PREMIERE PARTIE
Sa Naissance et son Accroissement
On aiira sujet de demander pourquoi je me donne la liberté d'écrire les Annales d'une Compagnie, dont la première règle c'est de se tenir fort cachée et de n'agir qu'en secret. La même difficulté me frappa l'esprit aussitôt que je fus chargé de travailler à cet ouvrage^ et voici ce que j'ai cru que l'on pouvoit y répondre.
C 'est une Compagnie qui n'est plus, mais qui peut renaître quelque jour, et il n'est pas juste de laisserpérir la mémoire de tant d'entreprises héroïques de piété, de tant d'effets merveilleux que la charité a opérés, et de tout ce que le vrai zèle a produit d'important pour la gloire de Dieu pendant trente trois années, par les soins de cette sage Compagnie.
Peut-être que dans la suite des temps, le ^Ministère, aussi éclairé de la science du Ciel que de celle du gouvernement politique, et mieux
instruit des desseins de cette pieuse assemblée, favorisera de sa protection ce qu'il a tant persécuté sans le connoître, et tiendra à honneur de faire revivre une chose si sainte, qu'il a lui-même abolie.
Quoi qu'il en soit, il m'a paru raisonnable de laisser à la postérité une justification solide, en faveur de cette Compagnie que la calomnie a tant décriée, que le vice a tant combattue, et que l'autorité, jalouse de tout ce qu'elle peut soupçonner, a supprimée sous l'apparence du bien de l'Etat.
Cependant on ne vit jamais d'intentions plus pures, d'actions plus nettes, ni de soumission plus entière aux ordres du souverain, que ce qu'en a montré la conduite de la Compagnie dont je parle. Toutes ces qualités excellentes se produiront d'elles-mêmes dans ses projets, dans ses ouvrages, et dans les mauvais traitements qu'elle a reçus.
Plaise à Dieu, dont elle a tant procuré la gloire par le secours des pauvres, par la consolation des affligés, par les services rendus à la Religion et à l'Etat, que je n'écrive rien qui ne soit digne de mon sujet.
Oui, mon Sauveur caché au Très-Saint-Sacrement, je vous supplie de me donner la grâce de rapporter avec fidélité tout ce que vos serviteurs ont fait pour vous honorer. Ils ont, à votre imitation, accompli l'ouvrage que vous aviez commis à leurs soins. Ils ont fourni la carrière que vous leur aviez marquée, et ils ont été accablés par la persécution de l'Esprit du Monde, comme vous l'avez été. Mais j'espère que si ce manuscrit est vu quelque jour par des ministres pleins de piété, ils ne pourront s'empêcher de regretter la perte d'un établissement que le Cardinal de Richelieu (i) avait extrêmement approuvé et que son successeur dans le ministère a détruit. Ils justifieront ce que celui-ci a condamné, et ils feront peut-être ressusciter ce que le Cardinal Mazarin (2) ne jugea pas digne de vivre .
Mais, mon Dieu, vous savez bien vous faire sentir sans tous ces secours du dehors ; vous n'avez besoin ni de nous, ni de nos biens, et vous tirez vos avantages de tout ce qui n'est pas, comme des choses qui sont.
C'est tout ce que j'avais à dire avrant de commencer ces Annales.
(i) Armand Jean du Plessis, duc de Richelieu et de Fronsac, fils de François du Plessis de Richelieu et de Suzanne de la Porte, né à Paris le 5 septembre 1585, sacré évoque de Luçon le 17 avril 1607, cardinal le 5 septembre 1622, moui-ut à Paris le 4 dcccmbie 1642.
(2) Jules Mazarini, fils de Pierre et d'Hortense Bufialini, né à Piscina, dans les Abruzzes, le 14 juillet 1602, créé cardinal-diacre le {O juillet 1641, mourut à Paris le 9 mars i66r,