CHAPITRE VIII
L'Etablissement du Séminaire des Missions Étrangères
dernier ouvrage de la Compagnie du St-Sacrement.
La dernière persécution qui donna le coup de la mort à la Compagnie fut excitée par un curé de Paris qui crut s'acquérir un grand mérite auprès du premier ministre de l'avertir de quelque assemblée secrète qui se faisoit dans sa paroisse. Cela renouvela l'entêtement du ministre contre les dévots; et les officiers jugèrent qu'il étoit de la prudence de ne se plus assembler ; ils crurent que Dieu n'avoit plus leurs services agréables par cette voie et qu'il falloit céder à l'orage en attendant qu'il plût à la divine Providence de faire renaître des jours de calme et de liberté ; ainsi tout fut anéanti . On retira le mieux qu'on put tous les registres des cantons; ils furent mis dans le dépôt commun dont très peu de personnes avoient connoissance.
Mais avant que de se séparer entièrement, plusieurs confrères, comme je l'ai déjà marqué, furent chargés du soin et de la conduite de diverses assemblées que la Compagnie avoit formées pour suppléer à tout ce qu'elle ne pourroit plus faire quand elle seroit anéantie. La divine Providence lui avoit donné ce réservement et cette prévision. Ainsi elle divisa son esprit entre ces différentes sociétés, et Dieu y a versé une si grande bénédiction qu'elles durent toutes aujourd'hui et qu'elles suppléent publiquement à toutes les bonnes œuvres dont la Compagnie avoit le soin.
Les assemblées des paroisses prennent soin des pauvres honteux et de remédier aux scandales et aux désordres publics et particuliers, chacune en son étendue .
La Compagnie des prisons rend aux prisonniers tous les secoiu-s qu'ils peuvent attendre et M. le Procureur-Général, qui est à la tête, l'autorise et la fortifie plus qu'elle ne l'a jamais été.
L'assemblée de l'Hotel-Dieu pour les besoins spirituels des malades se tient toujours et jjroduit d'excellents effets.
L'Hôpital-Général qui est le chef-d'œuvre des ouvrages de la Compagnie pourvoit à tous les besoins des véritables pauvres mendiants .
Il ne manquoit plus qu'une assemblée à former qui prît soin des missions étrangères et qui pût soutenir l'entreprise de M. l'évêque d'Héliopolis et de ses amis. Ce fut l'ouvrage que les plus zélés de la Compagnie du St-Sacrement entreprirent d'établir avant que de se séparer.
M. du Plessis, baron de Montbar, à qui Dieu avoit sans doute donné le don des œuvres par dessus tous ses confrères, en eut la première vue ; il proposa sa pensée à ses amis que la Compagnie avoit nommés commissaires pour travailler aux missions étrangères, et tous tombèrent d'accord qu'il falloit établir un séminaire pour soutenir ces sortes de missions et pour en former les sujets.
Après que ce premier projet fut arrêté, il fallut chercher les moyens de l'exécuter, et M . du Plessis eut en vue les maisons de M. l'évêque de Babylone ( i ) situées dans la rue du Bac pour servir de retraite et de fondement au séminaire . Il se chargea d'en faire la proposition à ce bon prélat qu'il connoissoit, et la chose réussit comme on pouvoit la désirer. M. l'évêque de Babylone donna toutes ses maisons pour fonder le S.éminaire des Missions Etrangères moyennant une pension qu'on lui assura durant sa vie . Le roi donna des lettres patentes pour cet établissement et Dieu y a versé depuis une si grande bénédiction qu'on ne peut dire tous les biens qu'il a produits pour la conversion des infidèles.
Ce séminaire a été le dernier ouvrage de la Compagnie du Saint- Sacrement, c'a été le cher Benjamin qu'elle a enfanté au ht de la mort, et en vérité il a hérité de tout le zèle qu'elle avoit pour la publication de l'évangile dans tous les pays étrangers. Ainsi il supplée à tout ce que la Compagnie pourroit faire sur ce sujet, et les Directeurs qui se sont liés ensemble pour gouverner ce séminaire ont eu des succès et des secours au delà de ce qu'on devoit espérer ; aussi est-ce entre leurs mains que je dépose l'histoire de cette Compagnie qui a servi de mère
(i) Jean Duval, né à Clamecy le 22 avril 1597,613 de N. et de N. Le Clerc de la Forêt, entra dans l'ordre des Carmes déchaussés ; il fut nommé vicaire apostolique de la Perse et évéque de Babylone le 13 février 1640, et arriva à Ispahan le 7 juillet de la même année. Il mourut à Paris le 10 mai 1669. Son nom de religion était : Bernard de Ste-Thérèse.
à leur saint ouvrage, et si Dieu veut qu'elle ressuscite quelque jour, on trouvera chez eux les mémoires et les moyens de la rétablir.
Mais avant que d'achever de parler du Séminaire des Missions Etrangères il faut que je dise que dans le dernier temps ça m'a été une sensible consolation de ce qu'il a plu à Dieu d'inspirer à feu mon frère M^" Louis de Voyer d'Argenson (i), autrefois abbé de Beaulieu(2) et doyen de St-Germain (3) l'Auxerrois, de faire ce séminaire son légataire universel dans le désir qu'il a eu de faire prêcher l'évangile aux. infidèles après sa mort, pour suppléer au désir qu'il en avoit eu pendant sa vie . Toute ma famille et moi nous avons approuvé de tout notre cœur cette pieuse fondation et nous prions Dieu de l'avoir agréable pour sa gloire et pour notre salut. J'avois eu l'honneur d'être un des commissaires que la Compagnie avoit nommés pour travailler à ce saint ouvrage, et j'ai été très aise que mon frère ait augmenté par ses bienfaits ce que j'ai tâché d'établir par mes soins et par ma bonne volonté avec quinze serviteurs de Dieu qui y ont travaillé depuis l'anéantissement de la Compagnie.
Au reste, dans l'espérance que j'ai que Dieu par sa bonté la fera renaître quelque jour, j'ai cm qu'il falloit ajouter à ces Annales les statuts et les résolutions qiu ont servi de [fondement et de conduite à cette sainte Compagnie. Ainsi j'en fais le sujet des chapitres suivants qui serviront de conclusion à cette histoire.
(i) Louis de Voyer d'Argenson de Paulmy, fils de René et d'Hélène de la Fond, baptisé le i6 janvier 1625, prieur du Saint-Sépulcre d'Allemagne au diocèse de MeatLx en 1635, Abbé de Beaulieu, le 6 octobre 1639, prieur de Notre-Dame de Louin, le 16 mai 1676, et Prévôt de Saint-Laurent de Parthenay en 165 1, peiTauta ces deux derniers bénéfices avec Nicolas le Roy et devint à sa place chanoine et doyen de Saint-Germain l'Auxerrois le 21 octobre 167 1 ; il mourut le 13 janvier 1694.
(2) L'Abbaye de Beaulieu les Loches fut fondée vers loio par Foulques III Néra, comte d'Anjou, sous l'invocation de la Sainte-Trinité. Elle embrassa la réfonne de la Congrégation de Saint-Maur, par l'entremise de Louis de Voyer, Nicolas le Roi de More lui succéda.
(3) Cette église, nommée d'abord Saint-Germain le Rond, fiit reconstruite sous le roi Robert et érigée en paroisse au XIIP siècle. Il y eut d'abord un Chapitre qui, au milieu du XV® siècle, ftit uni à celui de Notre-Dame. Elle était jiaroissc royale, à cause du Louvre qui en est voisin .