‹ Annales de la Gaule avant et pendant la domination romaineChapitre 10 sur 17 · Sixième campagne. — La défaite de Sabinus et de Cotta · texte numérisé non relu

Sixième campagne. — La défaite de Sabinus et de Cotta

bientôt répandue dans la Gaule, engagea plusieurs peuples à s'entendre pour résister à l'armée romaine. Les Trévires appelèrent les Germains et se liguèrent avec Ambiorix, les Ménapiens et les Nerviens. De leur côlé, ceux de Chartres et de Sens n'obéissaient plus aux ordres de César. Celui-ci marcha contre les derniers, qui se soumirent et obtinrent leur pardon par l'entremise des Éduens.

César enleva la cavalerie des Senons et vint à Paris. Après y avoir terminé les états, il fit une nouvelle répartition des légions. 11 en envoya deux à Labiénus dans le pays de Trêves, puis, étant allé avec les deux autres du côté de Bavay, il ravagea le territoire des Nerviens et finit par traiter avec eux, à condition qu'ils ne recevraient pas Ambiorix. Voulant imposer la même obligation aux Germains, il rejoignit Labiénus chez les Trévires, s'approcha du Rhin, fit jeter un nouveau pont au-dessous du lieu où il avait établi le premier (Andernach) et entra chez les Sicambres, dont il ravagea les terres; puis il revint après cette expédition dans la Gaule.

Croyant avoir privé Ambiorix de tout lieu de refuge, il marcha sur les États de ce roi, passa la Meuse et s'établit dans Atuatuca (Tongres). De ce point, il envoya sur des routes divergentes plusieurs légions qui mirent le pays à feu et à sang. Elles ne purent rencontrer Ambiorix; mais la destruction des quinze cohortes de Sabinus était vengée. Après cette expédition. César alla tenir les états à Durocortorum (Reims). Acco, chef du soulèvement des Senons, amené dans cette ville, y fut condammé à mort et décapité. Les légions furent envoyées en quartiers d'hiver dans les pays de Trêves, de Langres et de Sens. César partit pour l'Italie où il tint les états.

«a. Septième campagne, — Les Gaulois ayant appris les

désordres qui régnaient à Rome, le meurtre du tribun Clo-

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dius, ami de César, crurent que ce dernier serait retenu en Italie pour y soigner ses intérêts et ne reviendrait plus chez eux. Ils se liguèrent de nouveau. Les Arvernes élurent pour roi Vercingétorix, qui, voulant se créer une année, fit alliance avec les peuples voisins, dont il reçut les contingents. Ceux de Chartres, s'étant révoltés les premiers, entrèrent dans Orléans, tuèrent tous les citoyens romains que leurs fonctions ou le commerce y avaient attirés. Pendant ce temps-là, Vercingétorix envoyait plusieurs corps pour ravager et faire soulever la Province.

César, instruit de ces événements, fit des levées dans la Cisalpine, quitta Tltalie et vint jusqu'à Narbonne, mettant des garnisons dans toutes les places. De Narbonne, il se rendit chez les Arvernes en traversant le Vivarais.

Vercingétorix, déjà sorti de l'Arvernie, s'était porté du côté SAvaricum (Bourges). 11 rétrograda pour aller à la défense de son propre pays. César, profitant de cette contremarche, quitta le Vivarais et se dirigea sur Langres, en cheminant jour et nuit, avec une escorte de cavalerie. 11 réunit les légions cantonnées dans ces parages et alla rejoindre les corps qui avaient passé l'hiver à Sens. De Sens, il partit pour Orléans, où il vengea le meurtre des Romains qui avait eu lieu dans cette ville.

Pendant ce temps-là, Vercingétorix, instruit de la marche de César, quittait encore une fois promptement son pays pour atteindre l'armée romaine, qu'il rencontra vers AV viodunum (Nouan-le-Fuzelier). Après un simple combat de cavalerie, les légions allèrent assiéger Avaricuni, Vercingétorix les suivit à petites journées, les quitta bientôt et s'établit à quatre lieues d'elles, sur une montagne protégée par les marais de Beaugy. Il fit malheureusement peu d'efforts contre les assiégeants de Bourges. Cette ville fut prise et détruite. La copulation fut égorgée, après avoir fait des prodiges de valeur.

César partit immédiatement pour Decize, où il avait à juger un différend qui existait entre les Éduens, au sujet de

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40 ÀMNALES DE lA GlULE

rélection approuvée par les druides au vergobret ou souverain magistrat du pays.

Cette affaire terminée, il rétrograda sur l'Allier pour se rendre chez les Arvemes. Vercingétorix, qui étudiait ses mouvements, le suivit sur la rive gauche de la rivière pour Tempécher de la franchir. César, agissant de ruse et laissant l'ennemi continuer sa route, s'arrêta pendant la nuit, donna l'ordre de réparer un pont que les Gaulois avaient détruit et le fit passer à ses troupes. Le chef arverne, voyant les légions sur ses derrières, alla promptement se renfermer dans Gergovie. César vint l'y assiéger ; mais vigoureusement repoussé dans plusieurs assauts, et après avoir perdu beaucoup de monde, il leva le siège, rétrograda sur rAJlier, ensuite sur la Loire, sans être poursuivi par Vercingétorix qui ne sut pas tirer parti de sa victoire ; de là César alla rejoindre Labiénus, qu'il avait laissé à Sens avec ordre de soumettre les nations du nord-ouest de la Gaule.

Les Parisii et leurs alliés, connaissant les projets de Labiénus, avaient réuni sur les pentes de la montagne de Sainte-Geneviève, qui s'appelait alors mont de Lutèce, des troupes protégées par la rivière et les marais de la Bièvre. Elles étaient commandées par l'Aulerce-Éburovice Camulogène, général fort âgé, mais ayant une grande expérience des choses de la guerre. Labiénus, arrivé devant le marais et ne pouvant le franchir, rétrograda sur Melun, où il s'empara de 40 navires. Il marcha de nouveau sur Paris, par la rive droite de la Seine, et alla s'établir devant l'île que nous appelons maintenant la Cité. Les Gaulois, connaissant sa marche, ordonnèrent de brûler les ponts et les maisons de Y oppidum et vinrent, en changeant de front, se poser devant les quartiers romains.

Labiénus, apprenant alors l'insuccès et la retraite subite de César, crut qu'il ne pouvait mieux faire que d'aller à sa rencontre ; mais, avant de partir, il voulut terminer la campagne par un coup d'éclat, afin que son départ n'eût pas l'apparence d'une fuite. 11 ordonna, en conséquence, de faire

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un pont SOUS Auteuil pendant la nuit avec les navires amenés de Melun, et le fit passer à ses troupes. A la pointe du jour, elles étaient en ligne devant Tarmée des Parisii accourue pour les repousser. Le combat s^engage, Camulogène est tué, les Gaulois sont mis en fuite; Labiénus retourne dans Agendkum, qu'il abandonne aussitôt pour se réunir à César.

II est probable qu'après leur jonction les deux armées suivirent la voie d'Auxerre et de Troyes pour aller séjourner durant l'espace de plus d'un mois sur le territoire des Rhèmes, où se voient encore beaucoup de camps antiques. Partout ailleurs les légions auraient été harcelées et n'auraient pu recevoir la cavalerie d'outre-Rhin, que César avait mandée.

Pendant ce temps-là les Éduens, soulevés, avaient réuni les étals de la Gaule dans Autun et appelé l'heureux Yercingétorix à Bibracte avec ses Arvernes. On lui confia le commandement général des troupes confédérées. Alors César, qui s'était mis en marche pour secourir la Province, rencontra Yercingétorix à quatre lieues de lui, au moment où les légions se dirigeaient sur le pays des Séquanes par l'extrême frontière des Lingons, c'est-à-dire qu'après avoir quitté le pays des Rhèmes César passait la Saône à Gray pour entrer chez les Séquanes (Francs-Comtois), lorsque ses colonnes d'avant-garde eurent connaissance des troupes arvernes parties d'Autun pour attaquer de flanc les légions.

Il y eut entre les deux armées un combat de cavalerie que Plutarque dit avoir eu lieu chez les Séquanes. Donc le chef arverne dut rétrograder sur le Doubs, et aller de là se renfermer dans YAlesia des Mandubiens, sur la montagne d'Alaise, voisine de SaUns, laquelle convient parfaitement à la topographie du siège, présente dans son pourtour des restes de castella^ de remparts, et les fossés dans lesquels César fit enfoncer des pieux pointus; tandis qu'au contraire le mont d'Alise-Sainte-Reine, rival de celui d'Alaise, n'offre

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au sommet qu*uii plateau propre à recevoir quarante mille hommes au plus et non les cent quatre-vingt-dix mille légionnaires et Mandubiens dont parle César. Ajoutons que les assiégés et leurs bestiaux y auraient été privés d'eau et de bois/ que les camps romains de forme ovale qu'on y a découverts appartiennent au quatrième siècle, et que les armes recueillies dans les fouilles sont la plupart franques ou germaines.

César poursuivit Vercingétorix et vint mettre le siège devant Alesia en l'entourant d'une ligne de contrevallation. Le chef gaulois, voyant qu'il allait être emprisonné dans les murs de la place, renvoya sa cavalerie et demanda des secours à toute la Gaule. César, prévoyant qu'il aurait bientôt affaire à des ennemis venant du dehors, établit sur ses derrières une nouvelle ligne de remparts renforcée d'une infinité de travaux consistant en fossés, pieux pointus et plateaux en bois garnis d'aiguillons de fer.

Les confédérés arrivèrent au nombre de deux cent cinquante mille. Les deux lignes romaines furent attaquées en même temps par les assiégés et par l'armée de secours. Les Gaulois, ayant été plusieurs fois battus et repoussés par suite de l'inaction et de l'incapacité des chefs qui ne surent renforcer à temps les points menacés, cessèrent le combat et demandèrent à se rendre. Vercingétorix se livra à César; une partie des assiégés fut donnée, à titre de butin, aux légionnaires, et les autres renvoyés dans leurs foyers. Ces choses terminées, le conquérant entra dans le pays éduen, qui se soumit et envoya ses légions en quartiers d'hiver chez les Séquanes, sur les bords de la Saône, et du côté d'Autun, de Bourges, de Reims et de Rodez. Lui-même alla passer rhiver à Bibracte.

M. Huitième campagne. — Les nations gauloises, ne se

regardant pas comme battues, résolurent de lutter seules, afin de disséminer l'armée romaine qui ne pouvait se trouver sur tous les points à la fois. César, voulant détruire cette opinion, partit en hiver avec sa cavalerie et deux légions

LÀ 6ÀULE AVANT LU DOMINATION BOMÀINE 43

pour le pays des Bituriges. Ceux-ci et les nations voisines firent leur soumission et lui envoyèrent des otages. Il récompensa ses troupes, entrées en campagne dans la plus mauvake saison de Tannée, et revint à Bibracte.

n marcha bientôt contre ceux de Chartres, qui menaçaient leurs voi»ns de Boui^es, et entra dans Orléans, que les habitants avaient désertée, se voyant dans l'impossibilité de la défendre.

Alors une députation de Rhèmes vint dans cette ville le prévenir que les peuples de Soissons, annexés à leur État, étaient menacés par ceux du Beauvoisis. 11 laisse une garnison dans Orléans, et, après, avoir donné Tordre à quelques légions de se réunir dans le Soissonnais, il va les rejoindre et passe aussitôt sur le territoire des Bellovaces.

Il campe à leur frontière et envoie des cavaliers pour s'informer du lieu où sont les Belges. Sachant qu'ils étaient réunis non loin de la Somme, dans un lieu que nous plaçons devant l'enceinte militaire de Liercourt, près d'Abbeville, il marche contre eux et les attaque. L'armée ennemie se retire à trois lieues de là. César resta dans son camp et manda de nouvelles légions, afin de porter un coup décisif. Il détruisit, en attendant, un corps de l'armée belge qui s'était avancé pour tendre une embuscade aux fourrageurs romains. Corréus, de Beauvais, qui commandait ce corps, fut tué dans la mêlée, ce qui fit prendre aux confédérés la résolution de se soumettre au vainqueur.

César, ne voyant aucun peuple qui songeât à prendre les armes, resta quelque temps à Bratuspantium (Beauvais) avec le questeur Antoine. Il envoya Fabius avec vingt-cinq cohortes rejoindre chez les Butènes (peuples de Rodez) Hébilus, qui avait trop peu de troupes pour maintenir le pays dans l'obéissance, et alla lui-même du côté de Liège, dans les États d'Ambiorix, où il mit tout à feu et à sang, afin de rendre ce chef odieux à ses sujets et pour empêcher qu'il ne trouvât de retraite chez eux.

Cependant Duratius, chef des Pictons et l'allié deç

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Romains, écrivit à Rébilus, campé près de Rodez, que lui, Duratius, allait bientôt être assiégé dans Limonum (Poitiers) par Dumnacus, chef des Andes (Angevins), qui combattaient pour l'indépendance de la Gaule. Rébilus se mit en route pour secourir Duratius. 11 approchait de Limonum quand le patriote Dumnacus leva le siège et se porta à sa rencontre. Rébilus se retrancha dans un camp qui se voit encore à quatre lieues au sud de Poitiers. Dumnacus, n'osant Ty attaquer, retourna devant Limonum. Alors Fabius, que César avait expédié du Beauvoisis pour renforcer Rébilus chez les Rutènes, s'approcha de la ville assiégée. Dumnacus, jugeant qu'il allait être pris entre deux armées, rétrograda sur la Loire pour la franchir aux Ponts-de-Cé. Fabius, changeant alors de direction, alla lui barrer le chemin et détruisit ses troupes. Dumnacus , abandonné de tous , fut obligé de s'enfuir de cachette en cachette , jusqu'à l'extrémité des Gaules, c'est-à-dire chez les Ménapiens.

Peu après, Drapés, de Sens, qui avait ramassé les fuyards de cette malheureuse armée, se réunit à Lutérius, de Cahors, pour aller ravager la Province. Voyant qu'ils ne pourraient échapper aux légions de Rébilus, qui les poursuivaient, ils gagnèrent les terres des Cadurces et se renfermèrent dans la place A' Uxellodunum (le Puy-d'lssolu). Rébilus la fit bientôt investir. Une partie de la garnison en sortit pour aller faire des vivres. Elle fut défaite dans le camp où elle s'était retranchée. Lutérius demeura prisonnier et se laissa mourir de faim dans son cachot. Rébilus, de retour au siège, fut rejoint par son collègue Fabius, ensuite par César. Les assiégés privés d'eau se rendirent. César eut la cruauté de faire couper les mains à ceux qui avaient porté les armes. Ceci terminé, il passa de suite en Aquitaine et de là dans Narbonne. Après avoir mis ordre dans cette ville à quelques affaires, il distribua ses légions en quartiers d'hiver chez les Belges, les Arvemes, les Éduens, et alla dans tous les États dont il régla les différends. Arrivé à Némétocenne (Arras), pour y passer le temps de la mauvaise saison, il apprit que

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Comius courait les grands chemins à la tête de la cavalerie atrébate, excitant ses concitoyens à enlever les convois que l'on menait aux quartiers des légions; que Yolusiénus, général de la cavalerie romaine, l'avait chaudement poursuivi et que, dans une rencontre, Comius lui avait percé la cuisse de sa lance ; enfin que ce dernier, voyant l'inutilité de ses efforts, avait demandé à traiter, déclarant qu'il irait où l'enverrait le questeur Antoine, pourvu qu'on ne lui donnât jamais la mortification et la honte de paraître devant aucun Romain.

César s'étudia durant l'hiver à retenir les peuples dans son alliance et à organiser sa conquête. Il reçut à Némétocenne tous les grands du pays, créa les uns chefs de leurs nations et fit aux autres toutes sortes de caresses en leur montrant les honneurs en perspective, le droit de bourgeoisie romaine, les portes du sénat ouvertes et l'accession à toutes les dignités de la république.

Des tables étaient ordinairement dressées dans sa maison : les unes pour les gens de guerre, les autres pour les chefs les plus éminents du pays.

Les femmes gauloises elles-mêmes ne furent pas insensibles à la gloire du conquérant. Celles qui ne s'abandonnèrent pas volontiers à ses caprices furent corrompues par ses présents et par l'or qu'il leur prodiguait.

Les villes qui l'avaient favorisé sollicitèrent la faveur de prendre son nom. On les appela Julies ou Césarées. On vit alors dans la Gaule Juliodunumy Juliobona et Cœsarodunum.

Il modéra les impôts pour gagner la sympathie des populations, et taxa seulement la Province à quatre millions de sesterces, un peu moins de dix millions de notre monnaie actuelle.

Au printemps, il partit pour la Cisalpine, dont il visita les villes et les colonies. A son retour dans la Gaule, il donna rendez-vous à ses légions sur le territoire de Trêves, et, après les avoir passées en revue, il les envoya en quartiers

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46 ANHALEg DE LÀ GkVLR

d'hiver dans le Belgium et dans le pays éduen : judicieuse répartition qui assurait la tranquillité de la Province, car les Belges en étaient les plus remuants et les Éduens y jouissaient de la plus grande autorité.

Ainsi fut terminée la conquête des Gaules, qui confondit cent peuples de races et de familles diverses dans l'unité romaine. Nous verrons bientôt les résultats qui découleront de cette inique effacement de tant de nationalités.

La Gaule entre dans une ère nouvelle après la conquête. Que gagneront ses divers États, jadis libres et confédérés, à Tadjonction romaine ? Des mœurs plus polies, dira-t-on, le goût des arts, une civilisation moins barbare. C'est vrai ; mais, avec le temps, ces avantages n'auraient-ils pas pénétré de Marseille chez les Celtes et de là chez les Belges? Ces deux derniers peuples ne se seraient-ils pas aussi bien façonnés sous l'empire de leurs propres aspirations (car l'homme sera toujours tourmenté du besoin de savoir) que sous la menaçante épée du soldat romain? Us n'auraient pas souffert des péripéties d'un empire insatiable et dominateur, dont les révolutions et la révolte des peuples conquis amèneront fatalement la chute. Ils n'auraient dû qu'à leur propre génie des institutions mieux appropriées à leurs besoins que les capricieuses ordonnances des princes dont la mobilité détruit le sens moral et l'avenir toujours certain des peuples; car l'histoire nous apprend que, sans être immortelles, les nations sont appelées par la Providence à vivre tant qu'elles ne se perdront pas elles-mêmes par un luxe effréné, de vaines utopies, leurs excès et leurs vices.

Après avoir confié le gouvernement de la Gaule à Minu-

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tius Plancus, César partit seul pour la Cisalpine et s'établit à Ravenne pour solliciter le consulat (1).

Depuis longtemps Tantique civilisation romaine s'éclipsait devant la corruption des grands, gorgés d'or et de la dépouille des peuples vaincus. Personne ne voulait plus obéir : les affranchis, les esclaves croyaient avoir autant de droits que les citoyens. Ajoutons à ce renversement de toute hiérarchie sociale qu'il y avait à Rome une Jeunesse aristocratique brillante et dissipée, dépensant sans compter et toujours prête à se jeter dans les entreprises les plus démocratiques et les plus folles. Des femmes de haute condition, aux mœurs douteuses, les attiraient par des fêtes qu'elles donnaient dans leurs palais et leurs déUcieux jardins. Catulle aimait une de ces séduisantes personnes, qu'il a nommée Lesbie (2) et dont il a célébré la distinction et les grâces. Les amis de Catulle étaient Ovide, PoUion, Varus, Cinna, Calvus et tant d'autres, dont les plus beaux ouvrages ont été composés pour être lus dans ces joyeuses réunions.

Cette société de jeunes étourdis n'était guère propre à perpétuer les mœurs austères de l'ancienne république. De son côté, le peuple en permanence dans le Forum, avide de distributions, était toujours prêt à renverser le pouvoir qui faibUssait et à suivre avec empressement le char du vainqueur.

Ce fut pourtant à cette époque de confusion et de défaillances que commença la grande lutte contre César. Le parti républicain lui reprochait de rechercher l'amitié de certains rois en leur envoyant des captifs et des forces sans consulter l'autorité du peuple romain; on blâmait ses dépenses excessives dans la Gaule, dont il embellissait les cités. Enfin le sénat, convoqué par Marcellus, décida de lui donner un successeur avant l'expiration de son temps et de

(i) Hîrt. de Bell. Gall., lib. Vin.

[t) On sait que Lesbie était Clodia , sœur da tribun Clodius.

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priver du droit de bourgeoisie les colonies gauloises qu'il avait placées en deçà des Alpes (1).

Voyant cela, César restreignit ses demandes à la conservation des gouvernements de la Cisalpine et de TlUyrie jusqu'à répoque où il serait pourvu du consulat. Une forte opposition fit échouer cette transaction, qui aurait pu sauver la République. Le sénat voulut, au contraire, la démission pure et simple de César, se proposant de le déclarer rebelle s'il n'abandonnait pas son commandement. Ses partisans se mutinèrent. Le tribun Marc-Antoine protesta et fut violemment expulsé de l'assemblée. Les sénateurs portèrent le fatal décret décidant que les consuls de l'année et les proconsuls en charge, Pompée et Cicéron, veilleraient à la tranquillité publique.

Ce décret aurait pu blesser César, car ses demandes étaient justes; mais, avec les projets qu'il méditait, il usait de dissimulation et répétait à qui voulait l'entendre que les intérêts de la République n'étaient pas en jeu, qu'il ne s'agissait que d'une simple querelle d'influence entre lui et ses puissants compétiteurs.

Les plus honnêtes gens hésitaient alors. La race aristocratique se cramponnait à Pompée ; les familles plébéiennes penchaient vers la démocratie et jetaient les yeux sur César, qui promettait de les satisfaire.

Il se trouvait malheureusement en Italie une foule de gens avides de jouissances et couverts de dettes qui venaient tous les ans à Ravenne et à Lucques offrir leurs services à César et toucher leur part de l'or qu'il avait enlevé des temples et des communautés de la Gaule (2). Des sénateurs aux expédients se voyaient en grand nombre confondus parmi ces hommes vils et déclassés.

Outre son grand marché de Ravenne, César avait ses banquiers à Rome qui ne ménageaient pas plus son argent qu'il

(4) Sueton. in Jul. Caes.

(2) Sueton. in Jul. Caea.

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ne le faisait lui-même. La honteuse mission de ces âmes vénales était de propager les idées du conquérant, la nécessité d'un pouvoir absolu quils n*aimaient pas, il est vrai, mais qu'ils préféraient pourtant à Tétat de choses actuel qui ne les payait pas. César les méprisait^ mais pour faire des révolutions on use de tout instrument, sauf à le briser quand on rougit d'avoir eu besoin de s'en servir.

Ces choses ainsi préparées, César réunit quelques cohortes et leur fit passer le Rubicon, qui séparait son gouvernement du reste de l'Italie. C'était entrer en guerre avec les consuls. Il appela des troupes de la Transalpine, reçut mille cavaliers et la légion fAlouette^ ainsi nommée à cause du simulacre de cet oiseau que les soldats portaient sur leurs casques. Des chefs gaulois s'empressèrent autour de César, désireux de renverser la République pour se venger des humiliations qu'elle leur avait fait subir. De vaincus ils devenaient vainqueurs, s'ils créaient la dictature et l'empire.

Nouveau Catilina, le conquérant franchit le Rubicon, marcha contre sa patrie avec des soldats étrangers, des hommes capables de toute infamie, des affranchis et des esclaves. Rome s'effraya de tant d'audace; les consuls et Pompée, qui n'avaient rien prévu, réunirent quelques jeunes gens de race aristocratique pour se composer une armée ; mais quels secours pouvaient-ils attendre de ces mains déUcates et non exercées contre les rudes soldats qui avaient conquis la Gaule? Pompée, ne se dissimulant pas le danger de sa position, fit évacuer Rome et alla se renfermer dans les murailles de Brindes.

César arriva bientôt devant cette ville; les consuls et Pompée venaient d'en sortir avec la flotte pour aller se réunir aux légions cantonnées dans la Grèce.

Le conquérant, n'ayant pu s'opposer à leur départ et manquant de vaisseaux pour les atteindre, marcha sur Rome qui était hors d'état de lui opposer aucune résistance. Aussitôt qu'il y fut entré, il enfonça les portes des temples et s'empara des trésors qu'on y avait amassés depuis des siècles.

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Les tribuns et les sénateurs de son parti le proclamèrent dictateur. Ainsi fut punie cette jalouse aristocratie romaine qui n'avait rien fait pour le bonheur des multitudes remises entre ses mains. Après avoir aboli l'ancien ordre de choses, César devait nécessairement en fonder un nouveau : les décrets se succédèrent rapidement ! Il envoya beaucoup de citoyens pauvres en Grèce et en Afrique pour y fonder des colonies; il diminua les créances de plus d'un quart, restreignit les droits de réunion, diminua les libéralités de la République, et publia une loi somptuaire réglant la façon dont il fallait s'habiller et se nourrir. Ces lois durent blesser l'aristocratie; cependant elles sont louées par Cicéron, qui ne passera jamais pour avoir été démocrate.

Ces choses terminées, le dictateur vint dans la Cisalpine pour franchir les Alpes et aller soumettre l'Espagne, appartenant au gouvernement de Pompée. Il devait craindre les légions de ce pays en même temps que celles de la Grèce et de l'Afrique; son rôle était de les attaquer les unes après les autres pour les amener successivement à l'obéissance.

Après qu'il eut passé les Alpes, il trouva sur sa route une résistance à laquelle il ne s'était pas attendu. Les Massaliotes ne voulurent pas le recevoir, objectant qu'ils étaient toujours amis de la République, mais que, inhabiles à décider entre César et Pompée, ils désiraient rester neutres tant que cette grande question ne serait pas vidée. Cette temporisation ne pouvant convenir à un général qui était hors la loi de son pays, ce dernier fit assiéger Massalie par son lieutenant Trébonius et continua sa route vers les Pyrénées.

Les MassaUotes, pressés par le général romain, demandèrent à suspendre les hostiUtés jusqu'au retour de César, avec lequel ils promettaient de s'entendre touchant la remise de leur place. Trébonius y consentit. Le dictateur ne tarda pas à reparaître, renforcé des légions d'Espagne qu'il avait * enlevées. Il entra dans la ville avec un grand appareil, pardonna aux habitants, après les avoir néanmoins dépouillés

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d'une partie de leurs richesses et de tous leurs moyens de défense.

L'admiration pour César se manifesta dans toutes les villes d'Italie qui se trouvèrent sur son passage. Il fit reposer son armée à Rome pendant quelques jours et alla en Grèce, où il fut d'abord vaincu et mis en fuite par les légions de Pompée.

Il pritsa revanche enThessalie. L'armée de la République, forte de cinquante-deux mille hommes, non compris les auxiliaires, la noblesse de Rome, des sénateurs, des prétoriens et des consulaires, fut détruite à la journée de Pharsale par trente et un mille combattants, presque tous Gaulois, que commandait César (1).

Pompée, qui avait perdu la tête pendant l'action, s'enfuit dans Alexandrie, où il fut tué par les ordres du roi Ptolémée, qui voulait se rendre agréable au vainqueur.

Rentré en Italie, le dictateur fut nommé consul pour la troisième fois; il alla en Afrique, où il battit Cornélius Scipion, qui avait près de lui tous les partisans de Tancien ordre de choses. Caton, Scipion, Pétréius et Juba se poignardèrent, ne pouvant survivre à la République. Faustus, gendre du grand Pompée, périt delà main de César. Tant de succès funestes à l'antique constitution glacèrent tous les esprits et permirent au dictateur d'être nommé consul pour la quatrième fois. Il signala son entrée en charge par une nouvelle expédition en Espagne, dans laquelle le fils afné de Pompée fut tué, et le cadet mis en fuite.

Après avoir abattu ses ennemis dans toutes les provinces, César revint à Rome, où tant de fortune devait pourtant avoir un terme. Ses hauteurs, ses prodigalités blessaient chaque jour le vieux parti républicain qui se tenait à l'écart. Il lui opposa ses soldats, qui reçurent double paye, des terres et des esclaves; il lui opposa la populace, à laquelle il donna, eii mémoire de sa fille, des combats de

(1) Lucan. Phars.

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LÀ GAULE PENDANT LÀ DOBflNÀTION ROMAINE 53

gladiateurs et des festins , ce qui ne s'était jamais vu du temps de la République.

Il ordonna de bâtir un magnifique palais près du Tibre, sur un terrain qui lui avait coûté plus de cent mille sesterces pris sur Tor de la Gaule.

Ce qui blessa surtout les grands fut qu'il eût attiré dans Rome une infinité de Gaulois et de gens de tous pays qui lui servaient d'escorte. Ces hommes, dotés de grandes terres confisquées sur leurs concitoyens, entrèrent presque tous au sénat ; ce qui fit dire aux frondeurs romains : « Les Gaulois ont quitté le sagum pour revêtir la robe des sénateurs. » Ils convinrent entre eux de ne pas indiquer à ces parvenus le chemin du Capitole, où se tenait l'assemblée.

La voie Sacrée vit cinq fois les honneurs rendus à César. Il aimait la Gaule et ne lui épargna pas l'humiliation de ces vains triomphes, qui formaient des candidats à la tyrannie. On y voyait l'image de Massalia captive traînée devant son char, puis une infinité de prisonniers transalpins, parmi lesquels figurait le malheureux Vercingétorix, plus admiré de la foule que ce troupeau de sénateurs gaulois qui avaient vendu leur conscience à César. Dion Cassius rapporte que cet illustre guerrier fut peu de temps après mis à la mort. Le cortège arriva de nuit au Capitole; quarante éléphants portaient des lampes à droite et à gauche du char de triomphe.

Le dictateur abusa du pouvoir, usurpa tous les honneurs, au nombre desquels on doit placer la continuation du consulat, la censure, le titre d'empereur, le surnom de père de la patrie^ une statue entre celles des rois, un siège d'or dans le conseil, et surtout son image portée sur un char aux jeux du cirque; mais ce qui lui attira le plus de haines fut d'avoir reçu assis, devant le temple de Vénus mère, les sénateurs admis à lui présenter leurs décrets. Le peuple murmura et répandit mille libelles contre sa tyrannie. Les premiers citoyens partagèrent cette di^osition des esprits.

Les despotes s'aveuglent ordinairement sur le mérite de leurs actes et la durée de leur puissance, car les courtisans

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54 ANKALES DE hk GAULE

qui les entourent étudient leurs penchants, les surexcitent quand ils devraient consciencieusement les réprimer. L'ambitieux fils de Vénus tomba dans Terreur commune à ses pareils. Il ne se doutait pas que ses créatures auraient préféré tenir leurs charges d'un gouvernement populaire et libre que de lui seul, qui se serait offensé de leur opposition. Le dégoût était général. 11 n'avait pour lui que ses soldats; aussi quarante conjurés, au nombre desquels se virent plusieurs de ses amis et de ses lieutenants, l'assassinèrent-ils^ en présence de quatre cents sénateurs qui restèrent impassibles sur leurs chaises curules.

Ainsi finit, après avoir bravé tant de périls, le vainqueur de la Gaule, dont le nom serait à jamais perdu s'il ne rappelait qu'un souvenir de vertus sublimes et d'inépuisables bienfaits; car les peuples, oublieux des bons princes, n'ont d'amour que pour les ravageurs d'empires et les fléaux de l'humanité.

Octave, Le meurtre du dictateur causa un revirement d'opinion et triumvir. ^^^^ ^^^ csprits; Ics clicnts dc César, très-nombreux, occu- M. paient les premières charges ; les consuls tenaient à leur position, et la populace de Rome, séduite par ses spectacleset ses libéralités, le regrettait sérieusement.

De leur côté, les citoyens paisibles s'étaient habitués au pouvoir d'un seul, qui les préservait de Tanarchie populaire, des violences et des corruptions des grands. Ils se rappelaient les proscriptions de Marins et de Sylla, Rome prise et reprise jusqu'à six fois, la guerre dans les rues, le sang versé à flots dans la ville : épouvantables horreurs qui conduisent toujours à la tyrannie.

Les Gaulois résidant à Rome furent consternés : seraientils en butte aux ennemis de César? la pohtique conseilleraitelle de les ménager? Leurs préoccupations étaient fondées. Elles cessèrent lorsqu'ils surent que le dictateur avait institué le jeune Octave pour son héritier; le neveu de César ne pouvait être hostile à la Gaule.

Cependant les luttes s'engagèrent bientôt entre les partis;

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les crimes du second triumvirat, le meurtre de Cicéron et des principaux citoyens jetèrent de nouveau la consternation dans Rome et dans l'Italie. Les Gaulois, voulant en profiter, se soulevèrent, croyant encore à la possibilité de vivre libres. Le consul Agrippa fut envoyé pour les soumettre (1). Il battit les Aquitains, fit repasser le Rhin à quelques peuplades germaniques, et plaça sur la gauche du fleuve les Ubiens, dont la ville principale prit sous Claude le nom de Colonie d'Agrippine (Cologne).

Après avoir rempli sa mission. Agrippa reçut le conunandement de la flotte, soumit l'Egypte, engagea la bataille navale d'Actium, dont le gain consolida le pouvoir d'Octave. Les adversaires de ce dernier s'enfuirent de tous côtés. Brutus, venu se mettre à la tète d'un faible parti dans la Gaule, eut la tête tranchée après avoir été livré par ses soldats.

Enfin, débarrassé d'Antoine et des consuls Hirtius et Pansa, Octave se fit proclamer Auguste et chef de l'empire romain, qu'il gouverna durant l'espace de quarante-quatre ans, protégeant les lettres et les arts, ne laissant au sénat, composé à sa fantaisie, qu'une ombre d'autorité, détruisant le gouvernement tout en ménageant les formes afin de ne pas mécontenter le peuple, qu'il amusait par des spectacles.

Il donna l'ordre à Minutius Plancus d'agrandir la ville de Lyon pour y placer les habitants de Vienne, chassés de chez eux pendant les guerres civiles, et qui, depuis cette époque, campaient sur les bords du Rhône dans de misérables cabanes. Ce trait prouve que la République, avant de succomber, avait soutenu bien des luttes^ même dans les provinces.

Agrippa devint célèbre par les travaux publics qu'il fit exécuter dans tout l'empire. La Gaule lui dut de grandes voies stratégiques, permettant aux peuples de communiquer entre eux et aux légionè de s'avancer jusqu'aux dernières limites du pays; Tune de ces voies allait des Alpes au port

(4) Appian. de BeU. Gall., lib. V.

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desMorins, où Ton s'embarquait pour Tile des Bretons; une autre, partant du même point, traversait Lyon et aboutissait aux bouches du Rhin.

Plus tard, Agrippa fit peindre, à Rome, dans le portique du palais, rimage de l'empire romain, dans laquelle on voyait la Gaule. Pline a cité cette œuvre, dont la carte de Peutinger doit être la reproduction plus ou moins exacte.

La colonie de Nimes nous a laissé un monument de sa haute estime pour Agrippa, en associant sur une médaille la tête de ce général à celle d'Auguste. Celui-ci, voulant donner à la Gaule l'unité administrative qu'il désirait étabUr dans toutes les provinces, vint à Narbonne, où il avait convoqué les états de toutes les cités (1). Il conserva, avec leurs anciennes Umites, les circonscriptions connues sous les noms d'Aquitaine, de Celtique et de Belgique; mais il créa la Narbonnaise, formée de la Savoie, du Dauphiné, du Languedoc, du Roussillon et de la Provence. Il distribua dans ces grandes divisions tous les peuples de la Gaule : l'Aquitaine reçut quatorze peuples détachés de la Celtique et s'étendit jusqu'à la Loire. La Belgique s'accrut du pays des Séquanes et de celui des Helvètes; la Celtique perdit son nom et prit celui de Lyonnaise.

Ces quatre grandes fractions furent séparément gouvernées, soit par des consulaires à la nomination du sénat et du peuple romain^ soit par des présidents qui tenaient leurs pouvoirs du prince. Auguste eut soin de s'attribuer les divisions voisines des frontières, car elles possédaient les légions, qu'il ne voulait pas laisser en des mains qui auraient pu les tourner contre lui (2). La Narbonnaise seule était consulahre.

Toutes les nations ne furent pas admises sur le même pied dans l'unité romaine. 11 y avait des peuples alliés et libres y quelques-uns simplement alliés j et d'autres tout à fait soumis.

(1) Dion., Ub. LIV.

(2) Sueton. in Tiber.

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hk GAULE PENDANT LÀ DOMINATION ROMAINE 57

Sauf le pays des Massaliotes, dont les citoyens étaient alliés et libres (1), toute l'ancienne Province était couverte de colonies militaires jouissant du droit latin, c'est-à-dire possédant un municipe qui leur donnait droit de suflftrage dans les assemblées du peuple romain.

Enfin, sur plus de cent nations dont se composait la Gaule, et dont nos anciens pagi représentent assez bien les territoires, quinze à peu près étaient alliées ou libres; les autres étaient soumises. Les villes alliées et libres ne payaient aucun impôt, et leurs habitants jouissaient du droit de bourgeoisie romaine.

Les villes qui n'étaient qu'alliées payaient un subside plus ou moins fort, à la discrétion du consul de la province. Dans les villes simplement libres, quelques personnes seulement étaient exemptes de l'impôt et jouissaient du droit de citoyen. On voit que les franchises et les privilèges du moyen âge dérivaient des institutions romaines.

Après les villes libres ou alliées, venaient celles qui avaient perdu l'un de ces titres pour avoir manqué de fidélité au peuple romain. Le pouvoir central leur envoyait tous les ans un préfet pour les gouverner (2). Les peuples soumis étaient pareillement administrés par des magistrats étrangers et recevaient les lois de la République.

La justice était dans le ressort d'un officier impérial nommé préteur, lequel s'adjoignait un certain nombre d'assesseurs pris parmi les personnes les plus considérées de la ville. On les nommait selectiy ou jurés (3).

On ne trouve jusqu'à Dioclétien, sauf dans les colonies, aucune trace de l'organisation communale qui a porté le nom de municipe ; cependant la commune avait des chefs antérieurement à cet empereur : celle de Massalie était gouvernée par un corps municipal; Strabon dit que les

(1) Plin., lib. m, cap, iv.

(2) Fest. Hist. 4 .

(3) Cicer. ,lib. II, de Fin.

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communautés des villes appelèrent chez elles des professeurs et des médecins.

On peut croire que les cités avaient des milices urbaines, car nous verrons bientôt ces milices aux prises dans la guerre acharnée que se feront entre eux les citoyens de Lyon et ceux de Vienne (1).

Auguste fit établir sur les grandes voies des bureaux de poste afin de recevoir en peu de temps les nouvelles de tout 1 empire. Ces établissements furent d'abord desservis par de jeunes soldats, qui portaient les lettres d'un bureau à l'autre. Il y eut ensuite, pour plus de célérité, des voitures qui relayèrent à chaque station. Ces voitures n'étaient qu'à l'usage des princes et des gouverneurs de provinces. On délivrait des permissions spéciales aux personnes qui désiraient s'en servir (2). Les stations postales ont donné naissance à des bourgades, à des villes même, notées sur l'itinéraire d'Antonin avec les distances qui existaient entre elles.

Ces nouvelles créations, qui couvraient le pays, ne s'appuyaient pourtant que sur les huit légions campées près du Rhin; car, selon Josèphe (3), il y avait à peine douze cents hommes de troupes réglées répartis dans l'intérieur des Gaules, c'est-à-dire moins d'hommes que de villes.

Les états de Narbonne ayant ordonné le recensement général des terres et des populations du pays, Drusus, beaufils d'Auguste, fut chargé de cette mission, qui dura quinze années. Il exigea d'abord que les Senons rendissent tout l'or qu'ils avaient rapporté de Rome lorsqu'ils assiégèrent le Capitole (4), et porta à quarante millions de sesterces l'impôt, fixé à dix millions seulement par César. La taxe sur les terres, inconnue jusqu'alors dans la Gaule, fut la conséquence iné-

(\) Tacit. Hist., lib. II.

(2) Suet. in Tib. Aug.

(3) De Bell. Judaïc.

(4) Suet. in Tib. Aug.

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vitable du recensement. Malgré ces nouveautés qui blessaient l'intérêt des nations gauloises, celles-ci n'en convins rent pas moins entre elles d'élever une statue à la divinité de l'empereur. César n'avait été fait dieu qu'après sa mort : Auguste consentit à l'être de son vivant. Mais il exigea toujours que Rome fût associée aux honneurs qu'on lui rendait. Des temples s'élevèrent à la fortune de Rome et â: Auguste. De simples proconsuls avaient déjà reçu de pareils honneurs dans quelques provinces, soit par adulation, soit par crainte.

Dans le même temps, le sénat fit ériger une inscription à l'empereur, portant que quarante-trois peuples des Alpes avaient été soumis à l'autorité du peuple romain.

L'administration de la Gaule était alors plus occupée de la rentrée des subsides que de la garde des frontières, car on voit un certain Licinius, affranchi d'Auguste, exiger de si fortes contributions que les peuples aux abois favorisèrent l'entrée des Germains dans le Belgium^ lesquels détruisirent les troupes commandées par Lollius. L'empereur trouva le mal si pressant qu'il revint lui-même dans la Province, où il resta deux années. Drusus et Tibère chassèrent les barbares et soumirent entièrement les Rhètes et les Grisons.

Débarrassé des Germains, Auguste vérifia les plaintes portées contre son affranchi, qui régnait à Lyon (1), suivant l'expression pittoresque d'un auteur du temps. Licinius évita le châtiment en donnant à son maître une partie de l'or qu'il avait volé (2). »

Des vaisseaux furent placés à Forum Julii (Fréjus) pour garder les côtes méridionales de la Gaule. Drusus, avec les légions du Rhin, traversa ce fleuve, battit les Germains et les Frisons. Ils se soumirent, reçurent le titre d'alliés, et fournirent leur cavalerie, qui devint l'une des principales forces des armées impériales.

{{) Senec. Lud., p. 447.

(î) Dion., Ub. LIV.

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Drusus fortifia ensuite les bords du Rhin, y répartit ses légions dans trois camps : le premier et le plus avancé vers le nord était Vetera (1), les autres se voyaient à Ubium [Cologne] (2) et à Bonn (3). Il relia ces positions stratégiques par cinquante châteaux (4) contenant de petites garnisons. Les plus considérables étaient : Malbourg, Qualbourg, Andernach (5), Bingen, Strasbourg et Mayence (6). Il fit jeter un pont devant la ville des Ubiens (7).

Cependant le recensement des Gaules continuait avec ces minutieuses investigations que savent si bien inventer les gens du fisc. Les peuples s'en émurent. Drusus parvint à les calmer dans une conférence qu'il eut à Lyon avec les grands du pays. Ceux-ci furent tellement satisfaits de ses manières conciliantes qu'ils décidèrent, au nom de soixante nations qu'ils représentaient, d'élever dans la même ville, au confluent de la Saône et du Rhône , un autel à Auguste , orné des statues et du nom des peuples qui concourraient à sa fondation.

Ce projet fut agréé et mis à exécution. L'autel, fort large, avait aux extrémités deux colonnes surmontées de victoires colossales. Huit trépieds étaient posés sur la table : les deux du milieu supportaient les statues de Rome et de l'empereur. Il y avait aussi des couronnes qui expliquaient les jeux et les

(4) Ce camp, sitaé sar une coUine, possédait des établissements pour loger deux légions. Xantem s'est formée de ses ruines et en a utilisé les puits , qui sont évidemment romains,

{%) On remarque à Cologne la tour de Pancien prétoire militaire et remplacement des portes de Jupiter, du Capitole, de Mars, de Junon et de Vénus.

(3) Ce camp existait sur un plateau qui forme le centre de la ville actueUe de Bonn. Il se divisait en deux quartiers, dont Pun se nommait Verona, maintenant Bern.

(4) Florus, lib. IV, cap. xii.

(5) Ce fut à Andernach que les Romains placèrent la flotte qu'ils tinrent sur le Rhin.

(6) Le château de Mayence occupait la partie la plus élevée de la viUe actuelle. Ses murailles étaient flanquées de tours. En sortant de la porte prétorienne, on arrivait au pont qui menait au fort de Drusus, sur la rive droite du Rhin.

(7) Florus, Hist. — Dion., Strab., patsim.

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LA GAULE PEia)ANT LA DOMINATION ROlfAINE 61

luttes d'éloquence dont elles étaient le prix. Cet autel, dédié dans la suite à tous les Césars qui se succédèrent, servit chaque année de point de réunion aux députés de la Gaule qui venaient y adresser leurs vœux à Fempereur et décerner des récompenses nationales; des prêtres qu'on y attacha (1) faisaient des sacrifices journaliers pour la prospérité du prince (2).

Les Gaulois ne s'en tinrent pas à ce genre d'adulation. Ils firent le sacrifice des noms glorieux de leurs principales villes pour leur substituer celui d'Auguste : nous citerons dans le nombre : Augustonemetum (Clermont), Augustodurnum (Autun), Augustobona (Troyes). On remarquera que le nom de bonne ville y attribué par nos rois aux grandes cités du moyen âge, vient du mot bona dont les métropoles gallo-romaines avaient été décorées.

L'attachement des Gaulois pour Auguste était mérité. Il y avait néanmoins chez eux des patriotes que la domination romaine exaspérait. L'un d'eux, qui l'accompagnait au passage des Alpes, eut la tentation de le précipiter dans un abîme et ne s'arrêta que devant les manières affables dont le prince usait envers son escorte.

La Gaule étant de nouveau troublée par l'attitude des Germains, Drusus franchit le Rhin et alla jusqu'à l'Elbe. II dompta les Chérusques et mourut d'une chute de cheval. Tibère fit porter son corps à Rome et l'accompagna à pied tout le temps du voyage. Drusus laissait de sa femme Antonia, nièce d'Auguste, trois enfants : Germanicus, Livie et Claude. Claude parviendra à l'empire et Germanicus épousera Julie-Agrippine, fille d' Agrippa. Tibère, frère de Drusus, fut placé à la tête des légions du Rhin, mission importante qui n'était confiée qu'à des membres de la famille impériale. Auguste vint installer Tibère ; celui-ci attaqua plusieurs

(1 ) Inscription de Vieux , sur le piédestal de la statue de Titus Sennius Solenmis.

(2) Strab., lib. IV.

nations germaniques, qui demandèrent la paix à l'empereur. Les Sicambres seuls résistèrent et furent bientôt soumis. Tibère, craignant leurs révoltes perpétuelles, les établit sur la rive gauche du Rhin avec le reste de la nation des Suèves (1) : ainsi Suèves, Ubiens et quarante mille Sicambres furent contraints de s'incorporer à l'empire.

Cet accroissement de population dans le nord de la Gaule fut suivi d'une nouvelle organisation de la Belgique, dont la partie orientale devint Ih première et la seconde Germanique. Les Suèves et les Sicambres occupèrent le pays traversé par la Lippe, entre le Rhin et l'Océan, contrée dont s'emparèrent postérieurement les Francs, auxquels on a donné improprement le nom de Sicambres. Les malheureux Suèves étaient sortis l'âme navrée de la Germanie. Plusieurs de leurs chefs se tuèrent, ne pouvant s'habituer au changement de pays, à des mœurs inconnues et à la servitude imposée par leurs nquveaux maîtres (2). Ils devaient être un jour vengés par d'autres Germains leurs frères.

Auguste prit le titre d'empereur pour la quatorzième fois et le conféra à Tibère. C'était évidemment le désigner pour son successeur. La Gaule demeura tranquille ; le temple de Janus fut fermé pendant douze ans, bien que l'Orient continuât de susciter quelques malaises à l'empire.

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