CHAPITRE IV
Suite de ce qui se passa pendant l'année 1660 où la Compagnie fut anéantie
Le 2 s*' de janvier 1660, on reçut l'avis de la mort de Messire Alain de Solminihac (i), abbé de Chancelade et évêque de Cahors, décédé en odeur de sainteté . Il étoit de la Compagnie et on lui rendit les devoirs accoutumés . Il y avoit sujet de parler de lui avec éloge, comme d'un des plus grands évêques qui aient vécu de nos jours, mais on a imprimé sa vie fort soigneusement. Ainsi je n'ai rien à y ajouter.
Le 12e de février, la Compagnie nomma plusieurs personnes pour travailler à l'établissement des Compagnies de paroisse, chacun dans la sienne, M. le Roux (2), conseiller d'Etat, et moi nous eûmes en partage le soin de celle de St-Gervais (3) qui étoit notre paroisse, et la Compagnie y fut établie .
Le même jour, on fit une contribution fort considérable pour assister les pauvres artisans des faubourgs de Paris, et plusieurs particuliers de l'Assemblée furent chargés de faire l'examen de leurs besoins et de leur porter leur part de la contribution.
Le 19e de février, on rendit grâce à Dieu dans la Compagnie de la conclusion de la paix (4), que depuis tant d'années on demandoit
(i) Alain de Solminiliac, fils de Jean, sgr de Belet, et de IMaigueritc de IMarquessac, né le 25 novembre 1593 au château de Belet en Périgord, entra dans Tordre des Chanoines réguliers de St-Augustin et réforma son abbaye de Chancelade ; sacré évêque de Cahors le 17 septembre 1637, il mourut en odeur de sainteté le 31 décembre 1659.
(2) René le Roux, sgr du Plessis-St-Antoine, conseiller au grand conseil, maître des requêtes, conseiller d'Etat, épousa Françoise Le Camus, née en 16 18, fille de Nicolas, conseiller d'Etat, et de Marie Colbert. Ils n'eurent pas d'enfants.
(3) Cette église est une des plus anciennes de Paris ; Fortunat en parle dans la vie de saint Germain.
(4) La paix des Pyrénées, conclue le 7 septembre 1659.
ardemment à Notre-Seigneur. On en dit le Te Deum à la fin de l'assemblée. Tous les confrères furent exhortés de dire la messe ou de communier, et d'aller visiter Notre-Dame et l'Hôtel-Dieu, pour faire leurs remerciements d'un si grand bien.
Ce même jour, on assura la Compagnie que M. de Lamoignon, premier Président, avoit résolu de supprimer tout-à-fait la cause grasse dont on faisoit instance depuis longtemps auprès des principaux magistrats .
Ce même jour, on reçut une lettre de la Compagnie de Blois qui donnaavis de la mort de S. A. R. M. le duc d'Orléans, convioit l'Assemblée de faire faire les prières daes aux confrères, pour l'âme de ce Prince qui, sans connoître la Compagnie, avoit toujours favorisé et même accompli les bonnes œuvres qu'on lui avoient proposées de sa part; ainsi la Messe et la communion générale fut ordonnée à toute la Compagnie, comme pour un des confrères, en faveur de l'âme de ce pieux Prince, qui, sans y avoir été admis, en avoit eu tout l'esprit, dans les dernières années de sa vie^ qu'il termina dans le château de Blois en véritable chrétien.
Le 26e de février, M. du Plessis-Montbar rapporta que les dames avoient résolu de secourir les pauvres artisans des faubourgs de Paris, tombés dans l'extrême nécessité, et qu'elles prendroient soin des plus pauvres pourvu que, par ailleurs, on assistât ceux qui se soutenoient encore. Ainsi la Compagnie se chargea de les aider, et l'on fit pour ce sujet une nouvelle et plus forte contribution que la première.
Le 4e de mars, on fit rapport de la résolution qu'avoit prise l'assemblée des officiers : on y avoit arrêté, pour de bonnes raisons, qu'on ne feroit plus de catéchisme aux prisonniers, et que l'on apporteroit tous les papiers de l'esprit de la Compagnie, pour en conserver mieux le secret ; ce qui fut approuvé.
Ce même jour, il fut résolu que pendant un an on ordonneroit toutes les semaines des Messes et des communions en action de grâces pour la paix, et que l'on donneroit cet avis à toutes les Compagnies.
Sur ce qu'une demande si le fauteuil des évêques pouvoit être rempli en leur absence par leurs grands vicaires, on lui répondit que ce n'étoit pas la pratique, et que les fauteuils, dans la Compagnie, au côté droit du Supérieur, n'étoient que pour Messieurs les évêques.
Le 2 8« de mars, on fit rapport du fruit que produisoient les confé-
rences qui se faisoient aux confrères des Provinces pour les mettre dans un même esprit, et dans une lettre circulaire on en donna avis à toutes les Compagnies.
Ce même jour, j'eus l'honneur d'être nommé Supérieur de la Compagnie, et M. l'abbé de Blanpignon fut Directeur, mais on ne s'assembla que le premier jour d'avril, parce que la semaine sainte se rencontra dans le même temps . Je ne marque ici cette supériorité que pour faire connaître à ceux qui pourront lire à l'avenir ces Annales, que je les ai écrites avec une pleine connaissance de l'esprit et de la conduite de cette sainte Compagnie .
J'y ai passé par toutes les charges laïques, j'en ai été trois fois secrétaire, autant de fois conseiller et une fois supérieur. J'en ai vu tout le fonds et le secret, et je puis rendre ce témoignage à la postérité, que jamais je n'ai rien vu. de si pur pour tendre à la gloire de Dieu, ni de si fidèle pour le service du roi. L'esprit du monde n'a pu la souffrir, et ne trouvant aucune faute à lui imputer ou reprocher pour le passé, il l'a détruite par la crainte de ce qu'elle pouvoit faire à l'avenir . Je feroi cette remarque un peu plus au long quand il sera temps.
Comme on étoit toujours sur ses gardes, en ce temps-ci, pour conserver le secret, on pensa à retirer tous les papiers de la Compagnie qui étoient entre les mains de M"^« de Renty, et M. Bouleau les rapporta à l'Assemblée.
Le ler d'avril, on proposa d'empêcher que les sages-femmes huguenotes n'entrassent dans nos églises pour y porter les enfants au baptême, mais je n'en vois pas la suite. Il y a pourtant apparence que quand les curés en furent avertis, ils ne le souffrirent plus.
On refusa à la Compagnie de Vienne de faire l'établissement d'une Compagnie à Bourg en Bresse (i), par des raisons de prudence. Car alors on marcha plus que jamais à pas comptés de peur de donner la moindre peine à la Cour.
On proposa pour cet effet de retrancher toutes les commissions du dehors, qui pourroient découvrir la liaison de la Compagnie et de ne
(i) Capitale de la Bresse dont l'église principale, dédiée à Notre-Dame, fut érigée en évêchépar Léon X en 15 15 à la prière de Charles, duc de Savoie. Cet évêché fut supprimé l'année suivante à la demande de François i*"", puis rétabli en 1521 à la prière de Charles- Quint, enfin supprimé de nouveau par Paul III en 1535 à la sollicitation de François l*"", et réuni à l'archevêché de Lyon. En 162 1 cette ville fut réunie à la France.
se réserver seulement que les Frères cordonniers et tailleurs afin de la cacher plus que jamais.
On exhorta fort les confrères d'être fidèles aux emplois de la Compagnie, de s'en excuser librement quand ils n'y pourroient vaquer, afin d'y faire suppléer par d'autres, de s'y offrir quand ils le pourroient en le disant secrètement au Supérieur et de se choisir chacun un ami charitable pour se faire avertir de leurs défauts afin de les corriger efficacement .
Ce jour même, on eut avis de l'abjuration publique du sieur Cotiby (i) premier ministre de la R. P. R. à Poitiers; il la fit à la porte de l'église cathédrale, le jeudi-saint, entre les mains de l'évêque du lieu (2), et il écrivit en même temps à tout le consistoire et au prêche lors assemblé les motifs de sa conversion pour les exhorter à le suivre dans l'action qu'il faisoit. Il leur avoit dit publiquement quelque temps auparavant que ce jour même il les prêcheroit de parole et d'exemple, et ce fiit ainsi qu'il s'acquitta de sa parole. C'est ce qu'en écrivit la Compagnie de Poitiers qui en avoit reçu une grande consolation .
Le ly"" d'avril, M. de Moran gis dit à l'Assemblée que les lettres patentes de la maison des Convertis av oient été vérifiées au Parlement,
Le i3e de mai, on eut avis delà mort de l'abbé de Chandenier (3) l'aîné, confrère de la Compagnie ; il étoit depuis entré dans la Congrégation de la Mission, et il en eût été Supérieur général s'il eiit survécu à M. Vincent ; mais il mourut à Chambéry (4) en revenant de Rome.
(i) Samuel Cotiby, fils de Jacques, ministre protestant, naquit à Poitiers vers l'an 1630 il devint ministre en 1653, fit abjuration le 25 mars 1660 entre les mains de Gilbert de Clérambault, évêque de Poitiers, devint avocat du roi à la Rochelle en 1683, le roi lui ayant fait don de cette charge. Il mourut à St-Maixent en 1689.
(2) Gilbert de Clérambault de Palluau, fils de Jaccjues et de Louise Rigaud, nomme cvcque de Poitiers en 1657. Le pape ayant refusé les bulles au Cardinal Antoine Barberini nommé pour succéder à Henri-Louis Chasteigner de la Rocheposay, il fut préconisé par Alexandre VU le I avril 1658, consacré le 21 juillet de la même année, et mounit le 3 janvier 1680. Hardouin Fortin de la Hoguette, évêque de St-Brieuc, lui succéda.
(3) Louis de Rochcchouart de Chandenier, fils de Jean-Louis, maniuis de Chandenier, et de Louise de Montberon, abbé de Tournus et de l'Aumône, renonça à ses bénéfices pour se livrer aux missions ; il avait succédé comme abbé de Tournus et de l'Aumône à Charles, son frère, mort le 15 novembre 1653. Lui-même mourut le 3 mai 1660.
(4) Capitale du duché de Savoie. Cette ville ne fut érigée en évêché que le 8 juillet 1775 et en archevêché que le 20 juillet 18 17 ; il y avait une collégiale nommée la Sainte- Chapelle dont le chef prenait le titre de Doyen de Savoie ; elle faisait partie du diocèse de
Grenoble.
C'étoit un ecclésiastique de grande qualité et de bien plus grand mérite, mais d'une vertu consommée . Il avoit une grâce singulière pour toucher les cœurs dans les prédications . Je n'en ai jamais ouï qu'une qu'il fit aux prisonniers de la Conciergerie, où j'avois l'honneur de l'accompagner comme étant tous deux députés de la Compagnie pour cet effet, et j'en fus si pénétré que je ne l'ai pas oubliée bien qu'il y ait plus de 35 ans.
Le 28e de mai, M. l'évêque de St-Brieuc de la Barde, qui fréquentoit la Compagnie avec grand zèle quand il se trouvoit à Paris, se chargea de parler à MM. de l'Assemblée du Clergé où il étoit député et qui se tenoit alors, et de leur proposer d'obtenir du roi la translation de toutes les foires qui se tenoient les jours de fête ; mais cette réforme qui seroit très bonne, si elle étoit universelle, n'a pas eu de grandes suites, parce qu'elle n'a pas été appuyée des magistrats, qu'elle n'a pas été goûtée des peuples et que tous les évêques n'y ont pas tenu la main assez fortement ; pour en venir à bout, il faut des ordres du roi bien précis et des arrêts des Parlements par tout le Royaume.
Le 4*^ de juin, on arrêta de proposer tous les ans, le premier jeudi d'après Pâques, les moyens d'empêcher l'exposition des tapisseries et des tableaux deshonnêtes dans les tentures qui se font pour la procession du St-Sacrement . On y avoit remarqué cette année-là un si grand désordre qu'on en fit plainte à tous les curés, qui, depuis, ont pris soin d'avertir dans leurs prônes leurs paroissiens de ne plus tomber en pareils inconvénients. Ce zèle de la Compagnie a eu assez du succès pour la gloire de Notre-Seigneur.
Comme alors dans l'Assemblée du Clergé, il y avoit des prélats pleinsde bonne volonté pour détruire l'hérésie, ils demandèrent à la Compagnie des mémoires pour mettre quelque ordre aux entreprises des huguenots, et, sur cette proposition, on nomma des commissaires pour travailler à l'examen des contraventions par eux faites à l'Edit de Nantes, et M. Leschassier, IMaître des comptes, homme de solide vertu et de grand sens, fut chargé de faire un lettre circulaire pour l'envoyer à toutes les Compagnies afin d'avoir des mémoires assurés de toutes les contraventions présentes à cet édit. Cela fut exécuté ponctuellemsnt et l'on confia tous les mémoires que l'on reçu à M. l'évêque de Digne, de la maison de Forbin-Janson (i), à présent évêque de Beau-
(i) Toussaint de Forbin-Janson, tils de Gaspard, marquis de Janson, et de Claire deLibertat, né en 1626, sacré évêque de Philadelphie, coadjuteur de Digne le 14 mai 1626, titulaire
vais et cardinal, dont M. le Prince de Conti répondit à la Compagnie comme d'un prélat plein de zèle bien qu'il fût fort jeune ; aussi n'y fut-on point trompé, car ses soins produisirent de grands effets et c'a été le commencement de la destruction de l'hérésie dans le Royaume.
La Compagnie avoit tant de zèle pour ce grand ouvrage qu'elle forma une petite assemblée qui n'avoit en vaie que le soin des nouveaux convertis de toute la France . Le Supérieur et le Directeur de la Compagnie en étoient toujours présidents, car elle n'étoit composée que de confrères qui s'y étoient liés volontairement.
Le premier jour de juillet, M. le Prince de Conti fut admis dans la Compagnie comme ayant été reçu dans celle de son gouvernement de Languedoc. C'est ce qui fit que de droit on ne put lui refuser l'entrée de celle de Paris. Il est vrai que ses plus intimes amis, qui en étoient, disputèrent fort avec lui siu" ce sujet et le supplièrent très instamment de n'y vouloir point entrer; la Compagnie y étoit très opposée, elle craignoit l'éclat et les suites de cette entrécj elle prévoyoit que c 'étoit là le vrai moyen de la faire découvrir et de la rendre suspecte, mais le zèle de ce Prince et sa persévérance pendant un long temps à désirer cette consolation l'emportèrent sur la résistance de toute la Compagnie. Il y fut donc reçu comme venant de celles de sa province, et même agrégé extraordinairement. On ne put rien refuser à ce qu'il voulut absolument par sa haute qualité, mais on prévit bien que ce seroit un écueil où la Compagnie pourroit se briser. Et en effet, selon les apparences, l'entrée de Monsieur le Prince de Conti dans la Compagnie a été le sujet de sa destruction, quoique de sa part ce pieux Prince l'ait fort édifiée par sa présence, par ses actions, par son zèle charitable et par son affection pour elle. Il l'aimoit tendrement, et personne n'a été plus affligé que lui de sa désolation, mais U ne se trouva pas avoir assez de crédit auprès du cardinal Mazarin, l'oncle de la Princesse sa femme, pour la soutenir, quand ce ministre voulut la détruire . Nous en verrons la catastrophe dans la conclusion de ces Annales.
Le i5e de juillet, M. du Plessis-Montbar fut prié de travailler à rectifier ou réformer les confréries où il y avoit des abus suivant les mémoires qui en avoient été donnés ou envoyés à la Compagnie.
en 1664, transféré à Marseille en 1G68 et à Beauvais en 1679 : il fut créé Cardinal le 23 février 1690 et mourut à Paris le 24 mars 1713. Il avait succédé à Digne à Raphaël de Bologne, et Jean-Arnaud Rotundi de Biscaras le remplaça sur ce siège.
On fit en ce temps-là de nouvelles instances auprès des grands v^icaires de l'archevêché pour les presser d'obliger désormais les malades à se confesser toujours après la première ou la deuxième visite des médecins ; mais on n'a pu encore mettre en France une si sainte police, quelque soin que de temps à autre en ait pris la Compagnie.
L'assemblée des commissaires de la Compagnie pour travailler à réprimer les contraventions à l'Edit de Nantes fut augmentée de la personne de M. le Prince de Conti, qui avoit un très grand zèle pour procurer en ce point-là le bien de la religion catholique.
Le 2gp de juillet, la Compagnie fit une contribution pour l'entretien des missionnaires destinés à la Chine sous M . l'évêque d'Héliopolis, en attendant leur départ.
Le 5e d'août, M. du Plessis-lMontbar fit rapport à la Compagnie de l'heureux succès que Dieu avoit donné à l'établissement de l'hôpital de Ste-Reine en Bourgogne, pour lequel on fit de nouveau une contribution considérable . Il en fut le principal promoteur et le premier Directeur : il l'a toujours bien soutenu pendant sa vie, et il a pris grand soin d'en faire vérifier les patentes en d'en faire observer les règlements que lui-même il a dressés.
Le 29e d'août, quelques personnes se plaignirent dans l'Assemblée de ce qu'on avoit interrompu le catéchisme des laquais, quoique cela se fût fait avec beaucoup de prudence, vu que cette instruction pubhque manifestoit fort la Compagnie, Cependant, pour apaiser les plaintes de quelques anciens qui n'avoient pas les vues si nettes des choses présentes et qui suivoient encore la simplicité des premiers instituteurs, on en remit la pratique à la discrétion du Supérieur, suivant les lieux et les temps commodes pour cet effet, mais comme on y trouvoit toujours des inconvénients la pratique s'en perdit.
L'Assemblée qui se tint le 9^^ de septembre ne trouva pas à propos de permettre à la Compagnie de Toulouse d'en établir une à Castres {i) parce qu'on étoit averti que la Cour commençoit à prendre jalousie des correspondances et des emplois de la Compagnie, de sorte qu'on marchoit avec grande circonspection et qu'on ne pensoit qu'à s'enterrer.
(i) Ville importante du Languedoc ; Charles-François d'Anglure de Bourlémont en était évêque depuis 1657, qu'il avait succédé à Jean de Fossé. Il fut transféré à Toulouse le I juillet 1662 ; Micliel Tubœuf le remplaça à Castres,
On a dit que quelques prélats, auxquels on donnoit une libre entrée dans la Compagnie, avoient été choqués de ce qu'on y savoit plus de nouvelles qu'eux-mêmes de ce qui se passoit dans leiu-s diocèses, pour y faire le bien et pour y empêcher le mal , et que leur mauvaise humeur les avoit portés à dire qu'il ne falloit plus souffrir de pareilles Assemblées, qui ne servoient qu'à censurer tout le monde et particulièrement le clergé. Il se rencontra entre autres un archevêque (i) qui rendit à la Compagnie toutes sortes de mauvais offices auprès du Ministère, et l'on croit que lui et ceux de sa sorte fiurent la principale cause de sa destruction. C'est en ce point là que sa fin a eu grand rapport avec celle de la vie du Sauveur du monde. La jalousie des princes des prêtres le poussa à bout devant Pilate, et les prélats animés de haine et de ressentiment contre la Compagnie, pour se venger de son zèle, la rendirent si suspecte aux puissances temporelles qu'elles résolurent de l'anéantir.
Comme la Coiu* s'échauffoit de jour en jour à persécuter la Compagnie, on neparloit d'autre chose parmi les confrères. Il est vrai que la reine Anne d'Autriche ne pouvoit donner les mains à sa destruction. Cette pieuse Princesse en connoissoit les plus considérables, et elle savoit à quel point on pouvoit se fier à eux. De sorte qu'elle en parla aucardinalMazarin assez fortement, «Pourquoi, lui dit-elle, voulez-vous pousser à bout des gens qui sont si bons serviteurs du roi, qui ont toujours soutenu ses intérêts contre la Fronde et même les vôtres contre tous vos ennemis ? — Il est vrai. Madame, lui répondit le Cardinal, mais quoi qu'ils n'aient rien fait de mauvais jusqu'à présent, ils en peuvent faire par leurs grandes intrigues et les correspondances qu'ils ont par tout le Royaume, et, en bonne politique, chose pareille ne doit point se souffrir dans un Etat. » Voilà ce qui donna le coup de la mort à la Compagnie. Je sais que tous les statistes ont crié contre les correspondances que la Compagnie avoit de tous les côtés du Royaume par les mauvais effets, di soient-ils, que ces correspondances pouvoient produire ; mais ce n'a pu être que l'entêtement contre la dévotion qui leur a persuadé ces suites funestes qu'ils craignoient; des Compagnies puissantes de négociants, qui ont correspondance non-seulement par tout le Royaume, mais encore chez les étrangers et par toute la terre, devroient bien leur être plus suspectes, cependant on les laisse écrire et
(i) Nous verrons par la suite que ce prélat était l'archevêque de Rouen, François de Harlay de Chauvalon, depuis archevêque de Paris.
négocier en liberté; il n'y a eu que la pure piété à qui l'on a refusé ce que l'on accorde si facilement à l'intérêt.
Le bruit courut que la Cour avoit résolu de surprendre tous les confrères assemblés, et l'alarme en fut si forte que les principaux, qu^ furent avertis de bonne part de cette résolution, s'assemblèrent chez moi avec les officiers et quelques anciens. Là il fut arrêté de mander au reste de la Compagnie de ne se pas trouver le 1 6» de septembre chez M. Poncet (i), rue d'Anjou, où étoit le rendez-vous, mais de s'assembler le 2oe de septembre chez M. Leschassier, rue de l'Université, pour y apprendre ce qui se passoit.
Ce fut en ce lieu-là que, pour la première fois^ on donna connais-sance à toute la Compagnie des mauvais offices que l'on avoit rendus à une si sainte Assemblée, et que l'on prit des résolutions propres à l'état présent de ses affaires.
Le désordre avoit commencé à Caen par un malheureux libelle (2) qu'un ecclésiastique (3) fort emporté avoit fait imprimer et distribuer de tous côtés. Ce libelle découvroit toutes les conduites de la Compagnie d'une manière satyrique, et quelque soin que l'on prît pour le supprimer, l'on n'en put jamais venir à bout. Cette tempête se poussa jusqu'à Paris, et l'on jugea qu'il étoit nécessaire de faire absolument cesser la Compagnie de Rouen; on ne voulut pas néanmoins lui en écrire, de peur que la lettre ne fût interceptée, mais un des confrères qui se trouva lors dans l'Assemblée fut chargé d'en avertir ceux de Rouen, et la chose s'exécuta ; mais, dans la suite, cette Compagnie a repris des forces et la persécution a cessé à son égard.
Le lundi, 20e de septembre, l'assemblée remise fut tenue chez M. Leschassier; jamais il ne s'en vit une plus nombreuse, parce que tous les confrères désiroient ardemment de savoir ce qui se passoit,
(i) Pierre Poncet, comte d'Ablis, fils de Mathias et d'Antoinette de Pallaër, né en 1600, avocat au Parlement le 19 novembre 1619, maître des requêtes le 16 janvier 1642, conseiller d'Etat, épousa Catherine de Lattaignant et mourut le 3 mai 1681.
(2) Voici le titre du libelle dont il est ici parlé : Mémoire pour faite connaître V esprit et la conduite de la Compagnie établie en la ville de Caen et appelée V Hermitage, 1660 . Cet orage provenait d'une aventure malheureuse arrivée à Caen, Séez, Argentan, etc . Il panit aussi un autre libelle intitulé : Relation des extravagances que quelques-uns d^une Compagnie appelée V Hermitage qui est à Caen ont faites à Argentan, à Séez, etc., avec la sentence du lieutenant criminel du bailliage et siège présidial de Caen, 1660.
(3) Charles du Four, abbé d'Aulnay.
et, pour les tirer de peine, après les prières accoutumées, M . le Supérieur, assis à sa place, leur dit que sur ce qu'il avoit été averti de très bonne part que des personnes mal affectionnées à la Compagnie l'avoient rendue suspecte auprès du premier Ministre, qui pour n'être pas bien informé de sa conduite et de ses emplois, qui ne vont qu'à la gloire de Dieu et au salut du prochain dans l'ordre de la charité chrétienne, auroit pu faire user de quelques procédures fâcheuses qui manifesteroient la Compagnie et qui empêcheroient par ce moyen qu'elle ne pût pratiquer ses bonnes oeuvres ordinaires à l'avenir ; que par cette considération il avoit convoqué mercredi dernier, 1 5" de ce mois, chez M. d'Argenson, les officiers et les anciens de la Compagnie, et qu'après avoir examiné toutes choses, on av^oit résolu de remettre à aujoiu-d'hui l'assemblée qui se devoit tenir jeudi dernier, afin de déterminer ce qui sera le plus avantageux à la Compagnie dans une si fâcheuse conjonctiu-e.
Alors ]M. le Supérieur pria tous les confrères de dire leur sentiment et de faire ouverture de ce que Dieu leur inspireroit pour le bien de la Compagnie.
Chacun dit son avis, et, à la pluralité des voix, voici ce qui fut résolu :
Que l'on diffèreroit les assemblées du jeudi jusqu'à ce que l'on vît jour à pouvoir les faire avec liberté et sûreté ; que néanmoins la Compagnie subsisteroit toujours par MM. les Officiers qui s'assembleroient toutes les semaines et y appelleroient dix ou douze anciens ; que pour cet effet, la Compagnie présente leur donnoit tout pouvoir d'agir et de faire toutes choses à l'ordinaire, même d'élire des officiers à la fin du trimestre, ou quand ils le trouveroient à propos ; que l'on changeroit le jour de l'assemblée et de lieu toutes les fois qu'elle se tiendroit; que le secrétaire n'y porteroit point de registres, mais seulement une feuille volante ; et qu'à la première assemblée des officiers et anciens, on examineroit s'il ne seroit point à propos de cesser la visite des prisons, surtout l'exhortation parce qu'elle découvre la Compagnie;
Que cette assemblée examineroit aussi s'il ne seroit point à propos de faire un registre particulier des affaires des Provinces, pour ne pas les mêler avec celles de Paris ;
Que les billets et les aumônes des particuliers seroient portés ou envoyés cachetés à MM. les Officiers, qui les rapporteroient et les examineroient dans l'assemblée, et s'il se trouvoit quelque affaire plus
importante, on en parleroit au Supérieur avant que de la proposer à l'assemblée ;
Que l'on aviseroit dans la prochaine si l'on devoit prier les Compagnies des Provinces de cesser leurs assemblées, au moins celles qui seroient les plus exposées à l'orage qui s'étoit élevé ;
Que tous les commissaires des missions, des désordres publics, des Nouveaux Convertis, des Agonisants, des Frères cordonniers et tailleurs et d'autres œuvres dont ils ont soin en particulier s'assembleroient pour y vaquer à l'ordinaire à tels jours dont ils conviendroient entre eux ;
Que MM. les Prélats qui honoroient ce jour-là de leur présence la Compagnie lui feroient la grâce, s'il leur plaisoit, de ne parler à qvii que ce fût de l'état présent de ses affaires, et que les confrères des Provinces étoient priés de n'en rien écrire à leiu-s amis;
Que les registres seroient changés de lieu et seroient mis en quelque endroit qui ne seroit connu que du Supérieur, du Directeur et du secrétaire, et que tous ceux qui auroient des papiers ou des mémoires de la Compagnie étoient priés de les remettre entre les mains du Secrétaire .
Que M. Aubery (i) ne seroit plus le correspondant de la Compagnie pour l'adresse des lettres des Provinces, et qu'en sa place M. le Supérieur en renômmeroit huit qui tous seroient secrétaires des dépêches, afin que la diversité des personnes, des écritures et des cachets couvrît mieux la correspondance des Compagnies ;
Que les lettres ne seroient plus signées du Supérieur, ni cachetées du cachet de la Compagnie ;
Que tous les confrères en particulier s'appliqueroient à faire les bonnes œuvres qu'ils pourroient, surtout à honorer et à faire honorer le Saint-Sacrement, et à demander à Dieu sa bénédiction sur les affaires présentes de la Compagnie, comme aussi à prier pour les confrères décédés dont on ne pourroit plus être exactement averti comme autre, fois. MM. les ecclésiastiques et les laïques furent exhortés à dire la messe et à communier à l'intention de l'Assemblée ; entre autres, djxsept ecclésiastiques se nommèrent pour dire la messe chacun pendant
(i) Aubéry était lecoramis des duels dont il sera parlé plus loin ; nous lecroj-ous le même que Gilles Aubéry, conseiller honoraire au grand conseil en 1650; il vivait encore en
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une semaine pour obtenir de Dieu qu'il lui plût de conserver la Compagnie, et il parut un zèle extraordinaire dans l'Assemblée pour cet effet.
Le reste de la séance de ce jour-là se fit dans les règles ordinaires, il y eut même une contribution fort considérable pour la mission de Syrie, où les Jésuites dévoient envoyer de leurs Pères ; et cette contribution fut mise entre leurs mains par 'M. le Supérieur.
Il s'en fit un autre pour M. l'évêque d'Héliopolis, en faveur d'un missionnaire qu'il menoit avec lui aux Indes, et pour un Jacobin aussi missionnaire, que M. l'abbé de Roquette, depuis évêque d'Autun (i), recommanda.
M. le Prince de Conti étoit dans cette assemblée, où il témoigna grand déplaisir de tout ce qui se passoit contre elle à la Cour. Mais, par prudence, on le supplia de ne parler nulle part en sa faveur, de peur de la rendre plus suspecte encore qu'elle n'étoit.
Ce fut ce qui se fit et se dit de plus considérable dans cette Assemblée ; j'y étois présent, on n'y vit jamais tant de zèle pour le bien, tant d'embrassades, ni tant de pleurs répandus ; il sembloit qu'on se dît adieu pour ne plus se revoir et que l'on en prévoyoit la totale désolation. Elle peut se nommer la dernière assemblée générale de la Compagnie, car depuis ce temps-là, l'on ne s'est réuni que par les officiers et par pelotons dans les divers cantons qui furent formés, comme nous le verrons dans la suite, mais qui peu à peu se sont dissipés.
Le lundi 27- de septembre, les officiers s'assemblèrent avec quelques anciens suivant le pouvoir qu'ils en avoient eu de l'assemblée générale . Là ils pourvurent aux choses les plus pressées qui regardoient l'état présent de la Compagnie. Ils nommèrent huit correspon dants et secrétaires des dépêches, entre lesquels fut M. l'abbé Bossuet(2), depuis évêque de Condom et précepteur de Mgr le Dauphin(3),
(i) Gabriel de Roquette, né à Toulouse en 1626, grand vicaire du prince de Conti, abbé de Cluny, sacré évêque d'Autun en 1667, fit construire l'Hùpital-Géncral et le séminaire avec magnificence et le confia aux prêtres de St-Sulpice; il donna sa démission en 1702 et mourut le 23 février 1707. Il avait succédé à Louis Doni d'Attichy, Minime, sur le siège d'Autun, et Bertrand de Senaux le remplaça .
(2) Jacques Bénigne Bossuet, fils de Bénigne et de Marguerite Mochet, né à Dijon le 27 septembre 1627, sacré évêque de Condom le 13 septembre 1668, donna sa démission en 1071, évêque de Meaux le 2 mai i68l, mourut le 12 avril 1704 à Paris; il succéda à Dominique de Ligny, et Henri de Thianl de Bissy, depuis cardinal, le remplaça à Meaux.
(3) Louis, fils de Louis XIV et de Marie-Thérèse d'Autriche, né le i novembre 1661, épousa Marie-Anne-Victoire de Bavière et mounit le 14 avril 171 1 à Meudon.