CHAPITRE XIV
Du devoir de tous les Officiers de la Compagnie du Saint-Sacrement.
Comme la Compagnie a son changement d'officiers de trois mois en trois mois, ou au plus de six à six, voici les mémoires qu'elle m'a ordonné de dresser pour en faciliter la conduite et pour la rendre uniiorme autant qu'il se peut, du moins pour empêcher que l'ordre principal n'en soit varié par la fréquente mutation d'officiers.
De l'ordre des Officiers.
Les évêques étant les supérieurs nés et les pères de la Compagnie nous y représentent l'autorité et la paternité de Dieu. (Leur silence nous marque sa sainteté et sa retraite au trône de sa gloire d'où il envoie comme d'une vive source les grâces nécessaires pour une bonne conduite). {On ne peut lire autrement cette parenthèse.)
Le Directeur, qui, en l'absence du prélat particulier (rend une assiduité sensible) (on ne peut lire autrement cette 2Jarenthèse) et porte la parole pour l'instruction, est comme un épanchement de lumière sur toute la Compagnie, à laquelle il exprime ses volontés, comme le Fils de Dieu a déclaré celles de son Père à toute l'Eglise.
Le Supérieur, qui est assis entre les deux, veille à l'exécution, et, comme un organe vivant, il produit au dehors les intentions de l'un et de l'autre, selon l'esprit de la Compagnie. On a jugé à propos, eu égard aux circonstances des affaires qui s'y traitent, que le Supérieur peut être indifféremment ecclésiastique ou laïque. Sa place ou son rang au milieu, est une situation d'office et de commodité pour la communication, et non pas de condition personnelle, soit ecclésiastique soit laïque. C'est pourquoi la considération de ces trois personnes différentes dans leurs fonctions et unies pour un seul dessein de piété au
gouvernement de la Compagnie, lui doit inspirer une idée de respect à la Trinité souveraine qui nous donne ses ordres par leurs moyens, afin que nous vivions et agissions unanimement en Jésus-Christ et par sont Esprit .
Les six Conseillers et le Secrétaire sont une étendue de ces mêmes officiers nécessaires pour l'ordre et pour la solidité de la Compagnie.
Oblig'ations Communes des Officiers.
1 . — Il faut que tous les officiers prennent l'esprit de leurs charges dans les statuts, dans les exercices et dans les résolutions, où tout le gouvernement de la Compagnie est réglé. Pour cet effet, ils doivent les lire avec attention lorsqu'ils sont nouvellement élus, et qu'ils remarquent ce qu'ils trouveront de plus nécessaire à observer.
2 . — Il faut que le Supérieur, le Directeur et le secrétaire parcourent tous les jours d'assemblée, le matin avant que d'y aller, les statuts, les exercices et les résolutions, pour prévoir ce qui se rencontrera de particulier à faire, et qu'ils marquent sur un papier cequi est de leurs trois charges, non pas pour anticiper les uns sur les autres, mais pour remédier sans que l'on s'en aperçoive à tout ce qui pourroit être omis,et il est à propos d'agir de la sorte, parce que le Supérieur doit avoir toute l'administration dans l'économie de la Compagnie, que le Directeur doit veiller à la parfaite observation des statuts selon leur esprit, et que le secrétaire doit avertir respectueusement l'un et l'autre de tout ce qu'il faut faire dans l'assemblée .
3. — Le Supérieur, le Directeur et le secrétaire qui entrent en charge doivent demander, chacun'en particulier, à ceux qui en sortent s'il n'y a point quelque traditive secrète à savoir pour se garder d'être surpris, comme si quelques-uns ont été proposés pour entrer dans la Compagnie que l'on n'a pas cru devoir admettre et qui peuvent chercher l'occasion d'une nouvelle supériorité pour y être reçus, s'il y a quelque maison où il y ait raison de ne pas tenir l'assemblée, s'il s'y trouve quelque personne qui sème de mauvais sentiments dans la Compagnie et des desseins particuliers qui puissent lui faire tort, si quelques-uns affectent trop de faire des propositions, et ainsi certaines choses qui ne doivent pas être connues de toute la Compagnie mais que les principaux officiers ne doivent pas ignorer pour se parer de fâcheux inconvénients qui en peuvent arriver.
Du Supérieur.
I. — Le vSupérieiir est principalement obligé de faire entendre souvent à la Compagnie que le secret est le maintien de sa force, que sans lui elle se perdra, ou par la louange ou par le mépris, l'un ou l'autre anéantit les fruits de la Compagnie. Que si cela arrive, les sujets se relâcheront. Dieu retirera sa bénédiction et tout s'évanouira en fumée, l'expérience l'a fait voir en certains lieux . Le secret consiste à ne la découvrir jamais dans l'exécutio:! de ses ordres et à ne dire qui en est si ce n'est à ceux que l'on juge propres pour y entrer. Que s'il arrive que des personnes en aient ouï dire quelque chose et en parlent, on poiu^raleur répondre que cette Compagnie s'occupe à faire honorer le Saint-Sacrement et à servir le prochain dans l'occasion par des moyens charitables sans leur en découvrir le dedans ni l'esprit universel dont elle est animée.
2 . — Le Supérieur doit aussi prendre garde, comme au plus important fondement de la Compagnie, de s'informer de la vie, des mœurs et de la conduite de ceux qui voudront entrer dans la Compagnie et n'en proposer aucun qu'il ne soit assuré de leur probité autant qu'il se peut, de leur disposition aux emplois qu'elle donne et de leur docilité d'esprit. Lorsqu'il proposera un nouveau sujet à la Compagnie, il doit avertir que s'il y a raison de retardement ou d'exclusion, chacun est obligé de le lui dire en particulier, et en ce cas le secrétaire reçoit l'ordre de n'en rappeler pas l'article du registre à la huitaine, car il ne seroit pas temps de parler de l'exclusion sur l'article pour éviter le scandale que causeroitune pareille conduite.
3 . — La première résolution qui parle du Supérieur nouvellement élu porte qu'il sera informé de l'état de toutes les dettes de la Compagnie s'il y en a, afin de ne recevoir point de nouvelles propositions d'aumônes jusqu'à ce que les anciennes soient acquittées. Cela ne s'observe pourtant pas à la rigueur pour éviter l'ennui qu'en aiu-oit la Compagnie, mais on embrasse seulement les plus pressées. Il est important que le Supérieur s'informe souvent de l'état du coffret, afin de prendre en sorte ses mesures, que les aumônes de la Compagnie soient appliquées selon son esprit, et qu'elles n'excèdent pas trop ses forces pour ne la laisser point surchargée de dettes quand il quittera sa
place. C'est donc à lui, lorsqu'on fait quelque proposition d'aumônes, de juger de la nature de l'affaire pour voir s'il en faut charger le coffret ou les particuliers afin de laisser de la force au coffret pour pouvoir fournir aux œuvres de l'esprit de la Compagnie, qui vont bien audessus des aumônes, et de ne donner pas si souvent pour cause du refus que l'on fait de les entreprendre, la pauvreté du coffret. Cette manière de parler, qui se glisse facilement en plusieurs occasions, ôte le courage à la Compagnie et n'édifie pas les confrères du dehors. Le Supérieur doit cependant avertir de la pauvreté du coffret quand il y en a nécessité et faire entendre aussi à la Compagnie jusqu'où elle peut s'étendre quand on propose quelque affaire considérable. Car alors on ne parlera plus de la pauvreté du coffret, mais on donnera simplement son avis sur le sujet proposé. Si l'on ménage bien le fonds de la Compagnie, c'est-à-dire si l'on est exact à ne donner des billets que selon son esprit, le coffret y fournira suffisamment et Dieu le bénira.
4. — Le Supérieur doit prendre garde à n'épuiser pas le fonds de la Compagnie en petites aumônes qui sont de la portée des particuliers et de tout le monde ; il faut le ménager pour des occasions moins communes et qui aient plus de rapport au corps d'une Compagnie. Il peut néanmoins, dans la nécessité pressante, ordonner de lui-même jusqu'à deux écus sans en prendre avis de l'Assemblée.
5 . — Quand celle des officiers se tiendra, le Supérieur fera les remarques de ce qui s'y sera traité, et il en fera le rapport à la Compagnie, afin qu'elle y pourvoie comme elle le trouvera à propos.
6. — Le Supérieur a besoin de prévoir plusieurs ordres de personnes pour les employer aux occasions, i" de celles qui ont le plus l'esprit de la Compagnie pour prendre leur avis dans les choses importantes qui la regardent ; 2» de personnes d'autorité et d'intelligence aux grandes affaires pour les leur adresser ; 3" de personnes riches pour les députer aux grandes prisons et en d'autres lieux qui pourroient être à charge à ceux qui n'auroient pas moyen de fournir à ces dépenses; 4" de personnes spirituelles pour consoler et fortifier les affligés ; 5" de personnes exactes pour travailler aux affaires douteuses et difficiles ; ô» de ceux qui sont propres et connaisseurs pour acheter et négocier les choses nécessaires aux pauvres, les lieux d'apprentissages pour les enfants. Il faut enfin remarquer les discoles pour s'en garder et les trop faciles pour ne leur donner pas sujet d'engager aisément la Compagnie,
7. — Pour le temps de l'assemblée, le Supérieur doit obsen^-er que, pendant la lecture, il faut qu'il examine les billets qui auront été mis dans le coffret, que s'il y en a grand nombre, il priera le Directeur et même les Conseillers d'en examiner une partie. Après cet examen, on fait la prière et ensuite la lecture de tous les articles dont le registre est chargé pour ce jour-là. Il ne faut jamais la laisser interrompre par de nouvelles propositions, quelques relations qu'elles aient aux articles, si ce n'est pour en rendre compte. Après le registre fini, s'il y a eu Assemblée d'officiers, le Supérieur en fait rapport, ensuite le Secrétaire des dépêches lit les lettres des Compagies des Provinces, ou en dit la substance. Il propose ce qu'il y a à faire sur ce qu'elles désirent et la Compagnie résout ce qu'il faut répondre par la bouche du Supérieur. Il donne ensuite la liberté de faire des propositions ; il les écoute, il y satisfait, la Compagnie en dit son avis en deux mots, ou on les renvoie à l'assemblée des officiers. Enfin on lit les billets examinés, on les .distribue, on fait les députations, la Conférence et la prière.
8 . — L'examen des billets se fait, afin de ne lire à la Compagnie que ceux qui sont de son esprit, et de ne la point charger de choses communes, longues et ennuyeuses, écrites contre les formes et avec exagération. Les billets que l'on appelle selon l'esprit de la Compagnie se rapportent à trois chefs. Le premier, qu'il y ait du spirituel, comme conversion d'hérétique, assister un nouveau catholique, mettre à couvert des filles qui sont en péril, les retenir du péché, et d'autres choses pareilles. Le second, c'est de finir une bonne œuvre, comme de rétablir un ménage, de renvoyer en son pays une personne qui a moyen d'y subsister, mettre en apprentissage des enfants de famille ou des orphelins lorsqu'il y a quelque raison de péril ou d'abandon. Le troisième, quand il y a extrémité et point de secours d'ailleurs, comme de pauvres familles arrivées nouvellement, quelque étranger tombé malade, et choses pareilles. Voilà les billets qu'il faut lire à la Compagnie lorsqu'il est temps. Les autres se mettent sur un bout de la table, quand l'assemblée se lève, afin que les particuhers qui sont bien aises de faire des aumônes et de bonnes œuvres choisissent ceux qui leur conviennent ; cela fait, il faut brûler tout le reste de peur d'embarras.
9. — Il est de conséquence poiu- le bon ordre de la Compagnie que le Supérieur arrête ceux qui interrompent la lecture du registre ou les opinions s'il n'y a nécessité pour éclaircir ce qui se lit ou se dit,
et la manière d'arrêter c'est de dire tout haut sans s'adresser à personne en particulier : (f Nos règlements demandent du silence et de l'ordre. »
10. — Le Supérieur doit toujours s'informer du spirituel, delà croyance et de la conduite chrétienne de ceux que l'on a visités, quand les confrères rendent compte de leurs commissions.
11. — Si quelqu'un est trop long dans le rapport de la commission, ou si plusieurs agitent une affaire sans conclure, il faut que le Supérieur dise en peu de mots mais d'un ton ferme : « La chose va là », et qu'il prenne les avis de l'assemblée, s'il y en a sujet, ou qu'il fasse continuer la lecture du registre et qu'il prie qu'on écoute, mais tout cela doucement et honnêtement.
12. -— Quand il se rencontre quelque affaire qui porte avec elle difficulté et qui occuperoit trop la Compagnie, soit pour la discussion, soit pour l'exécution, le Supérieur doit la renvoyer à l'assemblée des officiers ; il peut aussi commettre trois ou quatre personnes qu'il jugera les plus propres, et du consentement de l'assemblée, pour se reposer sur elles de l'affaire dont il s'agit, et elles en feront rapport quand il sera temps .
i3. — Le Supérieur avoit soin autrefois des enfants que l'on mettoit en apprentissage, mais comme on n'a pas trouvé dans la suite que cette charité portât grand fruit, la Compagnie l'a abandonnée à la conduite générale de la Providence.
14. — Le Supérieur ne doit nommer pour secrétaire des dépêches que ceux qui l'aïu-ont agréable, et il a abandonné le soin des prisonniers à la charité de la Compagnie des prisons.
i5. — Le Supérieur doit, autant qu'il peut, faire paraître l'utilité et les fruits de la Compagnie pour en augmenter l'estime parmi ceux qui la composent, pour les y lier davantage et pour les y appliquer. Par cette raison, il doit remédier aux imperfections des esprits qui s'écartent du droit chemin et les couvrir avec toute la charité qu'il pourra.
16. — Le Supérieur doit avoir grand soin de ne pas témoigner singularité dans l'estime qu'il fera des sujets quoi qu'il en fasse bien le discernement ; il doit partager les emplois le plus à propos qu'il se pourra, et montrer un esprit universel avec une bienveillance générale qui, dans son honnêteté, édifie les plus éclairés et soutienne les plus faibles .
17. — Le Supérieur doit enfiii avoir beaucoup de vigilance et de charité pour les Compagnies des Provinces ; pour cet effet, il doit bien
choisir les secrétaires des dépêches et conférer quelquefois ave ceux touchant leurs correspondances, afin de ne négliger rien de ce qu'elles peuvent désirer de la Compagnie de Paris.
Du Directeur.
1. — Le Directeur, en vue de Dieu, veillera à faire observer pour sa gloire, les statuts de la Compagnie et tout ce qui est marqué ci-dessus. II suppléera dans la charité de Jésus-Christ à tout ce que le Supérieur oubliera, et s'il voit que les règlements soient relâchés ou violés, il en avertira le S.ipérieur en particulier. Que s'il néglige d'y remédier manque d'expérience ou autrement, il prendra la parole lorsque l'occasion du dérèglement arrivera et fera remarquer le manquement que l'on fait, comme par occasion, mais avec force, pour tenir les règlements en vigueur .
2. — Il s'appliquera à faire exécuter les affaires commencées, parce que souvent on propose et on délibère sur des choses qui demeurent en chemin, faute d'un zélé promoteur.
3. — Le Directeur donnera les sujets de conférence, et il prendra soin que l'ouverture ne dure qu'un quart d'heure ; il priera le Secrétaire d'avertir exactement au quart, et afin que les conférences soient plus utiles par les divers sentiments et qu'en effet ce soient des conférences, il avertira deux ou trois personnes de parler à la huitaine après l'ouverture. Toutes ces conférences doivent avoir pour but d'aviver, de redresser et de perfectionner la Compagnie.
4. — Le Directeur prendra soin de discerner les esprits et les talents des ecclésiastiques pour les charger des ouvertures des conférences, afin de les faire avec fruit pour la gloire de Dieu et pour l'édification de la Compagnie, et il tâchera de n'y engager pas ceux qui n'ont pas facilité de parler, mais beaucoup moins ceux qui ne donnent point d'édification par leur conduite .
Du Secrétaire.
Le Secrétaire est obligé de contribuer par sa vigilance à l'exécution de tout ce qu'on a marqué ci-dessus. Il doit avertir le vSupérieur et le Directeur de tout ce qu'il faut faire et redresser ; il doit écrire nettement et en peu de mots sur le registre tout ce qui se résout dans la
Compagnie, et parcourir tout ce qui s'y trouve marqué avant son élection, afin de voir s'il n'y a rien qui ne soit exécuté pour donner avis de ce qui reste à faire, et pour prendre connoissance de ce qui s'est passé dans la Compagnie afin que son esprit soit ouvert sur toutes les affaires et sur les suites des propositions qui pourront se renouveler.
Ainsi soit-il à la pure gloire de Dieu et de Jésus-Christ son Fils caché au Saint-Sacrement.
(Achevé de transcrire le Jeudi au matin, le 18^^ d'août lOOÔ, à Arfjemon.)
C'est un duplicata de l'original que j'ai donné au Séminaire des Missions Etrangères, et je supplie très humblement le lecteur d'excuser les fautes d'écriture et d'y suppléer par la charité.