CHAPITRE PREMIER
Le Projet de la Compagriie du Saint-Sacrement
La Compagnie du St-Sacrement de Paris a eu l'honneur dans son commencement, dans le cours de sa durée et dans sa fin de renouveler la mémoire des actions et des souffrances de Jésus-Christ, son maître et son modèle, dans les divers états de sa naissance, de sa vie et de sa mort. Le Sauveur du monde a, ce semble, pris plaisir de peindre en elle son esprit, et il lui a fait l'honneur et la grâce de lui donner part à ses travaux, à ses humiliations et à ses souffrances. Mais pour rapporter avec quelque ordre tout ce qui s'est passé pour former cette Compagnie, et tout ce qu'elle a fait elle-même depuis qu'elle a eu la force d'agir, j 'ai cru qu'on pouvoit la considérer en trois états et que ces trois vues pouvoient faire la division de cet ouvrage.
La Compagnie du St-Sacrement a eu son entance ou son commencement qui a été fort simple et de peu d'éclat ; elle a eu son adolescence ou son progrès dans son avancement en vertu et en lumières ; elle a eu enfin son âge parfait, où l'on peut dire qu'elle a fini lorsqu'elle avait le plus de zèle et le plus de force pour opérer.
Ce fut par un mouvement tout pur de l'esprit de Dieu, qu'un laïque de grande qualité et de solide vertu eut la première idée de la Compagnie, et Notre-Seigneur voulut qu'elle prît naissance dans un lieu qui eût rapport à la pauvreté de la Crèche de Bethléem, pour commencer à retracer un portrait de sa vie mortelle.
M. le Duc deVentadour (i), lieutenant du roi en Languedoc, et dans l'état du mariage, fut celui à qui Dieu donna la prem^ière vue de cette
(I) Henri de Lévis, duc de Vcntudour, prince de Maubuisson, fds d'Anne de Lcvis et de ^Marguerite de Alontmorency, épousa Marie-Liesse de Luxembourg dont il n'eut pas d'enfants et dont il se sépara pour embrasser l'état ecclésiasticiuc ; fut nommé chanoine de Xotre-Dame en 1650, après avoir cédé son titre de duc et pair à son frère Charles. Sa femme se fit Carmélite au couvent de Cliambéry qu'elle avait fondé, et y mourut le 18 janvier 1660. M. de Vcntadour mourut le 14 ou le 16 octobre i()8o, à l'âge de 84 ans. Il est l'auteur d'une lettie contre les Japsénistcs.
Compagnie. Ce fut au mois de Juin de l'année 1627 ; et comme ce Duc avoit grande ouverture de cœur pour le P. Pliilippe d'Angoumois (i), Capucin, ce fut à lui qu'il communiqua sa pensée dans le couvent de St-}Ionoré (2), à Paris, où ce religieux demeuroit. Il lui dit le désir que Dieu lui avoit inspiré de le servdr dans sa condition de laïque, et de procurer que, parmi les personnes du siècle, plusieurs voulussent se lier ensemble pour travailler aux bonnes œuvres.
Le P. Philippe fut touché d'une si belle proposition. Il convia fort ;M. de Ventadour à persévérer avec constance dans ce généreux dessein, et lui montra de loin les grandes bénédictions qu'on pouvoit espérer par le soin des associés. Il lui fit voir que les religieux renfermés par l'obéissance dans leurs cloîtres, quelque zélés qu'ils fussent, ne pouvoient commodément servir dans le dehors à tous les ouvrages de piété, que les personnes du monde étoient proprement appelées à ces emplois, et que c'étoit à leur piété que le succès et la récompense de ces bonnes œuvres étoient réservés .
M. de Ventadour fut extrêmement fortifié dans son dessein par cette première conférence, et il pria le P. Philippe de mettre par écrit ce qu'il avoit conçu de ce dessein, avec quelques motifs pressants pour exciter les âmes généreuses à entrer avec zèle dans cette sainte société. Le P. Philippe y travailla ; on en fit un petit nombre de copies et l'on n'en distribuoit qu'à ceux que l'on jugeoit propres à l'esprit de la Comt pagnie qui se projetoit.
M. l'Abbé de Grignan (3), depuis évêque de St-Paul, fut le premier à qui le P. Philippe fit confidence du dessein de M. de Ventadour. Ce digne ecclésiastique entra tout à fait dans les bons sentiments que ce religieux lui inspira, et il embrassa avec joie la proposition qu'on lui fit de s'engager à procurer la gloire de Dieu en tout ce qui dépendroit de lui dans son état. Ainsi ces trois personnes liées ensemble, et si pleines
(i) Philippe d'Angoumois, capucin de la province de Paris, lut quelque temps confesseur de Marie de Médicis ; il composa des ouvrages ascétiques et mourut vers 1640.
{2) Ce couvent fut établi au faubourg St-Honoré par la reine Catherine de Mcdicis, sous la conduite du Père des Champs, en 1574. L'église était dédiée à l'Assomption de la Sainte- Vierge.
(3) Jacques Adhémar de Montcil de Grignan, fils de Louis- François, comte de Grignan, et de Jeanne d'Ancezunc de Venejan, sacré évêque de St-Paul-Trois-Chûteaux en 1645, nommé coadjuteur d'Uzès en 1657, titulaire en 1660, mourut en septembre 1674.
de bonne volonté curent entre eux (sic) plusieurs conférences, et s'assemblèrent souvent pour trouver des moyens de faire éclore l'œuvre de Dieu. Mais lorsqu'ils y travailloient avec le plus de zèle, IM. de Ventadour fut obligé de partir pour aller s'opposer aux rebelles ( i ) du Languedoc et faire aux Huguenots la guerre que le roi Louis XIII (2) leur avoit déclarée.
Ce voyage rompit les mesures et les entretiens de ces serviteurs de Dieu jusqu'au mois de novembre 1629. M. de Pichery (3), maiître d'hôtel chez le roi, avoit été averti par le P. Philippe de ce qu'on avoit commencé. Ce gentilhomme, tout rempli de bonne intention, témoigna grand désir de concourir à ce pieux dessein, de sorte qu'il fut le quatrième de cette sainte Assemblée.
x\ussitôt que les troubles du Languedoc furent calmés, le roi victorieux de la Rochelle (4) revint à Paris; j\IM. de Ventadour et de Grignan s'y rendirent en même temps. Ils furent d'abord voir le P. Philippe et, en lui montrant le petit imprimé qu'ils avoient conservé chèrement comme une marque de leur zèle, ils lui dirent : a Eh bien ! mon Père, ne voulons-nous pas continuer ce que nous avons commencé pour la gloire de Dieu? » — « Oui, Messieurs, répondit le P. Philippe, il faut y travailler avec plus de soin que jamais. » Et dès lors ils résolurende s'assembler une fois toutes les semaines : ce qu'ils firent avec fidélité dans le couvent de St-Honoré . Ce lieu de pauvreté fut la Crèche où la Compagnie prit naissance, comme on verra dans le chapitre qui suit .
(i) Les guerres de religion finirent en 1629.
(2) Louis XIII, fils de Henri IV et de Marie de Mcdicis, naquit à Fontainebleau le 27 septembre 1601. Roi le 14 mai 1610, il épousa, en 1615, Anne d'Autriche, fille de Philippe III, roi d'Espagne, et de Marguerite d'Autriche, et mourut le 14 mai 1642
(3) Henri de Picher^-, fils de Je;.n, seigneur de Lespinay, et de Jeanne de Saint-Miuliii , devint maître d'hôtel ordinaire du roi en 1625; il mourut le 18 janvier 1640.
(4) La Rochelle fut prise le 28 octobre 1628.