CHAPITRE II
Naissance de la Compag'nie en mars 1630
Ce fut, comme je viens de dire, au couvent des Capucins de St-Honoré, dans un lieu nommé la « Chambre du Roi » que se firent les premières assemblées de la Compagnie. Elles commencèrent au mois de mars de l'année i63o, et les quatre personnes que j'ai nommées étoient fidèles au rendez- vous, et choisirent d'abord le samedi pour faire leurs conférences. Cependant ils trouvèrent à propos, quelque temps après, de fixer leurs entretiens au jeudi. Cen'étoit pas qu'ils eussent lors pour objet la dévotion au Saint-Sacrement à qui ce jour est particulièrement dévoué, mais la divine Providence les conduisoit insensiblement où ils ne pensoient pas aller. Elle les préparoit sans qu'ils le sussent adonner à leur Assemblée le titre glorieux de « la Compagnie du Saint-Sacrement », et à brûler du zèle de procurer toutes sortes d'honneurs à l'adorable Eucharistie par tous les moyens possibles .
Ces quatre confrères d'une société qui n'avoit point encore de nom, trouvèrent que leur nombre étoit trop petit pour produire les grands effets qu'ils avoient imaginés, et ils cherchoient souvent dans leurs entretiens par quelle voie ils pourroient accroître leur Compagnie. Pour cet effet ils s'avisèrent de nommer toutes les personnes de vertu qu'ils connoissoient, et qu'ils jugeoient plus propres à leur dessein. Ils examinèrent par qui et comment on leur en feroit parler. Mais avant que de faire agir, et de peur de s'adresser à quelqu'un qui n'y fût pas appelé, ils firent cette prière à Dieu avec beaucoup de ferveur : « Seigneur, vous qui connoissez le secret de tous les cœurs, montrez-nous celui que vous avez choisi pour être du nombre de la Compagnie que nous commençons! » Et à l'assemblée ils arrêtèrent tout d'une voix d'en parler au P. Suffren (i), confesseur du Roi et de la Reine Mère (2). Le
(i) Jean Suffren, né à Salon, diocèse d'Arles, eu 1565, entra dans la Compagnie de Jésus en 1580, fut cinq ans confesseur de Louis XIII et vinyt-six de Marie de Médicis. Il suivit cette reine dans son exil, et mourut à Flessinguc le 15 septembre 1641. Ses ouvrages de piété sont estimés.
(2) ]\Iurie de Médicis, fille de François, grand-duc de Toscane, et de Jeanne d'Autriche, née le 25 avril 1575, épousa Henri IV le 27 décembre 1600 dont elle eut Louis XIII et Gaston d'Orléans, se retira dans les Pays-Ras en i6,y et mourut à Cologne le ,^ juillet 1642, âgée de 67 ans,
p. Philippe s'en chargea, et, quelques jours après, le trouvant au Louvre, il le fit avec succès et lui donna un des imprimés pour l'instruire plus à fond du dessein de l'Assemblée,
Le P. Suffren témoigna beaucoup d'estime de ceux qui la composoient, et promit qu'il y seroit assidu et qu'il y fcroit avec joie les entretiens spirituels ; mais les nouveaux troubles qui survinrent dans l'État obligèrent le P. SufFren de s'éloigner de Paris et de suivre la Reine Mère, qui se retira de la Cour.
]\L d'Andelot (i) et ]\L de Coligny (2), son fils, qui étoit ecclésiastique, furent ensuite choisis pour être de la Compagnie naissante. On leur en parla ; ils l'acceptèrent, et furent très assidus aux assemblées.
Ces sept personnes en attirèrent bientôt plusieurs autres. Messieurs de Saint-Pierre (3), de Marsan (4), de Vie (5), du Renouard (6), de la Mazure (7), Charpentier, prêtre (8), de Brassac (9), ambassadeur à
(i) Charles, marquis d'Andelot, lieutenant-général au gouvernement de Champagne, fils puîné de Gaspard de Coligny, amiral de France, et de Charlotte de Laval, nacjuit le lO décembre 1565. Il avait abjuré l'hérésie. Il mourut le 27 janvier 1632. Il avait épousé, le 15 février 1597, Hubcrte de Chastenay, dame de Dinteville et de Lcnti, fille de Joachim et d'Agnès de Dinteville.
(2) François, fils de Charles et d'Huberte de Chastenay, entra à l'Oratoire, et mourut à Châtillon, en 1654. Il avait fondé le couvent des Carmélites de Chaumont-cu-Bassigny.
(3) M. de Saint-Pierre devait être le neveu de Sébastien Zaraet, alors cvêque de Langres, car Jean Zamet, baron de Murât et frère de ce prélat, qui avait épousé Hélène de Got, était mort en 1622.
{4) A cette époque, vivait Bertrand de IMontesquieu, seigneur de Marsan, fils de Jean et de Jeanne de Serres, qui avait épousé Charlotte de Savère ; nous croyons qu'il est ici question de lui.
(5) Gédéon de Vie, comte de Fienues et d'Ermenonville, maréchal des camps et armées du roi et cornette de la compagnie des chevau-légers de sa garde, fils de ^léri, garde des sceaux de France, et de Marie Eourdineau, épousa Catherine de Boul];;iiivilliers, fille d'honneur de la reine et fille de Louis, seigneur de Courtenai, et de Jacqueline du Parc ; mourut le 26 février 1636.
(6) René du Renouard de Souvré, fils de Gilles, maréchal de France, et de Françoise de Bailleul, dame du Renouard, épousa, le 27 septembre 1617, Maiie Courtin, fille de François, seigneur de Rosay, maître des requêtes, et de Jeanne Lcscalopier ; il mourut en 1635.
(7) De la ^lazurc ou de la Masure était, en 1620, enseigne de la compagnie des gardes de la reine mère AFaric de Médicis ; il la suivit en son exil et, en 1641, il demandait son rappel au cardinal de Richelieu. C'est jirobablement de lui qu'il est ici question.
(8) Hubert Charpentier, né à Coulommiers, diocèse de Meaux, et baiHisc le 3 novembre 1575, bachelier de Sorbonne, fonda, sur le mont Valérien, la maison des prêtres du Calvaire, à l'instar de celle qu'il avait déjà établie en Béam, à Betharam ; il vint à Paris en 1630 et mourut le 10 décembre 1650 chez. M. Loysel, cure de St-Jean en Grève.
(9) Jean de Galard de Béam, comte de Brassac, fils de René et de Marie de la l'iochc- Bcaucourt, fut nomme en 1632 maréchal de camp et ministre d'Etat, puis ambassadeur ù
Rome, de Barraiilt (i), évêque de Bazas et depuis archevêque d'Arles, de Noûailles (2), évêque de St-Flour, et de St-C3'r (3), du nom de Rochechouard, furent associés presqu'au même temps, et parce que leur nombre commençojt à se faire remarquer aux Capucins, ils résolurent de changer de lieu, et d'en faire une coutume à l'avenir pour se tenir plus cachés.
Cependant, comme il n'y avoit rien de réglé dans cette Assemblée, tout s'y faisoit avec un peu de confusion, et les plus zélés jugeoient qu'afin d'y mettre quelqu'ordre il fallait lui donner un chef et des officiers pour la conduire. MM. de Grignan et de Pichery furent chargés de faire cette proposition au P. Suffren, qui étoit encore à Fontainebleau. Ce Père fut du même avis et, au mois de juillet i83o, on élut pour premier supérieur et directeur tout ensemble M. l' évêque de Bazas. Ce ne fut qu'en ce temps-là que la Compagnie commença à se servir de registres, et la première date est du 23e de juillet i63o.
On y voit le soin que prit M. l'Evêque de Bazas d'inspirer surtout des sentiments de vertu solide aux personnes de cette Assemblée, vu qu'il est marqué que pendant sa supériorité, qui ne dura que trois mois,
Rome. En 1634, gouverneur de Lorraine, lieutenant-général en Poitou, chevalier des ordres du roi, et, en 1640, surintendant de la maison de la reine. Il épousa, le 16 avril 1602, Catherine de Sainte-lMaure de Montausier, première dame d'hoimeur de la reine, dont il n'eut pas d'enfants ; il mouint à Paris le 14 mars 1645, âgé de 66 ans, et sa femme le 1 1 mai 1648, à 61 ans.
(ij Jean Jaubcrt de Barrault de Blaignac, lils d'Emeric, comte de Barrault, baron de Blaignac et de Guionne de la Motte, abbé de Solignac, sacré à Rome en janvier 161 1 évêque de Bazas, transféré à Arles en 1631, fut grand-aumônier de la reine d'Angleterre. Il mouiiit à Paris le 30 juillet 1643 et fut enterre dans l'église des Jésuites, à Bordeaux. Il leur légua sa bibliothèque.
(2) Charles de Noailles, fils de Henri, comte d'Ayen, et de Jeanne-Germaine d'Espagne, abbé de St-Géraud d'Aurillac, de la Valette, etc., nommé évêque de St-Flour en 16 10, sacré en 1614, fonda un couvent de Frères Mineurs à Biives ; transféré à Rodez en 1646, il mourut le 27 mars 1648. Il avait établi un séminaire et l'avait confié aux prêtres de St-Sulpice ; il unit à la congrégation de St-!Maur ie monastère de la Réole, diocèse de Bazas, dont il était prieur commendataire.
(3) François de Rochechouart, seigneur de St-Cyr, Gommerville, etc., fils de Guy et de.Gabrielie d'Allonviile, dame de St-Cyr, écuyer ordinaire d'Anne d'Autriche, épousa en 16 19 Antoinette de Beaucler, fille de Charles, baron d'Achères ; il mourat sans postérité çn 1652.
il faisoit lire le Combat spi/iiaci (i) ^xvec V Imitation de Jésus-Chist, et qu'il en expliquoit les pensées par des discours pleins de piété et de grande édification pour la Compagnie.
On nomma lors pour secrétaire M. de Saint- Pierre, frère de M. révêque de Langres. Il fut le premier qui tint registre de tout ce qui se disoit et se faisoit dans l'Assemblée, et il a pris soin de bien marquer la résolution qui fut faite le 23^ de juillet i63o, que toutes les semaines trois personnes de la Compagràe seroient nommées pour prier : l'une pour faire oraison sur quelqu'un des mystères de la vie de Notre-Seigneur, une autre toujours pour visiter le Saint-Sacrement de la part de la Compagnie, et l'autre pour quelque nécessité publique, suivant l'ordre du Directeur.
Ces trois sortes de prières marquent bien les vues générales que la Compagnie eut d'abord de convier tous ceux qui entroient dans cette Assemblée à pratiquer l'oraison, à être dévots au Saint-Sacrement et zélés pour le vrai-bien du public. Nous verrons, dans la suite, que toutes les conduites et les sentiments de cette Société ont toujours roulé sur ces principes.
(i) Le Combat Spirituel a pour auteur le P. Laurent Scupoli, théatin, né en 1530, mort en 1610. Ouvrage ascétique très estimé.