icaires de la campagne que la guerre avoit chassés de leurs églises et comme exilés à Paris, lui parurent d'une grande préférence. Ce sujet fut fort examiné dans l'assemblée des officiers, et sur leur avis, la Compagnie résolut de donner moyen à ces pauvres ecclésiastiques de profiter du malheur qui les accabloit . Pour cet effet elle fit de grandes contributions qui donnèrent moyen de rassembler tous ces prêtres, de les nourrir et de les faire instruire de leurs devoirs ; ce qui fut d'une merveilleuse utilité pour les pasteurs et pour les brebis, dont ils prirent grand soin dans la suite.
(i) Les filles de la Visitation-Sainte-Marie fuient fondées par St-François de Sales, évêque de Genève, et Ste Jeanne-Françoise Frémiot, baronne de Chantai ; elles s'établirent à Paris le 9 avril 1619 dans la rue St-Antoine.
(2) Le Procureur-Général (1652) était alors le fameux Nicolas Fouquet qui devint, l'année suivante, surintendant des finances et fut si célèbre par ses malheurs.
(3) Palaiseau, village à quatre lieues de Paris, fut donné par Pépin-le-Bref à l'abbaye de St-Germain-des-Prés.
Les religieuses retirées à Paris furent assistées tout de nouveau, et la Compagnie, par ses aumônes, secourut aussi les filles de la Madeleine (i) réduites à l'extrême nécessité, et les empêcha de sortir de leur monastère comme elles l'avoient résolu.
Jusqu'au mois de juillet de cette même année, la Compagnie avoit toujours pris soin d'assister les pauvres honteux. Mais elle s'en trouva si surchargée qu'elle pensa aux moyens de s'en soulager. Elle vit que la dépense qu'elle y faisoit l'empêchoit de vaquer à des œuvres plus générales, plus abandonnées, plus importantes pour la gloire de Dieu; que celle-là ne pouvoit être embrassée avec succès que par quantité de particuliers. Ainsi on proposa d'établir des Compagnies publiques dans les grandes paroisses de Paris qui s'appliqueroient au soulagement des pauvres honteux. On jugea que par ce moyen on les connoîtroit mieux et qu'on les assis! eroit plus soigneusement, comme il sera marqué au temps de leur établissement.
Le 2 2^^ de ce mois de juillet, la Compagnie fut avertie de prier pour l'âme de feu M. Brandon, évêque de Périgueux. C'étoit un personnage de grand mérite et d'une piété singulière; il avoit donné de merveilleux exemples de vertu pendant qu'il avoit fréquenté la Compagnie où il avoit été plusieurs fois supérieur et qu'il n 'avoit quittée que pour aller résider dans son diocèse où il en établit une et où il finit ses jours fort saintement. Sa mémoire y est en grande vénération, c'est lui qui a donné commencement à tous les pieux établissements qui se sont faits dans les derniers temps à Périgueux.
L'incendie de l'Hôtel-de- Ville (2) et le tumulte effroyable qui arriva dans Paris le 4" de ce mois, obligea le curé de St-Jean (3) d'y porter le St-Sacrement pour éteindre le feu et apaiser la fureur de la populace . Mais l'insolence des mutins manqua fort au respect qui lui étoit dû, et
(i) Les filles de la Madeleine furent fondées à la rue des Fontaines, près du Temple, en 1620, par la marquise de Maignelay, sœur du cardinal de Gondi ; elles suivaient la règle de St-Augustin et travaillaient à retirer de la débauche les filles qui se repentaient. Elles étaient gouvernées par des Visitandines.
(2) Cet incendie fut causé par les séditieux qui voulaient immoler environ 200 personnes attachées à la Cour ; ils mirent le feu aux portes de l'Hôtel-de-Ville le 4 juillet 1652.
(3) La paroisse de St-Jcan-cn-Grève fut érigée en 1213 ; elle fut démembrée de la paroisse St-GerA^ais. Ce fut dans cette église que fut portée l'Hostie miraculeuse de la rue des Billettes. Dans la sédition dont il est parlé, le curé porta cette sainte Hostie pour arrêter l'incendie, mais les frondeurs furieux menacèrent de le tuer.
fit des violences au prêtre qui le portoit, indignes de chrétiens et de catholiques. La Compagnie en témoigna une sensible douleur et résolut, le jeudi d'après, d'aller faire réparation au St-Sacrement de toutes les injures qu'il avoit reçues en cette sanglante occasion où tant de personnes considérables furent assommées pour le service du roi et du public.
Ces effroyables misères réduisirent plusieurs monastères aux dernières extrémités, entre autres les Religieuses Bernardines (i) qui furent chassées de leur maison . Elles en louèrent une petite où elles souffrirent de terribles incommodités, et la Compagnie les assista puissamment comme elle a fait jusqu'à leur parfait rétablissement. Cette désolation réveilla la ferveiu* de ces bonnes filles qui, s'étant liées ensemble par un nouveau lien de charité, résolurent de mourir plutôt de faim que de se séparer, et prirent pour objet de leur vénération particulière le sang précieux de Jésus N. S. Sous ce titre, elles sont établies fort heiu-eusement dans la rue de Vaugirard, et la Compagnie les a toujours protégées et secourues, comme un des plus pieux et des plus chers ouvrages où elle ait jamais contribué .
Le i8e de ce mois, la Compagnie recevoit un grand honneur qu'elle tenoit à singidière bénédiction. ~M. de Bagni, nonce du pape, y entra pour la deuxième foi s, et, suivant l'ordre qu'il avoit reçu de Rome, il lui donna son approbation au nom de Sa Sainteté. Tous les confrères reçurent sa bénédiction avec grand respect, et lui-même se charga ce jour-là d'assister de la part de la Compagnie au service de jM. Brandon, évêque de Péri gueux.
Cependant on donnoit des secoiu^s ordinaires aux 33 pauvres écoliers à la Bourse Cléricale (2) de St-Xicolas-du-Chardonnet (3) et aux
(i) En 1654, les Bernardines de Paris prirent le titre de Filles du Précieux-Saag et lui dédièrent leur monastère ; elles étaient venues de Grenoble, en 1633, s'établir à Paris dans la rue du Pot-de-Fer. Leur nouvelle maison fut construite dans la nae de Vaugirard et elles se reformèrent sous Tautorité de la mère Madeleine Baudet de Beauregard, firent, le 20 février 1659, le vœu de se consacrer au Précieux Sang de Xotre-Seigneiir, et le 9 mars i66o en célébrèrent la fête pour la première fois.
(2) Assemblée établie pour subvenir aux besoins du séminaire de St-Nicolas-du-Chardonnet par l'aumône. (Ce séminaire servit longtemps de séminaire général de Paris"). Madame de iMiramion était en tête des Dames. Le prince de Conti souscrivit pour 36 mille livres afin d'acheter la maison. Tous les trois mois, la trésorière rendait compte de l'argent reçu. En 1695, ces réimions cessèrent, le séminaire ayant assez de fortune. C'était le vertueux Adrien Bourdoise, fondateur de ce séminaire, qui avait eu la première idée de la Bourse Cicricale.
(3) Cette maison avait été fondée par le pieux Adrien Bourdoise.
prisonniers qui manquoieiit fort d'assistance pondant la guerre qui se faisoit très rudement.
Le 8<' d'août M. le Nonce se trouva derechef à la Compagnie et, par ses aumônes, prit part aux contributions et aux bonnes œuvres de l'Assemblée.
Je serois trop long si je voulois marquer en jiarticulier toutes les charités que fit la Compagnie pendant les guerres civiles dehors et dedans Paris. Les nouveaux convertis, les filles et les femmes en péril, les petits et les grands hôpitaux, les communautés nécessiteuses et tout ce qui pouvoit servir d'objet à la compassion et à la piété reçut des secours considérables de cette Assemblée qui servit en cette occasion d'instrument à la divine Providence pour soulager, consoler et soutenir les pauvres et les affligés .
On fit un fonds par mois pour les nouveaux convertis ; on résolut de retirer les religieuses qui se trouvoient dans les armées et de les loger dans le Monastère des Dix-Vertus (i) où on les entretien droit, et que, dans la suite, la maison où logeoient lors les religieuses réfugiées pourroit servir à renfermer de force les filles, comme on en avoit le dessein .
Et sur l'avis qu'on eut qu'il se trouvoit dans la campagne grand, nombre de malades abandonnés de tout secours à cause de la guerre, la Compagnie résolut d'envoyer des ecclésiastiques aux villages circonvoisins de Paris pour consoler et confesser ces pauvres gens réduits à la dernière désolation.
Le 27e d'octobre, on arrêta de travailler efficacement pour bien établir les Compagnies des paroisses, et poiu: y donner l'esprit de celle du St-Sacrement en ce qui seroit de leiu- objet particulier, savoir et les pauvres honteux et les désordres publics dans l'étendue de chaque paroisse. Ces établissements ont eu d'assez heureux succès et ont suppléé en ce point à la destruction de la Compagnie.
Sur la fin de ce mois, le zèle de la Compagnie se réchauffa pour
(i) Monastère fondé pour les Anuonciades dans la rue de Sèvres sous le titre des Annonciades des dix vertus de Notre-Dame ; elles y furent introduites, le 20 octobre 1640, p.ar Dom Benoît Brachet, prieur et grand-vicaire de l'abbaye de St-Germain, qui bénit le monastère nouvellement construit le i juin 1643. Les Annonciades ayant été contraintes de se disperser en 1654, l'abbesse et les religieuses de Xotre-Dame-dcs-Bois, diocèse de Noyon, de l'ordre des Citeaux, réfugiées à Paris à cause des guerres, s'y établirent ainès avoir .icbctc la maison qui prit le nom d'Abbaye-aux-Bois .
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soulager les misères des lieux où les armées avoient campé dans le diocèse de Paris, et de réparer les profanations et les insultes qu'on avoit faites dans les églises et au Très Saint-Sacrement. Elle fit pour ce sujet une contribution fort considérable qu'elle redoubla plusieurs fois et qui servit à l'entretien des ecclésiastiques qu'on envoya dans les lieux les plus désolés.
Enfin, après beaucoup de prières et de vœux que la Compagnie avoit faits pour obtenir le retour du roi à Paris, Sa Majesté y rentra, et le 14e de novembre l'Assemblée en dit le Te Deum et fit plusieurs dévotions en action de grâces de ce retour si désiré qui redonna le calme à la capitale du royaume.
La Compagnie eut si fort à cœur le soulagement des environs de Paris que la guerre avoit ruinés, qu'elle trouva un moyen dont on ne s'étoitpas encore servi en pareille occasion. Ce fut un magasin général et charitable ( i ) qu'elle établit dans l'île Notre-Dame; sur l'avis qu'on en fit donner à tous les prônes des paroisses, chacun y envoya toutes sortes de meubles et d'ustensiles de tous les quartiers de Paris; chaque jour quelqu'un des confrères de la Compagnie en avoit la direction suivant l'ordre qu'il en recevoit le jeudi à l'Assemblée, et on distribuoit aux habitants des villages désolés ce qui leur étoit le plus nécessaire pour rétablir un peu leurs ménages. De temps à autre on en rendoit compte à la Compagnie et on lui rapporta que la dépense qui se faisoit dans le magasin pour fournir à tous' ces besoins montoit à 25.000 1. par mois; on fit plusieurs contributions pour le soutenir, et l'on convia les œuvres des paroisses et les plus puissants particuliers de concourir à ce pieux ouvrage ; ce qui se fit avec charité de la part de quelques paroisses, mais sur toutes de St-Etienne-du-Mont (2). Le 5e de décembre, on proposa d'agir efficacement pour réprimer l'insolence et la liberté des blasphémateurs. On nomma des commissaires pour projeter une nouvelle déclaration sur ce sujet, mais je ne vois pas la consommation de ce dessein.
Les Ursulines de Montereau-Faut- Yonne (3) s'étoient réfugiées à
(i) Le magasin cliaritable central fut établi près de la Seine, au quartier de la Cite, en l'île Notre-Dame, chez M""^ de Bretonvilliers ; il avait plusieurs succursales, dont l'une au quaitier St-Paul, ou de la Tournelle.
(2) Paroisse de Paris très ancienne, elle existe encore et on conserve dans sa belle église les reliques de sainte Geneviève. Un chanoine régulier en était curé.
(3) Montereau-Faut- Yonne prend son nom d'un ancien monastère (Monastcriolum) dédié à St-Martin. Cette ville est située sur les bords de l'Yonne, à l'endroit où elle se jette dans la Seine, d'où le surnom Faut-Yonne.
Paris pendant la guerre, et la Compagnie les avoit fort assistées, mais aussitôt qu'elle eut fini et que tout fut calme on ne trouva pas à propos de tenir plus longtemps ces religieuses hors de leur couvent, et M]\I. l'abbé Olicr(i) et Droûard furent députés pour les y faire retourner. On leur donna de quoi les aider dans leur voyage, et pour subsister pendant quelque temps dans leur rétablissement, qui fut heureusement exécuté.
Après que la Compagnie eut jDOurvu selon son pouvoir aux besoins temporels de la campagne, elle eut dévotion de lui procurer quelques secours purement spirituels; ce fut ce qui donna lieu à une grande mission qui ne se mêla que des choses spirituelles, pour suppléer à ce que n'avoient pu faire les précédentes, qui, parla misère du temps, s'étoient trouvées tellement occupées à pourvoir aux nécessités temporelles, qu'elles n'avoient pu vaquer comme il falloit aux besoins spirituels. Ce fut par ce dessein que s'acheva l'année i652.
(i) Jean-Jacques Olier, fils de Jacques, maître des requêtes, et de Marie Dolu, naquit à Paris le 20 septembre 1608, abbé de Pébrac, curé de Saint-Sulpice à Paris et fondateur du célèbre séminaire de ce nom ; il mourut le 2 avril 1657 entre les bras de saint Vincent de Paul ; c'était un des hommes les plus saints de son époque.