‹ Annales de la Compagnie du St-SacrementChapitre 26 sur 44 · CHAPITRE II · texte numérisé non relu

CHAPITRE II

De l'Esprit de la Compag'nie du Saint-Sacrement

et de ce qui se passa

au commencement de l'année 1660

Comme la Compagnie du vSaint-Sacrement a eu de grands rapports, dans sa naissance et dans son progrès, à la vie du Sauveur du monde, elle en a eu aussi de très particuliers à sa fin et à sa mort. La voici prête d'entrer dans les persécutions et dans les douleurs mortelles qu'elle a souffertes de l'esprit du monde, et, pour fortifier les Compagnies qu'elle avoit enfantées avant son trépas. Dieu, ce semble, lui inspira de faire son testament et de leur transmettre son esprit. Ce fut sans doute dans ce sentiment que, le S" de janvier de l'année 1660, la Compagnie ordonna que l'on enverroit à toutes celles des Provinces le mémoire de son esprit : il avoit été dressé avec grand soin, après plusieurs conférences sur ce sujet. Chacune y contribua de ses lumières et de sa ferveur, il fut dit d'excellentes choses dans les entretiens qui s'en firent, et M. du Plessis- Montbar fut chargé de les recueillir pour en former la définition ou plutôt la description, ce qu'il exécuta parfaitement de la manière que je la mets ici tout entière.

Pour donner aux Compagnies l'éclaircissement qu'elles ont demandé touchant leur esprit dont il est parlé dans le second article des statuts, et savoir en quoi il consiste, après plusieurs conférences et résolutions sur ce sujet, on a jugé à propos de leur écrire ce qui suit :

1 . — Que la fin commune de tous les corps ecclésiastiques et religieux et des Compagnies de piété, c'est la parfaite charité qui consiste à honorer Dieu, servir le prochain et travailler à sa propre perfection ;

2. — Que tous les corps ont un moyen qui leur est particulier pour tendre et arriver à leur fin commune; les uns, comme les religieux, par la retraite, la solitude, l'oraison, la mortification ; les autres, comme les ecclésiastiques, par les exhortations, les prédications,

l'administration des sacrements, la sanctification de leur ministère ; et d'autres, comme les Compagnie du Saint-Sacrement, celles des paroisses, et toutes assemblées de piété, par le soin des pauvres honteux, des malades, des prisonniers, et de toutes les bonnes œuvres.

3. — Ce n'estpas que les mêmes soins ne conviennent à toutes dans leurs différents états, mais chacun de ces corps a pour sujet quelque chose qui lui est propre et qui ne l'est pas aux autres . Comme à saint Benoît le chœur, à saint François, la pauvreté, à saint Dominique la prédication, à saint Ignace l'instruction de la jeunesse et les missions, à sainte Thérèse l'oraison et la mortification.

4. — Cette apphcation particulière, selon les sentiments de saint François de Sales et selon les conduites et les manières d'agir de toutes les communautés, s'appelle l'esprit du corps, c'est son formel, c'est ce qui le distingue des autres corps. C'est son moyen propre pour tendre à la fin commune de la parfaite charité. Par cette connoissance de l'esprit du corps, les particuliers qui en sont les membres jugent quel doit être leur emploi, à quoi ils sont appelés, et ce qu'ils doivent faire pour coopérer aux desseins de Dieu dans les différentes sociétés où ils se trouvent liés.

5. — La Compagnie, dans ses premiers temps, ne s'est pas appliquée à rechercher quel étoit son esprit, parce qu'elle croyoit qu'il étoit assez connu, par ses règlements, par ses voies d'agir en secret, avec concours et soumission, avec correspondance, subordination et uniformité, par la traditjve et par son expérience.

6. — Toutes ces manières d'agir qui sont particulières à la Compagnie et qui ne se trouvent point ensemble dans les autres corps, marquoient aussi la différence de son esprit, et le transféroient des uns aux autres, pour le conserver dans sa pureté aux successeurs, qui, par leur fidélité, dans la suite, ont attiré l'accroissement des grâces et des lumières.

7- — Mais à mesure que la Compagnie est entréeplus avant dans la pratique des bonnes œuvres, elle a mis tous ses soins pour apprendre la manière de les bien faire, et par là, de se perfectionner elle-même au dedans, et de donner bon exemple au dehors. Elle a donné toutes ces vues aux Compagnies en les informant de ses conduites, et elle a cru qu'elles connaîtroient son esprit par ses actions bien mieux que par ses paroles.

8- — C'est ce qui a fait surseoir jusqu'à présent de déterminer

quel est cet esprit ; comme c'est celui des premiers chrétiens, il auroit été d'abord difficile de le réduire à des chefs différents des autres corps, parce qu'il est si simple, si général, si indépendant et si désintéressé, que l'on avoit appréhendé de donner des bornes à une chose qui n'en a point.

Q. — Mais pour satisfaire aux désirs des Compagnies et les mettre dans l'uniformité de cet esprit, voici ce que la traditive et l'expérience en ont fait connoître, en attendant qu'il plaise à la Bonté divine d'en découvrir davantage. Ce sont des voies d'agir différentes de toutes les autres Compagnies de piété, bien qu'elles aient toutes le même but; ainsi, quand elles auront été bien conçues et bien pratiquées, on connoîtra aisément quel est l'esprit de la Compagnie, parce qu'il se tire entièrement de la différence de ces voies .

lo. — La première de ces voies qui forment l'esprit de la Compagnie et qui lui est absolument essentielle, c'est le secret ; sans lui les Compagnies ne seront plus Compagnies du Saint-Sacrement, mais des confréries ou autres associations de piété.

Le secret consiste à ne point parler de la Compagnie à ceux qui n'en sont pas, de ne rien dire de ses œuvres ni de sa police, de ne nommer jamais les particuliers qui la composent, et de ne la faire connoître au dehors en quelque façon que ce soit.

Et la fin de ce secret, c'est de donner moyen d'entreprendre les œuvres fortes avec plus de prudence, de désappropriation de succès, et moins de contradictions. Car l'expérience a fait connoître que l'éclat est la ruine des œuvres, et la propriété, la destruction du mérite et du progrès en vertu.

II. — La seconde de ces voies particulières à la Compagnie, c'est d'agir avec le concours de plusieurs, car l'expérience a encore fait connoître que l'union porte avec soi bénédiction, qu'il est bien plus aisé et bien plus sûr de faire un ouvrage par les avis de plusieurs personnes, que par le sien seul, vu que cette conduite porte en soi désappropriation de sentiment, déférence et soumission, mais, surtout, confiance en Dieu qui a promis grâce et secours à ceux qui seront assemblés en son Nom.

12. — La troisième de ces voies, c'est la subordination des membres entre eux, et de tous ensemble à l'égard du Supérieur et du Directeur par le seul titre de la charité qui ne rend pas moins soumise leur obéissance volontaire que celle dont on s'acquitte par vœu dans les Congrégations régulières.

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i3. — La quatrième voie, c'est l'application particulière nonseulement à honorer, mais à faire honorer partout le Saint-Sacrement de l'autel et à procurer que l'on lui rende tout le culte, l'honneur et le respect qui sont dus à sa divine Majesté. Ce soin marque une différence formelle des congrégations et des confréries qui s'appliquent à honorer le Très-Saint-Sacrement par des dévotions et des exercices de piété qui sont très bonnes et de grande édification, mais qui ne s'étendent pas plus loin que les lieux où ces Congrégations et ces Assemblées sont établies.

14. — La cinquième, c'est que comme la Compagnie est cachée et toujours appliquée à honorer et à faire honorer le Très-Saint-Sacrement de l'autel, elle y doit être continuellement unie pour y adorer un Dieu caché et pour prendre en cette union toute sa force, sa grâce et sa lumière, afin d'agir dans ses emplois d'une manière cachée, simple et soumise, et avec uniformité d'esprit et de conduite avec ses membres.

i5. — La sixième, c'est de travailler à la perfection de son corps et de ses membres selon son esprit, c'est-à-dire selon l'esprit qu'a fait l'union de tant de Compagnies, qui ne subsistent que par leur unité de cœur et par la conformité de leurs emplois par un secret très fidèle et par toutes les vertus qui forment la police et l'état des Compagnies. Car cette étude et cet ouvrage de sa propre perfection dans le corps et dans les membres de la Compagnie sont préférables à tout ce qui, se fait pour le prochain parce que la première charité nous regarde et que tout ce qui se fait pour le prochain dans l'esprit de la Compagnie n'est point pur s'il n'est accompagné de la pureté de son esprit .

16. — La septième voie qui fait le fond des œuvres de la Compagnie, c'est d'entreprendre tout le bien possible, et d'éloigner tout le mal possible en tous temps, en tous lieux et à l'égard de toutes personnes. Ce qui met une grande différence entre tous les autres corps qui sont bornés dans les lieux, dans les congrégations et dans les œuvres. La Compagnie n'a ni bornes, ni mesures, ni restrictions que celles ,que la prudence et le discernement doivent donner dans les emplois. Elle travaille non-seulement aux œuvres ordinaires des pauvres, des malades, des prisonniers et de tous les affligés, mais aux missions, aux séminaires, à la conversion des hérétiques et à la propagation de la foi dans toutes les parties du monde, à empêcher tous les scandales, toutes les impiétés, tous les blasphèmes, en un mot à prévenir tous les maux, ou (à) y apporter les remèdes, à procurer tous les biens gêné-

raux et particuliers, à embrasser toutes les œuvres difficiles, fortes, négligées, abandonnées, et à s'appliquer, pour les besoins du prochain, dans toute l'étendue de la charité.

17. — De là vient la huitième et dernière, qui est la voie excitative. Comme la Compagnie n'agit point de son chef ni avec autorité, ni comme corps, mais seulement par ses membres, en s'adressant aux prélats, à leurs officiers et aux supérieurs pour les choses spirituelles, à la Cour et aux magistrats pour les choses temporelles, elle garde toujours son secret qui est son particulier caractère. Mais elle excite sans cesse à entreprendre tout le bien possible et à éloigner tout le mal possible ceux qu'elle juge propres à ces fins, sans se manifester elle-même, et n'ayant pour but que la charité ; toutes ses voies doivent être simples, secrètes, douces, prudentes, excitatives et charitables.

18. — Ainsi pour recueillir tous ces articles et en former la définition ou plutôt la description de l'esprit de la Compagnie, en attendant qu'il plaise à Notre-Seigaeur de donner plus de lumières poiuconnoître la grandeur de cet esprit, on peut dire :

Que l'esprit de la Compagnie c'est de s'imir à Jésus-Christ au Saint-Saorement pour, en sa grâce et en sa force, travailler en concours et en soumission à l'honorer et à le faire honorer partout, pour perfectionner la Compagnie en son corps et en ses membres et pour procurer tout le bien possible et éloigner tout le mal possible par voies secrètes, simples, prudentes, excitatives et charitables.

Ce fut avec ces mémoires que l'on donna aux Compagnies des Provinces la vue de la perfection où elles doivent tendre, et l'idée de l'excellence de leur vocation, que plusieurs articles des règlements leur furent expliqués, qu'elles furent rendues plus uniformes dans leurs pratiques ; et, afin qu'elles pussent se redresser si elles venoient à s'affaiblir en reconnojssant les degrés de déchéance, par la pureté de l'esprit qu'on leur avoit proposé, et leur avancement en perfection par la participation de son excellence, on y ajouta ce mot de saint Paul aux Ephésiens : Solliciti servare unitafem spiritus m vmculopam.

Les secrétaires des dépêches furent chargés d'envoyer ces mémoires à toutes les Compagnies, et cela fut exécuté fidèlement pour les conserver toutes dans un même esprit, malgré toutes les persécution» qu'on prévoyoit.

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