CHAPITRE XII
Abrégé en journal
de tout ce qui se passa dans l'anéantissement
de la Compag^nie.
Sur la fin du mois d'août 1660, le comte d'Albon assembla chez moi quelques personnes de ses'plus intimes amis et leur dit que le Cardinal Mazarin s'étoit plaint à M, de Montaigu (i) (c'étoit un Milord Anglais qui s'étoit fait prêtre, homme de confiance du Cardinal) de quantité de Compagnies qui se faisoient sans ordre du roi ; que le marquis de la Motte Fénelon alloitpar toutes les grandes villes du Royaume où il établissoit de pareilles Compagnies et que cela étant d'importance à l'Etat et contre les bonnes règles du gouvernement, il leprioit de s'en informer; que le Cardinal avoit ajouté que la Noblesse s'assembloit aussi en secret, que c'étoient sans doute des gens malcontents et chagrins qui caballoient quelque chose contre le service du Roi et qu'il étoit nécessaire d'y mettre ordre ; que tous ces dévots étoient intéressés et ambitieux, qu'il le prioit enfin de s'enquérir de tout cela et de lui en rendre compte.
Montaigu, ami particulier du comte d'Albon, lui en demanda des nouvelles ; le comte dit au Milord que Fénelon ne se mêloit que des duels, et que c'étoit une chose publique qui ne devoit donner aucun ombrage ; que, pour des Compagnies, il y en avoit dans plusieurs paroisses de Paris et grand nombre de Confréries du Saint-Sacrement, que peut-être Fénelon en pouvoit avoir promu quelqu'une parce qu'il étoit homme de piété, mais que tout cela étant public, il n'y avoit rien à craindre.
(i) Gautier de Montaigu, noble Anglais, se fit catholique après avoir vu les exorcismes de Loudun, puis devint prêtre, grand aumônier de la reine d'Angleterre, puis de la duchesse d'Orléans ; il fut aussi abbé de St-Martin de Pontoise et de NanteuU-en- Vallée en 1654. Il se démit de la première abbaye en 167 1 et mourut en février 1677 ; il s'était retiré aux Incurables .
Cet avertissement fit prendre résolution de se cacher mieux qUe jamais pour servir Dieu et l'Etat avec plus de fidélité qu'on n'avoit fait, et de donner avis aux amis des Provinces d'en user de même.
Après que le comte d'Albon eut fait son rapport, M. Bouleau dit que M. de Montaigu lui avoit proposé la même chose et s'étoit enquis s'il n'avoit aucune connoissance de ce que le Cardinal Mazarin désiroit savoir. Sur quoi Bouleau avoit répondu la même chose que d'Albon. Mais on co.iclut qu'il étoit nécessaire d'avertir la Compagnie de tout ce qui se passoit afin qu'elle avisât comment il faudroit se conduire dans la conjoncture présente.
Le jeudi suivant, qui fut le g'- de septembre, à l'issue de l'assemblée, les officiers, les ancie:is et les secrétaires conférèrent et ouïrent de nouveau les rapports de MM . d'Albon et Bouleau et de quelques autres, surtout de M . du Ferrier ( i ) qui dit qu'il avoit su que trois évêques avoient eu une grande conférence ensemble pour détruire la Compagnie disant qu'elle s'opposoit souvent à la volonté des prélats, qu'elle choquoit leur autorité, qu'elle se mêloit de toutes choses et que l'un d'entre eux avoit résolu d'aller à l'assemblée du clergé proposer que l'on demandât la suppression de cette Compagnie. Que celui-là avoit dit à l'évêque de Viviers (2) qu'il devojt travailler avec eux pour détruire tout cela, mais que celui-ci répondit qu'il n'avoit rien dans son diocèse qui ne lui fût très soumis et qu'il ne se plaignoit de quoi que ce soit, mais que cette réponse n'avoit pas empêché les autres de continuer leur dessein. Da Ferrier ajouta qu'un de ces trois évêques avoit dit quelque chose au Cardinal Mazarin, qu'il y avoit sujet de s'alar-
(i) Jean du Ferrier, fils de N. du Ferrier, juge-mage de Foix, né à Toulouse en i6oq. Après avoir longtemps suivi M. Olier, il devint vicaire-général de Rodez, puis d'Alby et de Narbonne et de nouveau d'Alby. S'étant livre aux Jansénistes, il fut exilé à Tonnerre en 1680, puis il fut enfermé à la Bastille où il mourut en 1685.
(2) Louis-François de la Baume de Suze était alors évêque de Viviei's. Ce piélat avait dû naître à la fin de 1603 ou au commencement de 1604. Sur la recommandation de Jean de 'Hostel, évêque de Viviers, le 6 décembre 1613, le roi Louis XIII, de l'avis de la reiue Irégente sa mère, le nomma coadjuteur avec future succession. Paul V, le 13 novembre 161 7, lui conféra la coadjutorerie et y joignit le titre d'évêquc de Pompciopolis. Louis de Suze présenta ses bulles pour cette coadjutorerie en 16x8. Jean de l'Hostel étant mort en 1621, il devint évêque de Viviers étant âgé de 17 ans et quelques mois. II fut sacré vers la fin dei628 àBourg-Saint-Andcol, par Antoine de Gros, évêque de Saint-Paul-Trois-Châteaux^ son diocèse d'origine. 11 résulte de tout cela que son épiscopat a commencé en 1618 pour se terminer en 169P ; on n'en connaît pas de plus long. (D'après une note commKniqne'e par Mgr Robert, évêque de Marseille . )
mer vu la conjoncture de la nouvelle intrigue des prélats, qu'il falloit se précautionner contre les événements et en avertir la Compagnie. Chacun dit un mot de ce qu'il savoit, qui confirma tout le monde de la vérité de l'orage qui menaçoit, et, d'un commun accord, il fut résolu qu'en toute diligence on écriroit aux Compagnies la lettre qui suit ; dès le lendemain on en fit partir la plupart .
« Du 10^ de septembre 1660, à Paris.
« Nous vous donnons avis, par bien des raisons qui ne se peuvent exprimer, d'être précautionnés plus que jamais dans vos ser\'ices, du moins jusqu'à nouveau conseil : changez les jours et les séances, mettez les papiers et les registres en lieu très "sûr et autre que l'ordinaire. Il suffit que les officiers le sachent, ne portez qu'une feuille volante, retardez de quinzaine l'assemblée, peu de dépêches, surséance de correspondance, mais beaucoup de prières et de persévérance, quia fempus
imitationis . »
{N'allé signature.)
Du 12e de septembre jour de dimanche. Je reçus un billet de M. du Plessis-Montbar, daté du samedi à minuit, qui me donnoit a\ds que M, le Prince de Conti se trouveroit chez moi sur les six heures du soir avec sa suite d'amis. Il arriva à l'heure marquée et, nous étant renfermés, il nous dit qu'il avoit été voir le Cardinal Mazarin et qu'il l'avoit trouvé en fort mauvaise humeur, que ne sachant d'où en venoit la cause, il s'étoit bientôt retiré quoique le Cardinal eût fait ce qu'il avoit pu pour se composer; que M. le Tellier (i) étoit ensuite allé visiter S. A. de Conti qui, d'abord, lui demanda le sujet du chagrin de Son Eminence . j\I . le Tellier lui dit qu'il étoit en grosse colère contre des confrères et des Compagnies de dévots, surtout contre une assemblée des duels qui se tenoit à l'Hôtel-Dieu, qui coûtoit tous les ans 6000 1. au roi dont la moitié étoit pour un commis dont il n'avoit aucune connoissance. Que ces gens-là écrivoient de tous les côtés du
(i) Michel le Tellier, fils de Michel, sgr de ChâWUe, et de Claude Chauvelin, né le Î9 avril 1603, maître des requêtes en 1638, secrétaire d'Etat en 1643, chancelier et garde des sceaux en 1677, marié à Elisabeth Turpin, mourut le 28 octobre 1685,
royaume, que cela et oit contre le service de l*Etat, et que le roi étant entré comme il parloit de cette affaire, il luiavoit dit : « Sire, vous payez un homme qui est contre votre service, et ni vous ni moi n'en savons rien » ; qu'il en avoit fait grands reproches à M. Fouquet (i), siu-intendant, mais que celui-ci avoit fait réponse que c'étoit une chose publique, que le premier Président et lui s'étoient trouvés à cette assemblée et que le commis avoit des lettres patentes vérifiées, que néanmoins à l'avenir si Son Eminence ne vouloit pas que l'on continuât, cela ne seroit plus.
Que cet orage étant passé, il en étoit survenu un autre, sur ce que le Cardinal, s'informant toujours des dévots et en parlant aux évêques qui ce jour-là avoient eu audience de la part de l'assemblée du Clergé, il leur dit qu'il falloit détruire les séminaires des Jansénistes et les Cabales du Cardinal de Retz (2) et que ces gens qui avoient grand extérieur de piété étoient à craindre parce qu'ils attiroient beaucoup de monde à leur suite, qu'il y avoit de certaines Confréries et Compagnies du St-Sacrement qui avoient de grandes intrigues et des correspondances de tous côtés, et qu'il seroit bien aise d'en savoir toute la vérité ; que là-dessus l'archevêque de Rouen (3) lui avoit dit qu'il les connaissoit et lui avoit découvert toute la conduite de ces Compagnies par le menu, que le Cardinal s'en étoit fort alarmé et qu'il avoit dit : « Ils sont tous intéressés ces dévots, ils ne tendent qu'à leurs fins. Il faut que le roi détruise toute leur cabale.» Que l'archevêque de Rouen avoit fort appuyé son sentiment et lui avoit marqué les inconvénients d'Etat que ces Compagnies portoient avec elles, qu'elles étoient même contraires aux prééminences et à l'autorité des évêques et cent autres choses qu'il avança pour exciter le Cardinal à rompre toutes ces As-
(i) Nicolas Fouquet, né à Paris en 1615, lils de François, vicomte de Vaux, et de Marie de Maupeou, surintendant des finances, marié d'abord à Marie Fourché, dame de Quéhillac, puis à Marie-Madeleine de Castille-Villemareuil, mourut le 23 mars 1680.
(2) Jean-François-Paul de Gondi, fils de Philippe-Emmanuel, comte de Joigny, et de Françoise-Marguerite de Silly, né à Montmirail et baptisé le 20 septembre 161 3, coadjuteur de Paris en 1643 et sacré archevêque de Corinthe le 22 janvier 1644, puis cardinal et archevêque de Paris ; il donna sa démission de cette dernière dignité en 1662 et fut nommé abbé de St-Denis ; il mourut à Paris le 24 août 1679.
(i) François de Harlay de Chauvalon, depuis archevêque de Pari*, prélat très habile, mais décrié pour ses mœurs.
semblées. Que c'étoit là le sujet de son chagrin et que son A. l'avoit trouvé en cet état lorsqu'il étoit entré dans sa chambre .
M. le Prince de Conti lui dit : « Et vous, Monsieiu*, que vous semble de tout cela?» Sur quoi M. le Tellier répondit : « Je trouve que toutes les œuvres que font ces gens sont excellentes, mais je ne puis souffrir leurs correspondances par toutes les villes du Royaume. Si cette affaire est portée au Conseil, je serai d'avis de leur faire défense de s'assembler, mais je ne me chargerai jamais de l'exécution de cet arrêt. »
Tous ces rapports si précis surprirent beaucoup ceux qui les écoutoient et leur firent juger que Dieu les averti ssoit de prévenir l'orage qui les menaçoit et que ceux que l'on avoit nommés au Cardinal, particulièrement M . du Plessis dont il avoit dit qu'il remuoit tout à sa fantaisie, et Aubery qui étoit le commis des duels, feroient bien de ne garder rien chez eux qui pût servir de preuve à ce qu'on avoit rapporté au Cardinal s'il vouloit pousser l'affaire plus loin. M. du Plessis-Moiitbar, étant sur le point de faire voyage en Bourgogne, partit le 14e de septembre, et M. Aubery se débarrassa de tout ce qui pou voit lui faire peine. Mais on trouva bon d'assembler conseil pour examiner ce qu'il falloit faire dans une conjoncture si pressante. D'abord, on mit tous les papiers en lieu non suspect, et le mercredi suivant on s'assembla pour résoudre de quelle sorte il falloit en user pour empêcher la destruction d'une chose si sainte et si utile au service de Notre-Seigneur.
Du mercredi au matin i5 septembre 1660. On sut avant que de commencer la délibération que la reine mère, avec une bonté véritablement pieuse et royale, avoit dit à une sage religieuse : «Ma mère, si vous connoissez des gens de la Compagnie du St-Sacrement, dites -leur qu'ils se cachent mieux que jamais, parce que le Cardinal ]\lazarin est bien en colère contre eux. »
Les officiers s'assemblèrent pour aviser aux moyens de cacher tellement la Compagnie qu'elle ne pût être découverte, et, après avoir examiné tous les moyens, il fut arrêté que le jour suivant elle ne se tiendroit point. Pour cet effet, chacun se chargea d'avertir ses amis que l'assemblée étoit remise au lundi suivant, à 8 heures du matin, chez M. Leschassier, et on projeta tout ce qu'on y devoit résoudre, après s'être donnés et unis plus que jamais à Notre-Seigneur. J'en ai rapporté tous, les articles au jour de la séance tenue chez M. Leschassier le i5 septembre 1660, ainsi je ne le répète point.
Du 20" de septembre 1660, lundi matin. Suivant le projet du i5*
de ce mois, la Compagnie s'assembla chez M. Leschassier et s'y trouva très nombreuse. On y résolut pleinement tout ce qui avoit été projeté. On donna un pouvoir absolu aux officiers et la Compagnie se reposa entièrement sur leur fidélité et sur leurs soins. J'y remarquai une tendresse particulière de chacun et une ferveur nouvelle pour le service de Notre-Seigneur. Je fus confirmé que cette 'épreuve étoit arrivée par son ordre pour purifier les faibles et pour montrer à chacun par expérience de quelle importance étoit le secret. Tous le reconnurent et firent une plus ferme résolution que jamais de le garder mieux à l'avenir .
Du 26c de septembre, jour de dimanche. J'appris que le Cardinal Mazarin avoit dit à la Princesse de Conti, sa nièce, qu'il avoit fait un grand coup d'Etat, d'avoir rompu les assemblées de la Compagnie du Saint-Sacrement ; que la Ligue avoit eu de moindres commencements et qu'il ne seroit pas digne de son ministère, s'il n'avoit détruit toutes ces cabales de dévots. Qu'à tout cela la Princesse, comme personne fort sage, n'avoit rien répondu, mais sur ce qu'il s'emporta fort contre la Motte-Fénelon disant qu'il vouloit dominer et se faire des amis pour se rendre puissant, elle avoit reparti qu'il lui sembloit que Fénelon n'en prenoit guère le chemin, puisqu'il se faisoit ennemis tout autant de gentilshommes que l'on en poursuivoitpourle crime de duel.« Il est vrai, dit le Cardinal, mais de cela même on s'en forme une gloire qui fait parler de soi et qui rend estimable. » « Mais, répliqua-t- elle, cette gloire ne fait guère d'amis et ne rend guère puissant ; il faut bien que quelque autre motif le soutienne.» Le Cardinal lui reparla de la Compagnie du Saint-Sacrement et de la grande cabale des dévots. Mais sur tout ce point général elle se tut, et ne soutint que le particulier, entre autres Fénelon qui étoit de ses amis et véritablement serviteur de Dieu, en quoi elle témoigna beaucoup de prudence et cependant grande fermeté. Elle ajouta néanmoins que ce qu'elle avoit connu de gens qu'on appeloit dévots et qui l'étoient en effet lui avoient toujours paru très soumis au roi et au ministère parce qu'au fond ils cherchoient Dieu, et que leur maxime étoit d'être toujours très obéissants à l'autorité légitime que Dieu avoit mise sur leur tête. Voilà l'entretien du Cardinal et de la Princesse de Conti, sa nièce, qui fait voir les fausses, les mauvaises vues de l'un et les pieux et les sages sentiments de l'autre. Notre-Seigneur en a jugé et tiré sa gloire de tous les deux.
J'appris en même temps que la reine avoit dit à M. de Montaigu
qu'il avertisse le Cardinal que tous les dévots qu'il vouloit pousser en général renfermoient un grand nombre de ses plus intimes amis et qu'il étoitbien étrange qu'un homme de sa qualité s'emportât si hautement contre la dévotion ; que si quelque mauvais dévot, qui ne le seroit que de nom, faisoit quelque chose mal à propos, il falloit le châtier, mais qu'il étoit fort indécent de blâmer en public toutes les personnes de piété et de vouloir détruire tout le bien que font les véritables dévots. Tout cela néanmoins n'eut aucun effet, et la Compagnie voyant l'orage si grand, elle fut contrainte d'y céder.