Ce vieillard, toujours oublieux de la clémence de son
gendre, vit Fausta sa fille et la pria de laisser ouverte, pendant la nuit, la chambre à coucher de son époux. Fausta en instruisit Constantin, qui fit mettre àsa place un eunuque dans son lit. Maximien assassina ce dernier et sortit du palais en disant qu'il venait de tuer l'empereur. Celui-ci parut aussitôt avec ses gardes. Maximien fut interdit. On lui laissa le choix de sa mort. Il se pendit lui-même (2).
Ainsi finit honteusement cet insensé qui, après avmr gouverné l'empire durant vingt années, n'avait pas su, comme son collègue Dioclétien, se résigner à la vie privée. Constantin fit abattre ses statues et toutes les inscriptions érigées en son honneur. Les chrétiens virent dans sa mort une vengeance du ciel contre le bourreau de la légion thébaine et l'instigateur des persécutions qui avaient désolé l'empire (3). Constantin retourna en Germanie et recommença contre les Bructères, les Chérusques et les Chamaves, appartenant à la ligue franque, l'expédition qui avait été si malheureusement interrompue. Il soumit ces peuples et passa dans l'île des Bretons.
(4) £umen., paneg. IX, p. 499.
(î) Euseb., lib. VIII, cap. XTin.
(3) Ambres., epiat. LVII, p. Zt^ , f.
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L'année suivante, nous le trouvons à Autun diminuant l'impôt des bourgeois et des cultivateurs, impôt que beaucoup d'entre eux n'avaient pu solder depuis cinq années. Il leur fit remise de l'arriéré et biffa six mille personnes choisies paierai les vingt-cinq mille portées sur les rôles de la curie. Si le pays des Éduens, qui contient de nos jours six cent mille habitants, n'avait pas alors plus de vingt-cinq mille contribuables, la Gaule ne devait en avoir proportionnellement que cinq cent mille, preuve que les petits propriétaires étaient ruinés, que leurs biens avaient passé au fisc ou dans les mains d'un petit nombre de particuliers.
Cet acte de bonté fit regarder Constantin comme un des principaux bienfaiteurs d' Autun; aussi cette ville prit-elle par reconnaissance le nom de Flavia^ appartenant à la famille de l'empereur. Eumènes , dans son dernier panégyrique , le félicite de sa générosité et dit que les Éduens auraient quitté leur pays s'il ne fût venu les secourir. Autun avait donc été bien punie de son dévouement à Claude II, oncle de Constance Chlore, puisque longtemps après les habitants ne pouvaient encore se libérer de leurs contributions.
La tyrannie de Maxence était odieuse à l'Afrique, où il avait ordonné de mettre à mort les partisans d'Alexandre, qui s'y était fait déclarer César. Il assumait la même haine en Italie et à Rome où il enlevait, pour en abuser, les femmes et les filles des premiers sénateurs. Quelques-unes s'abandonnèrent à ses caprices ; celles qui étaient chrétiennes aimèrent mieux perdre la vie que leur honneur. Sophronie, femme du préfet de Rome, lui résista, fit sa prière et se donna la mort.
Il toléra les mêmes crimes à ses soldats. Les Romains en furent tellement irrités qu'ils ne virent leur salut que dans Constantin. Maxence, connaissant leurs dispositions, fit renverser les statues de son rival et conçut le projet de conquérir la Gaule sous prétexte de venger la mort de son père.
La religion entra peut-être pour la première fois dans les combinaisons de la politique. Maxence, fils de Maximien,
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héritier des traditions de Galère, n'avait pas d'autre parti à prendre que d'arborer l'étendard du paganisme et de s'entourer de toutes les personnes qui tenaient encore au culte des dieux. Constantin comprit aisément les avantages du plan contraire, et tourna les yeux vers les chrétiens, qui étaient en majorité dans l'empire ; mais comme ceux-ci préféraient le froc à l'habit militaire, ils passaient généralement pour de mauvais soldats. Très- attachés au principe de l'Évangile qui commande la paix, ils voulaient le conserver intact et le tenir élevé au-dessus de toute transaction humaine. TertuUien avait composé son livre de Corona militisy disant hautement que tout homme portant les aimes cessait par cela même d'être chrétien. Cette doctrine trop absolue avait amené des désertions dans l'armée et l'énervement qui livra plusieurs fois l'empire aux barbares.
Les évêques ne tardèrent pas à s'apercevoir qu'ils étaient victimes d'une doctrine exagérée et que les empereurs ne se feraient chrétiens que quand le christianisme régnerait souverainement dans l'armée ; aussi le concile d'Arles ordonna-t-il de retrancher de la communion ceux qui abandonneraient les armes tant que l'empereur laisserait l'Église en repos.
Constantin, connaissant les changements notables apportés au principe de paix depuis TertuUien, se fit instruire dans la religion chrétienne, dont il avait reçu les premières notions par certaines dames de la cour (1).
Ce fut avec des légions formées de cet élément nouveau qu'il passa les Alpes, tandis que sa flotte quittait Marseille pour aller bloquer les ports d'Italie. Il s'avança plein d'espoir sans éprouver aucune résistance jusqu'aux environs de Suze. Cette ville lui ferma ses portes. Il en fit le siège et s'en rendit mattre. Il rencontra bientôt l'avant- garde de Maxence, cerna sa cavalerie qui s'était trop imprudemment avancée et poursuivit l'infanterie sur la route de Turin.
(4) Zozim. in Const.
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Cette ville refusa de le recevoir. Toutes les autres places, depuis les Alpes jusqu'au Pô, lui envoyèrent des députés. 11 rencontra auprès de Vérone l'armée de Maxence, commandée par Pompéien, préfet du prétoire. On se battit, et, après une lutte sanglante, les troupes de Pompéien furent repoussées et mises en fuite. L'armée gallo-romaine ne trouva plus de résistance dans tout le nord de Tltalie. Les vaincus se retirèrent sous les murs de Rome et profitèrent de quelques jours de répit pour se réorganiser. Maxence les renforça de prétoriens, de tout ce qu'il put réunir de gens armés et se disposa à les faire combattre pour la conservation d'un pouvoir qui allait bientôt lui échapper.
Osius, évêque d'Espagne, qui dirigeait Constantin dans la voie de la vérité, l'accompagnait avec un grand nombre de prêtres et ne perdait pas de vue le premier empereur romain dont la conversion serait sa gloire. Il lui fit arborer, en guise d'étendard, la croix parmi les légions, d'où elle passa sur les casques, les cuirasses et les boucliers des soldats. Jamais le christianisme, si humble à son origine, ne s'était vu si grand. Maxence, de son côté, remuait toutes les passions du paganisme et flattait les vieux préjugés du sénat. Il enrôlait les jeunes Romains au service des divinités qui toléraient leurs vices et se plaçait, à l'imitation de Constantin, sous l'égide des prêtres de sa religion. Tous les jours il interrogeait les sibylles, sacrifiait des lions, faisait éventrer des femmes enceintes pour tirer des pronostics de leurs entrailles et connaitre le sort que lui réservaient ses dieux. 34S. Si Constantin gagnait la bataille avec ses légions chré-
tiennes, une révolution religieuse était imminente dans l'empire, car les deux cultes étaient en présence près de ce pont Milvius dont les vieilles piles se voient encore avec le plus haut intérêt dans les eaux du Tibre. Les arches de ce pont, rompues pour en interdire le passage à l'ennemi, avaient été remplacées par une charpente en bois s'ouvrant à volonté. C'était un piège que Maxence tendait à Constantin pour le précipiter dans le fleuve.
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Ces vaines ruses de guerre ennuyaient les Romains, qui commençaient à se plaindre des lenteurs de Maxence ; des cris de mort, dit un historien, se firent entendre dans les théâtres, où il était traité de déserteur. Enfin il passa le pont et vint camper entre Tarmée ennemie et les murs de la ville. La croix et le labarum^ étendards bénis des chrétiens, se dressèrent aussitôt devant les dieux de Rome.
Constantin donna le signal et chargea lui-même à la tête de la cavalerie gauloise. Celle de Maxence tourna le dos et s*enfuit avec son empereur vers la rivière. Les soldats italiens et la tourbe romaine suivirent le mouvement de ces escadrons. Les prétoriens seuls tinrent bon et rétablirent la bataille, dont le succès fut un instant douteux; mais, bientôt contraints eux-mêmes de céder à la valeur de Constantin, ils prirent la fuite et surchargèrent tellement la charpente du pont qu'ils la rompirent et furent précipités dans le fleuve. Maxence, couvert d'une pesante armure, fut pris lui-même au piège qu'il avait voulu tendre à Constantin. Il tomba dans le Tibre avec son cheval, dit Zozime, et se noya après avoir fait des efforts inouis pour en atteindre la rive. Son corps ne fut trouvé que le lendemain. On en sépara la tête qui fut portée en triomphe lorsque le vainqueur fit son entrée dans la ville. Ainsi finit cet empereur, digne émule de ceux dont Tacite a buriné la tyrannie, les excès et les vices.
Les dieux, qui avaient si mal servi la fortune de Maxence, rentrèrent honteux dans leurs temples; la croix fut promenée dans tous les quartiers de Rome au grand désespoir des prêtres païens, qui craignirent un instant que leur culte ne fût aboli. Le peuple et le sénat étaient tellement adonnés à leurs vieilles superstitions que Constantin se vit forcé de reconnaître la liberté de conscience ; mais il introduisit des Gaulois chrétiens dans le sénat et à la tête de quelques administrations. A partir de cette époque, il y eut deux religions officielles dans l'empire.
Les enfants de la Gaule se glorifieront toujours d'avoir proclamé le christianisme dans Rome, et de l'y avoir afiermi
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à diverses époques où des races et des factions ennemies ne le cédaient nullement au paganisme en fureurs et en animosités.
On éleva sur la voie Sacrée Tare de triomphe qui porte aujourd'hui le nom de Constantin. On a remarqué que, dans ces temps d'agitations, l'art ou les artistes manquaient à Rome, car on dépouilla de leurs bas -reliefs des édifices élevés en l'honneur de Marc-Aurèle pour en décorer le monument nouveau.
Le grand événement du jour fut célébré dans tout l'empire; l'Afrique, que le tyran avait tant désolée, s'en réjouit: on envoya sa tète à Carthage. Les Africains donnèrent à la ville de Cirthe, que le vainqueur avait embellie, le nom de Constantine, qu'elle porte encore aujourd'hui.
A leur tour, les grandes cités d'Italie députèrent près de Constantin pour le féliciter. La Gaule suivit leur exemple et bâtit dans ses grandes villes des églises qui furent généralement pourvues d'évêques. On éprouva plus de difficultés pour les campagnes, caries prêtres chrétiens étaient rares, et les sages rescrits de l'empereur ne permettaient d'agir que par voie de persuasion sur les esprits.
Constantin, ayant toléré dans Rome beaucoup de pratiques païennes, fut obligé de paraître devant le sénat revêtu de la robe pontificale ; à son tour, Tillustre compagnie vint se prosterner devant ses étendards ornés de la croix (1). Il rendit les plus grands honneurs à l'évêque de Rome Melchiade, lui donna un palais impérial (2), dans les jardins duquel il fit bâtir l'église qui fut appelée le Baptistère de Constantin, et dont on a retrouvé les restes sous la basilique actuelle de Saint-Jean-de-Latran. 11 fit aussi élever dans le Vatican l'église de Saint-Pierre avec les matériaux de quelques édifices plus anciens mig au jour lors de la construction de la vaste métropole actuelle du monde chrétien.
(4) Pruden. in Sym., lib. I.
(2) Auast., cap. xxxiv.
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t98 ANNALKS DE LA GAULE
Constancie , sa sœur, fonda à la même époque les églises de Sainte- Agnès et de Saint-Marcellin , de sorte que les monuments du nouveau culte élevés dans Rome purent déjà rivaliser de splendeur avec les temples païens.
On vit aussi se dresser sur la place du Capitole une statue de Constantin tenant en main la croix. Sur le socle on lisait que, «par ce signe, il avait donné la paix à l'univers, tiré Rome de la servitude et rendu la liberté au sénat». Les païens murmuraient de ces nouveautés; mais il leur fallait respecter les croyances de l'empereur puisqu'il tolérait leurs sacrifices.
Maximin, ce pâtre couronné, combattait alors les Arméniens parce qu'ils n'avaient pas voulu sacrifier aux dieux : Constantin défendit de continuer cette lutte, qu'on peut appeler guerre de religion, la première évidemment qui soit connue.
L'empereur, ayant su que les Francs menaçaient la Gaule, partit pour Milan, où il rencontra le César Licinius, auquel il avait accordé en mariage sa sœur Constancie avant sa guerre contre Maxence. Rentré plein de gloire dans son palais impérial de Trêves, il en sortit bientôt pour aller combattre les Francs, qui avaient passé le Rhin, et leur fit un grand nombre de prisonniers qui furent, comme leurs devanciers, exposés aux bêtes de l'amphithéâtre. La politique chez Constantin prévalait encore sur les enseignements chrétiens : les Francs se vengeront un jour de ces cruautés.
Il promulgua plusieurs lois rapportées dans le code théodosien. Celle qui exemptait les clercs de toutes charges civiles causa quelques troubles , car le iiombre des clercs s'accrut à tel point que tout le fardeau de l'impôt retombait sur les païens. Pour y remédier, Constantin détermina le nombre des clercs qui seraienA attachés à chaque église.
On lira avec intérêt d'autres lois réunies dans le même code. Celle des douze tables suffit d'abord au peuple romain; mais bientôt les cas de jurisprudence se multiplièrent et formèrent deux mille volumes, qui furent réduits en corps
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de droit composé du Code y du Digeste ou Pandectes y et des Novelles. Ce travail ne sauva pas la civilisation dont il était la règle, car de nombreuses lois attestent plutôt la corruption d'un peuple que son innocence et sa sagesse.
Eumènes prononce à Trêves, devant Tempereur, un panégyrique dans lequel il le félicite de la défaite de Maxence , et fait tous ses efforts pour paraître chrétien. Le doute pouvait être permis à des païens à cette époque de querelles théologiques, où l'orthodoxie avait à peine triomphé des adamites et des novatiens qu'elle rentrait en lutte contre les donatistes ; car ces derniers poursuivaient toujours de leurs anathèmes ceux qui avaient livré les saintes Écritures durant la persécution de Dèce. Constantin déplorait ces disputes, qui l'éloignaient du baptême et l'empêchaient d'entrer franchement dans une religion dont les ministres étaient si peu d'accord ensemble. Une nouvelle complication , causée par le prêtre Arius, vint augmenter ses incertitudes et peut-être ébranler ses consciencieuses et premières aspirations.
Arius, jeune ecclésiastique né en Lybie, s'étant imaginé que son talent de controverse et la connaissance qu'il avait des saintes Écritures le conduiraient aux plus hautes dignités, s'attacha d'abord à Pierre, évêque d'Alexandrie, qui ne tarda pas à voir que son jeune clerc enseignait Terreur. Arius se modifia, dans l'espoir de gouverner un jour la même Église; mais Achillas et Alexandre occupèrent successivement ce siège après la mort de Pierre. Arius, ne pouvant cacher le dépit qu'il en éprouvait, attaqua Tévêque Alexandre prêchant sur le mystère de la sainte Trinité, et s'écria que^c< le fils de Dieu était inférieur à son père et devait être mis au rang des créatures » . Il renouvelait un dogme qu'Ébion et Cérintbus avaient enseigné du temps des apôtres, et que saint Jean réfuta en écrivant son évangile qui a paru quelque temps après les trois premiers (1). Un concile excommunia bientôt Arius, qui répandait une opinion si dange-
(4) Iren.y lib. III, ad Hœr. — Hiero. Script, eccl.
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reuse, laquelle ôtait h la foi nouvelle son caractère divin, isolait le Messie de l'unité trinitaire et conduisait au déisme pur ce monde à peine sorti du matérialisme païen.
Arius s'enfuit dans la Palestine, où il séduisit Ëusèbe de Césarée, Grégoire de Bérite, Théodote de Laodicée et Paulin de Tyr. Mais Tévêque qui donna le plus de crédit à la secte fut Ëusèbe de Nicomédie, dont le siège placé dans une résidence impériale prédominait sur tous ceux de TOrient. Reçu avec distinction à la cour.de Licinius, mari de Constancie, Arius commença par gagner cette princesse, laquelle obtint de son mari le renvoi des orthodoxes de toutes leurs églises.
Cet acte porta malheur à Licinius et lui souffla cet esprit de vertige qui devait l'entraîner à sa perte. Jaloux de la gloire de son beau-frère Constantin, il fit renverser ses statues à Émone et ramassa d'immenses trésors pour aller le combattre et le déposséder. jConstantin le devança et lui tua vingt mille hommes sous les murs de Cibales. Licinius s'enfuit dans la Thrace, réunit de nouvelles troupes aux environs d'AndrinopIe et donna le titre de César à Valons, un de ses premiers généraux. La lutte allait devenir acharnée, quand les deux empereurs consentirent à une entrevue. Elle eut lieu à Mardie. Ils y firent un accord stipulant que Licinius déposséderait Valons de son titre de César, et qu'ils se partageraient les provinces.
315-317. Ces choses ainsi léglées, Constantin alla dans la Grèce où il publia plusieurs édits. Par l'un il prohibait le supplice de la croix, voulant qu'on respectât cet instrument de la mort du Sauveur ; par un autre il pourvoyait à l'entretien des enfants abandonnés à la charité publique. De retour à Rome, il défendit aux Juifs d'inquiéter ceux de leure coreligionnaires qui se feraient chrétiens, menaçant du feu quiconque les molesterait.
Nous le trouvons le 14 mai 316 à Vienne, le 13 août dans Arles, où son épouse accoucha de Constantin, son fils aîné, et où il permit d'affranchir les esclaves dans l'église, en pré-
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sence du peuple et des évêques, acte* qui n'avait jamais eu lieu que devant le préteur et qu'après de longues formalités. C'était un empiétement du pouvoir religieux sur celui du prince et de ses délégués.
Il ajouta un quartier à la ville d'Arles, lui permit de porter son nom, que l'on voit concurremment figurer avec l'appellation primitive dans les actes publics du iv** et du V' siècle. Le 17 avril de l'année suivante, il était à Sardique, où il passa plus d'une annéq.
Les Gaules demeurèrent iratiquilles du côté des Germains pendant son absence, et ne furent troublées, dit Zozime, que par les exactions des gens du fisc, qui employaient des soldats à la rentrée des impôts et faisaient usage du fouet contre les retardataires. Constantin blâma ces indignes moyens et adressa une ordonnance à tous les gouverneurs par arrêter, disait-il, les supplices inventés par l'insolence et l'inhumanité de ceux qui recueillaient les deniers publics (1).
En Tannée 318, il s'entendit avec Licinius pour la nomination de trois Césars, qui furent : Crispus, fils de sa première femme ; Constantin, fils de la seconde nommée Fausta, et Licinien, fils de l'empereur d'Orient. Crispus, Taîné des trois princes, n'avait que vingt ans. Constantin eut en Illyrie un second fils qu'on nomma Constance. C'est celui de tous ses enfants qui est devenu le plus célèbre, et qui eut pour précepteur le fameux Lactance, qu'on appela le Cicéron chrétien.
11 revint à Rome, où il passa trois ans à réformer les lois civiles et à faire concorder celles qui concernaient les mœurs avec les prescriptions de l'Évangile. Il permit aux païens de consulter les aruspices, mais seulement dans les temples, et défendit à leurs prêtres d'entrer dans aucune maison particulière, même sous prétexte de visiter des amis.
Pendant qu1l s'occupait de la rédaction d'une infinité d'autres lois que Julien a qualifiées d'inutiles, les Francs attaquaient la Gaule , malgré les traités faits entre eux et Yem-
(4) Cod. Theod., t. IV, p 68.
pereur. Le César Crispus les repoussa jusque sur leur territoire et fortifia les bords du Rhin. L'hiver commençant à se faire sentir, le jeune César traversa les neiges pour aller rejoindre son père qu'il n'avait pas vu depuis longtemps, et lui porter la nouvelle de ses victoires.
A cette époque, Licinius, s'imaginant encore qu'il pouvait disposer seul des destinées du monde, cherchait sa force , à l'imitation de Maxence, dans le paganisme délaissé par Constantin. Il persécuta les chrétiens, dit Sozomène, surtout ceux qu'il avait bien accueillis avant la bataille de Cibales. On ne voyait plus autour de lui que des aruspices, qui l'excitaient à la vengeance et à la guerre.
Constantin était à Thessalonique, délibérant s'il attaquerait ce prince ennemi de Dieu et des hommes, selon l'expression de Julien, lorsqu'il apprit que les Goths s'étaient avancés sur le territoire de Tempire. II fondit sur eux et se fit rendre leurs prisonniers. Licinius, trouvant mauvais que Constantin eût défendu des terres qui ne lui appartenaient pas, réunit son armée pour marcher contre lui. C'était la répétition de ce qui s'était vu sous Maxence. Il y allait encore une fois du repos et de la liberté des chrétiens (1).
Constantin fit de nouveau arborer la croix dans son armée, prescrivit à tous les sujets de l'empire de célébrer le dimanche, et aux juges de s'abstenir ce jour-là de rendre la justice. Les soldats chrétiens eurent permission d'assister aux saints offices, et l'on rédigea pour ceux qui étaient païens une prière devant être récitée en commun et s'adressant au seul être éternel auquel ils devaient leurs victoires. Ces choses réglées, il s'entoura d'évêques et d'ecclésiastiques qui prièrent Dieu pour le succès de son entreprise. De son côté, Licinius faisait des sacrifices, consultait ses devins et disait aux soldats que la victoire ne pouvait leur échapper, car leurs dieux étaient plusieurs contre un seul, et qu'il fallait faire une guerre impitoyable aux chrétiens.
(4) Ëuseb. in Const.^ lib. 11^ cap. v.
La rencontre des deux années eut lieu dans la Thrace, où Constantin gagna la célèbre bataille d'Andrinople. Licinius s'enfuit d'abord à Byzance, mais, se voyant serré de près et sachant que Crispus avait détruit sa flotte à Gallipoli, il passa en Chalcédoine pour réunir de nouvelles forces en Asie et réparer ses pertes.
Bientôt à la tète de cent trente mille hommes, il marcha sur Constantin, qui se trouvait à Crisope. Les deux armées en vinrent aux mains, et, dans une sanglante bataille, Licinius perdit plus de cent mille hommes. Byzance et Andrinople ouvrirent leurs portes au vainqueur.
Alors Constancie arriva dans le camp chrétien pour implorer la grâce de son époux. Elle l'obtint, et, dès le jour suivant, Licinius vint à son tour se jeter aux pieds de Constantin, lui demanda pardon, renonçant à la pourpre pour lui et le César Licinien.
Il fut envoyé à Thessalonique, où il eut la tête tranchée. On pourrait encore blâmer cet acte de l'empereur puisqu'il avait pardonné. Socrate, auteur chrétien, toujours prêt à pallier les fautes de son héros, dit qu'il usa de rigueur pour apaiser les murmures des soldats, car Licinius avait réclamé le secours des barbares pour recommencer la guerre.
Constantin, maître de tout l'empire, avisa de lui donner une organisation moins vicieuse que celle qui existait alors et à laquelle on devait le massacre d'un si grand nombre d'empereurs. Le préfet du prétoire était, après le souverain, le personnage le plus élevé , ayant trop d'autorité sur les soldats. Plusieurs même avaient pris part au meurtre des princes et s'étaient emparés de la pourpre. Pour mettre un terme aux révolutions militaires, Constantin fit raser les remparts du camp prétorien du côté de la ville et divisa la charge du préfet afin d'affaiblir son autorité. On avait déjà vu deux préfets du prétoire ; il en créa quatre, qui se partagèrent les provinces, et leur adjoignit des vicaires. Bien que représentant l'autorité impériale, ces préfets n'eu-
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rent plus que l'intendance de la justice, des finances et des manufactures de l'État.
Il mit à la tête de l'armée un généralissime grand maître de l'infanterie, ayant pouvoir absolu sur les ducs, les préfets consulaires et les présidents qui commandaient directement les troupes en garnison dans leurs districts particuliers (1).
Zozime n'approuve pas qu'on ait enlevé l'autorité militaire au préfet du prétoire ; car, dit-il, lui et le généralissime se font remplacer par des officiers, et chacun de ces subalternes veut être le maître de se conduire à sa fantaisie dans l'exercice de ses fonctions.
Constantin créa les titres de nobilissime, de clarissime, d'illustre, de duc et de comte, passés à la noblesse de nos jours. Ceux de marquis et de baron sont d'origine purement germanique.
La révolte des légions était alors très-difficile; mais Zozime, qui parle souvent des actes de Constantin avec toute l'aigreur d'un païen blessé, prétend que ces déplacements de troupes privèrent de garnisons les châteaux que Dioclétien avait fait élever sur les frontières, et que les soldats, mêlés à la tourbe des villes, passèrent leur temps dans les théâtres et devinrent même si insolents et si brutaux que les bourgeois furent contraints de s'expatrier et de leur abandonner leurs maisons. 11 est constant que Zozime est dans le vrai ; car les invasions germaines, si fatales à la Gaule, n'eurent lieu qu'après le départ des légions des bords du Rhin.
Constantin créa César son troisième fils Constance, répara les injustices commises par Licinius, et rappela les chrétiens proscrits. 11 envoya des gouverneurs attachés à la nouvelle religion dans toutes les provinces, fit élever des églises et renverser les sanctuaires païens ; le christianisme, si longtemps proscrit, devint évidemment prescripteur à son tour.
On se contenta d'abord, en Orient, de fermer les temples
(4) Not. dignit. imp., p. 4SI5.
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quand il n*y eut pas danger de sédition (1); on les dépouilla ensuite des objets précieux qu'ils renfermaient, y compris l'idole dont on fondit le précieux métal. Les statues en marbre furent réunies comme objets d'art et servirent à Tornement des places publiques (2). Le peuple se moqua d'abord de tous les instruments du culte tombés entre ses mains et finit par manquer de respect aux dieux mêmes qui s'étaient laissé chasser de leurs sanctuaires avec tant d'humilité.
Constantin fit détruire par ses soldats les deux temples fameux d'Aphaque et d'Héliopolis dédiés à Vénus, quand il eut appris les horreurs qui se commettaient dans leurs enceintes et dans leurs bois sacrés. Les habitants d'Héliopolis furent si courroucés qu'ils s'emparèrent de plusieurs vierges chrétiennes et les soumirent aux plus honteux châtiments. Dans Egée, en Cilicie, le temple d'Esculape, fort révéré par ceux qui recherchaient des guérisons miraculeuses, fut renversé de fond en comble.
Le pouvoir et la loi étant devenus chrétiens, on dut se préoccuper des schismes. L'arianisme dominait tellement dans les provinces orientales que Constantin ne jugea pas à propos de s'y rendre. 11 se contenta d'écrire une lettre commune à l'auteur de la secte et à l'évêque d'Alexandrie. Osius de Cordoue eut mission de la porter, et ne put faire renaître l'accord entre les deux partis. L'empereur, fatigué de tant d'obstination, écrivit particuHèrement à Arius et lui ordonna de rentrer dans le giron de l'orthodoxie. Arius, appuyé par quelques évêques puissants, désobéit; ce qui porta Constantin à convoquer le fameux concile de Nicée.
Cette décision fut mal accueillie en Orient. Le peuple de quelques villes descendit sur les places publiques et mutila à coups de pierres les statues de l'empereur. Comme on l'excitait à se venger, dit saint Chrysostôme, il répondit, en se passant la main sur le corps, qu'il ne ressentait aucune
(4) Amm. Marc, in Conat.
(2) Easeb. in Const.
blessure. Il n'en persista pas moins dans [son dessein et mit des voitures à la disposition des évéques qui se rendaient à Nicée. Trois cent dix-huit prélats s'y trouvèrent, venant de tous les points de l'univers. Dans le nombre se voyaient beaucoup de confesseurs portant la marque des souffrances qu'ils avaient endurées pendant les dernières persécutions. C'étaient Potamon, évoque d'Héraclée, auquel les bourreaux de Maximien avaient arraché un œil ; Phanuce, évéque de Thébaïde, qui avait eu les jarrets coupés ; et Alexandre, venu d'Alexandrie avec son jeune diacre Athanase, qu'il comptait opposer aux ariens et aux plus savants de la secte. Ce concile fut ouvert dans le palais impérial, le 19 juin 325, sous la présidence d'Osius, légat du pape. Constantin se plaça sur un siège d'or très-bas et ne s'assit qu'après en avoir reçu la permission des évoques. On introduisit Arius. Arius, se voyant appuyé par les deux Eusèbe, eut la hardiesse d'exposer ses opinions qu'on écouta d'abord silencieusement ; mais lorsqu'il eut avancé que le fils de Dieu n'avait pas toujours existé, que c'était une créature tirée du néant par la seule volonté du père et qu'il n'était son fils que par adoption, tous ces vénérables évéques se bouchèrent les oreilles pour ne pas entendre de pareils blasphèmes.
Athanase prit la parole à son tour et combattit Arius. La divinité de Jésus-Christ fut reconnue et l'on dressa un symbole dans lequel le mot consubstantiel fut consacré pour marquer la plus parfaite égalité du Fils et du Père. L'empereur bannit Arius et deux évéques qui ne voulurent pas souscrire à la définition du concile.
La même assemblée arrêta que toutes les Églises fêteraient la solennité de Pâques, non le quatorzième jour de la lune, mais le dimanche qui suivrait la pleine lune après l'équinoxe du printemps. On ne voulait plus célébrer cette fête le même jour que les juifs.
Les actes de Nicée ne terminèrent pas malheureusement le schisme, car Eusèbe de Nicomédie et Théognis de Nicée continuèrent à dogmatiser dans le sens d' Arius et donnèrent
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asile à tous les hérétiques d'Alexandrie, que Constantin finit par exiler dans la Gaule.
L'empereur était en 326 à Rome, où il trouva les païens très-irrités contre lui. La populace, qui regrettait les combats de gladiateurs, le chargeait de malédictions et d'injures. Il s'abstint de punir, mais il résolut de transporter le siège de l'empire en Orient. C'était substituer la suprématie papale au souverain pontificat dans la ville éternelle et sur le monde entier.
Nous placerons ici un fait déshonorant pour Constantin, lequel doit être classé parmi les crimes de palais qui souilleront à jamais l'exécrable mémoire des empereurs. Fausta, s'étant plainte que Crispus avait voulu la séduire, obtint de son époux de faire trancher la tête au jeune César. Hélène, mère de Constantin, lui ayant reproché cet acte de barbarie, il reconnut son erreur ; puis, oubliant que Fausta était mère de ses trois autres enfants, il la fit étouffer dans un bain et ordonna qu'on exposât son corps sur une haute montagne, pour servir de pâture aux corbeaux ; mais bientôt, accablé de remords, il fit inhumer ses restes dans l'église de Constantinople.
Constantin, ayant su que sa mère avait découvert en Palestine le sépulcre du Sauveur et le bois sacré de la croix, fit bâtir trois églises : celle de la Résurrection, à Jérusalem; une à Bethléem, où l'on ne doutait pas alors que fût né le Christ , et la troisième sur la montagne des Oliviers.
Cependant les évoques ariens, bannis dans les Gaules, sollicitaient, par l'entremise de Constancie, la fin de leur exil. Cette princesse, rapprochée de son frère depuis la mort de Licinius, usa de tant d'adresse qu'elle leur fit obtenir la permission de rentrer en Orient.
Cet condescendance fut le triomphe de l'arianisme; car ces évêques chassèrent bientôt les orthodoxes qui occupaient leurs sièges et les accusèrent de sabellianisme. Arius, qu'ils firent rappeler, présenta une profession de foi ambiguë qui parut catholique à Constantin.
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Saint Athanase s'opposa à la rentrée d^Arius dans l'Église d'Alexandrie, ce dont Ëusèbe s'autorisa pour indisposer l'empereur contre le saint et demander la réunion d'un concile à Tyr, où il savait que les ariens seraient en majorité. Ceux-ci, en effet, déposèrent l'évêque d'Alexandrie et le firent exiler à Trêves.
Constantin donna suite au projet qu'il avait conçu de transporter le siège de l'empire à Byzance et de réédifier cette ville sous le nom de Constantinople. De nouvelles murailles en agrandirent l'enceinte ; l'espace vide fut couvert d'églises, de places publiques, de somptueuses habitations et d'un palais impérial construit à l'instar de celui de Rome. La Grèce ne pouvant fournir assez d'ouvriers, on en fit venir de l'Afrique. Ces travaux, exécutés avec trop de précipitation, durèrent peu, car l'église des Saints-Apôtres tombait déjà en ruines, dit Julien, vingt ans après sa construction et dut être consolidée par Constance , qui fit à la même époque terminer les murailles de la ville.
La nouvelle capitale de l'empire fut enrichie d'objets d'art provenant des autres cités de l'Orient, mais surtout des temples païens, dont les statues les plus révérées servirent à l'ornement des places et des monuments publics.
Constantin fit poser une croix incrustée de pierres précieuses dans la principale pièce de son palais, et une autre sur la grande place de la ville, entre sa statue et celle de sa mère Hélène. Les fontaines furent ornées de figures en bronze représentant le bon Pasteur et Daniel au milieu des lions (1). La vénération pour le prophète Daniel était si grande alors que son image se voyait jusque sur les plus petits objets de parure des citoyens et des soldats. On trouve, en effet, dans certains tombeaux de la Gaule des agrafes militaires sur lesquelles on lit : Daniel propheta.
Enfin, le 11 mai 330, la ville de Constantinople fut solen-
(4) Euseb. in Const.^ cap. xlix.
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nellement dédiée à la Vierge et appelée la nouvelle Rome. Cent ans après sa fondation, elle l'emportait déjà sur son aînée par le nombre de ses habitants.
Le paganisme était à peine banni de l'Orient qu'une nouvelle secte s'y forma de ses enfants vaincus et dispersés. Des philosophes avouant l'absurdité de l'hellénisme prêchèrent le septicisme à l'endroit de toute croyance, et restèrent païens pour éviter le danger des innovations. L'un d'eux, nommé Sopâtre, appartenant à l'école platonicienne, vint à Constantinople pour conférer avec l'empereur et arrêter, disait-il, l'impétuosité avec laquelle il se portait à la ruine du paganisme. Ses conférences ne tardèrent pas à être connues, et le malheur voulut pour lui qu'une grande famine éclatât pendant son séjour dans la nouvelle Rome. La populace lui attribua toutes ses privations, prétendant que, par l'effet de la magie, il retardait l'arrivée des navires chargés d'approvisionnements pour la ville. L'empereur fut obligé de le livrer au peuple, qui le mit en pièces. Il n'y a que des révolutions sociales qui pourraient amener des actes aussi sanguinaires dans nos temps modernes.
Si le siège épiscopal de Rome avait retiré un certain lustre du voisinage de la pourpre , il en avait été de même de celui de Nicomédie. Lorsque ces deux villes cessèrent d'être résidences impériales, Eusèbe, qui occupait le siège de Nicomédie, eut recours à de vils moyens pour obtenir une position qui le mit en contact avec le pouvoir et lui permit de se poser comme chef de l'Église d'Orient. Il lui fallait pour cela arriver au siège de Constantinople. Il aurait cependant accepté celui d'Alexandrie ; mais Paul venait d'en être pourvu. Son mécontentement lui fit user de mille artifices pour nuire à Paul. Il faisait une cour assidue à Tempereur, l'accablait de panégyriques et ne lui épargnait aucun genre d'adulations. Constantin, pris à ces amorces, rengagea plusieurs fois à dîner à sa table avec les principaux ariens de son parti. Tous s'entendirent contre Paul, obtinrent son bannissement et celui des évêques orthodoxes:
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ces faits ne sont pas sans enseignement pour notre époque, où l'esprit philosophique a ravivé ces vieilles disputes. 335-337. L'empereur partagea, en 335, ses États entre ses trois fils et ses deux neveux. Constantin, son aîné, qui résidait depuis trois ans à Trêves, où il avait accueilli saint Athanase, reçut les Gaules, l'Espagne et l'ile des Bretons ; Constance eut rOrient; Constant, l'IUyrie, l'Italie et l'Afrique. Ses neveux Dalmace et Annibalien obtinrent, le premier, la Thrace; le second, la Cappadoce et le Pont, qui furent érigés en royaume, ayant Césarée pour capitale.
Dix-huit mois s'étaient à peine écoulés que Constantin tombait malade, à l'âge de soixante-trois ans. On le transporta dans le château impérial d'Aquiron, auprès de Nicomédie, où il demanda le baptême aux évêques, disant que son intention avait été de le recevoir dans les eaux du Jourdain si Dieu le lui eût permis (1). Ëusêbe lui administra ce sacrement, ce qui a fait croire qu'il était mort arien. Saint Athanase prétend, au contraire, que Constantin conserva toujours la foi de Nicée, puisqu'il l'avait rappelé de l'exil, lui et les autres évêques bannis, malgré l'opposition d'Ëusèbe. Près de quitter la vie, il fit jurer aux soldats d'être toujours fidèles à ses enfants et à l'Eglise. La plupart se rappelèrent ce serment au sujet de ses fils, et lorsque Julien voulut faire renoncer Tempire à la foi.
Ses restes, déposés dans un cercueil d'or et portés à Constantinople, furent inhumés dans l'église des Saints-Apôtres, où se voit encore son tombeau. Rome, qui désirait sa dépouille mortelle, fit la cérémonie de son apothéose et le mit au rang des dieux. Le paganisme, comme on voit, tenait à ses traditions officielles et se faisait encore illusion sur sa prééminence et l'éternité de sa durée. Toujours est-il que les tendances religieuses de Constantin furent réclamées par les païens, les ariens et les catholiques.
En transportant le siège de l'empire à Byzance, on peut
(4) Euseb. in Oonst., cap. lxii.
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LA GÂlJLE PENDANT LA DOMINATION ROMAINE 211
dire que Constantin ouvrit l'Occident aux barbares, éleva dans sa nouvelle capitale un évêque qui, se croyant égal à celui de Rome, se jeta dans le schisme pour être indépendant de rÉglise latine : maheureuse scission qui existe encore aujourd'hui, moins grave, il est vrai, que celle de l'arianisme, mais qui n'en détruit pas moins l'unité de la foi si désirable parmi les chrétiens.
Depuis les victoires de Constantin sur le paganisme, beaucoup d'églises s'élevèrent dans la Gaule et dans les provinces. L'art de l'Orient fit de grandes modifications à l'architecture antique, dont les monuments ne ressemblèrent plus aux temples païens. On s'éloigna des anciens types, comme la pensée chrétienne se dégageait elle-même des habitudes et des croyances de l'hellénisme. Cette architecture a pris dans les siècles suivants le nom de Byzantine.
Les objets servant au culte, à l'ameublement et à la parure subirent les effets de cette transformation et durent au nouveau goût une profusion d'ornements inconnus jusqu'alors : les croix des églises furent incrustées de pierres précieuses ; on couvrit de perles la couronne et les manteaux de Constantin. Les artistes s'exercèrent à varier ce genre d'ornementation sur les meubles de parade, sur les bracelets, les agrafes des dames romaines, où l'on ne vit bientôt plus que d'élégantes ciselures, des pierres colorées, symboles de l'art nouveau, qui avait définitivement rompu avec la sévérité de goût et la simplicité des temps antiques.
L'armée, sensible à la perte de Constantin, résolut de ne pas avoir d'autres empereurs que ses fils. Elle les proclama Augustes, d'après la volonté que leur père avait exprimée en mourant; elle déposa le préfet du prétoire, massacra Jules Constance, frère de Constantin, et sept neveux de ce dernier. Gallus et Julien furent seuls épargnés, parce que le premier était près de mourir et que Julien avait été enlevé par Marc, évêque d'Aréthuse, qui le cacha dans son église.
Les auteurs païens, au lieu d'attribuer cette fureur d'extermination à l'armée, en accusent Constance. Juhen
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adopte ce dernier sentiment dans sa lettre au sénat et au peuple d'Athènes : « On n'oublie pas, dit-il, que Constance, sans forme de procès, fit mettre à mort mes six cousins et l'aîné de mes frères ; qu'il nous réservait le même sort, à mon autre frère et à moi; qu'il se contenta cependant de nous bannir. Je sais que les courtisans affectaient de dire, en notre présence, que Constance avait été entraîné à ces cruautés par la perfidie de ses conseillers et par la crainte d'un soulèvement parmi les troupes. Si la loi ne donne pas au geôlier le droit de tuer son prisonnier, comment le monarque a-t-il osé sacrifier, sans aucune information, des princes qu'il avait dépourvus de leurs dignités (1)?»
L'assassinat des Césars Annibalien et Dalmace, désignés par Constantin pour gouverner la Thrace, le Pont et la Cappadoce, fut suivi d'un nouveau partage de l'empire. Il eut lieu en Pannonie , d'où Constantin le Jeune partit pour rentrer à Trêves. Constant alla s'établir à Rome, et Constance en Orient pour faire la guerre aux Perses.
En passant par Nicomédie, Constance reçut le testament de son père des mains d'un prêtre arien, qui l'avait assisté dans ses derniers moments. Ce prêtre, créature d'Eusèbe, fit croire au prince que son père avait adopté les sentiments de la secte. Il n'en fallut pas davantage pour qu'il se déclarât ouvertement arien. Dès lors sa vie ne fut plus qu'une suite de persécutions qu'il fit subir aux catholiques.
Constantin le Jeune passa l'hiver à Trêves, méditant de renverser son frère Constant maître de l'Itahe et de l'Afrique. Il prit les armes sous prétexte d'aller aider l'empereur d'Orient qui combattait les Perses, et vint dans Aquilée avec d'autres projets (2). La Gaule se trouva encore une fois réduite à de faibles garnisons .
340 Constant apprit chez les Daces que Constantin s'avançait
. pour lui ôter l'empire. 11 lui tendit une embuscade et culbuta
(4) Julian. Epist. S. P. Q. Athen.
(2) Zonar, t. III, p. 44, a. b.
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ses troupes. Constantin, tombé de cheval, périt dans l'action. Son corps fut Jeté dans la rivière, à peu de distance d'Aquilée.
Le bruit courut chez les Gaulois que leur Auguste était mort de la peste. Son oraison funèbre, prononcée dans Arles, accrédita cette opinion. Il n'en était rien. La Providence voulut qu'au lieu de réunir les États de son frère aux siens ce fut au contraire Constant qui devint maître de l'Italie, de la Gaule, de l'Espagne et de l'île des Bretons. Il vint de suite à Trêves pour aller combattre les Allemands qui avaient franchi le Rhin, et ne put les chasser des villes qu'ils avaient pillées (1).
L'année suivante. Constant prohiba d'une manière absolue les superstitions et les sacrifices, prescrivit d'enlever du sénat romain l'autel de la Victoire, vénéré des païens qui le regardaient comme le palladium de l'empire. Beaucoup de temples furent renversés en Italie et dans la Gaule ; on épargna seulement à Rome ceux qui avaient donné naissance aux jeux du cirque (2), pour éviter de heurter de front la populace, qui raffolait des spectacles. On avait pris, comme on voit, moins de précautions envers le sénat.
Après avoir battu les Francs l'année suivante et leur avoir imposé des princes de son choix, Constant passa dans File des Bretons pour en chasser les Calédoniens, qui empiétaient constamment sur les terres de l'empire (3). Il les battit, ce qui lui valut d'être appelé vainqueur des nations barbares. Nous le retrouvons à Trêves le 4 juin de la même année.
Si l'orthodoxie chrétienne progressait dans la Gaule, il n'en était pas de même dans les provinces orientales, toujours tourmentées par l'hérésie d'Arius, que favorisait Constance. Les eusébiens, comptant sur son appui, ne gar-
{{) Hier. Chron.
(2) Cod. Theod., lib. VI.
(3) Amm. Marc, Ub. XX.
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dèrent plus de mesures et finirent par installer Eusèbe sur le siège de Constantinople, en remplacement de Paul qu'ils avaient fait bannir.
Us renouvelèrent leurs calomnies contre saint Athanase et demandèrent la réunion d'un concile en Orient. Le pape préféra le convoquera Rome. Saint Athanase s'y rendit; mais les évoques ariens, craignant de ne pas y être en majorité, se tinrent chez eux et convoquèrent le concile d'Antioche, où ils étaient sûrs de dominer. Saint Athanase y fut déposé et remplacé par un arien nommé Grégoire. Grégoire arriva devant Alexandrie avec une foule d'officiers et de soldats armés. Le peuple, partisan de saint Athanase, s'opposa à leur entrée dans la ville. Les païens, profitant de ce désordre, rouvrirent leurs temples, sacrifièrent aux dieux et outragèrent des vierges, qu'ils voulurent contraindre à renier Jésus-Christ.
De leur côté, les ariens étranglèrent Tévêque Paul, qu'ils avaient chassé de Constantinople, et envoyèrent dans la Gaule pour y répandre leurs erreurs quatre de leurs plus habiles docteurs. Ceux-ci présentèrent à Constant une déclaration captieuse de leurs enseignements. L'empereur, éclairé par Maximien, évoque de Trêves, refusa de les entendre, se déclara ouvertement pour saint Athanase (1) et demanda à son frère Constance de convoquer le concile de Sardique. Les évoques ariens ne s'y rendirent pas ; ils furent déposés et remplacés par des pasteurs catholiques. 347-390. Alors Constant pria son frère de rendre saint Athanase au siège d'Alexandrie, menaçant, en cas de refus, de le rétablir par la force, ainsi que tous les évêques dépossédés. Constance les rappela et leur permit de rentrer dans leurs églises. Pendant que ces choses avaient lieu, les eusébiens réunissaient un concile à Philippopolis, dans la Thrace, et lui donnaient aussi le nom de concile de Sardique pour donner le change à la chrétienté. Leurs décisions furent contraires à
(1) In Athanas., de Synod., p. 894.
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LÀ 6ÀULE PENDANT LA DOMINATION ROACAINE 215
celles des orthodoxes. La mauvaise foi et le caractère indécis de Constance engendraient ces rivalités.
La vie si chrétienne de Constant aurait dû lui valoir une meilleure fortune que celle que lui préparait un audacieux chef de barbares. Ce chef était Magnence, d'origine germanique, allié aux Francs, parvenu au titre de comte et au commandement d'un corps destiné à la garde des empereurs. D'une stature colossale , possédant une éloquence vive et animée (1), il était ostensiblement chrétien, mais il sacrifiait de nuit aux idoles, prétendant se conformer aux lois, qui ne défendaient les sacrifices que pendant le jour. Tel était l'homme dont l'ambition préparait une nouvelle catastrophe à l'empire.
Pendant que Constant se livrait au plaisir de la chasse aux environs d'Autun, Magnence se liguait avec Marcellin, intendant des finances dans la même ville, lequel, sous prétexte de fêter la naissance de son fils, invita Magnence à un grand repas qui se prolongea bien avant dans la nuit. Les esprits étaient échauffés, lorsque Magnence sortit et rentra bientôt revêtu de la pourpre et des insignes de la dignité impériale. Les assistants le proclamèrent Auguste (2).
Marcellin lui livra le trésor, avec lequel il fit quelques largesses aux soldats. Autun et les environs se déclarèrent pour lui, ainsi qu'un détachement de cavalerie qui traversait la ville pour aller en Illyrie. Magnence fit fermer les portes d'Autun, afin que personne n'allât prévenir Constant de ce qui s'y était passé; puis il envoya des gens pour le mettre à mort. Celui-ci, prévenu à temps, s'enfuit vers la frontière d'Espagne ; mais il fut rejoint à Eltie, dans les Pyrénées, et promptement assassiné.
Magnence, d'abord maître des Gaules, de l'Espagne et de la Bretagne, le fut bientôt après de l'Italie, de la Sicile et de l'Afrique. Il créa César son frère Décence pour gouverner
(1) Victor. Epitom.^ p. 544.
(ty Idat. Chron. al., p. 672.
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les Gaules, tandis qu'il irait combattre les ennemis que son usurpation ne manquerait pas de lui attirer.
Constance apprit en Orient, vers la fin de l'hiver, la mort de son frère, le séjour de Magnence à Rome, où, à l'instigation de Marcellin, il torturait le sénat, le peuple et ce qui restait de membres de la famille de Constantin. Sous prétexte de faire la guerre aux barbares, Magnence réunit une armée formidable composée de Gaulois, de Celtibériens, de Saxons et de Francs. « Les Gaulois, dit Julien, furent entraînés malgré eux dans le parti du tyran. Chacune de leurs villes ressemblait à un camp formé pour soutenir une longue guerre. Partout on s'occupait de rassembler des armes, d'équiper des cavaliers, des archers, des fantassins et des lanciers (1). »
Cependant, avant d'entrer en campagne, Magnence envoya près de Constance les évêques Servais, de Tongres, et Maxime, de Trêves, pour lui proposer un accommodement (2). Constance exigea que Magnence se dépouillât do la pourpre. Pour appuyer ces résolutions, il créa son cousin Gallus, frère de Julien, César en Orient ; puis il s'achemina avec ses troupes vers Sardique, usant d'un artifice qui devait singulièrement embarrasser son rival et lui attirer un grand nombre d'ennemis sur les bras. Il permit aux Francs et aux autres nations germaniques de franchir le Rhin et d'occuper dans la Gaule les terres qu'ils pourraient y conquérir (3). Cette fatale combinaison inonda le pays de barbares. Les Francs prirent Trêves, Cologne et un grand nombre de villes dont ils rasèrent les fortifications ; car, s'ils n'aimaient pas à se renfermer dans les places, ils voulaient, au moins, qu'elles ne servissent pas de retraite aux troupes impériales.
Cette invasion n'arrêta pas Magnence. Il passa en lUyrie, déploya son armée dans la plaine de Marse, où elle fut mise en déroute par les troupes de Constance.
(4) JuUan. Epist., S. P. Q. Athen.
(2) Zozim., p. 700.
(3) Jalian. in Const.
Cependant, les nombreux débris de cette armée se réunirent bientôt par détachements pour recommencer la lutte, c( ne voulant pas qu'on dtt qu'un Celte ou un Gaulois eût jamais tourné le dos à l'ennemi (1).» Ils ne purent reprendre l'avantage qu'ils avaient perdu. Magnence, contraint de repasser les Alpes dans le plus granà désordre, marcha sur Aquilée pour s'y réorganiser et recevoir de nouvelles recrues.
Constance dut son avantage à la grosse cavalerie, dont il avait inventé l'armure. Pour la première fois on vit sur le champ de bataille des cavaliers couverts de cuirasses adaptées aux formes humaines depuis le poignet jusqu'aux épaules, ayant, en outre, la poitrine et le dos garantis par des cottes de mailles, la tête et le visage défendus par un masque de fer, les jambes et les cuisses couvertes du même métal (2). Cet accoutrement, adopté par nos chevaliers du moyen âge, est visiblement d'origine byzantine et de l'invention de Constance.
L'hiver approchant, l'empereur fut obligé d'interrompre sa campagne pour la recommencer au printemps. Alors il franchit les Alpes et battit de nouveau Magnence, qui se réfugia dans Lyon après que ses troupes l'eurent abandonné. Julien prétend que Magnence devint plus féroce qu'il ne l'avait jamais été, car on le vit lier des hommes vivants à des chars dont il pressait la course et repaître ses yeux de la souffrance de ces malheureux.
Les soldats qui lui étaient restés fidèles, jugeant que sa cause était perdue, voulurent le livrer à Constance et commencèrent par cerner sa maison pour l'empêcher d'en sortir. Se voyant abandonné et trahi, il fut pris d'un tel accès de fureur qu'il se tua, après avoir poignardé sa mère et tous ses proches. Le César Décence, qui lui amenait des troupes, ayant appris cette catastrophe au moment où il entrait dans
(4) Jnlian. in Oonst. (2) Jolian. in Const.
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Langres, ne voulut pas y survivre et se tua de ses propres mains. Julien dit que Magnence avait fait de très^bonnes choses, mais jamais à propos, et quMl se laissait conduire par des ministres qui vendaient toutes les charges publiques à des gens indignes.
Constance, mattre du monde, vint à Lyon dans le mois de septembre 353; sa rigueur fut extrême envers les amis de Magnence. Il les poursuivit sans relâche, excité par Paulus, eunuque de la cour, qu'on appelait la Chaîne parce qu'il se montrait habile à découvrir des criminels et à faire naître des accusations dérivant de la même source. Le monde était passé du joug d'un barbare à celui d'un esclave. Ce misérable, ayant été envoyé dans Ttle des Bretons afin de procéder à l'épuration des officiers accusés d'avoir favorisé Magnence, trouva de l'opposition dans Martinus, vicaire de l'île, qui désirait les sauver. Paulus le menaça de le comprendre dans l'accusation. Martinus, voyant qu'il était perdu, tira son épée pour en frapper Paulus; l'ayant manqué, il en tourna la pointe contre lui et se l'enfonça dans le sein.
Les principaux citoyens de la Gaule, conduits enchainés devant Constance, furent bannis dans des îles ou condamnés à perdre la vie. Ces sentences entraînaient toujours la confiscation de leurs biens. Tant de suppUces furent suivis d'une loi qui exemptait les clercs de payer l'impôt territorial, de prêter des chevaux et des voitures pour le service des postes et l'exploitation des domaines impériaux (1). Les marchands seuls étaient tenus de fournir le foin, la farine et le charbon nécessaires aux armées. Ainsi s'accroissaient en faveur de l'Église les charges des petits propriétaires, des marchands et des cultivateurs.
Constance quitta Lyon pour aller passer l'hiver dans Arles et célébrer la quinzième année de son pouvoir. On prétend que l'obélisque trouvé, il y a deux siècles, dans cette ville fut élevé en mémoire de cette solennité. Au printemps, il se
(4) Cod. Theod., t. VI, p. 34-35.
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LÀ GAULE PENDANT LA DOMINATION ROMAINi) 219
rendit à Valence pour marcher contre deux petits rois allemands qui avaient franchi leurs frontières. Le rendez-vous de ses troupes était à Châlons-sur-Saône ; elles s'y mutinèrent faute de vivres, car les inondations avaient interrompu le transport des blés venant d'Aquitaine. Lorsque la sédition fut apaisée, Constance s'approcha de Bâle [Augusta Rauriacum) , et ordonna de jeter un pont de bateaux sur le Rhin : l'ennemi s'y opposa ; l'armée romaine traversa le fleuve à gué sur un autre point. Les Allemands vinrent lui demander la paix et lui offrir des auxiliaires, qu'il incorpora dans ses troupes.
Gallus, frère de Julien, que Constance avait créé César en Orient, abusait tellement du pouvoir que l'empereur se crut obligé de l'appeler à Rome. Il s'y rendait, lorsqu'il rencontra à Petau, dans la Norique, le comte Barbation, qui entra le soir dans le palais de Gallus , lui ôta les ornements impériaux et l'envoya prisonnier sur la côte de Dalmatie.
Ce fut une grande joie parmi les familiers de l'empereur d'apprendre l'arrestation de ce prince. L'eunuque Euthère prouva qu'il était urgent de s'en débarrasser et sollicita l'ordre de lui faire trancher la tète. C'était le huitième neveu de Constantin qui périssait par le glaive; il ne restait plus que Julien. Nous arrivons au règne des eunuques, qui, longtemps abimés sous le poids des édits, étaient parvenus à fomenter toutes les intrigues du palais.
Julien, dans sa lettre au sénat d'Athènes, prétend que Gallus, son frère, fut faussement accusé, et que Constance le sacrifia pour complaire à un vil officier de sa cuisine.
A la même époque, Sylvanus, qui s'était distingué contre les Saxons et les Francs, déplut aux eunuques, qui l'accusèrent de s'être rallié au parti de Magnence. Sylvanus, se voyant perdu, ne trouva d'autre moyen de sauver sa tête qu'en se faisant déclarer Auguste. Comme il manquait de vêtement impérial, il saisit une robe de femme pour se
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décorer de la pourpre (1). Ceci se passait à Cologne. Pour réprimer cet acte de rébellion. Constance envoya dans les Gaules Ursicin, grand maître de la cavalerie, lequel se présenta devant Sylvanus comme fugitif et soupçonné d'aspirer à la pourpre. Sylvanus, ne se doutant pas du piège qu'on lui tendait, reçut Ursicin qui débaucha ses gardes et le fit assassiner dans son palais.
Constance, débarrassé de ce compétiteur, tourna son activité vers les affaires de l'Église , qu'il ne cessa d'embrouiller tant qu'il gouverna l'empire. Ayant réuni, sur la demande du pape Libère, un concile à Milan, il usa de toute son influence pour faire condamner saint Athanase. Les évéques qui refusèrent furent bannis; saint Hilaire de Poitiers était du nombre. On donna leurs sièges à des ariens; le pape Libère fut exilé à Berée.
Constance partit bientôt pour Sirmium, ville d'Illyrie, avec les évéques ariens, munis d'un formulaire conforme à leur doctrine qu'ils voulaient faire signer aux orthodoxes. Ils l'adressèrent d'abord à Osius de Cordoue, qui depuis soixante ans avait présidé tous les conciles où l'arianisme avait été vaincu. Constance fit tous ses efforts pour le gagner, espérant que sa chute entraînerait celle de la plupart de ses confrères. Osius tint bon. On le chargea de fers, on lui déchira le corps à coups de fouet et l'on persécuta ses proches. Tant de mauvais traitements triomphèrent de sa résistance; il signa le formulaire et consentit à communiquer avec Ursace et Valons. Il mourut en possession du siège de Cordoue, à l'âge de cent ans, accablé de remords d'avoir trahi si lâchement les intérêts de l'orthodoxie.
La chute la plus déplorable fut celle du pape Libère : il avait su résister aux séductions de l'empereur et ne put soutenir les rigueurs de sa prison. Jaloux de voir Félix appelé au siège de Rome, il écouta les propositions des ariens, signa que le Fils n'était pas l'égal du Père et fut délivré. Durant sa
(4) Jalian. in Const.
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captivité , les dames de Rome avaient fait mille démarches auprès de Constance pour obtenir son rappel. Il répara plus tard les erreurs de sa chute; mais l'hérésie n'en régna pas moins très-longtemps et souverainement sur tous les sièges de la chrétienté.
Depuis le lâche assassinat de Sylvanus par Ursicin, les Francs, les Allemands et les Saxons, imprudemment appelés dans la Gaule contre Magnence , ne s'appliquaient qu'à la détruire. Constance leur opposa Julien, frère de Gallus, et le créa César. Julien, dernier neveu du grand empereur échappé au massacre des siens, avait été élevé par Ëusèbe de Nicomédie, soutien de l'arianisme, et par l'eunuque Mardonius, grand admirateur des traditions helléniques. Il paraissait toutefois attaché au christianisme et ne fréquentait jamais les théâtres.
À l'âge de quinze ans, il étudiait à Constantinople. Constance, auquel sa réputation portait ombrage, le fit partir pour Nicomédie en lui interdisant de fréquenter le philosophe Libanius. Il s'en abstint, il est vrai; mais il recherchait ses ouvrages et les étudiait en secret.
Nicomédie devint malheureusement pour Julien une école d'apostasie et de sophismes, car l'esprit des Orientaux n'avait pas la solidité de celui des Latins, qui mettaient de la persévérance à combattre l'erreur. Julien n'écouta que les maîtres qui enseignaient la magie, surtout Maxime d'Éphèse , qui lui donna l'espoir d'arriver à l'empire et lui inspira, dit Socrate, le dégoût de la religion chrétienne. Certains reproches que Constance lui adressa touchant la direction qu'il donnait à ses études le firent redoubler extérieurement de zèle religieux : il fréquentait les églises, menait la vie austère d'un anachorète et remplissait les fonctions de lecteur dans la cathédrale de Nicomédie.
Malgré tous ces dehors de piété , Constance le soupçonna fortement d'aspirer à la pourpre, surtout depuis la mort de Gallus. Il le fit arrêter, le retint quelque temps prisonnier dans son palais, et l'aurait fait mourir si l'impératrice
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222 ÀNNALBS DE LA 6ADLE
Eusëbien'en avait eu pitié et n'eût obtenu qu'il retournât en Orient. Il put même , sur sa demande , s'arrêter quelque temps à Athènes pour se perfectionner dans les sciences; mais son véritable but était de se livrer à ses études accoutumées.
Il eut pour condisciples les jeunes Grégoire de Naziance et Basile, qui ne tardèrent pas à découvrir ce que le monde devait en espérer s'il parvenait jamais à l'empire. c< Je ne me pique pas, dit saint Grégoire, d'être fort habile à deviner; mais je n'attendais rien de bon de ce jeune homme dont la tête était toujours en mouvement et les épaulçs continuellement branlantes et agitées. Joignez à cela un œil égaré et plein de fureur, une démarche chancelante, un nez marquant de l'insolence et du dédain, un air de visage railleur et méprisant, un rire excessif et immodéré; des signes de tête qui accordaient ou refusaient sans raison, une parole hésitante et entrecoupée; des interrogations déréglées et impertinentes ; des réponses qui ne valaient pas mieux, qui ne se soutenaient point et qui n'avaient ni ordre ni méthode... Je dis, aussitôt que j'eus remarqué toutes ces choses : Quel terrible monstre nourrit ici l'empire romain et plaise à Dieu que je sois un faux prophète ! »
Ce fut sous l'impression de jugements si peu favorables de la part des chrétiens que Julien entra avec son titre de César, dans la Gaule où il était déjà regardé comme un sceptique qui, n'ayant foi à aucune religion, les tolérerait toutes, les animerait même les unes contre les autres, ne trouvant rien dans leurs dogmes qui fût digne de sa philosophie et des hauteurs de son esprit.
Les païens de la Gaule furent joyeux et crurent le momeat venu de rétablir leurs autels. Cette opinion était devenue tellement populaire que , au passage de Julien par Vienne , une vieille aveugle s'écria du milieu de la foule : Au moins celui-là rétablira les temples des dieux (l). Espérances pré-
(4) Amm. Marc, lib, XV, cap. xix.
maturées! Constance vivait toujours et n'épargnait aucun temple païen. L'exclamation de la vieille prouve toutefois que ceux de la Gaule avaient été détruits probablement dans les villes, car on ne peut admettre qu'il n'en existât plus dans les campagnes.
Julien apprit à Vienne les désordres qui régnaient dans la Province : l'ennemi s'était emparé de quarante villes des bords du Rhin, parmi lesquelles on comptait Tongres, Trêves, Worms, Spire, Strasbourg et les avait complètement ruinées. Cologne même, ancien camp des légions, était tombée dans leurs mains. Les places de l'intérieur étaient sans cesse visitées par des groupes de pillards qui parcouraient les campagnes, coupaient les ponts et incendiaient les domaines des riches Gallo-Romains. Les peuples livrés à eux-mêmes fuyaient dans les bois, ou gagnaient les villes closes^ dit Ammien, ne subsistant que de ce qu'ils pouvaient semer et récolter dans l'enceinte de leurs murailles. c< Les barbares, écrivait Julien au sénat d'Athènes, demeuraient impunément autour des villes gauloises qu'ils avaient détruites et dont le nombre pouvait monter à quarante-cinq, sans y comprendre un grand nombre de bourgs et de châteaux réduits au même état. Les villes éloignées de ces hommes féroces étaient restées désertes, tant était grande la terreur qu'ils répandaient au loin. »
Au printemps, les Francs et les Germains assiégeaient la ville d'Autun, défendue avec énergie par des vétérans; il n'y avait pas un moment à perdre pour la secourir. Julien, à la tête de quelques troupes, y entra le 24 mai 356. Il en partit pour Auxerre, cheminant au travers de bois fort dangereux. 11 s'approchait de Troyes, lorsqu'il fut attaqué par des Francs qu'il dispersa, et il arriva heureusement devant la ville, dont il eut peine à se faire ouvrir les portes; car les bourgeois des cités gauloises les tenaient fermées jour et nuit, craignant d'être pillés ou massacrés. Julien partit pour Reims, où il trouva les légions commandées par Ursicin et Marcel. Il prit avec ces légions le
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chemin de Decem pagi (Dieuze) , repoussa les Francs et mit leurs têtes à prix.
Cologne lui ouvrit ses portes, car les barbares, qui Toccupaient depuis dix mois, avaient trouvé plus commode de révacuer que de la défendre. Après y avoir mis garnison, il alla délivrer Trêves et les villes voisines, obligea un des princes francs à traiter avec lui, et remonta le Rhin Jusqu'à Bâle pour marcher contre les Camaves, tandis que Constance les attaquerait du côté de la Rhétie. Il détruisit une partie de cette nation et alla passer l'hiver à Sens.
Alors les évêques des Gaules, presque tous ariens, réunissaient un concile à Béziers. Saturnin, d'Arles, y dénonça saint Hilaire de Poitiers et Rhodane de Toulouse, qui furent exilés et envoyés en Phrygie. Il ne restait plus d'évêques catholiques dans la Province. Ceux de TOrient n'étaient pas mieux traités, car, à la même époque. Constance bannissait saint Alhanase et envoyait des diatribes contre lui aux rois de rÉthiopie, près desquels il s'était retiré. Furieux contre ceux qui croyaient le Fils égal au Père, il les tourmentait et se justifiait à ses propres yeux par une piété exemplaire et par des édits de sang contre les païens.
Nous avons laissé Julien à Sens, où il passa l'hiver. Les Francs vinrent l'y assiéger au printemps. Il réussit à les repousser avec le peu de soldats qu'il avait sous la main. Marcel, général de la cavalerie, placé dans un lieu voisin de Sens, n'ayant tait aucun effort pour le seconder, Julien s'en plaignit à Constance qui, à la persuasion de Timpératrice Eusébie et de l'eunuque Euthère, rappela Marcel et le remplaça par Sévère, général expérimenté qui sut remplir convenablement ses fonctions en y apportant la déférence qu'il devait à un César.
Constance ordonna à Julien de marcher <iontre les Allemands, de concert avec Barbation, général de l'infanterie, qui s'avançait du côté de Bâle avec vingt-cinq mille hommes. Barbation avait plus de renommée que de valeur réelle.
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Jaloux de Julien, il le décriait dans ses lettres à la cour et aurait triomphé de ses revers.
Alors une troupe de Lètes passa entre Tarmée de Barbation et celle de Julien, s'avançant sur Lyon, dans Tespérance de la piller et de la réduire en cendres. La ville se défendit, mais elle ne put préserver son territoire d'être saccagé. Les barbares, chargés de butin, retournaient avec sécurité dans leur pays lorsque Julien les attaqua et les tailla en pièces. Ils passèrent près de Barbation qui ne fit rien pour les arrêter. Valentinien, futur empereur, alors tribun de cohorte dans l'armée de ce dernier, tint tête aux Allemands et fut cassé de son emploi pour avoir agi sans les ordres de son général.
Julien poursuivit les Lètes jusqu'au Rhin, s'empara des tles où ils s'étaient retranchés et alla réparer les ruines du château de Très Tabemas (Saverne). Il le pourvut de vivres et y laissa garnison.
Barbation, honteux de sa propre conduite, quitta ses troupes et partit pour Constantinople, où il fit la guerre à Julien par toutes sortes de calomnies, dit ce dernier dans sa lettre au sénat d'Athènes. Le départ de ce général rendit courage aux Allemands. Chlodomair, un de leurs rois, ayant appris par un transfuge que Julien n'avait plus que treize mille hommes, lui envoya demander, à Saverne, le pays des Vosges, que Constance avait abandonné à sa nation du temps de sa guerre contre Magnence.
Julien ne voulut rien céder, et marcha avec sa petite armée contre ce roi. Celle de Chlodomair, forte de trentecinq mille combattants, se composait des contingents de plusieurs nations, ayant à leur tête sept rois et dix princes. Le choc fut terrible, la cavalerie gallo-romaine cédait; la bataille était perdue sans la vigoureuse résistance des légions. Les Allemands, rompus, furent culbutés dans le Rhin; leur roi Chlodomair, trouvé dans un bois, fut conduit à César. Les soldats, enthousiasmés de leur victoire, en rapportèrent la gloire à Julien et voulurent le proclamer Auguste. Julien,
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au contraire 9 en fit honneur à Constance et lui envoya son illustre prisonnier, qui mourut à Rome peu de temps après son arrivée dans cette ville.
Julien jeta un pont sur le Rhin et se trouva bientôt en présence des Allemands, qui le menacèrent de leurs armes s'il ne rentrait promptement dans la Gaule. Il fit, au contraire, de grands dégâts autour de lui et répara le fort de Trajan, ce qui augmenta leur épouvante. Ils obtinrent une trêve de dix mois, s'obligèrent à fournir des vivres pour ce fort et à rendre les Gaulois qu'ils retenaient captifs. Comme ils ne se doutaient pas que Julien en eût la liste exacte, ils essayèrent de le tromper; mais ses secrétaires en demandèrent nominativement plus de vingt mille, qui furent immédiatement restitués (1).
Pendant que ces choses se passaient, les Francs avaient occupé deux forts situés sur la Meuse et pillé les lieux voisins. Il les fit prisonniers, en forma quatre cohortes de fantassins choisis , trois de cavalerie d'élite , et deux légions qu'il envoya à Constance. Les Germains et les Francs se trouvèrent ainsi fondus dans l'armée romaine.
Julien vint aussitôt à Paris, qu'il paraissait beaucoup affectionner et dont il nous a laissé la description suivante : a J'avais mes quartiers d^ hiver dans ma chère Lutèce; c'est ainsi que les Celtes nomment la ville des Parisii. Elle est bâtie dans une île peu considérable, que le fleuve baigne de toutes parts. Des ponts-levis , jetés sur l'un et l'autre bras , y conduisent. Il est bien rare que ce fleuve croisse ou diminue ; tel on le voit en hiver, tel il est encore en été; mais il fournit à la boisson des habitants une eau
agréable qui paraît toujours pure La température de
rhiver est peu rigoureuse, à cause, disent les gens du pays, de la chaleur de l'Océan, qui envoie un air tiède à Lutèce... L'hiver y est donc fort tempéré. Le sol porte de bonnes vignes et des figuiers que les Parisii enveloppent de paille de blé
(4) 2oaim., lîb. m, cap. iv. — Amm, Marc, lib. XVII, cap. xxi.
comme d'un vêtement. L'hiver que je passai à Lutèce fut d'une violence inaccoutumée; la rivière charriait des glaçons qui s'agglomérèrent, et sur lesquels on pouvait la traverser. Plus dur à moi-même et plus rustique que jamais, je ne voulus pas souffrir que l'on échauffât à la manière du pays ^ c'est-à-dire avec des fourneaux, l'appartement où je couchais. y> Julien eut lieu de s'en repentir, car il manqua d'être asphyxié par la vapeur d'un brasier de charbon qu'on alluma dans sa chambre (1).
Que peutrK)n déduire de ce passage sur Lutèce, le seul que nous ait laissé l'antiquité romaine? Julien avait ses quartiers d'hiver à Paris ; donc il y existait pour ses troupes un camp que l'on doit placer, croyons-nous, entre la Seine et la butte Montmartre {mons Martis)^ selon Hilduin dans sa vie de saint Denis; établissement militaire que semble indiquer Abbo, en disant qu'il y avait au pied de la montagne un champ de Mars où les rois francs donnaient chaque année uBe audience au peuple et en recevaient des étrennes.
Le sol de Lutèce, ajoute Julien^ possède de bonnes vignes et des figiders : donc les produits de Suresne, d'Argenteuil et d'Epinay existaient déjà et avaient dignement figuré sur la table du prince. Les figuiers ne sont -ils pas encore communs sur le même sol? Seulement, on en courbe les i-ameaux, que l'on couvre de terre au lieu de les entourer de paille , pour les préserver des rigueurs de l'hiver.
Maintenant, dirons^nous où était le palais dans lequel Julien séjourna? L'opinion générale le voit aux Thermes, édifice romain dont on attribue arbitrairement la construction à Constance Chlore , parce qu'il passa quatorze ans dans la Gaule et fit reconstruire Autun, dans le même temps où son collègue Dioctétien élevait à Rome le superbe monument des Thermes, qui a toujours porté son nom. Il est positif que, par ce dernier rapprochement , on confond un pur établissement de bains avec une résidence impériale.
(4) Jolian. in Misopog.
Certes, il y eut sous la montagne de Sainte-Geneviève un palais dont les dépendances s'étendaient du côté de la Sorbonne et se prolongeaient Jusqu'à la Seine. Jean de Hauteville en décrivait encore, vers 1180, le principal corps de logis dont les ailes semblaient embrasser le mont voisin. Les jardins étaient placés entre l'édifice , l'église de Saint-Germain-des-Prés, le Luxembourg et la Seine (1). Sur la montagne existait un camp prétorien. Nos premiers rois habitèrent ce palais; mais, s'y trouvant trop à découvert, ils allèrent s'établir dans la cité , sur les terrains occupés par le Palais-de-Justice actuel.
Reste maintenant à savoir si l'édifice impérial des Thermes existait du temps de Julien , et si c'est de ce palais dont il nous entretient. Nous ne le croyons pas, d'après l'examen attentif des textes. D'abord, il passe l'hiver à LutècCy située dans une île de la Seine -^ or, le palais des Thermes était à cinq cents mètres en dehors de cette île. Il ne veut pas que l'on chauffe sa chambre avec des fourneaux, selon la mode du pays : les palais impériaux avaient des calorifères qui répandaient la chaleur dans tous les appartements ; on en trouve même dans beaucoup de villa gallo-romaines. Il semblerait donc surprenant que les chambres du palais des Thermes destinées à recevoir des Césars n'eussent été chauffées que par des fourneaux gaulois, comme auraient pu l'être des chambres d'auberge ou de simples particuliers.
Si nous voyons les rois francs quitter ce vaste palais pour aller s'établir dans Fîle de la Seine, c'est qu'il y existait encore, croyons-nous, le petit édifice romain que Julien avait habité. Nous savons que nos doutes ajournent la question du palais des Thermes; mais il vaut mieux la réserver pour des études ultérieures qui la résoudront peut-être, que d'admettre une solution qui serait contraire à la vérité. 358. Julien employa le temps de son séjour à Lutèce à régler
l'impôt des Gaules et à supprimer les surtaxes dont le préfet
(1) Fortunat. Oarm., lib. VI, de Hort. Ultrogoth.
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du prétoire, Florentius, chargeait les propriétaires à son profit. Il sut opérer une grande diminution dans les charges publiques et réduire l'odieux impôt de capitation. Au lieu de vingt-cinq pièces d'or que Ton payait sous Constance, il n'en exigea plus que sept, somme qui paraît encore exagérée. Il est vrai qu'il fit une sous-répartition proportionnée aux facultés des contribuables, de sorte que les riches payèrent plusieurs cotes, tandis qu'une seule était souvent répartie sur plusieurs personnes moins fortunées (1). Sous Valentinien on vit trois hommes et quatre femmes payant une seule capitation. Le poète Sidonius se plaignit d'avoir été traité comme Cerbère et taxé comme s'il avait trois têtes (2).
Le préfet Florentius porta plainte à Constance de ce que Julien diminuait les taxes et soupçonnait même sa loyauté. L'empereur fit quelques représentations à Julien. Celui-ci objecta que les peuples ne pouvaient être grevés de surtaxes puisqu'ils étaient dans l'impossibilité de payer l'impôt ordinaire. 11 n'en reconnut pas moins l'autorité du préfet, car, désirant faire rentrer lui-même l'impôt de la Belgique par des voies de douceur, il lui demanda l'autorisation de ne pas se servir des agents du fisc. Le préfet y consentit, et les peuples, sans être tourmentés, s'acquittèrent de leurs taxes même avant le temps fixé pour leur entier recouvrement.
JuHen était devenu l'idole de la Gaule, car on n'entendait plus parler des Francs, les villes réparaient leurs désastres et les cultivateurs rentraient dans leurs domaines abandonnés. Les évêques catholiques chassés de leurs sièges ne lui étaient pas contraires, car les tracasseries qu'il avait endurées lui-même le rendaient fort tolérant à l'endroit des orthodoxes que Constance avait persécutés.
Une disette prévue par Julien lui avait fait équiper six cents navires qui devaient aller chercher du blé dans l'île des Bretons. Cette flotte devait rentrer par les bouches du
(4) Amm. Marc, lib. XVI.
{%) Sidon. Apol., cap, xiii.
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230 ÀNftÀLES D£ LA GAULE
Rhin. Le préfet Florentius croyait cette voie tellement iiûpraticable que, pour obtenir le libre passage de ces navires, il promit deux mille livres pesant d^argent aux Chamaves *6t aux Francs-Saliens qui habitaient ce que nous appelons aujourd'hui le Brabant. Constance approuva ce honteux marché ; mais Julien prit la résolution plus noble d'attaquer ces peuples, et captura un grand nombre de Francs qu'il incorpora dans sa cavalerie. Il battit ensuite les Chamaves, qui résidaient au delà du Rhin, et retint les plus jeunes dont il forma plusieurs corps que nous verrons exister jusqu'au temps de l'empereur Anastase. Après avoir fait réparer, sur la Meuse, trois forts que les Francs avaient ruinés, il mit ses troupes en quartiers d'hiver.
Alors Constance allait de Constantinople à Rome où il entrait en triomphe sur un char éclatant de pierreries, entouré de gardes et de cavaliers revêtus de cuirasses de fer, assez ressemblants, dit Ammien, à des statues polies par la main de Praxitèle. Après ces fêtes, il voulut embellir Rome de l'obélisque que Constantin avait tiré d'Héhopolis et laissé dans Alexandrie. Ce monument arriva sur des bateaux par le Tibre et fut dressé dans le grand cirque par une multitude d'hommes, à l'aide de tant de cordages que le ciel en parut obscurci. Ce récit d' Ammien fait comprendre combien les progrès de l'art mécanique nous épargnent de temps, d'embarras et d'ennuis. L'obélisque d'Héhopolis, renversé par les barbares, a été relevé du temps de Sixte- Quint pour décorer la belle place de Saint-Jean-de-Latran.
Constance fit définitivement enlever du sénat l'autel de la Victoire, dernier signe de l'idolâtrie officielle dans Rome. Il faisait payer aux païens les tourments que lui causaient les divisions qui régnaient dans l'Église. Les ariens, dont il avait adopté les principes, formaient alors trois sectes dominant alternativement à la cour, selon la disposition d'esprit de Constance, qui réunissait des conciles pour faire triompher l'opinion qu'il préferait. Ammien, toujours entiché de paganisme, dit que ce ce prince, ne se rendant pas
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compte de la religion chrétienne qui est absolue et simple, et dans laquelle il est plus facile de pénétrer que d'entretenir la concorde, favorisait par de longs discours certaines nouveautés qui amenaient toujours de sérieux conflits. »
Jamais les réunions d'évéques ne furent plus fréquentes que pendant son règne ; on ne voyait que prélats dans les voitures publiques, allant établir des formulaires gros de schismes et tendant à la ruine de la religion chrétienne. Son intervention devint même si funeste que les évéques finirent par lui faire des remontrances, en le priant de ne pas tant se mêler de leurs aflaires.
Les synodes eurent pourtant leur côté avantageux pour le christianisme, car si le peuple ne comprenait pas ces disputes étemelles qui mettaient tant d'ecclésiastiques en mouvement, il jugeait néanmoins de l'importance des évêques en les voyant tant de fois mandés par le prince ; importance qui s'accrut à la chute du gouvernement romain quand, après la fuite des officiers impériaux devant les barbares, les prélats restés à leurs postes se trouvèrent naturellement appelés à discuter les intérêts de leur troupeau, à réclamer des garanties dont la soumission des peuples devait être la récompense.
L'année 359 vit la réunion duconcilede Séleucie, composé de cent soixante évêques, la plupart semi-ariens. Saint Hilaire de Poitiers, exilé en Phrygie, y assista et parla sans fruit en faveur de la vérité ; le chagrin qu'il en éprouva lui fit adresser cette dure apostrophe à Constance : « Vous saluez les évêques du baiser par lequel Jésus-Christ fut ti;ahi ; vous courbez la tête pour recevoir leur bénédiction, et vous foulez aux pieds leur foi. »
Pendant la tenue de ce concile, les évêques d'Occident, au nombre de quatre cents, se réunissaient à Rimini, ville d'Italie, rejetaient le formulaire de Sirmium et s'attachaient à la foi de Nicée. Ursace et Yalens furent déposés comme hérétiques. ^
Cette décision fut suivie de conséquences déplorables :
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lorsque les députés du concile allèrent en faire part à Constance, celui-ci, gagné par des émissaires de Séleucie, ne voulut pas les recevoir et les menaça tous de Texil. Ces malheureux, effrayés, donnèrent à Torthodoxie le mauvais exemple de revenir sur leurs actes et de recevoir les ariens à leur communion* Vingt évêques seuls persévérèrent et partirent pour Rome. Ainsi tout TOrient était arien, quatre cents évêques d'Occident l'étaient devenus, sauf vingt seulement dont le pape Libère approuva la conduite, réparant ainsi la honte de son ancienne chute, honte dont presque tous les évêques venaient de se couvrir.
Constance, trouvant juste de frapper les païens aussitôt qu'il sévissait contre les catholiques, fit une atroce loi par laquelle il condamnait les magiciens et les astrologues à subir le suppHce du chevalet, des ongles de fer et du glaive. Une des premières victimes de son édit fut Barbation, que nous avons vu rendre de si mauvais offices à Julien. Accusé d'aspirer à l'empire et d'avoir consulté les devins, il fut décapité, lui et sa femme Assyrie, de laquelle on avait intercepté une lettre entretenant son mari de l'espoir de la pourpre.
Les chrétiens, exagérant encore la rigueur desédits, firent une guerre des plus acharnées au paganisme. Un certain Paul, ayant l'emploi de surveiller en Thébaïde ce qui se passait dans un temple dédié au dieu Besa, s'établit à Scytople, ville de la Palestine, pour être témoin des supplices qu'il allait ordonner. Simplicius, Parnasius et Andronicus, personnages éminents du pays, furent exilés. Le philosophe Chytras, ne pouvant nier qu'il eût sacrifié aux dieux, mais sans accompagnement de maléfices, fut nris sur un chevalet et banni d'Alexandrie. Les tourments ne furent pas épargnés surtout à ceux qui se défendaient avec maladresse : on en mutila quelques-uns, d'autres encoururent la confiscation de leurs biens.
Quelqu'un était-il vu portant au cou certain remède propre à le guérir de la fièvre, on l'accusait d'avoir évoqué les vains fantômes des morts, sollicité les chênes de Dodone et
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les oracles de Delphes contre la vie de l'empereur ; aussitôt il était déclaré criminel, digne de mort et exécuté. Les cruautés de Paul ont été rapportées par Libanius et par Julien dans son épttre aux Athéniens.
La loi de Constance pouvait atteindre ce prince, que Ton savait nourri des doctrines philosophiques et des études de la nécromancie ; mais sans témoigner aucune inquiétude, dit Ammien, il faisait rétablir les villes ruinées de Nuits, Bonn, Andernach et Bingen, et marchait contre divers princes allemands qui n'avaient pas voulu traiter avec lui. Un jour que plusieurs s'étaient réunis pour célébrer une fête tout près du Rhin, il s'embarqua avec trois cents soldats et ne put les surprendre, cartons avaient pris la fuite. Il s'avança jusqu'à la frontière des Allemands et des Burgundes et reçut la visite de plusieurs rois qui vinrent lui demander la paix. Ils l'obtinrent à condition qu'ils rendraient leurs captifs. Cette course terminée, il revint passer Thiver à Lutèce.
A cette époque. Constance fit marcher son armée contre Sapor, roi de Perse; elle était commandée par Sabinien, dont la nullité donna de l'inquiétude aux généraux qui servaient sons lui. L'ennemi entra en campagne ; ses détachements, qu'on voyait toujours aux prises avec les Romains, obtinrent quelques succès. Un jour, des légionnaires, s'étant introduits dans un lieu couvert de vignes, rencontrèrent un soldat qui s'y tenait caché; ils l'interrogèrent, et ses réponses parurent suspectes. Menacé d'être mis à la torture s'il ne découvrait son secret , il avoua qu'il était Gaulois et de la ville de Lutèce, qu'il avait servi dans la cavalerie, et que , pour éviter la punition d'un crime qu'il avait commis, il s'était retiré chez les Perses, s'y était marié et avait mission d'épier l'armée romaine. Ce malheureux, qui se dénonçait lui-même, fut immédiatement mis à mort (1).
Cependant, Sapor avait pris beaucoup de places et ne trouvait de résistance que devant Amide, défendue par
(4) Amm. Marc, lib. XVII.
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plusieurs corps de Gaulois. Cette ville, pressée de toutes parts, allait se rendre, lorsque les assiégés, comme des lions, ne pouvant rester calmes devant l'ennemi, demandèrent à faire une sortie contre le camp des Perses, menaçant même de tuer leurs généraux et leurs tribuns s'ils voulaient s'y opposer. Armés de bâches et d'épées (1), ils sortent de nuit par une fausse porte, arrivent sur les premiers factionnaires, les égorgent et portent le fer au milieu de l'avantgarde des Perses. Malheureusement, les cris des blessés ayant fait mettre sur pied toute l'armée ennemie, ces valeureux Gaulois furent obligés de battre en retraite et de rentrer précipitamment dans la ville, laissant quatre cents hommes sur le champ de bataille. L'empereur fit ériger à Édesse des statues armées en mémoire de leur glorieuse entreprise.
A la pointe du jour, l'ennemi reconnut toute l'étendue de sa perte. Plusieurs grands et des satrapes avaient été égorgés ; pour en tirer vengeance, Sapor jura la ruine de la place et fit jouer des machines contre ses remparts : il finit par s'en emparer. Les habitants et les soldats qui ne purent se sauver tombèrent sous le glaive des Perses. Ceux-ci perdirent trente mille hommes pendant le siège, qui ne dura pas moins de soixante-treize jours.
Constance apprit ces tristes événements àSirmich. LesSarmates, dont il s'approchait avec confiance, car ils lui avaient envoyé faire leur soumission , fondirent sur lui et tâchèrent de s'en emparer. L'armée romaine les repoussa , foudroya les vivants et les blessés; ceux qui furent pris moururent sous le bâton au bruit des clairons et des trompettes.
De retour à Constantinople, Constance se montra encore une fois plus jaloux que de coutume d'embrouiller les affaires de l'Église. 11 réunit un concile d'ariens, qui déposa Macédonius de Constantinople et le remplaça par l'évêque d'Antioche, qui exerça sa tyrannie contre les catholiques.
(1) n est curieux de voir que les Gaulois se servent de la hache, exclusivement attribuée aux France.
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LA GAULE PENDANT LA DOMINATION ROSaiNE 235
En 360^ Constance, projetant une nouvelle campagne contre les Perses et jaloux de la gloire de Julien, envoya le tribun Décence, l'un de ses secrétaires, dans les Gaules pour en enlever les auxiliaires hérules, bataves, trois cents hommes choisis de chaque cohorte et le corps des Pétulants, dont le nom, d'après la notice de l'empire, caractérisait l'intrépidité. Il avait adressé ses ordres à Lupicien et à Guiton, en prévenant seulement Julien de n'y apporter aucun obstacle. Le préfet du prétoire Florentins, prévoyant que ces troupes consentiraient difficilement à quitter la Gaule , se retira dans Vienne, prétextant des instructions à donner au sujet des vivres, mais plutôt pour éviter de paraître dans aucun conflit et mettre à couvert sa responsabilité.
Julien, fort embarrassé, représenta au tribun Décence que le pays allait rester à la merci des barbares , que les Germains s'étaient donnés à condition qu'ils ne quitteraient pas la Province, et que, si on les envoyait en Orient, ils ne voudraient plus fournir de recrues à l'empire. Le tribun fit peu de cas de ces observations, choisit les meilleurs soldats et les expédia sous les ordres de Sintule, qui occupait une charge mihtaire dans la maison de Constance.
Julien manda le préfet du prétoire pour se concerter avec lui. Florentius refusa de quitter Vienne, craignant de blesser l'ombrageux Constance. Julien, dépourvu de conseil, pensait à se démettre du titre de César, ce qui l'aurait perdu , lorsqu'il prit la résolution d'appeler les troupes des frontières et de les réunir, dit Ammien, dans la place des Pétulants, voisine de Paris. On n'entendait alors parmi ces soldats allant en exil que cris de douleur et de désolation. Aux plaintes succédèrent les emportements quand ils eurent trouvé par terre un billet ainsi conçu : « Nous sommes envoyés au bout du monde comme si nous avions mérité quelque rude châtiment; nos femmes vont être réduites en servitude par les Allemands que nous avons tant de fois vaincus. v> Afin d'apaiser ces rumeurs, Julien leur promit des voitures pour leurs femmes et leurs enfants.
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On chercha longtemps quel chemin on leur ferait prendre. Julien était d'avis qu'ils ne passassent pas dans Lutèce; Décence, au contraire, jugeait utile qu'elles vissent leur César, seul moyen d'éviter une sédition.
Ce dernier parti prévalut. Julien se porta, selon sa coutume, au-devant des troupes jusque dans le faubourg de Lutèce. Il les exhorta d'aller gaiement trouver l'empereur pour en recevoir les récompenses dues à leurs glorieux travaux. 11 les accompagna même jusque dans le Champ de Mars, qui existait, avons-nous dit, sous Montmartre , et retint les principaux officiers à dtner dans son palais. Tous parurent tristes de quitter la Gaule et de ne plus servir sous ses ordres.
Ces chefs, en rentrant au camp, trouvèrent les soldats échauffés à la suite d'un repas nocturne, travaillés par leurs officiers et les Parisiens qui leur conseillaient de ne pas les quitter. Après s'être armés et encouragés les uns les autres, ils courent au palais, proclament Julien Auguste et demandent à le voir pour lui donner la pourpre.
Le prince, fort embarrassé de sa contenance, fit tenir fermées les portes du palais , que les révoltés gardèrent tant que dura la nuit. Il se livrait aux réflexions les plus sinistres et se demandait si Constance lui pardonnerait cette sédition, bien qu'il ne l'eût pas provoquée. 11 se rappelait le sort deson frère Gallus et désirait s'y soustraire. « Je méditais, dit-il dans sa lettre au sénat d'Athènes, ce que j'avais à faire ; je ne pouvais me fixer à rien. Je prenais enfin quelque repos dans une chambre voisine de celle de mon épouse , qui vivait alors. De là, par une embrasure laissant voir le ciel, j'adressai mes vœux à Jupiter, qui m'ordonna d'obéir au vœu des soldats. » Eunape prétend qu'un pontife dit à Julien que l'empire lui appartiendrait, mais qu'il le conserverait peu de temps.
Le jour naissant ranima la sédition. Les soldats comprirent qu'ils seraient punis si le prince ne se compromettait pas avec eux. Les cris de : Julien Auguste l retentirent sur la place et dans la ville. Ils demandèrent à le voir, et , comme
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il ne paraissait pas, les portes du palais furent enfoncées; on l'obligea d'en sortir. D'immenses cris le saluèrent Auguste.
Pour apaiser les séditieux , Julien tantôt leur témoignait son indignation, tantôt leur tendait les mains et les priait de ne pas se compromettre après tant de victoires. Les voyant adoucis y il les assura qu'ils ne quitteraient pas la Gaule et qu'il en obtiendrait la permission de Constance. Le soldat , trop engagé, n'accorda nul délai. Julien, voyant qu'il y allait de sa vie, consentit à sa fortune. On l'éleva sur un bouclier pour le faire voir aux troupes; un légionnaire du corps des Pétulants ôta son collier militaire et le mit sur la tète du César pour lui servir de diadème. Voyant cela, Julien promit aux soldats cinq pièces d'or et une livre d'argent par tête, en les engageant à le bien servir.
^Qgaste. Ainsi, la petite ville de Lutèce fut pour la première fois *• témoin de ces grandes agitations et de ces révolutions militaires qui devaient, à des temps plus rapprochés de nous, s'y reproduire encore. Julien, Napoléon P'ei Napoléon III sont les seuls empereurs qui aient été proclamés à Paris. Leurs noms sont également célèbres dans l'histoire de la religion : Julien rétablit le culte des idoles. Napoléon P' fit rouvrir les églises. Napoléon III couvrit du drapeau de la France le pouvoir de la papauté.
Julien rentra dans son palais accablé d'inquiétudes et de chagrin. Le bruit ayant couru que l'eunuque de sa chambre, gagné par les partisans de Constance , l'avait assassiné , les soldats se portèrent enfouie au palais et trouvèrent le prince revêtu des ornements impériaux. Sa vue suffit pour les calmer.
Le premier détachement de troupes, qui était déjà parti pour l'Orient sous la conduite de Sintule , n'eut pas plutôt appris ce qui venait de se passer à Lutèce qu'il y revint aussitôt. Julien réunit son armée au Champ de Mars et la passa en revue avec l'éclat de sa nouvelle dignité.
Tel fut son avènement, d'après ce qu'il dit lui-même, d'après les auteurs païens Libanius, Ammien, Eutrope et Zozime. Il y a, sur le même sujet, diversité de sen-
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timents parmi les annalistes chrétiens : Socrate et Sozomène sont d'accord avec les auteurs padfens, tandis que saint Grégoire de Naziance et Philostorgue ne paraissent nulle^ ment persuadés que Julien ait cédé à la contrainte et traitent son élévation de fureur et de révolte. D'autres prétendent que, ayant eu peur d'éprouver le même sort que son frère Gallus, il avait gagné ses capitaines pour amener les soldats à le proclamer Auguste, version qui paraît être la plus vraisemblable.
Décence, dont la mission avait si mal réussi, s'enfuit en Orient. Florentins quitta Vienne, où il laissa toute sa famille ; Julien la lui renvoya en mettant des voitures à sa disposition. Bien qu'il montrât de la grandeur d'âme, il fit néanmoins arrêter Lupicien, gouverneur de la Bretagne, au moment où il débarquait à Boulogne, sachant qu'il était capable de le desservir.
Julien, en effet, n'était pas sans inquiétude du côté de Constance, auquel il avait envoyé des ambassadeurs pour lui apprendre ce qui s'était passé et le prier de consentir à un accord, promettant de lui obéir avec Joie s'il le laissait paisible possesseur des Gaules avec le titre d'Auguste. Il ne prenait que celui de César dans sa lettre.
Bien que ces demandes fussent raisonnables. Constance en parut offensé ; mais, comme il s'occupait à Césarée de sa guerre contre les Perses, il se contenta d'envoyer dire à Julien, par l'un de ses généraux, qu'il devait être satisfait du titre de César et accepter les officiers qu'il lui enverrait. Julien reçut ce message à Lutèce. Il le fit lire aux troupes, dans le camp, et leur demanda si elles consentaient à ce qu'il renonçât au titre d'Auguste. Toutes s'y opposèrent en poussant des cris de fureur. Le peuple, qui remplissait le camp, les imita et s'écria avec elles : «Sans Julien Auguste, la puissance est perdue pour les provinces ^ les soldats et la république. » Ce cri de nationalité s'exhala de tous les cœurs.
Les officiers envoyés par Constance ne furent pas acceptés
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par les légions, sauf Nébride, qu'on investit de la charge de préfet du prétoire en remplacement de Florentins.
Julien reçut bientôt une lettre de Constance dans laquelle il l'exhortait à se souvenir qu'il l'avait nourri depuis qu'il était orphelin. Julien lui demanda si ce n'était pas lui-même qui l'avait privé de son père, crime dont il se vengerait si on l'obligeait à la guerre. L'année se passa en missives exigeant toujours les mêmes concessions et recevant les mêmes réponses. Enfin Constance, s'illusionnant encore plus que jamais, envoya à Julien un évêque des Gaules nommé Épictète, porteur d'un traité par lequel il ne lui accordait plus que la vie (1). Ses exigences croissaient à mesure qu'il essuyait un plus grand nombre de refus.
Durant son séjour à Lutèce, Julien y avait appelé un célèbre médecin nommé Oribaze, commentateur des œuvres de Galien. Ce savant et la protection que Tempereur accordait aux lettres attirèrent dans cette ville d'autres hommes de mérite, lesquels donnèrent naissance à la première académie qui se soit formée dans Paris.
On croit aussi que, sous Julien, toutes les cités de la Gaule furent admises sur le pied de la plus parfaite égalité ; qu'il n'y eut plus de villes-colonies, alliées, libres ou amies du peuple romain. Un auteur du temps dit que ce prince réforma les administrations et rétablit le peuple dans l'exercice de ses droits.
Julien savait que Constance, occupé dans l'Orient, n'était pas en mesure de l'attaquer, mais qu'il pourrait en être autrement l'année suivante; aussi, pour tenir ses soldats en haleine, il allait s'exercer avec eux dans les plaines voisines de Lutèce (celles de Saint-Denis), se montrant très-adroit à se servir de ses armes (2) ; puis il s'approcha du Rhin qu'il leur fit passer pour marcher contre les Francs-Atuariens. Il
(4) Julian. lit. S. P. Q. AtLen.
(2) JiUiao. lit. S. P. Q. Athen.
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240 ATONALES DE LÀ 6A13L£
battit ces peuples malgré la difficulté qu'on éprouvait à pénétrer jusqu'à leurs bourgades.
Cette expédition terminée, il visita jusqu'à Bàle les places situées le long du Rhin, en retira plusieurs des mains des Francs auxquels il finit par accorder la paix. 11 entra ensuite dans Besançon, «place, dit-il (épitre 38'), récemment réparée, grande autrefois, décorée de temples riches et nombreux, en même temps que défendue par de fortes murailles, par Tentourage du Doubs, au milieu duquel elle était placée comme un rocher sur la mer». De Besançon il vint passer Fhiver à Vienne pour être à portée de l'Orient et de l'Italie, ce Désirant alors que personne ne lui fût contraire, il feignit, dit Ammien, d'adhérer au culte de la religion chrétienne, de laquelle il s'était séparé secrètement pour s'apphquer aux cérémonies des aruspices, et il assista aux fêtes de l'Epiphanie dans l'église des chrétiens. » C'était une feinte employée envers ses soldats presque tous attachés au nouveau culte, car en tout temps il avait été païen de cœur, et c'est par conséquent à tort qu'on lui a donné le nom d'Apostat.
Constance était alors dans Antioche, ne sachant s'il attaquerait le nouvel Auguste ou s'il marcherait contre les Perses, Cette dernière résolution prévalut. Julien, de son côte, voyant qu'il n'éviterait pas la guerre, ne songea qu'à s'y préparer. Il rappela sous les drapeaux les soldats de Magnence , lesquels, fatigués de leur inaction, ne s'occupaient plus que de vols, et il recruta son armée de Gaulois qui avaient mis leur or, leurs bras et leurs armes à sa disposition.
Constance engagea Yandomaire, roi des Allemands, à passer dans la Gaule pour occuper Julien. Cette tactique, qui lui avait réussi contre Magnence, déplut aux Gaulois qui ne l'en détestèrent qu'un peu plus. Le comte Libinion, envoyé avec les Pétulants et les Celtes pour arrêter ces Allemands, périt sous leurs coups. Julien le remplaça par le comte Philagrius, qui passa le Rhin et s'empara de Yandomaire. Ce
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chef fut exilé en Espagne aussitôt qu'on eut acquis la certitude de ses connivences avec la cour d'Orient.
Cette heureuse campagne engagea Julien à marcher sur Constantinople; son armée jura de le suivre partout. Nébride, préfet du prétoire, créature de Constance, refusa seul de participer à l'expédition. Les soldats, frémissant de colère, voulurent le tuer. Julien le couvrit de son manteau et lui permit de se retirer en Toscane.
Ce prince déclara à son armée, aux villes d'Athènes, de Lacédémone et de Corinthe, qu'il ne perdait pas toute espérance de paix, mais qu'il désirait être maître de l'Illyrie pour* amener Constance à traiter avec lui. Il donna la charge de général de la cavalerie à Névite, celle de tribun à Jovin, et nomma Salluste préfet du prétoire dans les Gaules.
Prêt à partir et voulant que son armée parût plus nombreuse qu'elle ne l'était réellement, il lui fit prendre divers chemins pour entrer en Pannonie, et lui-même quitta Bâle avec une seule légion. Le rendez-vous de ces différents corps, presque tous composés de Gaulois et formant à peine un effectif de vingt mille hommes, était à Sirmich.
Il traversait les monts avec des troupes enthousiastes, décidées à soutenir l'œuvre que la cour d'Orient qualifiait de rébellion. Le bruit de sa marche fit abandonner l'Italie à Taurus qui en était préfet. Florentins suivit son exemple et quitta riUyrie, de sorte que ces deux provinces passèrent à Julien sans qu'il eût la peine de les conquérir. En onze jours il arriva dans Sirmich, où il fit arrêter pendant la nuit le général Lucilien, qui ne s'attendait nullement à être attaqué. Il désirait prendre Aquilée, mais quelques troupes d'Ulyrie, mécontentes d'être envoyées dans les Gaules, venaient d'y entrer et la défendirent si bien qu'il fut obligé de renoncer à son projet. Il se fortifia dans Sirmich, pourvut au gouvernement des contrées soumises et nomma Maxime préfet de Rome.
Constance ignorant encore les progrès de Julien, épousait dans AntiochéFaustine, que ses médailles appellent Maxima
Famtina. Il en partait pour aller combattre les Perses lorsqu'il fut attaqué, à Tarse, d'une fièvre pernicieuse dont il mourut à l'âge de quarante-cinq ans. Saint Athanase dit que Constance fut baptisé à l'article de la mort par l'évèque Eusoïus, plusieurs fois déposé pour son hérésie, et qu'il persista dans l'impiété arienne; fin malheureuse d'un empereur qui s'était tellement montré l'ennemi des idoles et des prêtres païens qu'on a chargé sa mémoire d'avoir fait plus de victimes que le christianisme n'avait fourni de confesseurs et de martyrs.
Julien soutint alors qu'il avait connu, par ses devins, la mort de Constance le jour même où elle eut lieu. Saint Grégoire de Naziance répliqua qu'il pouvait bien en être instruit puisqu'il l'avait fait empoisonner. Cette opinion, trèshasardée, fut généralement répandue dans l'Orient.
Ammien dit que Constance fut plus heureux dans les guerres civiles que dans les guerres étrangères et qu'il éleva, à grands frais, dans la Gaule des arcs de triomphe dus à la ruine des provinces, avec des inscriptions magnifiques rappelant ses victoires toujours entachées du sang de la république. Cet historien nous laisse à deviner quelles furent ces victoires et en quels lieux de la Gaule Constance fit élever tous ces monuments.
Julien, seul mailre de l'empire, fit appel à tous ses anciens amis, et écrivit au philosophe Maxime, son maître de prédilection : «Nousadoronspubliquementlesdieux; l'armée entière montre du dévouement à leur culte. » Il avait donc bien fasciné l'esprit des soldats pour leur avoir fait renoncer à la religion de Constantin et à leurs glorieux étendards.
L'armée marcha sur Constantinople. Le peuple vint à sa rencontre et les sénateurs décernèrent à Juhen le titre d'Auguste. Alors Jovin y arrivait avec les restes de Constance, qui furent inhumés dans l'église des Saints- Apôtres, devant Julien, sans diadème, mais revêtu deja pourpre impériale (1),
(4) Philofttorg., Ub. VI, cap. ti.
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LA GAULE PENDANT LA DOMINATION ROMAINE Hi
»w. Après avoir reçu les députations de la Gaule et de tous
les pays soumis à Tempire, il forma, dans Chalcédoine, une chambre de justice pour écouter les réclamations de ceux qui avaient eu à se plaindre des ministres de Constance. Elle procéda avec une extrême rigueur, fit mettre à mort ce Paul surnommé la Chaîne et Apauderne , auteurs de toutes les cruautés exercées sous le règne précédent. Le supplice de Teunuque Euthère parut juste, mais celui d'Ursule, intendant des finances, fit charger Julien d'unanimes malédictions. Il voulut s'en justifier, disant qu'Ursule avait été condamné à son insu, et fit rendre une partie de ses biens à sa fille. Quant à Florentins, coupable de concussion dans la préfecture des Gaules et lâche adulateur de Constance, il ne put éviter d'être condamné à mort et exécuté.
Pendant que ces choses se passaient, Julien, sous prétexte de simplicité et d'économie, renvoyait de sa cour les officiers de son prédécesseur qui étaient tous chrétiens. Ceux qui avaient fait partie du conseil subirent le dernier supplice ; il en fut de même de certains espions qui portaient le nom de curieuœ.
Il rappela les évoques bannis par Constance, persuadé que leurs querelles avec les ariens entraîneraient la ruine du christianisme, et a qu'il n'y avait pas de bêtes farouches qui fussent plus funestes aux hommes que les différentes sectes de chrétiens ne l'étaient entre elles (1) ».
On voit l'impression que les malheureuses querelles religieuses produisaient dans l'esprit des païens. Elles avaient déjà fait dire à Marc-Aurèle : « ô Quades, Marcomans, ô Sarmates! j'en ai enfin trouvé d'autres plus emportés et plus turbulents que vous (2). »
Un édit rétablissant l'idolâtrie ne tarda pas à paraître, seul moyen, disait le prince, de mettre les chrétiens d'accord entre eux. Saint Chrysostôme en fait connaitre les consé-
(4) Amm. Marc, lib. XII, cap. m.
{%) Amm. Marc, lib. XII, cap. m.
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quences en ces termes : c< Aussitôt qu'il eut publié son édit, on vit, chose incroyable, accourir de toutes les parties du monde des devins, des magiciens et des augures. Le palais se trouva plein de gens sans honneur. Ceux qui depuis longtemps étaient réduits à la dernière misère et qui^ condamnés comme sorciers, avaient langui dans les mines et dans les prisons se trouvèrent en un instant érigés en prêtres, en pontifes et comblés des plus grands honneurs. L'empereur dédaignait de parler aux généraux, aux magistrats, et n'était suivi que de courtisanes et de gens perdus de débauche. Son cheval et ses gardes ne le suivaient que de loin, et cette troupe infâme seute environnait sa personne. »
Il accorda plusieurs grâces à la ville de Constantinople où il avait été nourri , mit son sénat au même rang que celui de Rome, et contraignit d'y rentrer ceux qui en étaient sortis pour s'engager dans les ordres.
Il visita, en allant à Chalcédoine et à Nicomédie, tous les temples païens qu'il trouva sur sa route et qui venaient d'être relevés. A Pessinunte, il établit prêtresse du temple de Cybèle une femme nommée Calyxène (1) dont les prédictions l'avaient flatté. Tous les prêtres d'Ancyre allèrent audevant de lui, l'accompagnèrent et reçurent de l'argent en arrivant au palais.
36S. A son entrée dans la Cilicie, il immola des victimes à ses
dieux. Celse, gouverneur de la Province, prononça un panégyrique en son honneur. II trouva dans Nicomédie, cette vieille capitale de l'empire d'Orient, les murs en ruines et les habitants plongés dans une misère affreuse. 11 reconnut plusieurs de ses anciens amis qu'il avait fréquentés du temps où il vivait près de l'évêque Eusèbe ; enfin il alla passer l'hiver dans Antioche, où il fit son entrée au milieu des acclamations de la multitude.
Il ne fut pas plus tôt dans son palais qu'il manda le philosophe Libanius et alla avec lui sacrifier à Jupiter dans un
(4) Julian. Epist. XXI, p. 140.
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temple placé sur une montagne voisine de la ville. U composa une défense du paganisme tendant à prouver que les idées de Platon sur la divinité sont plus acceptables que celles de Moïse, et que ce dernier n^a pas dit que sa loi dût être jamais changée. A ce point de vue, il attaque le christianisme, les évangélistes, et surtout saint Paul qu'il regarde comme le plus dangereux propagateur de la foi chrétienne. Saint Cyrille s'empara de l'œuvre du prince, et c'est par sa brillante réfutation qu'elle nous est connue.
Julien établit dans les temples une musique sacrée et dota, avec le fonds de son trésor^ les jeunes gens de bonne famille qui se livreraient à l'art musical. Il nomma un pontife souverain pour la Province, lui conféra le droit de gouverner les prêtres des villes et les affaires religieuses, puis il écrivit à Théodore, en l'investissant de cette charge pour l'Asie : a Je ne suis pas de ceux qui se persuadent que rame périt avant le corps ou qu'elle s'anéantit avec lui. A ce sujet il convient de s'en rapporter aux dieux. » Il prescrivit ensuite à ses pontifes une règle de conduite qui lui était certainement inspirée par la tenue et la moralité des prêtres chrétiens avec lesquels il avait longtemps vécu : c<Ne tournerons-nous point nos regards, dit-il à Arsace, chef des pontifes de la Galatie, sur les causes qui ont favorisé l'accroissement de la religion de nos adversaires; je veux dire sur leur philanthropie envers les étrangers, sur leur sollicitude à ensevelir et à honorer les morts, sur la sévérité, quoique feinte et affectée, de leurs mœurs? Voilà, en effet, autant de vertus qu'il nous appartient de mettre réellement en pratique.
« Ton devoir est de ramener vers ce but sublime tous les prêtres de la Galatie, soit par la pei*suasion, soit par les menaces, soit même en les destituant de leur ministère sacré.
a Défends-leur de fréquenter les spectacles, de boire dans les tavernes et d'exercer aucun métier vil ou ignoble. Établis, dans chaque cité, des hospices pour que les gens sans asile
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et sans moyens d'existence y joaissent de nos bienfaits, quelle que soit d'ailleurs la religion qu'ils professent.
«J'assigne annuellement trente mille boisseaux de froment pour être répartis entre les pauvres qui sont de service pour le ministère des prêtres , des étrangers ou des mendiants. Il serait par trop honteux que nos sujets fussent dépourvus de tout secours y quand on ne voit aucun mendiant ni chez les Juifs ni parmi la secte des Galiléens (1). »
Il écrit à un autre pontife qu'il met la philanthropie au premier rang de toutes les vertus ; qu'il a toujours été récompensé avec usure de ses aumônes, et que l'on doit étendre sa sollicitude jusque sur les prisonniers, car l'humanité n'interrompt point le cours de la justice.
« Nos hommages, ajoute-t-il, doivent s'adresser à l'effigie des dieux , sans nous persuader toutefois que ces idoles soient impérissables, car elles ont été formées de la main des hommes. 11 faut qu'on honore les prêtres comme ministres et serviteurs des puissances célestes, comme destinés à nous représenter près d'elles, à déverser sur nous leurs bienfaits... Le prêtre ne doit lire aucun écrivain trop libre. Son devoir est d'apprendre des hymnes sacrées pour les chanter dans les temples.
c< Le prêtre appelé pour son service dans le sanctuaire observera la continence la plus absolue, et ne sera remplacé qu'au bout de trente jours dans le service de son ministère. Rendu à la vie commune, il ne devra visiter que des personnes distinguées ; il s'abstiendra de sortir avec les habits qu'il porte dans les temples et ne paraîtra pas en public avec une parure trop recherchée. Enfin on examinera s'il éprouve du plaisir à partager avec les indigents le peu qu'il possède.
« Cette dernière considération est du plus grand poids dans les circonstances actuelles. En effet, l'indifférence notoire de nos prêtres pour la classe indigente a fait naître
{^) Sozom., lib. V, cap. xv.
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aux Galiléens l'expédient de se couvrir du voile de l'huma* nité pour arriver à leurs fins (1). »
ftien n'échappait à Julien touchant la discipline de son sacerdoce. Ayant un jour appris d'un premier pontife que le chef d'un collège s'était permis de frapper un de ses prêtres, il écrivit à ce chef que son action était honteuse et qu'elle lui avait été sans doute inspirée par quelque évêque galiléen siégeant dans son collège. Il lui interdit l'exercice de ses fonctions durant trois mois.
En parcourant les recommandations que Julien fait aux pontifes, ne croit-on pas lire les canons d'un concile chrétien? Cela ne doit pas surprendre puisque, dans sa jeunesse, il avait pratiqué les enseignements de cette religion que l'orgueil philosophique seul lui avait fait abandonner. Comme il apporte dans le paganisme cette teinte d'austérité chrétienne qu'il avait connue, et comme il cherche à imiter les institutions de ceux qu'il se plaît à nommer Galiléens ! La fondation des hôpitaux n'est-elle pas la substitution de la charité évangélique à l'égoïsme païen? Il est évident que si Dieu eût permis aux ariens de faire triompher leur doctrine le paganisme existerait encore, et Julien, qui l'avait paré des idées chrétiennes, en aurait été le glorieux réformateur.
Il s'occupe ensuite de l'organisation des écoles et défend à tout particulier de s'ingérer dans l'enseignement s'il ne s'est pas d'abord fait recevoir par le conseil de ville et s'il ne réunit les vœux des principaux habitants. Il prétend examiner les brevets de nomination avant qu'ils soient remis aux titulaires.
Il prohibe l'enseignement aux professeurs chrétiens ; car, dit-il, ceux qui interprètent devant leurs élèves les ouvrages d'Homère et d'Hésiode ne doivent pas se moquer des dieux qui ont été l'objet de la vénération de ces grands hommes ;
(<) JuUao. Epist. Pontif.
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qu'ils aillent aux églises des chrétiens pour interpréter Mathieu et Luc qui défendent d'assister aux sacrifices (1).
Vint ensuite un édil contre les chrétiens profanateurs des tombeaux, dont ils enlevaient les sculptures représentant des sujets homériques pour en décorer leurs portiques et leurs salons (2).
Les évoques orthodoxes rappelés de l'exil étaient aussi malveillants pour lui qu'ils l'avaient été pourConstance ; aussi écrivit-il la lettre suivante aux peuples de Tldumée : a Je me plais à croire que beaucoup de prélats m'ont plus d'obligation qu'au prince qui tenait avant moi les rênes de l'empire, et sous lequel plusieurs d'entre eux, qu'il qualifiait d'hérétiques, furent dispersés ou égorgés; cependant ils n'en sont pas moins revenus à de tels accès de fureur et de démence qu'ils osent mettre tout en œuvre pour soulever la multitude et la porter à des excès contre les adorateurs des dieux.
« Les clercs, chez vous, séduisent le peuple et l'excitent ouvertement à la sédition; car ils sont furieux qu'on ne leur permette pas de rendre la justice, de recevoir des testaments et de s'approprier le bien d' autrui. Si vous suivez leurs conseils, vous serez soumis à la sévérité des lois.
ce Un évêque de votre pays, Titus, m'a écrit que la multitude s'était agitée malgré lui ; qu'il avait su contenir les chrétiens , mais que les gentils n'avaient tenu aucun compte de ses exhortations. Vous voyez qu'il vous dénonce : Chassez-le donc vous-mêmes de la ville comme étant votre accusateur. Tel doit être le sort de ceux qui abandonnent les dieux pour se mettre sous la protection des morts et de leurs restes inanimés. »
Saint Athanase ayant repris possession du siège d'Alexandrie, Julien écrivit aux citoyens de cette ville qu'il permettait seulement aux évêques de rentrer dans leurs patries, et qu'il
(4) Julian. Epist. de Profes.
(«) Cod. Theod., t. III, lib. IX, cap. xxvii.
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était étonné qu'au grand déplaisir du peuple religieux le fougueux Athanase se fût emparé de ce qu'il appelait le trône épiscopaL « Le jour où il recevra ces lettres de clémence, ajoutait-il, je veux qu'on lui signifie en même temps Tordre de quitter la ville. »
Athanase tint peu compte de cet ordre et resta dans son église. Julien, furieux, écrivit à Édice, préfet d'Egypte : « Je jure par le grand Sérapis que si avant le mois de décembre Athanase, l'ennemi des dieux, n'est pas sorti d'Alexandrie, ou plutôt de toute l'Egypte, je ferai payer cent livres d'or à la légion qui est sous tes ordres. Je n'apprendrai rien de plus satisfaisant que l'expulsion de ce misérable qui, sous mon règne, a osé entraîner au baptême les plus illustres dames de la Grèce. »
Athanase, obligé de céder à l'orage, laissa le champ libre aux hérétiques et aux gentils. L'arien Georges le remplaça encore une fois et devint le plastron détesté des païens, qu'il avait tourmentés sous Constance. Ils l'accusèrent d'avoir indiqué les temples qu'il fallait abattre , pillé avec des soldats celui de Sérapis, et dit en passant devant l'autel du dieu Genius : « Jusques à quand ce sépulcre demeurera-t-il debout ? » Surs de l'impunité, ils le saisirent avec violence, lui tordirent les jambes et lui firent souffrir mille tourments. Dracontius , intendant des finances , éprouva le même sort pour avoir renversé un autel placé dans le lieu oii Ton fabriquait la monnaie . Leurs corps , mis sur des chameaux et transportés au bord de la mer, furent brûlés et jetés à l'eau, de peur que si les chrétiens les recueillaient ils n'en fissent des reliques et ne leur élevassent des chapelles, comme ils avaient déjà fait pour quelques suppliciés qu'ils vénéraient sous le nom de martyrs.
Les catholiques abandonnèrent Georges à la brutalité des païens, selon l'habitude de toute orthodoxie envers ceux qui s'en éloignent. Julien, enchanté de sa mort qui ranimait les passions du paganisme, n'en écrivit pas moins aux citoyens d'Alexandrie qu'ils auraient dû citer l'évéque sacrilège
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devant le juge, car il existait des lois qu'il fallait respecter et chérir.
II réclama peu de temps après les manuscrits de Geoi^es, qui c( devait en posséder beaucoup sur la philosophie, la rhétorique et la doctrine impie des Galiléens ; manuscrits qu'il voulait faire entièrement disparaître ».
Il écrivit à saint Basile, son ancien condisciple, qui ne le ménageait pas dans ses discours : « Tu oses me diffamer et dire que je suis indigne de porter la couronne. Ignores-tu donc que je suis sorti de la race du grand Constantin ! Je t'ordonne de tenir prêtes sur la route de Césarée, où je dois passer incessamment, mille livres pesant d'or; si tu y manques, attends-toi au renversement de cette ville et de ses églises, auxquelles je substituerai les temples et les statues des dieux. » On croit que le montant de cette somme a été singulièrement amplifié, car mille livres d'or devaient être difficiles à trouver dans Césarée.
Pendant que le monde religieux s'agitait en Orient, les évéques des Gaules poursuivaient modestement leur œuvre de propagation et obtenaient des résultats que l'œil du pouvoir absent ne venait pas contrarier.
Julien, qui avait permis aux Juifs de reconstruire le temple de Jérusalem, vivait alors avec la plus grande simplicité dans Antioche, et tirait vanité de rendre la justice à tous sans distinction de croyances religieuses. Ammien le blâme néanmoins d'avoir fait exécuter Gaudence et Julianus, anciens vicaires de la Syrie, auxquels on ne reprochait que leur vieil attachement pour Constance. Les auteurs chrétiens ajoutent que l'Oronte charriait tous les jours dans ses eaux une infinité de corps de malheureux qu'on égorgeait, et que l'empereur faisait des sacrifices humains pour consulter l'avenir dans les entrailles des victimes: anecdotes peu vraisemblables, car Eutrope, qui suivait partout Julien, dit que ce prince persécuta le christianisme, mais sans faire répandre le sang de ceux qui en professaient les dogmes.
L'hellénisme eut alors à déplorer la perte des temples
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d* Apollon qui furent brûlés à Daphné et à Rome. Si l'on n'eût porté de prompts secours à ce dernier les livres des sibylles auraient été consumés. Julien accusa les chrétiens de ces incendies, fit fermer la grande église d'Antioche, prétendant qu'on avait longtemps désiré dans cette ville la destruction du beau temple de Daphné. « Il n'est plus aujourd'hui, disait-il, ce sanctuaire auguste. La négligence de ceux qui le gardaient vient de le livrer à l'audace des athées (des chrétiens). » Ammien prétend, au contraire, que le feu prit accidentellement par des cierges que le philosophe Asclépiades faisait brûler devant la divinité ; sorte de vénération que le christianisme a conservée pour ses madones.
Les habitants d'Antioche, injustement accusés, s'irritèrent contre Julien. Ils étaient généralement attachés au nouveau culte, mais ils aimaient la satire et tous n'étaient pas des saints. Ils firent sur lui des vers dans lesquels ils se moquaient de sa mauvaise mine, de ses épaules étroites qu'il cherchait à étendre le plus qu'il pouvait, et de ses pas de géant quoiqu'il fût petit. Ils disaient que sa barbe ressemblait à celle d'un bouc et qu'elle était assez longue pour en faire des cordes. Ils l'appelaient boucher à cause du grand nombre de bétes qu'il égorgeait dans les sacrifices, et dont il faisait manger la viande aux Gaulois de son armée et aux Pétulants qui s'accommodaient fort bien de ces sortes de cérémonies où le vin n'était pas épargné. Us prétendaient enfin qu'il avait renversé le monde parce qu'on voyait sur ses médailles un taureau couché sur le dos.
Piqué de ces railleries, il composa une invective contre les habitants d'Antioche et l'appela Misopogoriy autrement l'ennemi de la barbe. Dans cet écrit , auquel Libanius prit part, l'empereur représente ses critiques comme adonnés au luxe, au libertinage, à la bonne chère et à la passion du théâtre. On y trouve de l'esprit, force railleries quelquefois piquantes, mais souvent assez froides. Quand cette invective fut répandue, elle eut beaucoup de succès, comme tout ce qui émane d'une plume impériale. Oublie à la mort de son
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auteur, elle devint l'objet des plaisanteries -et du mépris des chrétiens.
Julien menaça les habitants d*Antioche de quitter leur ville et d'aller établir sa résidence à Tarse ; mais d'autres soins l'empêchèrent de partir, car ils se disposait à faire la guerre aux Perses. Il fit consulter, dit Libanius, les oracles de Delphes, de Délos et de Dodone, qui lui promirent la victoire. Lesaruspices, au contraire, lui conseillèrent d'abandonner ce projet, regardant comme de mauvais augure que les ouvriers employés à rebâtir le temple de Jérusalem en eussent été empêchés par des boules de feu sorties des fondations. L'auteur païen qui rapporte ce fait (Ammien) ne se doutait pas qu'il fournirait un argument aux chrétiens pour établir que ce temple , dont la destruction avait été prédite , ne serait jamais réédifié. On consulta les hommes de guerre : tous regardèrent l'entreprise comme étant hérissée de difficultés et de périls. L'autorité des philosophes et des magiciens l'emporta. Julien partit au printemps, entra dans la Perse avec une armée de soixante-cinq mille hommes, sept cents galères et quatre cents navires de charge. Il rappela, dans une harangue à ses troupes, les travaux de Trajan, de Vérus et de Sévère chez les Perses , la vengeance qu'elles avaient à tirer de défaites récentes et du saccagement d'un grand nombre de villes romaines.
c( Ces paroles , dit Ammien , furent applaudies par les soldats , et principalement par ceux de la Gaule, qui avaient vaincu tant d'armées et reçu la soumission de tant de peuples. » Julien, après avoir réduit plusieurs places , franchit deux grands fleuves , poursuivit les Perses jusqu'à Ctésiphon , où il leur tua deux mille cinq cents hommes et n'en perdit que soixante-dix seulement. Il ne jugea pas à propos d'assiéger cette forte place , que le roi Sapor aurait secourue. II se contenta de ruiner le plat pays et fit brûler sa flotte, afin de faire comprendre aux troupes qu'elles n'avaient rien à espérer que de la victoire.
Sapor, de son côté, fit incendier toutes les moissons et tous les fourrages sur la route que devait parcourir l'armée
romaine, ce qui la mit dans une cruelle extrémité et la força de changer de direction. Peu de jours après , les légions se trouvèrent en présence de l'armée ennemie, dans laquelle il y avait un grand nombre d'éléphants et de cavaliers revêtus de cuirasses de fer. Julien rangea ses troupes en bataille , ordonna l'attaque et fit un horrible carnage des Perses, qui commencèrent à plier.
Le fer de l'ennemi n'était pas ce qu'il y avait de plus dangereux pour les Romains. Il leur fallut subir les horreurs de la famine y car hommes et chevaux avaient consommé toutes leurs provisions. S'ils s'écartaient un peu pour aller au fourrage , les Perses, embusqués dans les vallons, tombaient sur eux et leur faisaient éprouver de grandes pertes. Julien , ayant un jour appris que ses fourrageurs étaient attaqués , sortit bouillant de colère, sans cuirasse, n'ayant qu'un bouclier qu'il avait trouvé sous sa main, et s'élança parmi les siens, où il fut percé d'une flèche qui lui entra jusque dans le foie. Ses troupes l'enlevèrent et combattirent avec tant d'acharnement qu'elles tuèrent cinquante satrapes. La nuit seule fit cesser le carnage.
Le combat s'était donné le 26 juin. Julien , transporté dans sa tente , dit aux généraux qui l'entouraient : c< Il est temps de quitter la vie ; ce que la nature me redemande , je le lui rends avec joie ; car toutes les maximes des philosophes m'ont appris combien l'âme est d'une substance plus heureuse que le corps. Je sais aussi que les immortels ont souvent envoyé la mort à ceux qui les révèrent comme la plus grande des récompenses. » Il réprimanda ses officiers qui fondaient en larmes, et mourut le lendemain.
Les philosophes et les païens furent inconsolables de sa perte. Libanius voulut se percer de son épée. Un courrier, porteur de la fatale nouvelle, fut massacré à Carres. Les uns disaient qu'il avait perdu la vie par trahison comme Achille; d'autres, qu'il avait été tué par le chef des chrétiens (1).
(4) Liban, pro. templis.
La joie et les invectives des évêquea ne furent pas plus modérées que la douleur de leurs adversaires. Théodoret prétend que Julien ne fut pas plus tôt atteint qu'il recueillit du sang de sa blessure , le jeta en Tair en disant : « Tu as vaincu , Galiléen ! » Fait probablement apocryphe, qui n*est rapporté par aucun des personnages qui assistèrent à la mort du prince.
Saint Grégoire de Naziance célébra cet événement dans une lettre où il témoignait une joie aussi éloquente que peu mesurée : « Écoutez , nations 1 écoutez , vous qui êtes aujourd'hui et vous qui viendrez demain! Anges , puissances , vertus y écoutez! la destruction du tyran est votre ouvrage. Le dragon, l'apostat , le grand et redoutable génie, l'ennemi du genre humain qui répandait partout la terreur, qui vomissait des blasphèmes contre le ciel, celui dont le cœur était encore plus souillé que la bouche est tombé. Cieux et terre , prêtez l'oreille au bruit de la chute du persécuteur ! »
La nouvelle de cette mort se répandit comme l'éclair dans toutes les provinces. Des évêques dirent qu'elle leur avait été révélée ; Sabas avait entendu une voix criant dans le désert : c<Le sale et abominable sanglier n'est plus au monde ! Il est temps de vous réjouir puisque l'impie a cessé de vivre et n'a pu trouver aucun secours de ses démons. »
Deux jours avant d'apprendre la mort de Julien, Libanius ayant demandé à un chrétien d'Antioche ce que faisait le fils du charpentier (1) : a Le créateur de l'univers , répondit le chrétien, que vous appelez par raillerie fils du charpentier, fait maintenant une bière. »
Saint Jérôme dit à son tour : « Julien, avant la guerre des Parthes, composa sept livres de blasphèmes contre Jésus- Christ et fut battu avec ses propres armes. Si j'entreprenais d'écrire contre lui, je recourrais à l'autorité des philosophes et des stoïciens, et je m'en servirais comme de la massue d'Hercule pour écraser ce chien enragé. y> Jamais
(4) Gre|;. Naz. Or. oont. Julian.
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pareille exaltation ne s'était produite, même du temps des plus horribles jwrséeutions; c*est que Julien venait de réagir contre une société qui avait acquis des droits et que protégeaient les derniers édits. Ammien lui-même, ce païen au sens éclairé, blâme son héros d'avoir défendu aux chrétiens d'enseigner la rhétorique et la grammaire, à moins qu'ils ne renonçassent à leur culte. Il se moque de l'abondance de ses sacrifices, disant qu'il ne serait pas resté un bœuf en vie s'il fût revenu vainqueur des Perses.
On apprit avec déplaisir la mort de Julien dans la Gaule , car ses édits contre les chrétiens n'y étaient pas encore parvenus. On se rappelait seulement qu'il avait soulagé la misère du peuple , défendu le pillage aux soldats , rétabli les postes impériales , choisi de bons magistrats , puni les voleurs, rebâti plusieurs villes ruinées, et que ses victoires avaient préservé le pays de l'invasion des barbares.
La famille du grand Constantin , qui venait de s'éteindre , présente au point de vue religieux une physionomie particulière tenant à l'orthodoxie, aux sectes contraires et au retour de Julien à Thellénisme. Tous ses membres, à la tête des armées, ont fait de grandes choses, qui se renouvelleront rarement dans les âges suivants; car désormais l'histoire sera plutôt Tépitaphe de l'empire que la narration de sa grandeur et de sa gloire.
L'armée romaine , engagée dans la Perse , résolut de se donner un empereur. Les généraux de Constance en demandaient un sorti de leurs rangs; les Gaulois, au nombre de quarante mille, voulaient en avoir le choix. Tous s'entendirent enfin pour nommer le consul Salluste, qui refusa la pourpre vu son grand âge et ses infirmités.
On élut Jovian, l'un des principaux officiers du palais. 11 accepta , mais à condition que l'on se ferait chrétien. Ces choses arrangées, un enseigne de légion, ennemi personnel du nouvel Auguste, passa dans le camp des Perses, leur apprit la mort de Julien, la promotion de son successeur, qu'il leur dépeignit comme un homme de peu de courage et
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pouvant être aisément vaincu. Sapor, profitant de cet avis, fondit sur l'armée romaine au moment où elle s'approchait de Dura, place voisine du Tigre.
Voulant en sortir quatre jours après, elle fut attaquée et rejetée dans la ville. Elle demanda néanmoins à marcher sur le Tigre, afin de gagner les terres de l'empire. Les généraux lui représentèrent que l'entreprise était téméraire, car on manquait de ponts et de bateaux pour traverser le fleuve , dont les Perses gardaient les deux rives et dont les eaux étaient gonflées.
L'armée, ne voulant rien entendre, marcha plusieurs jours dans la boue, sous les flèches de l'ennemi et privée de vivres, car les Perses avaient tout incendié sur les chemins qu'elle devait suivre ; ses pertes étaient immenses. L'arrière-garde inhuma les corps de plusieurs généraux trouvés sur la route. On arriva enfin près du fleuve ; comme on n'avait aucun moyen de le franchir, Jovian demanda cinq cents Gaulois de bonne volonté et nageurs habiles, dans l'espoir que leur exemple entraînerait le reste des troupes. Ils traversèrent le Tigre et firent main basse sur les postes qui gardaient l'autre rive. Ce coup hardi sauva l'armée romaine. Sapor, croyant qu'elle avait passé le fleuve et craignant l'arrivée des légions de la Mésopotamie, envoya des ambassadeurs pour traiter de la paix, posant pour condition qu'on lui abandonnerait les cinq provinces conquises par Maximien au delà du Tigre, plus les villes de Nisibe et de Singare, presque entièrement peuplées de Romains.
Il eût été préférable , au point de vue de l'honneur national, de livrer dix batailles que de souscrire à de pareilles conditions; mais la misère des troupes les fit accepter. L'armée , ne craignant plus rien du côté des Perses , passa le fleuve, soit à la nage, soit sur des tonneaux ou sur douze petites barques transportées parmi les bagages. Des soldats, en* traînés par le courant, furent engloutis dans les eaux. Enfin , on se mit en route à travers des plaines stériles dans lesquelles il ne se trouvait que de l'eau salée ; on tua les cha-
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LÀ GAULE PENDANT LA DbMINATION ROMAINE 257
meaux et les chevaux pour les manger. Cette marche désastreuse dura six jours , et toute l'armée aurait péri dans cet affreux désert si elle n'eût gagné le château d'Ur, où le gouverneur de la Mésopotamie avait envoyé quelques vivres. Jamais l'antiquité n'avait essuyé de retraite plus désastreuse ; il a fallu quinze siècles pour que d'autres guerriers, enlevés eux aussi des rives de la Seine, éprouvassent sur la Bérésina les mêmes défaites que leurs devanciers avaient subies sur les bords du Tigre.
L'armée partit du château d'Ur et retomba dans les privations qu'elle avait endurées. Les soldats auraient été contraints de se manger les uns les autres si le reste des chevaux égorgés ne leur eût permis de renoncer pour quelques jours à cet horrible expédient. Tous, ayant abandonné leurs armes, arrivèrent enfin à Thisophata, où ils reçurent quelques secours de Sébastien et de Procope, gouverneurs de la province.
Enfin ils parvinrent à Tarse. Le corps de Julien y fut inhumé hors la ville, en face du tombeau de Maximien, cet autre persécuteur des chrétiens. Les mimes qui l'accompagnaient s'étaient permis, selon l'usage du paganisme, des farces indécentes et de piquantes railleries sur sa mort et sa défaite. Ammien regretta que les cendres de ce dernier des Constantins ne reposassent pas sur les bords du Tibre.
Les habitants de Nisibe, ayant appris que l'on remettait leur ville aux Perses, demandèrent à la défendre ; mais le traité dut prévaloir sur leur patriotisme et leur volonté de la conserver à l'empire., Zozime a jeté un blâme sévère sur Jovian et l'accuse d'avoir sacrifié les intérêts de la patrie. La faute en était plutôt à Julien, dont l'ambition et l'étourderie avaient causé cet immense désastre, d'où l'on devait fatalement sortir. Agathias n'est pas plus impartial que Zozime quand il écrit, deux siècles après l'événement, que Jovian a trahi Nisibe par son empressement à quitter ]a Perse.
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Jovian, rentré sur les terres de l'empire, envoya des messagers dans les provinces pour annoncer son avènement à la pourpre. Malarik, de race franque et général expérimenté, partit pour la Gaule, dont il était nommé gouverneur.
Jovian s'occupa de rendre la paix à l'Église en évitant l'hérésie d'Arius ; il reconnut la religion chrétienne comme étant celle de l'empire (1) et rétablit dans l'armée le labarum et la croix supprimés par Julien. Il rebâtit des églises et obligea le comte Magnus, qui avait brûlé celle de Bérite, à la rétablir à ses frais (2). Il défendit, sous peine de mort, le mariage des vierges consacrées à Jésus-Christ que Julien avait encouragé (3).
Tels furent les actes du nouvel empereur. Les auteurs chrétiens les approuvent ; les païens au contraire leur donnent un caractère d'iniquité, de violence et de tyrannie. Libanius dit que tout homme qui voulait parler contre les dieux était respectueusement écouté, tandis que les prêtres païens et les philosophes étaient livrés comme des criminels à la justice et contraints par des tortures à déclarer ce qu'ils avaient reçu de Julien pour leurs sacrifices, à le restituer s'ils ne voulaient pas rester dans les prisons ; enfin que les temples étaient abattus ou demeuraient à moitié bâtis, pour prêter à rire aux chrétiens.
D'autres auteurs se sont placés au milieu de ces appréciations extrêmes. Thémistius, philosophe païen, loue Jovian d'avoir fait une loi laissant à chacun la liberté de professer sa religion commme il l'entendrait. Eunape, à son tour, le félicite d'avoir honoré les philosophes amis de Julien et le blâme seulement de les avoir laissé maltraiter par les chrétiens. Cette conduite de Jovian prouve qu'il cherchait plutôt à concilier les esprits qu'à les comprimer par les châtiments et la crainte. Il était orthodoxe, car il ordonna de rendre
[\) So8., lib. VI, cap. ni.
(2) Theod., lib. IV.
(3) Cod. Theod., t. XXV, lîb. ii.
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les églises aux évéqnes qui avaient conservé la foi de Nicée, et manda saint Athanase dans Antioche pour combattre les ariens, arrivés en foule à la cour. Jovian leur dit qu'il détestait les divisions, remit aux catholiques une église nouvellement bâtie dans la même ville et réunit un concile dont les décisions furent contraires à Tarianisme. » Pendant que ces choses se passaient en Orient, Lucilien,
gouverneur de rillyrie et beau-père de Jovian, vint dans la Gaule pour s'enquérir de la conduite de quelques officiers. L'un d'eux:^, fort compromis, se plaça sous la protection des soldats bataves, auxquels il fit croire que Julien vivait encore. Ces troupes soulevées tuèrent aussitôt dans Reims Lucilien et le tribun qui l'accompagnait. Valentinien, autre tribun qui deviendra bientôt empereur^ fut assez heureux pour se sauver.
Cependant les troupes de la Gaule, ayant bientôt connu la vérité, envoyèrent assurer Jovian de leur soumission. Dans le même temps, celui-ci mourait sur la route d'Ancyre,N après un règne de sept mois, asphyxié par la vapeur du charbon qu'on avait allumé dans sa chambre ; chose remarquable que son prédécesseur Julien ait failli périr de la même manière à Lutèce. Saint Chrysostôme dit que Jovian mourut empoisonné. Ne serait-ce pas encore une petite insinuation répandue contre les païens, et trop légèrement accueillie par le grand évéqueî
L'impératrice, qui allait avec son fils Yarronien au-devant de son époux, apprit en chemin la mort de ce dernier et ne le vit jamais empereur. Elle passa le reste de ses jours dans la retraite avec ce fils, auquel on avait crevé un œil et qu'on aurait fait mourir s'il eût montré la plus petite velléité d'aspirer à l'empire.
^n L'armée était à Nicée sans Auguste et cherchait à qui [^' conférer la pourpre, lorsqu'on fit circuler le nom de plusieurs ^ généraux. Salluste, préfet d'Orient, eut un moment quelques chances; mais il était païen et ne put réussir. Le choix tomba sur Valentinien, si heureusement échappé des Gaules lors
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de l'assassinat de Lucilien. On cite l'anecdote suivante, prouvant l'aflfection qu'il portait au christianisme : un jour qu'il était dans un temple d'idoles avec Julien, il frappa le prêtre qui avait jeté une goutte d'eau lustrale sur son manteau, puis coupant la partie d' étoffe qui en avait été imprégnée, il la jeta aux pieds de Julien. Celui-ci, furieux, lui ordonna de sacrifier. Valentinien refusa et fut exilé à Thèbes. On le rappela lorsque les légions allèrent s'engager dans la Perse.
Valentinien était à Ancyre lorsqu'il apprit son élection. Il rejoignit l'armée , qui le proclama empereur dans une plaine voisine de Nicée. Élevé en soldat, il avait, dit-on, peu de respect pour la vie des hommes , et les punitions qu'il infligeait pour la plus petite faute étaient souvent un fléau plus grand que le mal qu'il voulait réprimer. Il défendit, sous peine de la vie, les sacrifices nocturnes, les cérémonies de l'ancien culte et les superstitions magiques (1).
Les païens de quelques villes, craignant que leurs temples ne fussent démolis, crurent les garantir en les faisant garder par des chrétiens; l'empereur prescrivit à ces derniers de laisser ce soin aux adorateurs des faux dieux.
Il ne voulut pas, à l'imitation de Constance, qui avait tout brouillé, se mêler de disputes religieuses et laissa le champ libre aux catholiques et aux ariens. Il concéda même certaines choses au paganisme en conservant l'autel de la Victoire que Julien avait rétabli , et ne fit pas exécuter sa loi contre les sacrifices nocturnes, parce que les païens se plaignirent aussitôt qu'elle ruinerait leurs plus augustes mystères.
Cette condescendance eut ses dangers, car elle fit maintenir Auxence, évêque arien, sur le siège de Milan, et chasser de cette ville le grand saint Hilaire qui travaillait à le faire déposer.
Valentinien, de retour à Constantinople , y fit proclamer
(4) Cod. Theod., t. III, p. 426-4«7.
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Auguste son frère Valens, ignorant qu'il était arien. Tous les deux ne tardèrent pas à tomber gravement malades. Le palais était dans la consternation, lorsque le bruit courut que leur état tenait à des sorcelleries employées par les amis de Julien. On arrêta tous les philosophes, qui furent égorgés. Le fameux Maxime eut la tête tranchée à Éphèse, sa patrie. Bientôt les deux Augustes recouvrèrent la santé, mais on ne put rendre la vie aux malheureux qu'on avait si sottement accusés.
Valentinien attribua l'empire d'Orient à son frère , et se réserva l'Italie, l'Afrique, l'Espagne, les Gaules et l'île des Bretons. Ils se partagèrent ensuite les armées. Jovin commanda les troupes de la Gaule ; Germanien fut nommé préfet en remplacement de Salluste.
Valentinien vint à Lutèce, où il apprit que Procope levait en Orient l'étendard de la révolte contre Valens, et que les Allemands, enhardis par la mort de Julien, se représen? taient dans la Gaule. 11 voulait marcher contre Procope ; soh conseil l'en dissuada, ainsi que les délégués des villes gauloises envahies. Les Allemands lui envoyèrent alors des députés ; mais ceux-ci, n'ayant reçu que des présents très-minimes, repartirent indignés et décidèrent leur nation à franchir le Rhin. L'empereur marcha contre eux, les força de repasser le fleuve et vint prendre ses quartiers d'hiver à Lutèce.
L'année suivante, ils rentrèrent dans la Gaule et battirent Valentinien. Le corps des Bataves et celui des Hérules perdirent leur drapeau; le comte Carietton, commandant les deux Germantes , fut tué , et le comte Séverien dangereusement blessé.
Valentinien cassa le corps des Bataves, qui avait plié le premier, et commanda qu'on les vendît comme esclaves. Ils évitèrent cette punition en promettant de réparer leur faute. Us attaquèrent, en effet, bientôt les Germains , les battirent et en firent un grand carnage (1).
(4) Zozim., lib. IV.
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Dagalaïfe, auquel l'empereur avait confié le commandement de Tannée, n'osa, les poursuivre. Le préfet Jovin, qui le remplaça, fut plus entreprenant et plus heureux : il les défit trois fois aux environs de Scharpone, sur la Moselle, et de Châlons-sur-Marne. Il leur tua plus de six mille hommes et prit un de leurs rois, que pendirent les soldats romains. De tous les peuples qui s'étaient aventurés dans cette expédition, il n'y eut qu'un très-petit nombre de détachements qui rentrèrent chez eux (1).
Cette campagne terminée, Valentinien alla prendre ses quartiers d'hiver à Reims, fit réparer les foiteresses des bords du Rhin et recruta son armée parmi les Allemands fixés près du fleuve qu'ils avaient mission de garder. En Orient, Procope était battu, pris et décapité. On envoya sa tête à Reims.
Lampade avait succédé à Symmaque dans la préfecture de Rome. Lampade était chrétien et distribuait aux pauvres du Vatican l'argent que la populace demandait pour les jeux et les spectacles. Sa charité causa plusieurs séditions. 11 y en eut une plus violente du temps de son successeur Juventius, au sujet de l'élection de l'évêque de Rome en remplacement de Libère, si persécuté sous Constance. On avait songé à Damase, prêtre espagnol. Pendant qu'on procédait à son élection, un diacre, nommé Ursicin, se faisait proclamer par une troupe de séditieux et sacrer par l'évêque de Tibur. Les deux partis en vinrent aux mains. Juventius, incapable de les contenir , se vit contraint de quitter la ville. Cent trente-sept personnes furent tuées dans la basilique de Sicinius où se tenaient ces assemblées. Damase l'ayant emporté , Ursicin et ses partisans furent bannis par l'empereur. Les païens ont attribué ces luttes ardentes à des considérations bien mondaines : « Je ne nie pas, dit Ammien, que ceux qui désirent être évêques de Rome ne doivent faire tous leurs efiorts pour y parvenir; mais ils pourraient se contenter de vider leurs querelles entre eux. Cette dignité leur procure.
(4) Idat. fast.
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en effet y un établissement sûr et des richesses venant des offrandes des dames. Us sortent splendidement vêtus, portés dans de belles voitures , et font si bonne chère que leurs tables surpassent même celle des rois. Ces évêques, qui étalent ainsi leurs vices , seraient plus révérés s'ils ressemblaient aux évêques des provinces qui, sobres, simples, modestes , les yeux baissés , s'attirent l'estime et le respect des adorateurs du dieu éternel (1). »
Ce passage d'Ammien prouve que les hommes éclairés du paganisme avaient alors substitué le dieu éternel à leurs dieux, et la comparaison faite par le même auteur de l'évêque de Rome aux évêques plus modestes de la Province, laquelle tend à Tamoindrissement du premier, est donc une idée païenne. A la même époque, le préfet Prétextus disait au pape Damase : a Qu'on me fasse évéque de Rome et je me ferai chrétien (2). »
Ce pape faisait alors orner de fresques la crypte qui portait le nom de saint Calliste et les célèbres tombeaux de saint Pierre et de saint Paul, placés dans le puits de la Platonia des catacombes. Ces cavernes, qui s'étendent sous la campagne de Rome, n'étaient d'abord que de simples galeries formées par l'extraction de la pouzzolane, dans lesquelles les païens plaçaient les cendres de leurs morts. Les chrétiens ne tardèrent pas à s'y établir; mais, comme ils y déposaient des corps entiers au lieu d'urnes cinéraires, ils virent bientôt que cet ancien columbarium devenait insuffisant. Ils percèrent alors de nouvelles galeries, établirent des carrefours accédant, de distance en distance, à des salles où les morts étaient superposés dans la paroi des murailles. L'espace inoccupé fut couvert de peintures représentant Jésus-Christ, la Vierge, les prophètes et les apôtres; premiers types que l'on connaisse de ces grandes et saintes figures, œuvres remarquables servant de fil conducteur à l'art abâtardi depuis la
(4) Amm. Marc, lib. XXVII, cap. n.
(«) Hier. P. Sur. J. de Jer.
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tradition païenne jusqu'au grand siècle de Léon X et de François P'.
Les chrétiens avaient l'habitude de visiter les catacombes. Nous le tenons de saint Jérôme qui , faisant ses études à Rome du temps du pape Damase, dit : a Lorsque, dans ma jeunesse, j'étudiais les belles-lettres, j'allais avec mes camarades me promener au milieu des tombeaux des apôtres et des martyrs, pénétrer même assez souvent dans les souterrains creusés à cet endroit, et dont les parois sont, à droite et à gauche , garnies de squelettes.
« Ces lieux sont si obscurs qu'on croit voir se réaliser cette menace du prophète : QiiHk descendent vivants dans les lieux infernaux. Une faible lumière se glissant par une étroite issue de la voûte tempère, par intervalles, la silencieuse honeur des ténèbres. Que si vous avancez plus loin, une nuit profonde vous environne, et ce vers de Virgile vous revient à la pensée : L'horreur des ténèbres et jusqu'au silence y tout pénètre tâme d'un effroi involontaire, »
L'inhumation des chrétiens dans les catacombes était antérieure d'un siècle aux visites de saint Jérôme. Des papes y furent déposés depuis cette époque : nous citerons Damase, inhumé dans la crypte qu'il avait fait bâtir. On y célébrait de pompeuses cérémonies, surtout aux fêtes des martyrs. Cette ferveur s'étant ralentie vers le milieu du ix' siècle, on combla les ouvertures de ces galeries. Sixte-Quint les fit déblayer à l'époque de son pontificat.
Depuis ce temps, l'archéologie a fait des efforts plus ou moins heureux pour connaître quelques parties de cet immense sépulcre. Il était dohné à notre âge d'arriver au résultat le plus complet et de découvrir la crypte du pape Calliste sous la bifurcation des voies Appia et Ardeatina, Cette crypte , la plus large et la plus élevée de toutes celles des catacombes, présente des voûtes à plein cintre qui lui donnent l'apparence d'une construction monumentale. Une de ses chapelles, anciennement revêtue de marbre et de porphyre, paraît avoir été le dernier asile d'un grand nombre
de papes du m' siècle, car on y a trouvé les tombeaux de Sixte II, d'Eutychien, d'Authère, de Fabien et de Lucius.
Le grand soutien de rortliodoxie, saint Martin, était, avonsnous déjà vu, chassé de Milan par Auxence, évéque arien. Le saint, ignorant peut-être encore dans quel pays il porterait le feu de sa dévorante activité, se souvint que saint Hilaire, dont il tenait Tordre d'exorciste, était de retour à Poitiers. La conformité de doctrine devait rapprocher ces deux grands hommes, d'autant mieux que saint Hilaire avait fait de sa ville épiscopale une espèce d'oasis catholique placée au centre du christianisme arien et du paganisme gallo-romain. Saint Martin se rendit près du grand évéque, que saint Jérôme appelle « le trône de l'éloquence latine ». Quelle part allait-il prendre à ses travaux? Il ne s'en rendait peut-être pas compte lui-même , quand la Providence le mena dans un lieu voisin de Poitiers nommé Ligugéy où il établit le premier monastère qui se soit élevé dans la Gaule. Cette maison fut bientôt remplie de moines , qui firent connaître au loin les vertus de son pieux fondateur ; mais le saint, devenu évéque de Tours et voulant vivre plus que jamais à Técart du monde, se renferma dans une cellule située à deux lieues de sa ville épiscopale, où il fonda le monastère devenu célèbre sous le nom de JUarmoutiers.
Que nous revenions aux affaires de l'empire, nous trouverons Yalentinien grièvement malade dans son château de Nemay, voisin de Reims. Il ne fut pas plus tôt rétabli qu'il alla dans Amiens et songea à se donner un collègue. Fort de l'assentiment des légions campées non loin de la ville, il leur présenta son flls Gratien , âgé de huit ans, qu'elles proclamèrent Auguste le 2i août 367.
Yalentinien, donnant bientôt cours à la dureté de son caractère , répudia sa femme Sévéra , qu'il accusait d'avoir abusé de sa qualité en achetant une terre bien au-dessous de sa valeur. Il épousa Justine, veuve de Magnence. Justine était arienne et d'autant plus dangereuse qu'elle cachait ses véritables sentiments et ne les faisait deviner que par l'aver-
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sion qu'elle portait aux plus grands évêques. Elle devint mère de Valentinien II , ensuite de Galla , qui fut mariée à l'empereur Théodose.
Après avoir quitté Amiens, Yalentinien alla passer l'hiver à Trêves , où il reçut de mauvaises nouvelles de l'île des Bretons. Les Pietés et les Calédoniens l'avaient envahie après avoir tué le comte Neclaride et fait prisonnier le duc Fallofaude. 11 envoya dans ce pays Théodose, général habile, lequel partit de Boulogne avec les Bataves, les Hérules, la légion Jovinienney la Victorieuse y et descendit à Douvres, d'où il marcha sur Londinum (Londres).
Théodose, ayant divisé ses troupes, fit attaquer simultanément les ennemis sur plusieurs points , les mit en déroute, leur reprit les bestiaux et le butin dont ils s'étaient emparés. La malheureuse ville de Londinum ^ accablée de misères, fit une ovation aux troupes venues pour la délivrer.
Théodose s'empara de certains districts de l'Ecosse dont il fit une nouvelle province , car jusque là les Romains n'en avaient eu que quatre dans l'île : deux Bretagnes et deux Césariennes. La nouvelle porta le nom de Valence en l'honneur de l'empereur d'Orient Yalens.
Les succès de Théodose ne devaient pas s'arrêter à la soumission de la Bretagne. Il combattit sur mer les Saxons qui venaient des bouches de l'Elbe sur des barques d'osier recouvertes de cuir , pour attaquer les frontières maritimes de la Gaule. Il passa ensuite dans l'Ile des Bataves, battit les Francs entre le Rhin et le Wahal , et reçut pour cette heureuse campagne le titre de vainqueur des Francs.
Nous devons placer ici le fait suivant rapporté par saint Jérôme et par Orose , qui paraissent y ajouter foi et le considérer comme un prodige. Il tomba dans l'Artois une pluie mêlée de laine, que les habitants d'Arras recueillirent avec vénération, prétendant qu'elle venait du ciel et lui donnèrent le nom de manne.
On eut à déplorer, en 368, la perte du grand saint Hilaire de Poitiers. La Providence permit que son élève et ami saint
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Martin de Tours remplit dignement la place de cet ardent propagateur de la foi chrétienne et de l'orthodoxie dans la Gaule. Le préfet Jovin mourut dans la même année. C'était un chrétien fervent, qui avait été baptisé dans l'église de Saint-Agricole de Metz, devenue le monastère de Saint- Nicaise. Il fut inhumé dans cette église, où l'on a montré longtemps son tombeau. On lui attribue l'abbaye qui porta le nom de Jovinienne. Son successeur dans la charge de préfet fut Vivence, auquel sont adressées plusieurs lois qui figurent dans le code Théodosien.
L'une d'elles, assez curieuse, défend aux avocats de s^injurier, de prolonger les affaires et de recevoir d'autre salaire que celui qui leur sera volontairement offert. Heureuse époque que la nôtre où le désintéressement des légistes exempte le pouvoir de recourir à de pareilles mesures! . . .
Une autre loi établit dans chacun des quatorze quartiers de Rome un médecin payé par le trésor public pour avoir soin des pauvres, institution que le paganisme n'aurait jamais inventée.
Enfin le dernier rescrit que nous citerons met au courant des efforts de l'administration romaine pour entretenir les grandes voies de la Gaule. Il est enjoint à Vivence de veiller à ce que les voitures qui transportent des fardeaux aient des roues dont la largeur soit proportionnée à la pesanteur de leurs charges. Les maîtres de la cavalerie devront donner des ordres dans toutes les stations pour que les chariots des contrevenants soient retenus jusqu'à ce que l'empereur en ait ordonné la restitution (1).
Yalentinien était encore à Trêves le 17 juin, réunissant une forte armée pour marcher contre les Allemands, lesquels, sous la conduite d'un de leurs rois nommé Rando, étaient entrés à Mayence au moment où l'^n y célébrait une grande solennité religieuse et en avaient enlevé des hommes, des femmes et un butin considérable. Il partit pour Worms,
(4) Cod. Theod., t. II, p. 504.
OÙ il était le 31 juillet avec son fils et ses meilleurs généraux. Ses troupes, comme on n'en avait pas vu depuis les premiers empereurs, rappelaient ces fameuses légions préposées à la garde du Rhin. Elles ravagèrent diverses contrées au delà du fleuve et attaquèrent les barbares, retranchés sur une haute montagne dans un lieu nommé Solicinium (Sûltz). Tous les assiégés périrent, sauf un petit nombre qui parvint à se sauver. C'était un grand début pour le jeune Gratien. Yalentinien manqua d'être tué dans une reconnaissance et perdit le chambellan qui portait son casque. Nous consignerons pour l'histoire de Tart que ce casque était relevé d'or et de pierreries, ornements fort a la mode depuis Constantin. Les Allemands vaincus demandèrent la paix et fournirent des otages. Yalentinien et Gratien rentrèrent en triomphe dans Trêves, après avoir mis leurs troupes en quartiers d'hiver.
Le 30 septembre, l'empereur visitait Cologne et faisait élever sur la rive gauche du Rhin, depuis l'embouchure jusqu'à la source, une infinité de tours, de forts et de châteaux. La plus considérable de ces forteresses était au confluent du Necker et du Rhin, sur l'emplacement de la ville actuelle de Manheim, Pour activer ces constructions, il visita souvent ce dernier château, puis ceux d'Altrip et de Vérona (1). Celui-ci, dans lequel il signa plusieurs ordonnances, occupait un quartier de Bonn. Le 14, il était à Trêves. Ces châteaux ne s'élevaient pas sans opposition dans tous les pays ; car, tandis que l'on fortifiait la montagne de Pire située au cœur de l'Allemagne, les habitants se révoltèrent et assassinèrent les chefs et les soldats qui se livraient à ces travaux.
A la même époque, les curies des villes ne fonctionnaient qu'avec la plus grande difficulté. Constamment tracassées par les officiers de l'empereur, elles devaient user d'une extrême rigueur envers les contribuables, qui se plaignaient
(4) Amm. Marc. Hist., lib. XXVII.
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depuis longtemps du despotisme de ces magistrats. Pour leur donner satisfaction, on avait crée en 365 un officier, pris en dehors de la curie et choisi par les citoyens, auquel on donna le nom de défensev/r (1). Sa mission était de venir en aide aux malheureux et de surveiller les prélèvements opérés par les officiers municipaux. Cette institution a duré jusque dans le moyen âge, car les abbayes elles-mêmes ont eu des défenseurs connus sous le nom de campions.
Disons qu'ils n'apportèrent aucun adoucissement au sort des populations et ne les rendirent pas plus soumises. Les paysans, ruinés par le fisc, prirent les armes et pillèrent les domaines de leurs maîtres opulents qui s'étaient affranchis des charges publiques. Ceux-ci prirent la fuite et se réfugièrent dans les forteresses. L'insurrection de ces nouveaux Bagaudes fut réprimée, bien qu'ils eussent tué dans une rencontre Constantin, grand écuyer, beau-frère de Yalentinien (2).
Voici le portrait qu'Ammien nous a laissé de ces Gaulois si terribles : « Ils sont, dit-il, très-querelleurs, et n'ont pas moins d'insolence que d'audace. Plusieurs étrangers ne pourraient supporter la fureur d'un seul ; c'est encore pis si sa femme vêtue de bleu s'en mêle. Elle gonfle sa gorge, se met en colère, fait jouer ses bras blancs comme de la neige, serre les mains, lève la jambe et rue des coups de pieds et de poings avec autant d'impétuosité qu'une catapulte dont on aurait desserré les ressorts. . . On ne voit enfin jamais parmi les Gaulois de gens qui, comme en Italie, se coupent le pouce, craignant d'aller à la guerre. » C'est dans le même chapitre qu'Ammien dit que passé Lyon on ne compte plus les distances par milles^ mais par lieues.
Au soulèvement des Bagaudes succédèrent les ravages incessants de l'étranger. Les Saxons, toujours fixés dans les
(4) Cod. Theod. de Def., lib. I.
(t) Cliron. Alex., p. 702.
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marais du nord de TAllemagne, recommencèrent h se jeter sur les frontières maritimes de la Gaule. Ils avaient déjà recueilli un grand butin et blessé Nannéius, comte de la rive saxonique, lorsque Valentinien envoya contre eux Sévérus, qui les épouvanta tellement qu'ils demandèrent à traiter. On leur accorda la paix, après avoir choisi les plus jeunes pour les incorporer dans l'armée romaine. Comme les autres s'en retournaient dans leur pays, on leur tendit une embuscade d'où pas un seul n'échappa, car ils étaient sans défiance, comptant sur la foi des traités. Cet horrible massacre eut lieu sur les terres des Francs, à Deusoriy château situé vis-àvis de Cologne, portant aujourd'hui le nom de Duitz.
Peu de temps après cette expédition, les Burgundes ou Bourguignons, peuple de race vandale, qui occupaient les bords de l'Elbe, la Lusace et la Thuringe, se présentèrent inopinément, au nombre de plus de quatre-vingts mille, sur la rive droite du Rhin. Yalentinien les avait mandés pour la campagne qu'il voulait entreprendre en Allemagne contre le roi Macrien. A leur arrivée, il avait changé de politique, ne voulant pas donner à la race vandale un avantage trop marqué sur les Allemands. Les Bourguignons s'en retournèrent fort irrités, après avoir massacré les citoyens romains qui trafiquaient dans leur camp (1). Ces peuples, déjà connus par leurs ravages dans les Gaules du temps des empereurs Tacite et Probus, deviendront un des éléments de destruction les plus actifs de l'empire.
Ici nous trouvons plusieurs lois promulguées à Trêves par Yalentinien. Par Tune, il ordonne aux jeunes gens venus pour étudier les arts libéraux à Rome d'y vivre avec modestie et de se conformer aux règlements, sous peine d'être fouettés en public et renvoyés de la ville, où ils ne pourront toutefois demeurer passé l'âge de vingt ans.
Par une autre ordonnance, il prescrit aux juges de distribuer équitablement les avocats de leur auditoire, surtout les
(1) Amm. Mai'c, lib. XXVIII, cap. xxix.
plus habiles, afin que les parties puissent également être bien défendues. Notre civilisation n'a pas porté si loin la prévoyance envers les malheureux plaideurs. Enfin, nous trouvons une décision par laquelle il condamne les docteurs manichéens à de grosses amendes et confisque les lieux où ils répandront leurs doctrines. Il se prononce aussi contre les évéques donatistes, qu'il déclare indignes du sacerdoce (1).
Le comte Théodose, père de l'empereur du même nom, devint préfet des Gaules après un séjour de trois années dans la Bretagne, où il avait affermi Tordre par ses victoires et la sagesse de son administration.
Yalentinien, tranquille du côté des barbares, lança dans la même année les édits suivants : tout comédien en danger de mort qui aura reçu les sacrements ne pourra, s'il se rétablit, être contraint de remonter sur le théâtre ; preuve que chez les païens la profession d'acteur n'était pas libre. Les filles des comédiennes ne devront pas être obligées de suivre la condition de leurs mères quand elles désireront embrasser une vie plus grave.
Les aruspices et certains exercices de la religion païenne sont autorisés, pourvu qu'on n'y mêle pas de magie. Yalentinien accorde divers privilèges aux pontifes et veut qu'on leur rende les honneurs dus aux comtes dans les provinces. Tels étaient les ménagements gardés envers le vieil hellénisme, dont la disparition ne pouvait être que l'œuvre de la persévérance et du temps. Qu'on ne soit donc pas surpris de voir encore au vi* siècle les évêques de la Gaule faire tous leurs efforts pour détruire les superstitions du paganisme et renverser les temples des idoles. On peut dire que, sous Yalentinien, les deux religions marchaient de pair, et que les évêques se partageaient le monde romain avec les pontifes.
L'élément païen existait à Rome et dans les campagnes du monde entier ; la foi chrétienne , mélangée d'aria-
(I) Cod. Theod., t. V, lib. III.
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nisme, dominait en Orient et dans les principales villes de l'Italie, de l'Espagne et de la Gaule. La tolérance des empereurs maintenait cette rivalité , et ce fut peut-être la raison qui fit tourner les évêques orthodoxes du côté des Francs pour en finir avec les schismes et les faux dieux.
La société romaine, mélangée sous le rapport des croyances religieuses, mettait souvent en présence dans les lieux publics et dans les salons des païens endurcis et des chrétiens fervents. 11 se trouvait malheureusement parmi ces derniers des clercs qui n'avaient pas encore tout à fait rompu avec les désordres de leur vie passée. Ils s'introduisaient, grossièrement vêtus et la barbe inculte, près des femmes sous prétexte de les instruire, mais dans le but caché de capter leur confiance et d'en arracher des testaments. L'évêque Damase, qui devinait leurs vues secrètes, obtint de Yalentinien une loi défendant aux chrétiens engagés dans les ordres ou menant une vie ascétique d'aller dans les maisons des veuves et dans celles des filles qui demeuraient seules, enfin de rien recevoir des femmes dont ils avaient la direction spirituelle.
Saint Jérôme, à qui nous devons ces détails, était alors à Trêves, entretenant des relations épistolaires avec les premiers évêques de la province, copiant les commentaires de saint Hilaire et son grand traité des synodes.
Le 6 septembre 372, l'empereur vint secrètement à Mayence pour surprendre Macrien, roi des Allemands. Malheureusement, des légionnaires passés trop tôt sur la rive droite du Rhin pour s'y livrer au pillage donnèrent l'éveil à l'ennemi qui s'enfuit dans les forêts. Les Romains ravagèrent vingt lieues de terres au delà de Mayence et donnèrent un roi aux Bucinobantes ; lequel trouva le pays si ruiné, dit Ammien, qu'il abandonna le sceptre pour se mettre à la tète (ie quelques Allemands qui servaient dans la Bretagne. - Au mois de juin 374, Yalentinien fit une nouvelle expédition en Germanie, ordonna d'élever le fort de Robur^ auprès de Bâle, dans le village actuel d'Ëichen, et plusieurs châ-
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leaux au delà du Danube , dans le pays des Quades. Ces peuples, mécontents d'un pareil empiétement, s'opposèrent à la construction des forteresses. Le préfet des Gaules, Maximin, promit de les faire achever si Ton voulait nommer son fils Marcellin chef d'une province illyrienne. Marcellin n'eut pas plutôt obtenu cette faveur que, sous prétexte d'un arrangement avec les Quades, il manda leur roi Gabinius et le fit assassiner dans un festin. Les Quades indignés prirent les armes avec les Sarmates et fondirent sur l'IUyrie qu'ils pillèrent au moment où l'on s'occupait de la moisson. Deux légions furent détruites. La fille de Constance, qui traversait ce pays pour venir épouser Gratien, aurait été prise si elle ne se fût jetée dans Sirmick.
Valentinien voulait immédiatement partir pour l'IUyrie. Ses généraux l'en dissuadèrent, car le roi Macrien menaçait la Gaule avec ses Allemands. 11 envoya seulement quelques troupes pour imposer aux Quades et remit sa campagne au printemps prochain. Macrien, ayant, sur ces entrefaites, attaqué le pays des Francs, fut tué dans une embuscade que lui avait dressée Mellobaudes, prince belliqueux de cette nation.
Valentinien laissa Gratien à Trêves et partit au commencement de la belle saison pour l'IUyrie avec sa femme Justine et Valentinien, son second fils. Au lieu d'y rechercher les assassins du roi Gabinius, provocateurs de cette, guerre, il fit exécuter, à Carnonte, Fauslinus, neveu de Vivence, préfet des Gaules, accusé de se livrer à la magie. Il passa ensuite le Danube, ravagea le pays des Quades, ce que Sébastien et le roi franc Mérobaud avaient déjà fait.
Les Quades, ainsi pourchassés, envoyèrent demander la paix. Valentinien parla avec tant de véhémence à leurs députés que, au moment où il menaçait d'exterminer leur nation, il fut frappé d'une attaque d'apoplexie, dont il mourut à l'âge de cinquante-cinq ans, après douze années de règne. Son corps fut embaumé et porté à Constantinople. Valentinien montra du zèle pour la religion chrétienne
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sans oser pourtant anéantir le paganisme^ qui s'était, il est vrai, modifié par la suppression de la magie, des devins et des aruspices.
On a toujours reproché à Valentinien une sévérité sauvage et irréfléchie que Ton comparait à la cruauté d'Aurélien. Son palais était rempli de terreurs (1). On n'entrait chez lui qu'en tremblant, car il avait près de sa chambre à coucher deux ourses apprivoisées, dont les noms étaient Inoffensive et Paillette dorée^ qu'il ne nourrissait que de chair humaine. II renvoya Inoffensive dans les bois, en récompense de ce qu'elle avait déchiré un grand nombre d'hommes (2).
Ammien prétend que les chrétiens honoraient comme martyrs les victimes de la tyrannie de Yalentinien et consacraient leurs tombeaux aux saints innocents \ qu'il avait ordonné de faire tuer trois hommes par curie dans un certain nombre de villes, et qu'il renonça seulement à ce projet quand le préfet Florentins lui eut demandé ce que l'on ferait dans les villes qui n'auraient pas trois décurions. Ces périlleuses fonctions mécontentaient donc également le prince au profit duquel elles étaient exercées et le peuple, qui en supportait les rigueurs.
Nous laisserons Valons gouverner l'Orient, combattre les Goths, favoriser les ariens, et faire brûler en mer un navire portant quatre-vingts prêtres catholiques, qui allaient à Constantinople pour défendre leurs frères orthodoxes persécutés.
Gratien Gratieu n'avait que seize ans et demi lorsqu'il fut appelé
dansiaGauie. ^ gouvomer la Gaulc. Son père l'avait formé de bonne Valentinien n hourc aux travaux de la guerre en le menant avec lui dans en Italie, toutos SCS expéditions. 11 avait pour précepteur le fameux ^*- Ausone , poète de Bordeaux , connu par ses vers sur les principales villes de l'empire et surtout par son poème sur la Moselle, dans lequel il a jeté les fleurs les plus vives, les
{\) Au8. Cons., p. 376.
(2) Amm. Marc., lib. XXIX, cap. m.
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couleurs les plus fraîches, bien qu'en récrivant dans une langue qui se perdait. Ausone était chrétien, et l'on trouvera toujours extraordinaires la Ucence et la teinte de paganisme que Ton rencontre dans ses écrits.
Malgré les enseignements de son précepteur, Gratien montrait plus d'inclination pour les divertissements que pour les études sérieuses. Son plaisir était de tuer Jour et nuit des animaux dans son parc, ce qui le fit comparer à Commode; flagrante exagération, car saint Ambroise dit qu'il rachetait ses défauts par de précieuses qualités.
Valentinien I" n'eut pas plus tôt disparu de la scène du monde que Ton craignit des soulèvements parmi les troupes gauloises de l'Illyrie, moins acquises aux princes légitimes qu'à l'amour des révolutions. Elles conférèrent la pourpre au jeune Valentinien, frère de Gratien.
Gratien et Valons, n'ayant pas été consultés, auraient pu rejeter cette élection; ils l'acceptèrent néanmoins. L'Occident se trouva donc partagé entre Gratien et Valentinien II. Celui-ci eut l'Italie, Gratien la Gaule, l'Espagne et l'île des Bretons. Gratien rappela sa mère Justine, que Valentinien P' avait répudiée, et fit trancher la tête à Maximin , préfet des Gaules, qui avait fait mourir plusieurs membres du sénat romain. Cet acte fut approuvé, mais on blâma l'exécution faite à Carthage du comte Théodose, qui s'était distingué dans toutes les provinces ; indigne traitement causé par la jalousie des victoires qu'il avait remportées sous le règne de Valentinien (1).
rs. L'année suivante. Valons députa le philosophe Thémistius
dans la Gaule pour conférer avec Gratien. On ne dit pas sur quel sujet. Bientôt ce philosophe alla à Rome, où il prononça devant les sénateurs le panégyrique de Gratien, dans lequel il le félicitait de son mariage avec Constancie et de la remise des anciens impôts. Ausone, qui rapporte le même fait, ajoute que tous les vieux registres du fisc furent brûlés.
(4) Orose, lib. VII , cap. xxxiii.
Gratien fit une loi pour favoriser les hautes études chez les Gaulois, augmenter le traitement des professeurs dans toutes les grandes cités, et particulièrement « dans la trèsillustre ville de Trêves (1) ».
Une race inconnue, qui jeta Teffroi même parmi les barbares, traversa à cette époque les Palus-Méotides y n*ayant d'autres habitations que ses chariots sur lesquels elle naissait et mourait. Nous voulons parler des Huns, venant des bords de rOxus et du Yolga. Ils subjuguèrent d'abord les Alains, les incorporèrent dans leurs bandes, et s'emparèrent des districts occupés par la race gothique.
Les Wisigoths dépossédés demandèrent la Mésie à Valons, promettant d'embrasser la religion chrétienne. L'empereur y consentit et leur envoya des évêques ariens (2). Ulphias, le plus célèbre d'entre eux, prêcha d'abord le christianisme aux Ostrogoths, mais avec peu de succès, car ils brûlèrent les premiers néophytes dans leurs tentes. Cependant ils finirent par se soumettre, eux et les Wisigoths(3). Ulphias est le premier qui ait traduit l'Évangile dans la langue de ces peuples.
Les Ostrogoths, voyant les Wisigoths établis dans la Mésie, demandèrent aussi des terres à l'empereur, disant qu'ils étaient chrétiens et promettant de défendre les frontières de l'empire. Cet essaim de barbares épouvanta Valens. Il refusa de les avoir pour voisins. Les Ostrogoths passèrent le Danube, s'entendirent avec les Wisigoths et se posèrent fièrement ensemble sur le territoire des Romains, portant une égale haine à l'empire, qui leur refusait des terres, et aux Tartares, Huns et Alains, qui les avaient antérieurement dépossédés.
Yalens, sur le point d'être attaqué, demanda des secours à Gratien ; celui-ci lui envoya plusieurs légions composées d'Allemands et de Gaulois, conduites par le Franc Frigérid.
(i) Cod. Theod.,t. m, lib. II.
(2) Jornand., cap. xxv.
(3) Socrat. H. Ecclea. IV. 33.
Mais ces troupes rétrogradèrent en chemin par ordre de Mellobaudes, qui gardait le Rhin et manquait de forces pour résister à l'ennemi. Mérobaud, roi des Francs, et le comte Ricomer, de la même nation, commandant les faibles légions d'Illyrie, furent battus par les Goths. On voit que les chefs francs occupaient les premiers rangs dans l'armée romaine, des places de confiance à la cour, et qu'un de leurs rois ne dédaignait même pas d'être comte des domestiques : fusion qui présageait déjà la fortune de cette nation quand le pouvoir échapperait à l'empire.
Pendant que l'Orient se voyait menacé par les barbares, les provinces occidentales étaient en proie à la peste et à une famine universelle. La contagion sévit particulièrement en Italie et dans la Gaule. La Belgique en fut infestée. Un poète de l'époque prétend que les chrétiens s'en préservèrent en faisant le signe de la croix (1).
m. Gratien, voulant récompenser les services de son pré-
cepteur Ausone, l'appela à la préfecture des Gaules en remplacement d'Antonius, qui avait obtenu celle de l'Italie, Il fit une loi pour empêcher les assemblées de donatistes et d'ariens, à la recommandation du pape Damase, qui travaillait de concert avec saint Athanase et saint Basile à la réunion des Églises d'Orient et d'Occident; mission difficile, car l'Église latine portait ombrage à l'Église grecque, dont les patriarches et presque tous les évêques étaient ariens.
Alors Yalens réclamait de nouveau la coopération de Gratien contre les Goths qui menaçaient d'envahir ses États. Gratien allait partir avec quelques légions, mais quarante mille Allemands venaient de passer le Rhin. Alors, loin de secourir l'Orient, il en rappela promptement ses troupes commandées par le comte Nannéius et le roi Mérobaud. Il se mit à leur tête et joignit les barbares auprès à'Arffentora (Strasbourg). Les Romains, surpris d'avoir tant d'adversaires sur les bras, reculèrent d'abord ; mais, après un
(4) Baron. Bibl. Pat., t. Vm.
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effort énergique, ils tuèrent plus de trente mille hommes à l'ennemi et firent un grand nombre de prisonniers. Leur roi Triaric se trouva parmi les morts ; cinq mille seulement purent se sauver à la faveur des forêts. L'empereur passa le Rhin et attaqua si vigoureusement ces peuples dans leurs montagnes qu'ils furent obligés de se soumettre et de fournir des soldats à l'armée romaine, qui ne se recrutait depuis longtemps que de peuples vaincus.
Cette expédition terminée, Gratien, qui avait donné de grandes preuves de valeur, prit le nom de Germanique et partit pour aller au secours de Valons. Après avoir passé près du lac de Constance, il franchit le Danube pour arriver à Sirmick. Attaqué par les Alains, il les repoussa et fit prévenir Tarmée d'Orient de son arrivée. Ricomer, porteur du message, le remit trop tard : la funeste journée d'Andrinople venait d'avoir lieu, l'armée de Valens était détruite, lui-même avait péri sur le champ de bataille. Cette désastreuse campagne pour Valons rendait Gratien maître de tout rOrient.
Il sut alors que les Goths, profitant de leur victoire, ne se contentaient pas de ravager la Thrace et les pays voisins, mais qu'ils gagnaient les Alpes Juliennes pour descendre en Italie; enfin que les Quades et les Sarmates empiétaient aussi sur les terres de l'empire. Cet état de choses, qui menaçait la civilisation romaine, durait encore à la fin du même siècle et arrachait ces éloquentes paroles à saint Jérôme : « Je ne puis penser sans frémir aux malheurs de notre époque. Il y a vingt ans et plus que les pays situés entre Constantinople et les Alpes Juliennes voient tous les jours répandre le sang des Romains. LaScythie, la Thrace, la Macédoine, la Dardanie, la Dace, la Thessalie, l'Achaïe, les deux Épires, la Dalmatie, Tune et l'autre Pannonies sont pleines de Goths, de Sarmates, de Quades, d' Alains, de Huns, de Vandales et de Marcomans qui les pillent, qui les ravagent, qui en emportent tout ce qu'ils y trouvent. Combien de femmes illustres, combien de vierges consacrées à Dieu, combien de personnes
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libres et même de qualité ont été exposées aux emportements et aux outrages de ces hommes brutaux ! On a enlevé les évoques, on a tué les prêtres et les autres ministres des saints autels ; on a renversé les églises, on a fait manger les chevaux sur les autels de Jésus-Christ, et l'on a déterré les restes dés martyrs. Tout retentit de gémissements et de cris, tout présente l'image affreuse de la mort. L'empire romain tombe par terre, et pourtant nos têtes superbes ne veulent pas fléchir sous la main du Tout-Puissant (1) !
Gratien, désirant repousser ces invasions, appela d'Espagne le Jeune Théodose pour l'opposer aux Goths et aux Sarmates. Ce général remporta sur eux une victoire si complète qu'ils repassèrent promptement le Danube. A la même époque, la Gaule était ravagée par les Francs , les Suèves et les Allemands.
Théodose avait si bien servi l'empire qu'il fut créé Auguste par Gratien. Il eut à gouverner l'Orient, plus une partie des provinces illyriennes. Le jeune Valentinien garda l'Italie, à laquelle il ajouta le reste de l'Illyrie. Gratien conserva la Gaule, l'Espagne et l'île des Bretons. Le préfet Ausone fut nommé consul.
Les trois empereurs, attachés aux institutions de Constantin, firent de concert une loi pour réprimer l'usurpation des comtes militaires sur l'autorité civile : « Les illustres comtes, dit-elle, et les généralissimes d'infanterie et de cavalerie n'auront aucune autorité sur les citoyens. De leur côté, les préfets du prétoire n'entreprendront rien sur les troupes placées dans leurs diocèses (2). »
On commença, vers cette époque, à prononcer le nom des Lombards, qui n'étaient pas ceux dont parlent Ptolémée. Tacite et Strabon. Ce peuple, qui désolera l'Italie deux siècles plus tard, venait des extrémités de l'Océan, de la
(4) Hier. Utt. An. 396.
(t) Codicis., lib. I. Tit. 21, leg. 1.
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Scandinavie, et sYtait fixé au delà du Danube, aux environs de Sirmick. On pense qu'il était d'origine vandale.
L'année suivante (380), Gratien partit pour Milan et confirma la loi qui exemptait les comédiennes converties au christianisme de paraître sur le théâtre, quoiqu'elles y fussent tenues par leur naissance. Elles seront obligées de reprendre leur premier état si elles commettent, à l'avenir, des actes indignes du christianisme.
11 résulta des entrevues de l'empereur avec saint Ambroise et Yalentinien II , établi dans Milan , la cassation de la loi qui accordait le libre exercice de toutes les religions. On défendit aux hérétiques de prêcher leurs dogmes , ce qui s'appliquait plutôt aux donatistes et aux autres sectaires qu'aux ariens, car ceux-ci étaient trop nombreux et trop accrédités pour qu'il fût possible de les attaquer si franchement.
De Milan, l'empereur partit pour Trêves, traversa le pays des Séquanes et la première Germanie. Il voyagea si promptement qu'il surprit et culbuta les Allemands, qui le croyaient toujours en Itahe. Rentré dans Trêves le 14 octobre 381, il nomma préfet des Gaules Syagrius, alors mattre de la milice , et partit pour Aquilée.
Il fit en 382 une apparition dans TlUyrie, toujours molestée par les Goths, ordonnant des levées extraordinaires pour en garder les frontières. De retour en Italie, il prescrivit, d'après les instances de saint Ambroise , de renverser le fameux autel de la Victoire , s'empara des revenus destinés aux sacrifices et abolit les immunités dont jouissaient les vestales et les prêtres païens (1).
Ces actes rencontrèrent de l'opposition parmi les sénateurs attachés à l'ancien culte. Prétextus , le plus célèbre d'entre eux, prononça une éloquente harangue sur les maux du siècle et prétendit que les dieux antiques des Romains les abandonnaient pour les punir d'en avoir été abandonnés.
(4) Ambros., Epist, 11-12.
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Synimaque fut choisi pour aller remettre ces doléances à Gratien. De leur côté, les sénateurs chrétiens se rendirent près du pape Daniase, blâmèrent l'acte de leurs collègues et dirent qu'ils ne rentreraient plus au sénat si Ton y consei*yait l'autel de la Victoire. Saint Ambroise, instruit par Damase de ce qui se passait à Rome, pria l'empereur de ne pas donner audience à Symmaque. Celui-ci dit, en effet, qu'il ne put l'obtenir à Tinstigation des méchants^ appliquant cette injurieuse quahfication à Tévêque de Milan (1).
Il y eut dans la même année 382 une famine très-grande à Rome. On en chassa tous les étrangers, qui se trouvèrent réduits au dénuement le plus complet. Ammien trouve cet acte d'autant plus indigne que, dans le temps où l'on. expulsait de pauvres familles de la ville , on y retenait jusqu'à trois mille comédiennes et une infinité d'autres personnes attachées au théâtre. Saint Ambroise, ne pouvant s'exprimer avec moins de charité qu'un auteur païen, s'éleva contre cette politique si contraire à l'Évangile, cita l'acte d'un ancien préfet de Rome qui avait engagé les personnes riches à acheter des blés pour maintenir l'abondance dans la ville. L'amour que Gratien portait à la religion chrétienne ne devait trouver sa récompense que dans le sein de Dieu, n avait mécontenté ses principaux officiers en confiant à des barbares les premières charges de l'armée. Sa garde ne se composait que d'Alains transfuges. Ayant reconnu que les Alains étaients d'excellents archers, il en forma un corps de cavalerie légère susceptible d'être lancé contre les animaux et contre les hommes. On murmurait aussi de la confiance qu'il accordait aux chefs francs Mérobaud, Arbogaste, Bauton et Ricomer. Le premier avait été élevé au consulat , les deux derniers devaient y arriver l'année suivante.
Si l'on joint au mécontentement de l'armée la haine que le polythéisme portait à Gratien, on trouvera qu'il était en butte à beaucoup d'inimitiés. Les légions de Bretagne mur-
(1) Symm., Ub. X., epist. 54.
muraient de leur côté, disant qu'on les laissait trop longtemps dans cette ile, et s'y regardaient comme en exil. La sédition commença par elles.
Clément Maxime, d'origine espagnole, était à leur tête. Ce général, attaché d'abord à la maison de Théodose , où il rendait les plus bas services sous l'uniforme de garde (1), profita de l'élévation de son maître pour arriver aux grades militaires et fomenta l'aversion que les soldats avaient pour Gratien. Pacatus dit qu'il n'était pas cruel. Orose l'appelle homme d'action et de mérite, digne de l'empire s'il n'y fût arrivé par la tyrannie.
L'entreprise de Maxime ne parut pas d'abord très-dangereuse , vu qu'il avait peu de troupes sous ses ordres ; mais , les ayant renforcées d'un grand nombre d'insulaires, il les embarqua et prit terre aux bouches du Rhin. Les contrées qu'il traversa se soulevèrent et s'attachèrent à son parti.
Gratien connut cette révolte lorsqu'il faisait la guerre aux Allemands. La défection se mit parmi ses troupes, que commandaient les comtes Bauton et Mérobaud. Il marcha néanmoins avec résolution contre Maxime et le rencontra près de Lutèce. On se battait depuis cinq jours (2), lorsque Mérobaud passa avec son armée du côté de Maxime. Gratien, se voyant abandonné, s'enfuit vers les Alpes pour gagner l'Italie. Les villes lui fermèrent leurs portes. Il entra , privé de suite, dans Lyon, où il fut atteint par Andragète, commandant la cavalerie de Maxime, qui le fit assassiner. Ce traître s'était approché de la ville dans une litière, en faisant répandre le bruit que c'était l'impératrice qui venait rejoindre son époux. Gratien s'empressa d'aller à sa rencontre, et au lieu de l'impératrice il ne trouva que des bourreaux (3). Ce malheureux, cruellement détrompé devant le fer des assas-
(1) Pacatus, p. Si69.
(î) Prosper, Chron. — Dom Bouquet, t. I«', p. 6î5.
(3) Sozom., lîb. IV. — Socrat., lib. V, cap. u.
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sins, invoquait Dieu de toutes ses forces et appelait saint Ambroise à son secours*
Il n'avait alors que vingt-quatre ans et succombait après en avoir régné sept. Trêves fut dans la consternation en apprenant sa mort. Tous ses serviteurs se sauvèrent du palais. Ausone s'enfuit à Bordeaux, sa ville natale. Le comte Balion, ami de Gratien, fut étranglé par les soldats bretons.
Les païens y selon Zozime, se réjouirent de la mort de Gratien, disant qu'il était justement puni de l'aversion qu'il portait aux: dieux. Saint Ambroise rendit, au contraire, les plus grands honneurs à sa mémoire et protesta qu'il né l'oublierait jamais dans ses prières.
L'édifice triomphal trouvé en 1832 à Paris, sur l'emplacement de l'église Saint-Landry, dans là Cité, parait être un monument érigé en souvenir de la défaite de Gratien et de la victoire remportée par Maxime aux portes de Lutèce.
Des légendaires ont écrit que les Bretons amenés en Gaule par Maxime ne retournèrent jamais dans leur île ; qu'il les colonisa, sous la conduite de Conan Mariadec, dans la partie de l'Armorique qui prit alors le nom de Bretagne \ que ce Conan, voulant avoir des femmes pour lui et les siens, en^ demanda au roi de Cornouailles, qui lui envoya Ursule avec onze mille filles de son pays ; que la flotte quir les portait fut battue par la tempête et jetée à l'embouchure du Rhin; enfin que ces vierges, toutes chrétiennes, tombèrent dans les mains des Huns qui les martyrisèrent à Cologne, parce qu'elles ne voulurent pas se livrer à leurs caprices. Défionsnous de cette légende, car Grégoire de Tours nje fait venir qu'un siècle plus tard les Bretons dans l'Armorique, lorsqu'ils furent chassés de leur ile par les invasions saxonnes.
L'empire se trouvait alors partagé entre Maxime, Valentinien II et Théodose. Maxime , à l'imitation de ses prédécesseurs, s'établit à Trêves et fit déclarer Auguste son jeûne fils Victor sous le nom de Flavius, si cher aux Gaulois.
Yalentinien II, qui régnait à Milan, n'était pas sans inquié-
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tude du voisinage de Maxime. Il envoya sainl Ambroise à Trêves pour traiter de la paix avec lui. L'évêqûe rencontra, chemin faisant , le comte Victor, chargé de la même mission de la part de Maxime près de Yalentinien. Maxime ne voulut donner audience à saint Ambroise que devant son conseil. Ambroise y consentit , bien que cette exigence fût contraire à la dignité épiscopale. Maxime lui dit que Yalentinien aurait dû venir lui-même et se présenter devant lui comme devant un père. Saint Ambroise répliqua que le prince était bien jeune et qu'il n'y avait pas d'apparence que lui et sa mère consentissent à faire un si long voyage. Maxime l'engagea d'attendre le retour de Victor pour savoir quelle réponse il rapporterait. Pendant ce temps-là , saint Ambroise montra si peu de condescendance pour l'empereur qu'il le sépara de sa communion (1) tant qu'il ne serait pas réconcilié avec Dieu et n'aurait pas fait pénitence du meurtre de son prince. Victor revint de Milan sans avoir pu obtenir que Valentinien vînt à Trêves; le traité de paix n'en fut pas moins signé, et saint Ambroise partit satisfait du résultat de sa mission. 384-385. Les rigueurs dont Maxime usait envers les serviteurs de Gratien amenèrent un grand nombre d'évêques à Trêves pour solliciter en faveur des proscrits. Saint Martin de Tours s'y rendit dans l'intérêt des priscillianistes. L'empereur l'ayant engagé de manger à sa table, il refusa en disant qu'il ne pouvait s'asseoir auprès de celui qui avait privé un prince de la vie et un autre de l'empire. — Je ne suis pas l'auteur de la mort de Gratien, répliqua Maxime ; les soldats m'ont contraint de prendre la pourpre et Dieu ne s'est pas montré contraire à l'entreprise puisqu'elle a réussi. L'évêqûe, vaincu par les soumissions de Maxime , accepta son repas que l'impératrice avait préparé de ses propres mains.
Alors saint Martin s'occupa de l'affaire des priscillianistes. Ces hérétiques, qui regardaient l'âme comme une émanation consubstantielle de la divinité, et les trois personnes de la Trinité comme trois acceptions diverses du même être,
(1) Paul, in Vit. S. Ambros.
renouvelaient les erreurs des manichéens et des gnostiques, condamnées par les conciles de Saragosse et de Bordeaux.
Priscillin, avec six de ses disciples et une dame de TAquitaine , avaient été dénoncés à l'empereur par des évêques espagnols à la tète desquels se voyait Idace. On les conduisit à Trêves pour y être jugés. Leurs accusateurs lès accompagnaient. Saint Martin implora la clémence de Maxime ; mais, au lieu d'être écouté , il reçut l'ordre de communiquer avec les évêques espagnols. Il refusa et obtint cependant que le Jugement serait différé. Les amis d'Idace jetèrent les hauts cris, accusant saint Martin d'être lui-même priscillianiste.
Maxime, qui professait un grand respect pour le saint, n'usa pas d'abord de rigueur envers lui , mais il condamna à sortir de la ville les évêques qui lui étaient attachés. « J'avais la douleur, dit saint Martin, de voir aller en exil un évêque nommé Hygin, si âgé qu'il n'avait plus pour ainsi dire qu'un souffle de vie. Il manquait même de vêtements et de tout ce qui pouvait lui être utile. Je fis remarquer aux officiers de la cour qu'il y avait inhumanité à chasser ainsi un vieillard. . . On me chassa moi-même. »
Ces évêques n'eurent pas plus tôt quitté Trêves que le préfet du prétoire condamna à mort Priscillin et ses disciples. Tous furent décapités après avoir souffert mille tortures. C'était la première fois que l'Église, oubliant les persécutions qu'elle avait endurées, faisait juridiquement couler le sang des hérétiques. Les orthodoxes n'ont jamais pu se rendre compte de la conduite de saint Martin dans l'affaire des priscillianistes. Ces sectaires, regardant l'âme comme une émanation consubstantielle de la divinité , étaient naturellement panthéistes; s'ils niaient, d'un autre côté, l'unité trinitaire, ils étaient ariens. Or, quelle affinité pouvait-il y avoir entre leurs doctrines et l'orthodoxie de l'apôtre des Gaules? Personne ne le devine; aussi a-t-on dit, en voyant l'intérêt que l'évêque de Tours portait à ces hérétiques, qu'il n'y a pas de grand saint qui soit exempt de péché (1).
(1) Baron. Ann. Ecoles., t. IV, p. 439-450.
286 ÀlfNÀIiIS DE LÀ 6ÀULE
Noos laisserons un instant les affaires de la Gaule pour revenir à Théodose , dont l'histoire s'identifie de plus en plus aux progrès du christianisme dans tout l'empire. Aussitôt créé Auguste à Sirmick , il voulut être baptisé par l'Église catholique; ce fut le premier empereur d'Orient qui adopta la foi de Nicée.
Il livra plusieurs batailles aux Golhs et leur fit chèrement payer leur succès d'Andrinople (1). Craignant que les Goths incorporés dans son armée n'y excitassent des séditions, il les fit passer en Egypte, sous la conduite d'Hormisdas, prince persan. Ils se soulevèrent en route; plus de deux cents périrent dans un engagement (2).
Les Goths du Danube ayant fait, en 380, une incursion dans la Macédoine , furent attaqués par Théodose et pour* suivis jusque dans les montagnes de la Thrace. Cette expédition terminée, il vint à Constantinople, renvoya de son siège Démophile, évêque arien, qui ne voulait pas embrasser la foi de Nicée, et le remplaça par saint Grégoire de Naziance.
Il publia, le 10 janvier 381, sa loi célèbre défendant aux photiniens, aux ariens et aux eumoniens de tenir aucune assemblée, et remettant toutes les églises du monde aux catholiques. Sapor, un de ses plus illustres généraux, chargé de faire exécuter cette loi, chassa partout les ariens de leurs sièges et les remplaça par des orthodoxes. Les évéques d'Occident, réunis deux fois en concile, rendirent de publiques actions de grâces à Théodose et se réjouirent du bonheur de l'Église.
Les ariens n'opposèrent ostensiblement aucune résistance à l'autorité ; ils se réunirent dans les bois et causèrent plusieurs séditions. Leurs évéques passèrent chez les Goths, après avoir juré la destruction de l'empire romain et de la catholicité.
Dans la même année , Théodose assembla le concile de
(\) Idat. Chron. — Prosp. Chron, (2) Zozim., lib. IV.
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LA GàVLE PSNDÀNT LÀ DOMINATION ROMAINE 287
Constantinople, où se trouvèrent tous les évoques de ses États. Saint Grégoire , dont la nomination au siège de cette ville déplaisait à la majorité de ses confrères , se démit, préférant l'union de l'Église à la conservation de sa dignité. On le remplaça par Nectaire, dont les opinions ne furent pas moins nuisibles à Torthodoxie que celles des ariens. Le même concile défendit à ces derniers de bâtir des églises et prescrivit au fisc de s'emparer des lieux où ils avaient prêché depuis les derniers édits.
Une loi de la même époque ordonne d'enlever de Constantinople tous les corps placés hors de terre , soit dans des urnes, soit dans des tombeaux, et de les transporter à l'extérieur de la ville (1). C'était appliquer à cette capitale ce qui se faisait dans Rome à l'égard des sépultures. Il n'y eut d'exception que pour l'église des Saints-Apôtres, où l'on continua de déposer les restes des empereurs et des évèques de cette illustre métropole.
Arcade, fils de Théodose, fut déclaré Auguste le 16 janvier 383. Il n'avait alors que cinq à six ans. Lorsque Théodose eut appris la mort de Gratien, il donna l'ordre de réunir une armée pour marcher contre Maxime et sauver au moins les jours de Valentinien. Mais, ayant eu connaissance du traité de paix conclu par la médiation de saint Ambroise, il changea de résolution, d'autant mieux que Maxime lui envoyait son graQd chambellan, non pour s'excuser d'avoir pris la pourpre, mais pour lui proposer une alliance contre les barbares ou lui déclarer la guerre s'il refusait de le reconnaître*
Théodose accorda tout ce que lui demandait Maxime. Il le fit même proclamer en Egypte, ordonnant d'exposer ses images dans Alexandrie. Il n'ignorait pas, toutefois, que celui-ci convoitait l'Italie et désirait s'en emparer; mais avant que ce projet se dévoilât. Théodose se contint et envoya faire la guerre aux Huns, que Ricomer, général de la cavalerie, battit aux environs d'Édesse.
(1) Cod. Theod. 42. T. I, lib. cm.
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Cependant les édits de Julien avaient fait retomber l'Egypte sous le joug des faux dieux. On y sacrifiait des victimes, on brûlait de Tencens sur les autels et Ton faisait des festins profanes sur les places publiques. Des prêtres de Baccbus, couverts de peaux de chèvres, couraient comme des insensés, assommaient les chiens quils rencontraient et se livraient à mille folies dignes de leur dieu. Théodose se contenta d'abolir ces ridicules extravagances ; mais les moines, allant plus loin que les édits, trouvèrent bon de brûler les temples et les idoles. Zozime dit que tous les monuments du paganisme furent démolis de fond en comble, qu'on ne pouvait sans péril croire qu'il y eût des dieux ni regarder le ciel pour adorer les astres.
Il est probable que Zozime est dans le vrai, car on sait par les auteurs ecclésiastiques que les chrétiens firent main basse sur les plus beaux édifices de l'Orient. Nous ne citerons que les plus célèbres. Les habitants d'Apamée étaient tellement attachés à leur temple de Jupiter qu'ils faisaient venir des Galiléens et des paysans du mont Liban pour le garder. Saint Marcel, ancien solitaire de Bérée, était évêque de cette ville. Porteur de l'édit impérial qu'il interprétait à sa manière, il se fit accompagner de soldats conduits par deux tribuns et démolit le fameux temple, au grand désespoir des Apaméens. Ce monument, entouré de colonnes et d'une galerie superbe, était si solidement construit qu'on fut obligé d'employer la mine pour le renverser.
Marcel fut moins heureux devant le temple d' Alloue. Après en avoir chassé le peuple avec ses moines, ses soldats et ses gladiateurs, il y mit le feu ; mais s'étant malheureusement trop éloigné de sa troupe, il fut enlevé par une bande de païens qui le jetèrent dans le brasier ardent qu'il venait d'allumer (1).
L'Egypte avait deux temples de Sérapis, divinité trèsrévérée sur le déclin du paganisme, car son culte se prêtait
(1) Sozom.) p. 726.
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à toutes sortes d'adorations. Le plus ancien de ces édifices^ situé au milieu des nécropoles de Memphis, possédait le premier titre à la vénération des Égyptiens, car le bœuf Apis était inhumé dans son enceinte. Dès l'époque de Strabon, ce sérapéum^ envahi par les sables du désert, avait été abandonné (1).
Le second temple du même dieu existait dans Alexandrie. Héritier de la vénération que Ton portait à son aîné, embelli des arts de l'Egypte et de la Grèce, les Alexandrins tenaient à le conserver et s'étaient armés pour le défendre.
Dans leurs rangs se voyaient tous les philosophes de la ville, ayant à leur tète les deux célèbres grammairiens <Hellade et Hammone, le premier pontife de Jupiter, le second d'un singe (2). L'évêque Théophile s'en empara après une lutte sanglante, le livra au pillage et le démolit de fond en comble.
Il n'y eut pas moins d'opposition quand on ruina les temples de la Grèce. Les habitants de Thessalonique se soulevèrent et tuèrent un lieutenant" de l'empereur. Théodose en fut si courroucé qu'il prescrivit un massacre général dans cette ville. Les soldats, ne lui obéissant que trop bien, égorgèrent tout le peuple réuni dans le cirque, sans distinction des innocents et des coupables. Saint Ambroise, irrité d'une pareille barbarie, refusa rentrée de son église à Théodose et le soumit à la pénitence.
La lutte du christianisme contre les anciennes croyances procéda dans certains districts de la Gaule avec autant d'ardeur qu'en Orient. Saint Martin de Tours, suivi d'une troupe de moines, détruisit, à l'imitation de Marcel et de Théophile, les temples existants sur tous les points de son diocèse. Il fit combler les fontaines, abattre les arbres consacrés et briser les pierres druidiques. Ayant un jour aperçu dans la cam-
(1) M. Mariette y a recueilli un grand nombre d'objets curieux qui font l'ornement de notre Muséum égyptien.
(2) Socrat., lib. V, cap. xvi.
pagne une procession qui portait de longues bannière et croyant qu'il s'agissait d'une cérémonie païenne, il courut au-devant du cortège pour lui barrer le chemin. C'était simplement un mort que l'on portait en terre (1). Les autres évéques de la Province furent moins ardents ou n'eurent peut-être pas à leur service autant de moines que saint Martin ; car ce ne fut guère que sous la première race de nos rois que saint Ouen et saint Romain se livrèrent aux mêmes expéditions.
Du temps de saint Martin, les capitales de la Narbonnaise étaient seules pourvues d'évêques dont les sièges devinrent des archevêchés. Les cités de second ordre, n'ayant que des chorévêques qui gouvernaient sous la direction du métropolitain, furent alors élevées au rang de villes épiscopales et formèrent des églises suffragantes.
Les chrétiens avaient, dès cette époque, hors les villes et dans les campagnes, des cimetières particuliers dont ils augmentèrent le nombre à mesure que progressa la foi. Ils y élevèrent des petites chapelles, berceaux de nos plus anciennes églises rurales, autour desquelles vinrent se grouper les populations voisines. Cette agglomération forma nos paroisses, car antérieurement les maisons étaient disséminées dans les plaines et dans les bois.
On a fait de grandes recherches pour découvrir l'époque où ces paroisses ont été constituées. Nous croyons qu'il en existait déjà beaucoup dans la Gaule vers la fin du iv"* siècle, puisque saint Jérôme prétend avoir écrit son traité contre Vigilance à la demande des saints prêtres Riparius et Didier, dont les paroisses étaient infestées des erreurs de cet hérésiarque.
Malgré les édits rigoureux de Théodose, le paganisme et les schismes n'en existaient pas moins dans l'Italie et les provinces. Justine, mère de Valentinien II, et secrètement
(4) In Vit. saoctî Mart.
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païenne, gouvernait la cour pendant la minorité de son fils, qu'elle entretenait dans l'erreur. Elle avait confié la préfecture de Rome à Prétextus, qui se montra toujours contraire aux chrétiens. Ce préfet mourut et fut remplacé par Symmaque, que les sénateurs avaient délégué l'année précédente à Milan pour demander la conservation de l'autel de la Victoire. Symmaque, qu'on ne voulut pas écouter alors, réclamait maintenant le rétablissement de cet autel et la restitution de quelques privilèges ôtés aux païens.
A Quelle chose peut mieux nous conduire à la connaissance des dieux, écrivait-il aux empereurs, que l'expérience de nos prospérités passées? Nous devons être fidèles à tant de siècles et suivre nos pères qui ont suivi si heureusement les leurs. Pensez que Rome vous parle et vous dit : Grands princes, pères de la patrie, respectez mes années pendant lesquelles j'ai toujours observé les cérémonies de mes ancêtres. Ce culte a soumis l'univers à mes lois. C'est par lui qu'Annibal a été repoussé de mes murailles et les Gaulois du Capitole; c'est.pour les dieux de la patrie que nous demandons la paix. Nous la demandons pour nos dieux indigètes; nous n'entrons pas dans les disputes qui ne conviennent qu'à des gens oisifs; nous voulons offrir des prières et non des combats (1). »
Cette requête, parée des fleurs de l'éloquence, obtint peu de faveur auprès de Valentinien. Saint Ambroise la combattit et démontra qu'houe était contraire à la foi et à la vérité, que la valeur des légions avait seule procuré la victoire sur les ennemis de Rome et que les empereurs idolâtres n'avaient point été exempts de calamités. 11 rappela les infortunes de Julien qui avait interdit aux chrétiens l'enseignement et la parole ; il compara les anciennes vestales de Rome, vêtues de robes de pourpre et se faisant porter en litière par une multitude d'esclaves, avec les vierges chrétiennes qui consumaient leurs jours dans les veilles, les
{i) Symm., lib. X, lit. 54.
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jeûnes et la pauvreté. Où sont les captifs, dit-il, que les païens ont rachetés, les pauvres qu'ils ont secourus (1)?
Symmaque, obligé de céder au torrent qui entraînait le vieux paganisme, se tut ; mais lorsque la destruction des temples de l'Orient fut connue à Rome, Libanius prit la plume et adressa la lettre suivante à Théodose, lettre qui résume trop bien l'état des partis religieux, leurs animosités, leurs actes pour que nous ne la citions pas en entier :
(( Constantin, croyant qu'il fallait adopter un autre dieu, se servit des trésors et des revenus des temples pour bâtir Constantinople, mais il ne changea rien au culte solennel. Si les maisons des dieux furent pauvres, les cérémonies demeurèrent riches. Son fils Constance s'abandonna aux mauvais conseils de faire cesser les sacrifices. Julien, prince orné de toutes les vertus^ les rétablit. Après sa mort, l'usage des sacrifices subsista quelque temps. Il fut aboli, il est vrai, par Valentinien et par Valens, à cause de quelques novateurs ; mais on conserva la coutume de brûler des parfums. Vous avez vous-même toléré cette coutume, en sorte que nous avons autant à vous remercier de ce que vous nous avez accordé qu'à nous plaindre de ce dont on nous prive. Vous avez permis que le feu sacré demeurât sur les autels, qu'on y brûlât de l'encens et d'autres aromates.
« Et voilà pourtant qu'on renverse nos temples ! Les uns travaillent à cette œuvre avec le bois, la pierre, le fer; les autres emploient les mains et les pieds : conquête facile ! On enfonce les toits, on sape les murailles, on enlève les statues, on renverse les autels. Pour les prêtres, il n'y a que deux partis à prendre, se taire ou mourir. D'une première expédition on court à une seconde, à une troisième. On ne se lasse pas d'ériger des trophées injurieux à vos lois.
«Voilà pour les villes. Dans les campagnes, c'est bien pis encore : là se rendent les ennemis des temples ; ils se dispersent, se réunissent ensuite et se racontent leurs exploits;
(\) Ambros.^ libel. 2. Cont. Symm.
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celui-là rougit qui n'est pas le plus criminel. Ils vont comme des torrents sillonnant la contrée, et bondissent contre la maison des dieux. La campagne, privée de temples, est sans yeux; elle est ruinée, détruite, morte. Les temples sont la vie des champs ; ce sont les premiers édifices qu'on y ait vus, les premiers monuments qui soient parvenus Jusqu'à nous à travers les âges ; c'est aux temples que le laboureur confie sa femme, ses enfants, ses bœufs , ses moissons. . .
« Voilà la conduite des chrétiens. Ils protestent qu'ils ne font la guerre qu'aux temples; mais cette guerre tourne au profit de ces oppresseurs. Ils ravissent aux malheureux les fruits de la terre, et s'en vont avec ces dépouilles comme s'ils les avaient conquises et non volées.
« Cela ne leur suffit pas encore : ils attaquent les possessions particulières, parce que, au dire de ces brigands, elles sont consacrées aux dieux. Sous ce prétexte, un grand nombre de propriétaires sont privés des biens qu'ils tenaient de leurs ancêtres, tandis que leurs spoliateurs, qui, à les entendre , honorent la divinité par leurs jeûnes, s'engraissent aux dépens des victimes. Va-t-on se plaindre au pasteur (nom qu'on affecte* de donner à un homme qui n'a pas certainement la douceur en partage)? il chasse les réclamants de sa présence comme s'ils devaient se trouver heureux de n'avoir pas souffert davantage. . .
<c On prétend que nous avons violé la loi qui défend les sacrifices : nous le nions. On répond que, si aucun sacrifice n'a eu lieu, on a égorgé des bœufs au milieu des festins et des réjouissances : cela est vrai ; mais il n'y avait pas d'autel pour recevoir le sang. On n'a brûlé aucune partie de la victime; on n'a point offert de gâteaux, on n'a point fait de libations. Or, si un certain nombre de personnes se sont rencontrées pour manger un veau dans quelque maison de campagne; si, couchées sur le gazon, elles se sont nourries de la chair de ce veau après l'avoir fait bouillir ou rôtir. Je ne vois pas quelles lois ont été transgressées; car, ô divin empereur ! vous n'avez pas prohibé les réunions domestiques.
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Ainsi y bien qu'on ait chanté un hymne en Thonneur des dieux et qu'on les ait invoqués, on n'a point violé votre édit, à moins que vous ne vouliez transformer en crime l'innocence de ces festins. )>
On voit comment procédaient les païens. Les sacrifices étaient défendus dans les temples : ils en faisaient chez eux et leur donnaient l'apparence de festins. C'était une de ces mille ruses dont useront toujours les oppositions pour éluder la loi qui les opprime.
Libanius continue : «Nos persécuteurs se figurent que par leurs violences ils nous amènent à la pratique de leur religion : ils se trompent ; ceux qui paraissent avoir varié sont restés tels qu'ils étaient. Ils vont avec les chrétiens aux assemblées; mais, lorsqu'ils font semblant de prier, ils ne prient point , ou ce sont leurs anciens dieux qu'ils adjurent. . .
« En matière de religion, laissez tout à la persuasion, rien à la force. Les chrétiens n'ont-ils pas une loi conçue en ces termes : Pratiquez la douceur, tâchez d'obtenir tout par elle; ayez horreur de la nécessité ou de la contrainte? Pourquoi donc vous précipitez-vous sur nos temples avec tant de fureur? Vous transgressez donc aussi vos lois?. . .
« Mais, puisque les chrétiens allèguent l'exemple de celui qui le premier a dépouillé les temples (Constantin), j'en vais parler à mon tour. Je ne dirai rien des sacrifices, il n'y toucha pas ; mais qui fut jamais plus rigoureusement puni que le ravisseur des trésors sacrés? De son vivant il vengea les dieux sur lui-même, sur sa propre famille : après sa mort, ses enfants se sont égorgés.
c( Les chrétiens s'autorisent encore des exemples du fils de ce prince (Constance) : il démolit les temples avec d'aussi grands travaux qu'il en eût fallu pour les construire ; il distribuait les édifices à ses favoris conmie s'il leur eût donné un cheval, un esclave, un bijou, un chien. Eh bien! ces présents devinrent funestes à celui qui les accordait comme à ceux qui les acceptaient. . . De ces favoris, les uns mou-
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Furent dans Tinfortune, sans postérité, sans testament; les autres laissèrent des héritiers, mais qu'il eût mieux valu pour eux n'en point avoir ! Nous les voyons aujourd'hui ces enfants qui habitent au milieu des colonnes arrachées aux temples ; nous les voyons couverts d'infamie et se faisant une guerre à mort (1). »
Les moines/ prîncipaux instruments du pillage et de la destruction des temples, encoururent nécessairement la disgrâce du même auteur : « Quels sont, dit-il, les destructeurs de nos temples? Ce sont des hommes vêtus de robes noires , qui mangent plus que des éléphants, qui demandent au peuple du vin pour leurs chants et cachent leurs débauches sous la pâleur artificielle de leurs visages. »
Ëunape , non moins antipathique aux moines , disait dans la vie d'Œdesius : « Il est une race appelée moines , hoqnmes par la forme, pourceaux par la vie, qui font et se permettent des choses abominables! . . . Quiconque porte une robe noire et présente au public une sale figure a le droit d'exercer une autorité tyrannique. »
Enfin Rutilius a écrit que « l'île de Capraria , située en face de l'Italie , était souillée par des hommes qui fuyaient la lumière et qui s'étaient appelés moines parce qu'ils aspiraient à vivre sans témoins (2) » .
Pour les venger de tant d'injures, saint Chrysostome traitait les philosophes d'infâmes cyniques au-dessous des chiens, leurs modèles. Il les appelait porteurs de manteaux, de bâtons, de longues barbes, n'ayant que faiblesse et vanité, ce qui se reconnaissait à leurs œuvres qui n'étaient que fictions et comédies, tandis que les moines imitaient la vertu et le courage des apôtres (3).
Ce qui outra le plus les partisans de l'hellénisme fut la moquerie exercée envers les objets trouvés dans leurs sanc-
(4) Libanius. Pro Templis.
(2) Ratîliî Itiner., lib. I, p. 405.
(3) Chrys. Hom. 17, p. 109.
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tuaires. C'étaient des statues creuses adossées aux murailles et rendant des oracles ; c'étaient des instruments de magie et les plus honteux simulacres. Les païens, se voyant démasqués , rendirent outrages pour outrages et se moquèrent de la vénération que leurs adversaires portaient aux restes des martyrs, ce Au lieu des dieux de la pensée, disait Eunape, les moines obligent les hommes à adorer des esclaves de la pire espèce. Us ramassent et salent les os des malfaiteurs condamnés à mort pour leurs crimes; ils les transportent çà et là, les montrent comme des divinités, s'agenouillent devant ces reliques et se prosternent devant des tombeaux couverts d'ordures et de poussière ; sont appelés martyrs, ministres, intercesseurs auprès du ciel ceux-là qui jadis, esclaves infidèles, ont été battus de verges et portaient sur le corps la juste marque de leur infamie. Voilà les nouveaux dieux de la terre ! »
Cette virulente polémique n'était pas du goût de tous les esprits. 11 y eut même des païens indifférents et modérés qui, jugeant le christianisme au point de vue des faiblesses humaines, de l'amour des nouveautés et de l'empressement des femmes dont il élevait la condition sociale, convenaient que l'avenir appartenait au nouveau culte.
Théodose continua son œuvre, laissa déclamer les philosophes et les païens tant qu'ils restèrent dans de justes limites ; mais lorsque Symmaque voulut faire travailler les chrétiens aux fortifications de la ville, il fut obligé de se justifier auprès de l'empereur au sujet des plaintes qu'ils avaient portées contre lui. Il paraît qu'elles étaient exagérées, car l'évêque Damase consulté les réduisit à leur juste valeur et rendit témoignage à la vérité.
Que nous revenions aux affaires de la Gaule, nous verrons Maxime craignant les armes de Théodose et laissant Valentinien régner en paix à Milan.
385-387. Saint Ambroise fit, en l'année 385, un nouveau voyage à Trêves pour maintenir la bonne intelligence entre les deux cours. Voici la lettre qu'il écrivit à Valentinien touchant son
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entrevue avec Maxime : « Étant arrivé à Trêves, Je me présentai dès le lendemain au palais. Un eunuque nommé Gallican vint à moi et me demanda si J'avais des lettres de Valentinien. Je lui répondis que j'en avais. Il ajouta que je ne pourrais obtenir audience ailleurs qu'au conseil : J'acceptai pour ne pas blesser vos intérêts. Lorsque l'empereur fut arrivé, on me fit entrer. Il se leva pour me recevoir et pour m'embrasser. Je restai parmi les sénateurs, qui étaient présents. On me pria d'avancer, et l'empereur lui-même m'appela. — Pourquoi voulez-vous, lui dis-Je, donner le baiser de paix à celui dont vous méconnaissez la dignité? car si vous me regardiez comme évêque, vous ne me feriez pas paraître en cet endroit. — Maxime me dit : Vous êtes ému? — Ce n'est pas, répondis-je, de l'injure que vous me faites; mais c'est de la confusion de me trouver ici.
« Vous êtes déjà venu au conseil dans votre première légation? — Je m'y suis présenté, il est vrai, demandant la paix pour un prince qui se regardait comme votre inférieur ; mais il est aujourd'hui votre égal. — Et de qui tient-il cette égalité? — Il la tient de Dieu, qui lui a conservé l'empire. — Pourquoi avez -vous dissuadé Valentinien de venir me voir à Trêves? — Parce qu'il arrêtait dans ce temps-là les Huns et les Alains, qui voulaient faire irruption dans la Gaule. Comparez sa conduite à la vôtre : Valentinien vous a renvoyé votre frère en vie, rendez-lui au moins son frère mort. Vous craignez, dites-vous, que les troupes ne sentent renouveler leurs sentiments pour Gratien en voyant transporter son corps en Italie. Pourquoi vengeraient-elles sa mort puisqu'elles l'ont abandonné vivant. . . (1) ? » L'éloquence de saint Ambroise n'eut aucun succès près de Maxime. Les cendres de Gratien ne furent transportées au delà des Alpes qu'après la défaite et la mort du tyran.
Ce dernier drame ne se fit pas longtemps attendre. Maxime méditait l'invasion de l'Italie et devait y entrer au printemps
(1) s. Ambros. Valent. Consol.
de Tannée 387. Saint Martin de Tours, qu'il avait consulté, l'en avait dissuadé en disant que s'il passait les monts il pourrait vaincre Valentinien , mais qu'il serait vaincu par Théodose. Ne prenant conseil que de son ambition , il laissa le gouvernement des Gaules à son fils et partit avec son armée pour Milan. Valentinien s'enfuit à Thessalonique où se trouvait Tbéodose. Ce dernier lui représenta devant sa mère Justine qu'il ne devait pas être surpris du mauvais état de ses affaires puisqu'il était hostile à la foi de Nicée, que le tyran lui-même favorisait (1). Il l'exhorta à prendre courage et réunit toutes les forces de l'Orient pour venger le sang d'un prince et la dépossession de son successeur. Saint Augustin loue Tbéodose d'avoir cherché à rétablir Valentinien sans songer à le faire mourir pour s'emparer de ses États (2).
L'Italie était conquise^ Maxime reconnu dans Rome. Les places de Quaderne, de Bologne, de Modène, de Reggio, de Borcello et de Plaisance étaient ruinées par suite de leur résistance à l'usurpateur. Ceux de Milan voulaient abandonner leur ville; saint Ambroise les retint en disant qu'ils n'auraient rien à craindre s'ils faisaient pénitence et recouraient à la miséricorde de Dieu (3).
Maxime , après avoir épuisé toutes les ressources de l'Afrique et placé à la tête de son armée Andragathe, général de renom qui venait de fortifier les Alpes et toutes les rivières que pouvait franchir Théodose , marcha sur Aquilée où devait se décider le sort de l'empire.
Avant d'entrer en campagne. Théodose défendit aux apollinaires de tenir leurs assemblées, d'avoir des évêques et de résider dans les villes. Il prohiba les discussions publiques touchant la religion, car on se permettait, sur les places, des controverses insignifiantes et puériles qui n'avaient d'autre résultat que de blesser les saines doctrines et d'altérer la foi.
(1) Theodoret., lib. V, cap. xv.
(2) Aag. de Civ. Dei, lib. V, cap. xxvi.
^3] Ambros. ep. 64 .
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Qui croirait que Rome disputa longtemps pour décider si la monture sur laquelle Jésus-Christ entra à Jérusalem était un cheval hongre ou un cheval de bataille?
Théodose prohiba les alliances entre les chrétiens et les juifs, et les punit comme de véritables adultères, puis il envoya consulter sur le sort de son expédition saint Jean d'Egypte, qui passait pour un grand serviteur de Jésus- Christ (1). Le saint lui promit la victoire. On est surpris d'un pareil acte quand, d'un autre côté, la loi défendait sous peine de mort aux païens de consulter les devins et les enchanteurs. Des Gaulois^ des Bretons, des Allemands et des auxiliaires tartares conduits par Maxime allaient donc entrer en lutte avec les nations de l'Orient. Une foule de Huns et d'Alains vinrent se réunir à Théodose et tâchèrent d'entraîner ceux de leui-s compatriotes qui servaient dans l'armée de Maxime. Celui-ci , s'imaginant que Théodose prendrait la mer pour venir l'attaquer, fit embarquer Andragathe avec un corps de troupes assez considérable ; mais Théodose, au contraire, se rendit en toute diligence à Thessalonique , traversa Tlllyrie et vint camper près d'Aquilée. Il livra une première bataille sur les rives de la Save et fut vainqueur. Maxime perdit tous ses vivres et une partie de ses bagages ; son porte-enseigne fut jeté dans la rivière et s'y noya.
Un second combat eut lieu près de Seisseg. La victoire fut vigoureusement disputée, mais aussitôt qu'elle eut incliné du côté de Théodose un grand nombre de transfuges vinrent se réunir à ses aigles. Maxime perdit la tête, et au lieu de se réfugier vers les Alpes il alla se renfermer dans Aquilée. Théodose en força les portes et trouva son rival distribuant de l'argent aux Maures de sa garde en les conjurant de le défendre jusqu'à la dernière extrémité. Ces soldats effrayés le livrèrent eux-mêmes au vainqueur.
Maxime fut dépouillé des marques de la dignité impériale et conduit à trois milles de la ville les pieds nus et les mains
(I) Theodoret,, lib. V, cap. X3uv. — Rufin., lib, II, cap. xu;;.
liées devant les deux empereurs. Théodose lui reprocha sa perfidie, mais la compassion gagna bientôt son cœur. Le panégyriste Pacatuslui adresse les éloges suivants au sujet de cette émouvante entrevue : « Vous baissiez les yeux, vous changiez de couleur, vous lui parliez avec douceur et comme touché de sa position ; mais ce fut alors un bonheur que vous n'ayez pu suivre vos inclinations naturelles. Vos soldats entreprennent de vous venger malgré vous-même. On enlève le tyran de devant vos yeux et, pour ôter à votre clémence le droit de lui faire grâce, on lui tranche la tête quoiqu'il pût justement appréhender une mort plus rigoureuse. »
Ses statues partagèrent sa fortune. On les priva de leurs têtes auxquelles on substitua celles de son successeur. Cet usage existait depuis longtemps. Les médailles elles-mêmes éprouvaient ce genre de mutilations.
La défaite de Maxime à trois milles d'Aquilée a fait placer cette ville par Ausone, qui pleurait toujours son cher Gratien, au nombre des cités les plus illustres de l'empire.
Andragathe, général de la flotte, n'eut pas plutôt appris la défaite de son maître qu'il se jeta dans la mer et s'y noya. Lui-même avait égorgé Gratien ; il ne devait espérer aucun pardon.
Les frontières de la Gaule découvertes depuis le départ des légions étaient alors menacées de nouvelles tempêtes. Les Francs, sortis de leurs bois sous la conduite de Genebaud, de Marcomir et de Sunnon, ravageaient la Belgique, les deux Germanies et faisaient trembler Cologne. Ils repassèrent le Rhin quand ils furent gorgés de dépouilles. D'autres bandes, attaquées par les généraux Nannéius et Quentinus que Maxime avait laissés pour gouverner la jeunesse de son fils, perdirent beaucoup d'hommes et retournèrent en Germanie. Quentinus, après avoir passé le fleuve près de Nuitz, s'engagea si malheureusement dans leurs bois et leurs marais qu'il ne put ramener qu'un très-petit nombre de soldats.
Après la défaite de Maxime, Arbogaste, général de Théo-
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dose, vint à Trêves et fit égorger le jeune Victor. Ce dernier fut avec son père et Andragathe les seules victimes de cette grande révolution. Il n'y eut, dit Pacatus, ni bannissements, ni confiscations. On retira seulement les charges à ceux qui les avaient reçues de Maxime et Ton exigea certaines restitutions. Saint Ambroise inspira ces actes de clémence, car, à sa prière. Théodose rappela de Texil les filles de Maxime et les remit entre les mains de leurs parents. La mère du tyran, elle-même, eut part aux libéralités de l'empereur (1).
Théodose n'eut aucune vue ambitieuse sur les États de Valentinien et lui rendit tout ce qu'il venait de conquérir. Le seul acte d'autorité qu'il se permit dans ces provinces fut d'y mettre le catholicisme en honneur et de renvoyer les évêques ariens de leurs sièges. La plupart des sénateurs de Rome jugèrent prudent d'abandonner le paganisme. [ Yalentinien II, maître des États de Maxime, vint bientôt à • Trêves, où il apprit que les Francs avaient franchi le Rhin et ravageaient les deux Germanies. Arbogaste pressa le jeune empereur de marcher contre eux. Grégoire de Tours dit que Valentinien eut une conférence avec Marcomir et Sunnon, leurs chefs, qui lui donnèrent des otages et repassèrent le Rhin.
Valentinien, débarrassé de l'esprit de secte que sa mère Justine lui avait suggéré, gouvernait sagement à Trêves et s'efforçait d'imiter Théodose. Il chérissait même saint Ambroise, qu'il avait autrefois persécuté. Agé seulement de vingt ans, il montrait toute la gravité de l'âge mûr, et comme il se plaisait trop aux jeux du cirque, il fit tuer toutes les bêtes destinées à l'amphithéâtre et supprima ces spectacles. Personne, dit saint Ambroise, n'a été plus maître d'un esclave qu'il ne l'était de son corps et de ses sens. Ayant su qu'il y avait à Rome une comédienne qui corrompait la jeunesse par le charme de sa beauté, il l'appela à Trêves et ne la voulut voir ni en public ni en particulier. Il la renvoya
(4) Ambros. epist. 47.
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même, afin d'apprendre aux jeunes gens à résister à certaines séductions pour lesquelles il n'avait que du mépris.
Yalentinien tint le pouvoir encore deux années, sans qu'aucun événement vint troubler le calme dont jouissait la Gaule. Théodose et lui firent une loi par laquelle ils invitaient les voisins des terres abandonnées et les curiales à s'emparer de ces domaines sans formalité préalable^ et leur en assuraient la propriété après deux années de culture. Cet abandon de terres en friche prouve encore une fois le malheureux état de la Province.
Arbogaste, Franc de nation, était depuis longtemps à la tête des armées impériales dans la Gaule. Fort de l'estime que lui portait Théodose, il gardait tellement Yalentinien sous sa tutelle que le jeune Auguste, impatient de reconquérir son pouvoir, eut souvent l'intention de quitter Trêves pour aller à Milan se rapprocher de Théodose. Il avait même prié plusieurs fois celui-ci de venir au secours de son autorité, que méconnaissait Arbogaste. Une circonstance imprévue lui permit de s'éloigner, au grand mécontentement de ce général, pour attaquer les barbares qui se préparaient à franchir les Alpes et à se jeter sur l'Italie. 11 partit pour Vienne avec ses troupes. Arbogaste, qui le suivit, le tenait enfermé dans le palais et donnait à des Francs dont il était sûr toutes les grandes charges de l'armée et de la maison impériale. Yalentinien, ne pouvant supporter une telle servitude, s'assit un jour sur son trône et, avec l'expression d'une profonde colère, remit à Arbogaste des lettres par lesquelles il lui retirait le commandement des troupes. Le Franc insolent s'écria après les avoir lues : « Je ne tiens pas ma chaîne de vous et je ne vous reconnais pas le droit de me l'ôter; "» puis, déchirant ces lettres, il en jeta les morceaux par terre et se retira. Le prince, indigné, saisit immédiatement l'épée d'un garde pour tuer l'indigne général ; mais, se ravisant bientôt, il dit qu'il voulait s'en percer lui-même, puisqu'élant empereur il n'avait plus l'autorité. Cette scène fit juger à Arbogaste quels seraient désormais ses rapports avec
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Yalentinien. On tâcha de les réconcilier, car le prince, après avoir engagé saint Ambroise à venir le baptiser à Vienne, ajouta qu'il désirait le prendre pour caution de son accord avec le comte Arbogaste. Si le saint prélat eût pu se rendre dans cette ville, peut-être aurait -il prévenu Thorrible catastrophe qu'on eut bientôt à déplorer.
En effet, Yalentinien^ s*étant approché, peu de jours après, d'un groupe de soldats qui se divertissaient sur le bord du Rhône, fut saisi par des émissaires d' Arbogaste qui le pendirent avec son mouchoir pour faire croire qu'il s'était luimême suicidé (1). Saint Épiphane prétend que les eunuques du palais Tétouffèrent pendant qu'il dormait et qu'on le trouva mort dans son lit (2).
Vienne fut consternée de l'horrible événement, mais rien n'égala le désespoir des deux sœurs de Valentinien, Justa et Grata, qui voulaient mourir avec leur frère bien-aimé.
Arbogaste ne manqua pas d'adresse pour faire prévaloir Topinion que Valentinien s'était suicidé. Quelques personnes assez peu clairvoyantes le crurent; saint Ambroise fut d'un autre avis, car il se porta garant du salut du prince, ce qu'il n'aurait certes pas fait si le suicide eût été prouvé. Il ressentit même tant de chagrin du meurtre de Gratien et de Valentinien, auxquels il avait servi de père, qu'il eut un instant l'idée de quitter sa ville épiscopale; mais le devoir l'emportant sur les intérêts de sa propre tranquillité, il^résolut de rester dans son Église et d'y gémir en paix.
Arbogaste fit rendre à Valentinien les honneurs dus à sa dignité. Son corps, porté à Milan, traversa les provinces méridionales de la Gaule au milieu des gémissements du peuple qui ne craignit pas qu'on lui en fit un crime. Justa et Grata suivaient le funèbre convoi. Comme on fut deux naois avant d'inhumer le. corps, ces tendres sœurs, dit saint
(1) Pbilost., lib. II, cap. i.
(2) Ep. mens. 20, p 177.
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Ambroise, s'enfermèrent pour pleurer dans le caveau où il avait été déposé, et Ton était obligé, chaque jour, de les en retirer presque mortes. Elles passèrent le reste de leurs jours dans le célibat, sans attachement pour le monde, n'aspirant qu'après le ciel, où elles devaient retrouver leur frère. Galla, troisième sœur de Valentinien, épouse de Théodose, ne montra pas moins de chagrin et remplit le palais de ses gémissements et de ses pleurs.
Le corps du jeune prince fut déposé dans un beau sarcophage en porphyre et placé près des restes de son frère Gratien.
Eugène. Arbogaste eût assurément désiré l'empire ; mais, n'osant 392-393. régner après la victime dont on lui imputait la mort, il préféra gouverner sous le nom d'un autre et choisit Eugène, sur le dévouement duquel il pouvait compter. Eugène, ancien maître d'école, était doué d'une certaine éloquence, à laquelle il devait, par l'entremise de Ricomer, la charge de grand maître du palais (1) et la fonction de secrétaire d' Arbogaste. 11 était chrétien, niais si peu fervent qu'il devint l'espérance des païens de Rome ; car ils savaient qu' Arbogaste professait leur religion et ne doutaient pas que son protégé ne les favorisât quand viendraient ses luttes avec Théodose. Eugène fit part aux évoques de son avènement à l'empire. Saint Ambroise ne répondit pas ; cependant il lui adressa plus tard des lettres pleines de respect pour lui recommander certains personnages qui avaient réclamé sa bienveillante intervention.
L'ambitieux Eugène ne visa plus qu'à devenir maître de tout l'empire. Les païens l'y encourageaient. Avant de jeter le masque, il jugea prudent de donner le change à Théodose en lui envoyant une députation pour lui demander seulement de le reconnaître pour collègue et de cimenter avec lui la paix du monde (2). Ces délégués étaient des évêques
(h) Philost., p. U6.
(2) Rufin., lib. II, cap^ xxxi.
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ayant Rufin à leur tête. Arrivés en Orient, ils furent introduits dans le palais. Théodose, qui ne voulait pas reconnattre le rhéteur qu'un Franc venait de couronner, se plaignit du meurtre de Yalentinien et en accusa Arbogaste. Les évéques montrèrent assez de faiblesse pour l'assurer qu' Arbogaste était innocent. Ils ne parvinrent cependant pas à le convaincre, car, aussitôt après leur départ, il réunit son armée et manda près de lui ses meilleurs officiers, au nombre desquels était Stilicon, que nous verrons gouverner Tempire et jouer un rôle très-important sous Honorius. Théodose fit encore une fois consulter saint Jean d'Egypte, qui lui promit la victoire.
Ces embarras venaient le surprendre au moment où il faisait des largesses à ceux qui bâtissaient des maisons à Constantinople , où il y dédiait une place portant son nom, au milieu de laquelle on dressait une colonne torse sur laquelle étaient représentées ses victoires sur les Goths et sur d'autres barbares.
Pendant que l'armée d'Orient s'organisait, Eugène faisait appel aux hommes de toutes les religions et principalement aux païens, qui lui étaient dévoués. On relevait à Rome le fameux autel de la Victoire , les sacrifices recommençaient, on consultait les entrailles des victimes, et les aruspices déclaraient qu'Eugène serait vainqueur. Pour habituer ses troupes aux fatigues de la guerre, il les envoya tenter le sort des armes contre les Francs. Arbogaste, qui les commandait, passa le Rhin auprès de Cologne, pilla et ravagea les pays des Bructères, des Chamaves, et ne rencontra d'autres ennemis que Marcomir, campé sur les montagnes avec quelques Ambivariens et des Cattes. Il en tua un grand nombre et fit beaucoup de prisonniers.
Eugène se présenta, lui aussi, sur les bords du Rhin à la tète d'une forte armée. Les rois salions lui fournirent des recrues, puis il marcha sur l'Italie. A son approche, saint Ambroise quitta Milan, ne voulant pas conférer avec un prince qui avait rétabli Tautel de la Victoire et confisqué le
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bien des églises pour le donner aux pontifes. On en était rerenu au temps de Julien.
3M. De son côté, Théodose s'avançait avec ses légions renfor-
cées d'un grand nombre d'auxiliaires de l'Arménie, de l'Arabie et du pays des Ibères ; car il avait reçu des secours de tous les princes barbares, jaloux de concourir à la défaite du tyran. Gildon, gouverneur de l'Afrique, refusa seul de prendre part à cette guerre. Les premiers généraux de Théodose étaient Timasius et Stilicon. Les auxiliaires avaient à leur tête le fameux AJaric, dont le nom deviendra malheureusement trop célèbre pour Rome et l'Italie.
Eugène se fortifia dans les Alpes Juliennes, où il fit placer des statues d'or portant des foudres et consacrées contre Théodose. Une image d'Hercule figurait sur la principale enseigne de son armée (1).
Ces démonstrations païennes n'empêchèrent pas Théodose de franchir les Alpes. Les deux religions se trouvèrent encore une fois en présence, comme au temps de Constantin et de Maxence. Théodose implorait le Dieu des chrétiens ; Eugène promettait, s'il revenait vainqueur, de faire de l'égUse de Milan une écurie pour ses chevaux et d'enrôler tous les clercs dans sa milice (2).
Les plaines qui se déroulent au versant des Alpes, auprès de Wibach, furent témoins de la rencontre des deux armées. Celle d'Eugène présentait une masse compacte difficile à rompre. Théodose lança contre elle ses auxihaires, qui perdirent beaucoup de monde, ne pouvant enfoncer tant d'épais bataillons auxquels Arbogaste communiquait sa valeur et son intrépidité.
Dans ce moment suprême où il y allait de sa vie et du sort de l'empire. Théodose se retira sur un point élevé d'où il pouvait voir les deux camps. Il pria Dieu de tendre la main à ses serviteurs, n'ayant entrepris la guerre qu'au nom de
(4) Theodoret.^ lib. V, cap. xxnr.
(2) Ambros. Vit., p. 86, d.
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Jésus-Christ. Cette invocation électrisa l'armée. Les généraux, à la tête de troupes fraîches, commencent l'attaque, rompent les masses épaisses de l'ennemi. Le carnage est horrible; plus de dix mille Goths de Théodose sont déjà couchés sur le champ de bataille ; la nuit seule arrête la fureur des combattants. Eugène, qui se croit victorieux , passe cette nuit à distribuer des récompenses et à régaler ses soldats. Théodose, qui avait jugé plus à propos de faire reposer les siens, présente, dès le point du jour^ la bataille aux troupes d'Eugène encore plongées dans le plus profond sommeil.
Elles furent aisément culbutées et taillées en pièces. Eugène , qui reposait au loin sur un tertre élevé, fut bientôt réveillé par le bruit des fuyards qui se dirigeaient de son côté. Il crut un instant qu'on lui amenait son adversaire; illusion qui dura peu, car ses propres soldats se jetèrent sur lui et le conduisirent lié et garrotté devant Théodose (1).
Ce succès parut d'autant plus prodigieux que, après la défaite de la première journée, les généraux de Théodose lui avaient conseillé de battre en retraite et de remettre la campagne à l'année suivante. Il leur avait répondu qu'il serait honteux à des chrétiens de fuir devant les images d'Hercule, que ce serait leur accorder la suprématie sur celles de Jésus- Christ.
Théodose reprocha à Eugène la mort de Yalentinien II, la protection qu'il accordait aux païens et la guerre injuste qu'il venait d'entreprendre. Eugène se jeta à ses pieds pour implorer sa clémence. Tandis qu'il était dans cette posture, ses propres soldats lui tranchèrent la tête et la promenèrent dans le camp des Gaulois. La vue de cette tête entraîna la soumission de ces derniers. Vainqueurs et vaincus ne firent bientôt plus qu'une seule armée.
Arbogaste, l'auteur de tant de maux, s'enfuit dans les montagnes où, après avoir erré pendant deux jours, il se perça de son épée (2).
(h) Theodoret., lib. XXV, cap. xxiv.
(%) Clandian. Cons. honor. 3.
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Théodose eu Orient.
Honorius on Occident.
Théodose ordonna d'enlever les images d'or de Jupiter qu'Eugène avait fait placer dans les Alpes. Quelques légionnaires lui ayant dit, avec cette liberté que prennent les soldats après la victoire , qu'ils voudraient bien recevoir les coups de foudre que ces statues tenaient en main , il les fit arracher et les leur donna (1).
Théodose écrivit à saint Ambroise pour le prier de rendre grâces à Dieu de sa victoire. L'évêque déposa cette lettre sur l'autel et la tint en main quand il offrit le saint sacrifice.
La famille de Valentinien I" se trouvait éteinte par la mort de ses deux fils et n'était continuée que par Géta, épouse de Théodose.
Valentinien P' s'était attaché à détruire les institutions païennes de son prédécesseur. Gratien et Valentinien II, princes accomplis, mais arrivés trop Jeunes au pouvoir, promettaient de belles destinées à l'empire quand ils furent assassinés. Les tyrans qui s'emparèrent de leur trône trouvèrent successivement la mort en combattant Théodose.
Ce grand prince, maître de l'univers, ne tarda pas à venir à Milan, où il reçut une députation du sénat romain chargée de le complimenter. Peu de jours après, il manda d'Orient son fils Honorius,.le présenta à saint Ambroise dans sa cathédrale, où il fut déclaré empereur d'Occident, ayant en partage les Gaules, l'Italie, l'Espagne, l'Afrique, la Bretagne, plus une partie des provinces illyriennes. Théodose lui donna Stiiicon pour ministre et pour général de ses armées.
Stilicon , mari de Sérène, nièce de Tempereur, vint avec elle à Rome pour faire reconnaître Honorius. Sérène, ayant eu la curiosité d'aller voir la statue de Cybèle, placée dans un temple , la dépouilla d'un riche collier dont elle était parée et retendit sur ses épaules. Une vieille vestale, qui était présente, fut tellement scandalisée de cette profanation qu'elle en fit des reproches à la princesse. Celle-ci la fit chasser du temple , ce qui lui valut de la part de la
(1) August. Civ. Dei, lib. V^ cap. xxvi.
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vieille mille imprécations contre elle, contre ses enfants et son mari. Zozime, qui rapporte ce fait, voudrait probablement insinuer que les malheurs qui ont frappé cette famille seraient la juste punition de Tacte sacrilège que Sérène avait commis.
Théodose, voulant enfin abolir le culte des faux dieux, engagea les sénateurs à donner l'exemple. La plupart répondirent qu'ils ne pouvaient abandonner les cérémonies avec lesquelles Rome avait été fondée et subsistait depuis douze cents ans. L'empereur, voyant leur obstination , dit que le fisc ne fournirait plus rien pour les sacrifices et qu'ils les feraient à leurs dépens. Cette décision les fit cesser. Le préfet de Rome Gracchus détruisit l'autel de Mithra et fit brûler tout ce qui servait aux cérémonies païennes. Alors saint Jérôme put s'écrier avec satisfaction et dire : « Le Capitole est désert, les temples de Rome sont pleins de toiles d'araignées, et, à voir le peuple passer auprès de ses autels en ruine et courir en foule aux tombeaux des saints martyrs, on croit que cette ville est entièrement changée ; Rome est aujourd'hui un lieu de solitude pour l'idolâtrie, et ses dieux, que tant de nations adoraient autrefois, sont aujourd'hui cachés dans les greniers avec les rats et les hibous. La croix est peinte sur les étendards des armées ; elle est le plus riche ornement de? diadèmes et des couronnes des rois. . . On voit des églises dans le camp des Gètes, et c'est sans doute parce qu'ils adorent le même dieu que nous que nos armées ne remportent plus sur eux de brillantes victoires (1). »
Théodose permit de respecter les images des dieux faites par les premiers artistes de l'antiquité et placées comme ornement sur les places publiques. Elles étaient à Rome aussi nombreuses que les habitants. Eh bien ! de tout ce que la Grèce lui avait fourni de dieux, de déesses, de héros et d'empereurs, il ne restait, en 1430, que six statues debout (2) ;
(h) s. Hier. Ëpist. LetSB.
(2) Pog. de Var. fortun.
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Arcade en Orient.
Uonorios en Occident.
le reste avait disparu sous la main du temps et le marteau des barbares.
Théodose se préparait à retourner à Constantinople lorsqu'il fut atteint d'une grave maladie. Il mit ordre aux affaires publiques et recommanda ses fils, Honorius et Arcade, à Stilicon, acte qui a fait soutenir à celui-ci que l'empereur lui avait confié le gouvernement des Jeunes princes et de tout l'empire. Théodose parut mieux durant quelques jours; il présida même une course de chevaux; mais, en rentrant au palais, il se, trouva plus mal et mourut la nuit suivante. Son corps, après avoir été embaumé, fut inhumé à Constantinople dans l'église des Saints-Apôtres. Saint Aaibroise prononça son oraison funèbre et dit que la victoire de Théodose sur Eugène avait détruit le paganisme et frappé l'arianisme d'un discrédit dont il ne se relèverait jamais.
Théodose, homme de guerre, infatigable dans les affaires, doit être considéré comme le dernier des grands princes qui aient gouverné le monde romain. Ce fut sur la fin de son règne que l'on découvrit, dans la Palestine, les corps des saints prophètes Habacue et Michée, qui avaient prédit la venue d'un messie. Leurs images furent reproduites dans les églises ; leurs noms figurèrent jusque sur les objets d'armement et de parure des soldats chrétiens. On a trouvé dans plusieurs tombeaux antiques de la Gaule des agrafes en bronze sur lesquelles on lit : A bacuc propheta. C'est à tort qu'on les a crues d'une époque moins reculée.
Les règnes d'Arcade et d'Honorius ouvrent la période la plus fertile en événements et la plus dramatique de la domination romaine : guerres civiles, invasion générale des barbares, démembrement du territoire, pillage des provinces, meurtre de huit empereurs en moins de vingt ans, tel est le tableau qui se déroulera sous nos yeux jusqu'à la chute de l'empire d'Occident. L'élément chrétien formait heureusement une puissance assez forte pour recueillir les lambeaux épars de cette vieille civilisation qui s'écroulait de toutes parts.
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Arcade se trouvait, à dix-huit ans, mattre de l'empire d'Orient, que son ministre Rufin devait gouverner. Rufin, né dans la province de Narbonne , était venu à Constantinople, où Théodose l'avait élevé à la charge de grand maître du palais. Orgueilleux de sa nouvelle position , il conçut le projet de faire épouser sa fille à l'empereur. Le peuple murmura de cette alliance. L'eunuque Eutrope profita de ce mécontentement pour marier le jeune prince à Ëudoxie , fille du comte Bauton, grand personnage parmi les Francs. Ëudoxie avait la fière hardiesse de sa nation , qui contrastait avec la mollesse d'Arcade ; aussi ne tarda-t-elle pas à le dominer. Elle fit bâtir beaucoup d'églises et fut appelée par saint Chrysostome la protectrice des saints, la nourrice des moines et le bâton des pauvres. Bientôt emportée par sa fierté naturelle, elle se fit proclamer Augmta, prescrivit d'honorer ses images et voulut qu'on lui élevât une statue en argent sur la place et auprès de l'église de Sainte-Sophie. Les danses et les spectacles qui se succédèrent à la dédicace de cette statue troublant le service divin , saint Chrysostome blâma ces fêtes païennes et prononça un discours contre les femmes dans lequel Ëudoxie se reconnut, ce qui attira des persécutions au grand évêque et fut la principale cause de son exil.
Honorius, frère d'Arcade, n'avait que dix ans et demi lorsqu'il devint empereur d'Occident sous la tutelle de son parent Stilicon. Il parut avoir quelques qualités dans son enfance; plus tard il se démentit, et s'il ne devint pas méchant, il se montra lâche , paresseux et sans génie, vices assez prononcés pour que l'empire pérît dans ses mains (1).
Stilicon, sur lequel allaient reposer les destinées du monde, était d'origine vandale et avait accompagné Théodose dans toutes ses campagnes. Il épousa Sérène , nièce de ce dernier, de laquelle il eut un fils nommé Eucher et deux filles appelées Marie et Thermancie, qui devinrent succes-
(I) Proc., Ub. I, cap. U.
sivement les épouses d'Honorius. Stilicon aurait préféré l'empire pour son fils Eucher au mariage de ses filles avec l'empereur (1).
Honorius ne résida pas à Trêves comme l'avaient fait ses prédécesseurs. Il tint sa cour à Milan. Les Francs profitèrent plusieurs fois de son absence pour traverser le Rhin sous la conduite de leurs rois Sunnon et Marcomir. Stilicon vint conférer avec eux sur les bords du fleuve , leur reprocha d'avoir fourni des troupes à Eugène, et fit un traité par suite duquel les Francs et les Allemands donnèrent des otages.
La Gaule put alors respirer quelque temps en paix, ce qui fit dire au poète Claudien : c< Le Salien guide sa charrue dans les guérets, le Sicambre courbe son épée en faux tranchante, et le voyageur cherche d'un œil incertain la rive soumise à Rome. Sans irriter le Cauque , le Belge conduit au delà du fleuve ses brebis ; les troupeaux du Gaulois errent en liberté sur les monts où le Franc a fixé son séjour, et l'on peut chasser sans danger dans la forêt d'Hercynie, où la superstition avait consacré des chênes qui s'écroulent sous les coups de nos haches sacrilèges. C'est à Stilicon que l'on doit ces merveilles. »
L'administration de l'Occident aurait pu satisfaire un homme moins ambitieux que ce général; mais, prétendant que Théodose lui avait conféré des droits sur l'Orient, il ne songea qu'à ruiner le pouvoir de Rufin et prétexta la présence des Goths en Macédoine et en ThessaUe pour y entrer avec une armée. Il allait combattre Alaric, lorsqu'il reçut Tordre d'Arcade, influencé par Rufin, de quitter ses États. Il n'osa désobéir (2). Voici la description que Claudien, ignorant encore les vues secrètes de Stilicon , fait de son armée et du désappointement qu'éprouva ce général : « Les nourrissons de la Gaule et de l'Orient suivent, sous Stilicon, des étendards séparés : ici marche l'Arménien ; un nœud ras-
(1) Zozim., Hb. V.
(2) Claud. in Rufo.
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semble les plis de sa robe et des boucles s'étendent à Tentour de sa tête ; là paraissent avec une blonde chevelure les peuplades valeureuses que la Gaule enfanta sur les bords du Rhône, de TÂrar, du Rhin et dans les plaines de la Garonne.
c( Rufin fait des représentations à Arcade, qui dicte le criminel message. Soudain un courrier porte au camp des Latins l'ordre arraché à la faiblesse du prince. »
Arcade rappela même les légions d'Orient qui servaient sous Honorius. On ne lui renvoya que les corps les plus faibles sous la conduite de Gainas, capitaine goth^ auquel Stilicon donna Tordre secret de tuer Rufin. Rufin, non moins intrigant que Stilicon, désirait alors se faire associer à l'empire, et, pour arriver à ses fins, il avait engagé les Huns à se jeter sur rOrient et les Goths, commandés par Alaric, sur la Grèce.
Les désastres causés par cette double invasion ont fait dire à saint Jérôme : «L'Orient semblait être à couvert de la domination des barbares ; mais enfin, l'année dernière, des loups, non pas de l'Arabie, mais du septentrion, sortis des extrémités du mont Caucase , ravagèrent en peu de temps toutes ces provinces. »
On avait vu plusieurs fois Rufin, l'auteur de tous ces maux , sortir de Constantinople en habit de Goth pour aller s'entendre avec Alaric ; ses menées n'étaient plus secrètes, aussi Arcade désirait-il l'arrivée de Gainas pour secouer le Joug du traître dont l'ambition perdait l'empire. Bientôt on annonça ce corps si impatiemment attendu. Arcade fut à sa rencontre jusqu'à deux lieues de la ville, s'assit sur son tribunal et reçut les hommages des généraux et des soldats. L'infidèle ministre qui l'accompagnait comptait qu'au moyen de ses intelligences avec certains officiers on allait le proclamer Auguste; mais, au moment où il pressait bassement l'empereur de le prendre pour collègue, les troupes, poussées par Gainas, se jetèrent sur lui et regorgèrent. Sa tête fut promenée au bout d'une lance dans les rues de Gonstanti-*
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nople, et les soldats , pour se moquer de son insatiable avarice , mendièrent de porte en porte avec sa main droite qu'ils avaient coupée (1). On confisqua ses biens. Sa mère et sa fille purent aller terminer leurs Jours à Jérusalem (2). La mort de Rufin ne profita guère à Stilicon, car Teunuque Eutrope s'empara de l'esprit d'Arcade, et la mésintelligence continua d'exister entre les deux empires.
Alaric, tantôt l'allié, tantôt l'ennemi des Romains, selon qu'on lui accordait ou qu'on lui refusait des subsides, portait alors ses ravages dans le Péloponèse. Stilicon y fit passer des troupes par mer et battit lesGoths. Cette campagne porta derechef ombrage à la cour d'Orient , et l'on craignit plus Stilicon que leg barbares. Sous l'empire de telles impressions. Arcade traita avec Alaric et le créa général de ses armées. Stilicon partit avec ses troupes, dont l'indiscipline doublait les ravages que les Goths avaient fait subir aux Grecs.
Le traité fait avec Alaric, en haine du ministre d'Honorius, surexcita celle qui existait entre Eutrope et Stilicon et que partageaient les deux empereurs. Arcade fit déclarer Stilicon ennemi public par le sénat de Conslantinople et confisquer les palais et les terres qu'il possédait en Orient. Claudien prétend même que ce général découvrit une lettre dans laquelle on promettait récompense à qui l'assassinerait. Cette lutte acharnée ne pouvait que troubler la tranquillité du monde.
Pendant ce temps-là, Honorius promulguait deux lois à Milan : par l'une il nous apprend l'existence à Rome d'une corporation qui s'obligeait à faire venir des blés étrangers dans la ville; par l'autre il défend de porter des vêtements à la mode des barbares, voulant maintenir la sûreté, le repos et la dignité de la ville. Singulière preuve de la légèreté et de l'abaissement du peuple romain dont le bonheur était de se vêtir en Goth.
(1) Hier. Epist. HeUod.
(2) Zozim., lib. V.
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Il confirma les privilèges accordés par son prédécesseur à révêque de Rome, défendant de rassujettir aux impositions nouvelles, surtout à celles qui avaient quelque chose de bas et de sordide (1).
Eutrope, faisant alors tous ses efforts pour corrompre les généraux d'Honorius, réussit auprès de Gildon, gouverneur de l'Afrique, lequel abandonna son maître pour se soumettre à Arcade. Le sénat romain hésita à se prononcer contre ce gouverneur, craignant d'affamer Rome à laquelle Gildon envoyait des blés. Honorius en fit venir de la Gaule, de l'Espagne, et ordonna d'armer la flotte pour faire une descente en Afrique. Le commandement de cette expédition fut confié à Marcezel, dont la fidélité n'était pas suspecte, car Gildon son frère avait voulu l'assassiner, et, n'ayant pu réussir, s'était vengé sur ses deux fils qui servaient sous ses ordres.
La flotte partit de Pise, mouilla devant l'tle de Capraria, remplie de ces moines tant décriés par Rutilius. Marcezel en emmena quelques-uns avec lui et recommanda ses troupes à leurs prières. Arrivé en Afrique, il rencontra Gildon à la tête de soixante-dix mille hommes, lui livra bataille et détruisit son armée. Gildon réussit néanmoins à se sauver sur un navire; mais, ramené au port par des vents contraires, il fut pris et se donna la mort. Quelques-uns de ses partisans, envoyés à Rome, furent condamnés par le sénat. La recherche que l'on fit des autres jeta la terreur dans toute l'Afrique et arracha ces belles paroles à saint Augustin : « L'incertitude des choses de ce siècle est si grande que Ton voit souvent tomber les plus puissants. Ceux qui n'espèrent qu'en eux-mêmes ne trouvent souvent que désastre et confusion. »
Marcezel revint en Italie après sa victoire. Stilicon lui prodigua d'abord les plus grandes démonstrations d'amitié, mais la jalousie le porta bientôt à s'en défaire. Un jour qu'il sortait de Milan avec une nombreuse suite dont Marcezel
(I) Cod. Theod., t. II, lib. XXX.
faisait partie, il dit, en s'approchant d'une rivière, que ce général était un pont sur lequel il voudrait passer. Le sens de la phrase ayant été trop bien compris, Marcezel fut précipité dans les eaux devant Stilicon, qui rit beaucoup du résultat de son ingénieuse idée (1).
Ce ministre, alors tout puissant, fit épouser sa fille Marie à Honorius qui n'avait encore que treize ans, puis il se livra au pillage des terres des riches pour agrandir ses propres domaines. Il traita, à la même époque (398), avec les Allemands, les Suèves et les Sicambres, auxquels il donna des rois et des terres dans la Gaule, qu'on appela létiqueSy du nom de Lètes que portaient les barbares vivant au milieu des populations gallo-romaines. Ces peuples servirent aussi dans l'armée, puisque la Notice de l'empire joint le nom de Lètes au nom primitif de ces étrangers ou à celui des nations auxquelles on les avait incorporés. Ils formèrent dès lors une partie assez notable de la population gallo-romaine, dont ils adoptèrent la civilisation et les coutumes ; ils étaient, en un mot, devenus Romains, comme le devinrent les Francs après leur admission dans la Gaule.
On sut bientôt, dit Claudien, que les Hibernes et les Pietés (Écossais) attaquaient la partie de l'île des Bretons soumise à l'empire. Stilicon créa un corps de troupes chargé de la défendre, et un comte de la rive saxonique pour surveiller les côtes maritimes toujours menacées par les Saxons. On repoussa d'abord ces derniers, mais ils ne tardèrent pas à s'emparer de l'île entière.
La paix avec l'Afrique n'ayant pas rendu l'abondance à Rome, Honorius défendit aux boulangers des greniers publics de vendre le pain ordinaire plus d'une livre de cuivre. L'intervention impériale ne servit qu'à le rendre plus cher. L'eau des moulins fut détournée et personne ne voulut plus faire le service des boulangeries. On chercha remède à cet état de choses en publiant des édits très-sévères.
(4) Zozim., lib. V.
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Arcade traitait alors favorablement les Juifs en échange de sommes considérables qu'il en obtenait. Il les employait même au recouvrement des deniers publics. Comme ils prêtaient à usure aux particuliers et aux communautés, leur avarice les rendit odieux. Le poète Rutilius prétendait alors c< qu'il eût été heureux que Pompée et Titus n'eussent jamais subjugué la Judée, car la dispersion des Juifs dans tout l'empire avait été plus funeste aux vainqueurs qu'aux vaincus».
Les grands chemins de la Gaule ayant été dégradés pendant rhiver, Honorius ordonna de les réparer, obligeant tout le monde à contribuer selon ses moyens. 11 n'y eut pas même d'exemption pour les principaux officiers et les terres du domaine impérial (1). Des plaintes avaient été portées par les petits propriétaires faisant entendre que les exemptions les ruinaient et causaient le dépérissement des voies publiques.
L'état de détresse qui minait Fagriculture nous est révélé par la législation des Romains. Pour fixer les colons sur les terres de leurs maîtres, Honorius permit à ces derniers de réclamer ceux qui désertaient leurs cultures (2). Il fit enregistrer la populace des villes et la répartit sur les domaines dont les barbares avaient enlevé les esclaves, soit pour les vendre, soit pour les charger, comme des bêtes de somme, du fruit de leurs rapines. Ainsi : fuite des cultivateurs pour se jeter dans les villes, désertion de leurs esclaves, mauvais état des routes; toutes les souffrances du pays ne nous sont-elles pas révélées dans ces tristes lois? Il est probable que des bruyères et des bois envahirent de grandes et belles plaines autrefois fertiles.
L'Orient donnait alors au monde le spectacle ignoble d'élever un eunuque au consulat. Eutrope ordonna de promener ses images dans toutes les provinces, ce qui fit gémir en
(1) Cod. Theod., t. I, Ub. XXVI.
{%) Cod. Theod., t. I,lib. V.
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secret les personnes mêmes qui semblaient s'en réjouir. Cet homme, que l'ambition perdit , oubliait alors qu'il avait été vendu comme esclave.
Les Perses, s' étant avancés dans l'Asie, eurent à lutter contre l'armée romaine, qu'ils ne tardèrent pas à détruire.
On s'attendait à les voir arriver à Constantinople. Le peuple ému demandait à grands cris de recourir à Stilicon ; c'était exiger le sacrifice d'Ëutrope. Eudoxie, de son côté, ayant trop de cœur pour obéir aux vils caprices de ce ministre, lui résistait et l'accablait de ses mépris. L'eunuque consul courut à sa perte : il maltraita l'impératrice et la menaça de l'exil. Cette fière princesse, ne pouvant supporter un tel affront, vint, avec ses deux petites filles dans les bras, se jeter en pleurant aux pieds de son époux. Arcade, touché d'un pareil désespoir, manda Ëutrope et, après lui avoir adressé de violents reproches, le dépouilla de ses chaînes et le chassa du palais.
Ce malheureux, abandonné de tous, comprit que la colère de l'empereur était son arrêt de mort. Il se réfugia dans l'église, où bientôt les soldats et le peuple accoururent pour l'en arracher. Saint Chrysostome s'y opposa. Le lendemain, jour de dimanche, la foule encombra de nouveau la basilique, curieuse de voir la contenance d'Ëutrope qui tremblait après avoir fait trembler toute la terre. Saint Chrysostome monta en chaire, réclama l'immunité du saint lieu et engagea le peuple à aller se jeter aux pieds de l'empereur pour obtenir la grâce du proscrit en faveur de l'église et du saint autel (1).
La démarche du peuple ne réussit pas près d'Arcade, car Eutrope n'eut pas plutôt quitté la basilique qu'il fut arrêté et conduit dans Ttle de Chypre où il eut la tête tranchée. Sa mort amena une espèce de réconciliation entre les deux cours. Stilicon fit les avances et sa femme Sérène, cousine germaine d'Arcade, broda une sangle élégante pour le cheval
(4) Chrysost., t. IV, p. 486-487.
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de cet empereur. Claudien, ce dernier croyant aux dieux de l'Olympe, en célébra Toffrande en ces termes : c< Que ce tissu, d'une trame éblouissante et d'un travail merveilleux, presse les flancs du coursier que monte le monarque de l'Orient, et qu'il soit pour Arcade un gage de sa sœur fixée sur les bords de l'Hespérie. »
L'habile Sérène ne pouvait se montrer moins gracieuse envers son gendre qu'envers Arcade, aussi fit-elle présent à Honorius d'une pareille sangle et d'un harnais complet; ce qui fit dire au même poète : « Heureux coursier, reçois ce harnais de la main d'une princesse. Dresse ta superbe crinière et blanchis les éclatantes émeraudes de ton écume; que des cercles de diamants flottent à l'entour de ta tête altière; que l'or et la pourpre des rois tapissent tes épaules, et qu'autour de tes flancs s'arrondisse un tissu émaillé de diverses couleurs et formé des mains de la chaste Sérène. » Il est évident qu'à cette époque les femmes s'exerçaient à couvrir les étoffes de dessins enrichis d'or, de perles, de diamants et de pierres précieuses. Cette mode byzantine durait encore dans le moyen âge. Les trésors de nos cathédrales en ont possédé longtemps les délicieux produits.
L'année 398 devait voir, selon les païens, la fin du christianisme. Jésus-Christ, disaient-ils, était innocent de son culte, que le magicien Pierre avait établi pour un espace de trois cent soixante-cinq ans à partir de la résurrection (1). Quand l'hellénisme se berçait de telles chimères, Honorius promulgait une loi pour détruire tous les restes de l'idolâtrie, donnait aux églises chrétiennes les temples des faux dieux, leurs enceintes sacrées, et ordonnait d'en renverser les idoles (2). Les moines, interprétant encore cette loi dans le sens le plus absolu, brisèrent non-seulement les idoles, mais encore toutes les statues des divinités qui ornaient les places et les édifices publics. Honorius prescrivit à Pocrien,
(4) Aug. Civ. Dei, lib. XVIII, cap. lui.
(2) Prosp. Chron., lib. III, cap. xxxviii.
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vicaire du préfet des cinq provinces méridionales des Gaules (1), de faire cesser promptement ces ravages. C'est sans doute à ce zèle mal entendu des moines que la statue en marbre blanc et le Bacchus (2) en bronze découverts à Lillebonne doivent leurs regrettables mutilations. Les statues trouvées intactes sont probablement redevables de leur conservation à quelques païens fervents qui les auront enfouies pour les préserver des mêmes violences.
Cette phase de vandalisme se rapporte au temps où nos premiers évoques fondaient de petites cathédrales en remplacement des maisons privées où ils avaient jusque-là célébré les saints mystères : aussi Paulin de Noie loue-t-il saint Victrice d'avoir construit plusieurs églises à Rouen, (c où tout se voyait comme en Orient et à Jérusalem». La crypte gallo-romaine de Saint-Gervais de la même ville doit avoir appartenu à Tune de ces églises.
Arcade, lui aussi, ordonnait en Orient la destruction des sanctuaires païens, dont il utilisait les débris à la réparation des murailles militaires^ des aqueducs, des ponts et des grands chemins. Saint Chrysostome envoya lui-même une troupe de moines pour renverser les temples de la Phénicie (3).
Bien qu'il prohibât les cérémonies de l'hellénisme, Honorius maintenait les assemblées, les festins publics et les jeux solennels institués par les pontifes. Des chrétiens qui continuaient à s'y rendre furent blâmés par les évêques. Saint Augustin prêcha contre ceux qui le faisaient pour ne pas déplaire à des païens dont il étaient protégés. 400-401. Le cinquième siècle s'ouvrit par le consulat de Stilicon. Ce général aurait joui depuis longtemps de cette dignité s'il l'eût désirée et s'il l'eût jugée susceptible d'ajouter quelque chose à son pouvoir. Rien ne fut négligé pour donner de l'éclat à sa réception.
(4 ) La Notice qui divise la Gaule méridionale en sept provincea est évidemment postérieure à cette lettre.
(S) On le voit au Muséum impérial de Paris.
(3) Theodoret., lib, V, cap. xxix.
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Le lendemain, Uonorius promulgua sa loi qui contraignait d'entrer dans Tarmée les clercs et ceux qui faisaient le service près des morts, prétendant que leur zèle et leur religion n'étaient qu'un dehors trompeur, et qu'ils n'avaient d'autre but que de mettre à couvert leur lâcheté et leur paresse (1). Ces reproches sévères étaient probablement mérités, car saint Jérôme écrivait, dans le même temps, que des clercs briguaient la prêtrise et le diaconat pour voir les femmes plus librement, et que toujours parfumés, les cheveux frisés avec le fer, les doigts couverts d'anneaux, ils s'introduisaient près d'elles pour en obtenir des présents qu'ils arrachaient par insistance plutôt qu'ils ne les obtenaient. Honorius leur interdit d'être légataires, honteuse prohibition qui n'avait pas été faite aux prêtres païens, aux comédiens et aux personnes de la plus basse condition.
Sévère-Sulpice n'est pas plus indulgent envers les clercs de la Gaule que ne l'était saint Jérôme envers ceux de Rome et de FOrient. Il reproche aux moines qui vivaient libres dans les villes la gourmandise , la vanité , l'orgueil et la familiarité avec les femmes. Ceux des cloîtres fuyaient tellement leurs cellules que le concile de Vannes ordonna de les y faire rentrer à coup de fouet. Honorius aima mieux en faire des soldats.
Procrien était alors vicaire du préfet dans les cinq provinces, c'est-à-dire dans les districts méridionaux, toujours arbitrairement mis à part, parce qu'ils différaient de coutume, de langage et surtout de mœurs avec les autres, et qu'ils étaient romains avant la conquête de César.
Toute la Gaule avait été primitivement divisée en quinze provinces; mais, au commencement du iv* siècle, deux nouveaux districts se formèrent dans le midi, du démembrement des anciens. Il y eut alors dix-sept provinces, dont sept méridionales qui s'appelèrent collectivement les sept provinces, se composant de la Viennoise, de la pre-
(4) Cod. Theod.
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mière Lyonnaise, de la province des Alpes, des deux NarbonnaiseSy de la Novempopulanie et de la seconde Aquitaine.
Ce renseignement nous est fourni par la Notice des dignités de l'empire et par la Notice des Gaules dont un seul exemplaire, rédigé sous Honorius avant l'occupation des Visigoths et des Francs, est parvenu Jusqu'à nous.
D'après la Notice des dignités de l'empire, on voit que le préfet du prétoire avait sous ses ordres un vicaire qui surveillait directement les dix-sept gouverneurs ou préteurs des provinces, dont six portaient le titre de préfets consulaires et onze celui de présidents. Ils s'occupaient de l'administration de la justice et des finances chacun dans son district particulier. Le préfet du prétoire avait encore dans son département :
1** Les hôtels des monnaies de Lyon, de Trêves et d'Arles, placés sous la surveillance immédiate de trois intendants : procuratores ;
2"" Les fabriques d'armes de guerre destinées aux légions. On confectionnait des armes de toute espèce à Strasbourg, des cuirasses à Autun, des boucliers, des balistes et des clybanares à Soissons, des boucliers et des balistes à Trêves, des épées à Reims, et des boucliers à Amiens;
3^ De grands magasins établis à Arles, à Reims, à Trêves, à Metz et àTournay;
4** Les bureaux desquatre receveurs généraux des finances, placés dans Arles, à Lyon, à Nîmes et à Trêves;
5^ Les six manufactures impériales dans lesquelles on faisait des étoffes de laine , et celle où l'on tissait les toiles.
Ces établissements existaient à coup sûr avant Honorius; mais ce qui appartient à son époque est la nomenclature des troupes barbares cantonnées dans les Gaules et placées, d'après la Notice, sous les ordres du généralissime maître de la cavalerie et des autres chefs militaires qui lui étaient hiérarchiquement subordonnés.
Ces troupes, qui cultivaient des terres en qualité de Utes ou vétérans étrangers, restaient à poste fixe et ne cban-
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gedient pas de garnison comme on a l'habitude de le faire de nos jours (1).
La rive saxonique était gardée par des Dalmates, troupe à cheval formant un des douze corps de cavalerie qui tenaient garnison dans la Gaule. Presque tous ces corps étaient étrangers si Ton en juge par leurs noms. Un seul étaitgaulois et s'appelait : équités primigallicani. Deux autres se nommaient, l'un : jeune cavalerie (tHonoriuSy le second : vieille cavalerie du même empereur. Un autre était appelé cavalerie féroce de Constance.
La première Belgique n'était occupée que par six groupes de Lètes ou soldats étrangers admis en qualité de colons. La seconde Lyonnaise et la troisième possédaient les Lètes^ Bataves et les Lètes-Suèves à Bayeux, les Lètes-Suèves au Mans et les Lètes-Francs à Rennes. Nous ne parlerons pas des autres lieux de garnison mentionnés dans la même Notice, que les savants pourront consulter au besoin.
Enfin, sur les quarante-sept corps qui figurent dans ce document, il n'y a que les noms de prima Flavia et de secunda Flavia qui rappellent les légions du temps de Constantin.
On demandera peut-être pourquoi ces garnisons n'étaient généralement composées que de barbares. Nous l'avons déjà dit : c'est parce que le peu de jeunes gens recrutés dans
(1) Nous mentionnerons seulement ici les détachements placés sur le rivage nervien et sur la rive armoricaine, sous les ordres des préfets ou des tribuns de cohorte :
Tribunus cobortîs primse novse Armories, Granntma (1), in littore saxonjco.
Prœfectus militum Camotensium^ Bahlia (21).
Prsefectus militum Maurorum Venetorum, Venetis (3).
Prasfectus Maurorum Osismiacorum, OsUmiia (4).
Praefectus militum Super ventorum, Mannatiw (5).
Prsefectus militum Martensium, Aleto (6).
Prsefectus militum primœ FI avise, Constantia (7).
Praefectus militum Ursariensium, Rothomago (8).
Prsefectus militum Dalmatarum, Àbrincatis (9).
Prsefectus militum Grannonensium^ Grannono [\ 0).
(l) Gray. — (2) A l'embouchure du Blavet. — (3) Vannes. — ^(4)^CarhaiX. — (5) Nantes. — i) SainUSenran : leur camp pi ' " " '"" ' '"' " '"' "
(9) Avrancbes. ^ (10) PcrtbaU.
(6) SainUSenran ': leur camp porte encore le nom àé Cité. — (7) Coutaoces. -— (S ) Rouen —
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la Gaule étaient envoyés au loin pour énerver leur propre pays et maintenir les autres peuples dans la soumission.
Les cohortes jointes à la cavalerie formaient à peine un effectif de cinquante mille hommes, qui durent pourtant lutter durant plus d'un siècle avec les barbares.
A ces forces nous Joindrons cinq flottes placées : Tune à Marseille; l'autre à Châlons-sur-Saône, la troisième dans le Rhône, soit devant Arles, soit à Vienne, et la quatrième, dont les soldats s'appelaient Anderitiens, dans le Parisis : peut-être devant Andresy, au confluent de l'Oise et de la Seine; enfin la cinquième, nommée Sambrique, au cap Bomuy maintenant le Crotoy. Nous croyons, du reste, que ces flottes existaient dès les premiers temps de la domination romaine.
Dans la Notice des Gaules dressée sous Honorius on voit que les grandes villes portaient alors le nom des peuples dont elles étaient les capitales : ainsi, par exemple, Augustodurus^ ville des BajocasseSj s'appelait Bayeux ; Lutèce, cité des Parisiiy était devenue Paris, et Samarobrivay ville àesAnèrbianij avait pris le nom d'Amiens. Nous avons usé depuis longtemps de cette transformation pour l'intelligence de notre récit.
L'administration municipale, que l'on nommait curiey avait été elle-même soumise aux hasards d'une nouvelle organisation. Au lieu de duumvirs et de quatuorvirs^ la commune n'eut plus pour la gouverner qu'un seul magistrat auquel on donna le nom de principal . Le principal n'était point élu par les décurions ; sa prééminence venait de son rang d'inscription sur le tableau de la curie. L'élection ne convenait plus au despotisme des empereurs, car elle rappelait les dernières formes républicaines qui s'étaient conservées dans le municipe.
Le nom de duumvir fut rayé de toutes les inscriptions et des lois^ ce qui ne rendit pas les décurions plus faciles à trouver qu'aux époques précédentes, car ils avaient abandonné leurs villes pour se retirer dans les bois. Voyant cela.
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Hononus fut obligé d'élargir le cercle des hommes susceptibles d'entrer dans ce collège, et ce dut être pour eux un juste châtiment si l'on considère dans quels rangs il alla les chercher. Les nouveaux éligibles furent divisés en quatre classes, ainsi composées : l"" les hommes nés d'une femme libre et d'un esclave; 2** les clercs chassés par leurs évèques comme indignes du sacerdoce ; S"" les jeunes gens non majeurs; 4** les hommes flétris par la justice. Avec de pareils éléments, la curie se serait dissoute d'elle-même si l'autorité n'eût voulu la maintenir pour être l'exécutrice active de ses exactions et de ses mesures arbitraires.
Il se trouva même des principaux qui, montrant plus de zèle qu'on ne leur en demandait, devinrent les petits tyrans de la contrée où ils exerçaient leur charge : cause de conflits perpétuels qui portaient les provinces à s'insurger et à faire appel aux barbares.
Malgré cette vicieuse organisation, l'empire jouissait d'une certaine tranquilité due à l'énergie et à l'activité deStilicon; mais elle fut bientôt troublée par Alaric, créé général romain sous Arcade, faute énorme qui donnait de l'importance aux barbares et les portait, vu les forces dont ils disposaient, à grandir le cercle de leur insatiable convoitise. Les Goths nommèrent Alaric leur roi, à condition qu'il ferait la guerre aux deux empereurs dont ils ne recevaient plus de subsides (1).
Alaric, ayant réuni ses troupes à celles des Huns, venus avec leur roi Radagaise des parties les plus reculées de l'Orient, entra dans le nord de l'Italie sans éprouver de résistance. Saint Paulin, évêque de Noie, dit qu'on n'entendait parler que de leurs ravages, que les populations des villes mettaient leur confiance dans les armées et dans la réparation de leurs murailles , mais qu'il n'y avait d'espoir que dans la miséricorde de Dieu. Alaric se retira chargé d'un immense
(1] Jornand. Reb. Geth., p. 655.
butin, projetant de reparaître bientôt avec des forces plus considérables.
402-403. On apprit en effet, Tannée suivante (402), qu'il était sur le point de rentrer en campagne, et Ton soupçonna Stilicon, qui désirait placer la couronne sur la tète de son fils, de favoriser cette invasion pour effrayer les Romains et se rendre plus facilement maître de Tempire (1).
Cette astucieuse politique devint la ruine des provinces occidentales. Alaric franchit les Alpes au commencement de l'hiver et s'empara des villes delà Ligurie, qu'il mit au pillage. Celles de l'Italie tremblèrent pour leur propre sûreté. Les habitants les quittèrent, emportant leurs richesses au loin. La désolation régnait dans le palais d'Honorius.
Après avoir donné l'ordre de réparer les murailles de Rome fort négligées depuis la paix, Stihcon envoya le chef du grand empire romain se renfermer dans Ravenne. Lui seul passa dans la Gaule, rappela les légions de Bretagne, les réunit à celles du Rhin et franchit les monts pour rejoindre Honorius à travers l'armée des Goths.
Après avoir traversé le Pô, Alaric changea d'itinéraire, marcha sur la Gaule, où il prétendait qu'on lui avait promis des terres. Ce fut à Pollence qu'il rencontra Stilicon. Le choc des deux armées fut terrible. Les Romains perdirent plus de monde que les Goths et demeurèrent néanmoins vainqueurs. Ils délivrèrent beaucoup de captifs et firent un grand nombre de prisonniers parmi lesquels se trouvèrent la femme d' Alaric, ses enfants et ses belles-filles.
Le chef goth, rugissant comme un hon, se réfugia dans l'Apennin pour gagner la Pannonie ; mais bientôt il repassa le Pô avec l'intention de se jeter sur la Gaule. Stilicon détacha contre lui ses auxiliaires alains , qui l'auraient fait prisonnier s'ils l'eussent attaqué avec moins de précipitation.
Quand l'ItaUe fut dégagée, Honorius quitta Ravenne,
(1) Oros., lib. VII, cap. xxxviii.
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revint à Rome où il entra en triomphe sur un char superbe, dit Claudien, ayant Stilicon à ses côtés. Après avoir asssisté aux jeux publics, il abolit les spectacles de gladiateurs, mesure provoquée par la mort de saint Télemaque, moine grec, lequel, n'ayant d'autre autorité que celle du froc, était venu de l'Orient dans cette ville pour accomplir ce que les lois n'avaient pu faire. Un jour qu'il assistait à un combat de gladiateurs, il se jeta au milieu de ces malheureux pour les séparer, au grand mécontentement des spectateurs qui, furieux de l'interruption du combat, descendirent dans l'arène et lapidèrent ce généreux ami de l'humanité.
Vincentius succédait alors à Théodose dans la préfecture des Gaules. Ce fut durant sa magistrature que les districts méridionaux furent affligés de l'hérésie de Vigilance, prêtre de Barcelone, lequel, renouvelant les erreurs de Jovinien, blasphémait contre les reliques des martyrs, appelait idolâtres et cendriers ceux qui, pour honorer les morts, faisaient brûler des cierges près de leurs dépouilles. Il condamnait les veilles dans les églises, appelait hérésie le célibat, qu'il regardait comme une source d'impuretés. Les évêques qu'il avait séduits n'admettaient plus dans les ordres aucun homme, à moins qu'ils ne vissent sa femme enceinte ou portant des enfants dans ses bras.
LjBS prêtres gaulois Riparius et Didier, dont les paroisses étaient infestées de l'hérésie nouvelle, envoyèrent consulter saint Jérôme, qui du fond du désert répandait ses oracles sur la chrétienté, et lui demandèrent une réfutation des doctrines de Vigilance. Le grand docteur répondit qu'on n'adorait ni les reliques des martyrs, ni la lune, ni les anges, mais qu'on honorait les rehques des saints afin d'adorer celui pour lequel ils avaient souffert ; que les apôtres avaient apporté avec pompe le corps de saint Etienne dans son tombeau et que Constantin avait fait venir les saintes reliques d'André , de Luc et de Timothée à Constantinople.
Il termine sa lettre par l'apostrophe suivante contre le nouveau sectaire : « langue digne d'être coupée! homme
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extravagant qui devrait se mettre entre les mains des médecins afin d'apprendre à se taire, puisqu'il ne saurait parler à propos. Il a les veilles en horreur, il agit en cela contrairement au nom qu'il porte : Il s'appelle Vigilance , il ne pense qu'à dormir. Qu'il dorme donc, et que Tange exterminateur vienne l'étouffer pendant son sommeil I »
Cette virulente polémique n'arrêta pas le schisme ; on remarquera que Vigilance prêchait, en 404, ce qu'enseigna Luther au xvi' siècle avec la même âpreté de style que saint Jérôme. Les idées protestantes ne sont donc pas un fruit nouveau.
Peu de temps après surgit l'hérésie de Basilides, qui accordait beaucoup aux plaisirs sensuels : doctrine qui a donné naissance à la secte des Albigeois et à celle des Vaudois.
Ces nouveautés dogmatiques exerçaient les esprits ; des femmes même s'appliquaient à Tétude des saintes Écritures. Hédibia écrivait des Gaules à saint Jérôme pour avoir la solution de certaines difficultés qu'elle lui proposait sur les livres sacrés. Hédibia était petite-fille de Patère, ancien professeur de rhétorique à Rome, et fille de Delphide, qui avait illustré la Gaule par de beaux ouvrages en prose et en vers. L'un et l'autre étaient morts païens. Il appartenait à une femme de telle naissance de se livrer à de fortes études pour éclairer sa raison et son cœur. Saint Jérôme paraît surpris de la missive d'Hédibia et lui répond : ce N'avez- vous pas dans votre province des personnes consommées dans la science de la loi de Dieu, capables de vous instruire et d'éclairer vos doutes?» Cependant il avoue que les passages, qu'elle lui soumet sont fort obscurs et ne sauraient être compris sans le secours du Saint-Esprit.
Les études purement httéraires n'étaient pas moins cultivées dans le même pays que celles des saintes Écritures, car saint Jérôme félicite la mère de Rusticus d'avoir fait étudier son fils dans la Gaule, a où les lettres sont trè&-florissantes, et de l'avoir ensuite envoyé à Rome afin qu'il joignit la ma-
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jesté de l'éloquence romaine à l'élégance et à la facilité de l'éloquence gauloise. »
Honorius, que nous venons de voir triompher à Rome, y resta Jusqu'au 25 juillet 404. il en partit pour Ravenne, qui devait être désormais le siège des empereurs d'Occident. La splendeur de Trêves, ville trop en butte aux attaques des barbares, était passée. Il en était de même de Milan. Ravenne, située au milieu des eaux, présentait plus de sécurité et permettait au faible chef d'un empire qui s'écroulait de prendre la mer pour se retirer en Orient.
L'année suivante, Radagaise, allié d'Alaric, descendit en Italie avec une armée de Huns et de Goths forte de quarante mille hommes. Radagaise avait promis à ses idoles de leur sacrifier tous les Romains qu'il rencontrerait. Les places les mieux fortifiées tombèrent devant lui, malheur que les païens de Rome attribuèrent au courroux des dieux qu'on avait abandonnés : « Nous ne pouvons, disaient-ils, apaiser les immortels en leur offrant des victimes; nous serons vaincus par Radagaise, qui leur rend toutes sortes d'honneurs. On n'entendait dans la ville que blasphèmes contre Jésus-Christ; on parlait ouvertement de rétablir l'ancien culte et les sacrifices. »
Cependant Stilicon, après avoir réuni vingt légions renforcées de ce qu'il put trouver de Huns et d'Alains, quitta Pavie pour marcher contre Radagaise, qui avait commencé le siège de Florence. Les Goths, surpris, se retirèrent dans les montagnes de Fiésole et s'y retranchèrent; mais, bientôt privés de vivres, ils se rendirent sans combat. Radagaise eut la tête tranchée peu de jours après.
Le nombre des prisonniers fut si grand, dit Zozime, qu'on les vendit comme des troupes d'animaux, seulement un écu par tête. Ces malheureux moururent bientôt, et l'on dépensa pour creuser leurs fosses ce qu'on avait gagné en les achetant à si bas prix.
Les légions furent longtemps disséminées en Italie, courant partout à la recherche des Goths. Ceux que l'on ramassa
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furent incorporés dans la milice. Les allées et venues de tant de soldats romains et de barbares, dit saint Paulin, rendirent les chemins peu sûrs durant toute une année.
Le sénat fit ériger, en souvenir de cette victoire, un arc de triomphe surmonté des statues de Théodose, d'Arcade et d'Honorius. Rome se vit encore une fois sauvée du pillage, les chrétiens des fureurs de Radagaise, qui les aurait tous exterminés.
Les mêmes fléaux ne tardèrent pas à menacer la Gaule, dont les frontières n'étaient plus gardées. Les Vandales de la Vistule se présentèrent avec les Suèves sur les bords du Rhin. Des Scythes même, au nombre desquels nous placerons les Huns, les Alains et les Taïfales venus des bords du Pruth, se joignirent à ce torrent qui menaçait de tout envahir.
Les Vandales, de race germanique, désiraient s'établir dans la Gaule. Les Alains, au contraire, divisés en deux bandes ayant pour chefs Respendial et Goar, préféraient le pillage aux plus belles possessions du monde.
On a encore une fois attribué la présence de ces étrangers à StiUcon, qui tantôt défendait l'empire avec son épée, tantôt le ruinait pas ses intrigues. Comme il était de même origine que les Vandales, il comptait beaucoup sur eux, bien qu'ils fussent moins guerriers que leurs alliés.
A l'arrivée de ces nations près du Rhin, les Francs admis dans la Gaule et les étrangers possesseurs de terres létiques prirent les armes, et gagnèrent, dit Orose, les Alains de Goar au parti romain. Ils attaquèrent ensemble les Vandales et en tuèrent plus de vingt mille. Tous auraient péri si les Alains de Respendial n'étaient venus promptement les secourir. Alors ces derniers Alains, Joints aux Vandales et aux Suèves, repoussèrent à leur tour les coalisés et s'avancèrent dans la Province.
A leur suite étaient entrées plusieurs tribus germaniques n'ayant, comme la race tartare, d'autre ambition que de faire du butin : c'étaient les Quades, les Gépides, les Hérules
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et les Saxons. Ils se dirigèrent tous vers l'Océan en saccageant le pays depuis Reims jusqu'à la mer.
Les Alains de Req^endial et les Vandales avaient conçu, dès qu'ils eurent passé le Rhin, le projet hardi de traverser la Gaule, de la piller, et d'aller s'établir en Espagne. La mère de Crocus, roi des Vandales, prêtresse germaine, avait conseillé à son fils, pour arriver à la célébrité, de raser toutes les villes qu'il rencontrerait et d'en massacrer les habitants. Il ne suivit que trop bien ces abominables instructions durant sa marche à travers la Gaule jusque dans l'Auvergne. A Clermont, il détruisit le magnifique temple orné de marbre et de mosaïques dans lequel se voyait la statue colossale de Mercure que les Arvernes avaient commandée à Zénodore (1).
Il fnt enfin défait et pris au moment où il allait entrer dans Arles. Les Romains le montrèrent à toutes les cités qu'il avait détruites et finirent par lui trancher la tête. Non découragés parce revers, les débris de ces trois peuples (Alains, Vandales étSuèves) gagnèrent les Pyrénées, d'où ils furent repoussés par les valeureux montagnards. Ils revinrent dans la Gaule, s'y répandirent et la pillèrent sans rencontrer une seule légion qui les arrêtât. Telles furent les malheureuses conséquences de l'abandon du Rhin et du séjour d'Honorius à Milan.
Saint Jérôme déplore en ces termes cette immense convoitise des richesses de la civilisation romaine : a Les barbares se sont emparés de toutes les Gaules; il nj a plus de coin de terre entre les Alpes et les Pyrénées, entre l'Océan et le Rhin, dont ne se soient rendus maîtres les Quades, les Vandales, les Sarmates, les Alains, les Gépides, les Hérules, les Saxons, les Bourguignons, les Allemands et les Pannoniens.
« Mayence, autrefois si célèbre, a été prise et ruinée ; plusieurs milliers de personnes ont été égorgés dans l'église.
(1) Plin., lib. lU, cap. vu.
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Worms a été détruite après un long siège ; Reims, cette ville puissante, Amiens, Arras, Térouane, qui est à l'extrémité du monde, Tournay, Spire, Strasbourg, toutes cités romaines, sont devenues villes de la Germanie. Dans l'Aquitaine, dans la Qascogne, dans la Narbonnaise, tout est ravagé, sauf quelques places que l'épée des ennemis assiège en dehors et que la famine tourmente au dedans. Si Toulouse existe encore, elle le doit aux mérites de son grand évêque Exupère (1). » L'émigration était devenue générale autour de cette ville : aussi Rutilius dit-il que son ami Protade avait abandonné les beaux domaines qu'il possédait auprès de Toulouse pour aller vivre en sage dans une petite campagne de l'Étrurie (2). Saint Médard, évêque de Vermand, se sauva de sa ville épiscopale et alla se renfermer dans Noyon.
Saint Aurée, évêque de Mayence, fut tué dans son église par les Vandales, avec sa sœur Justine. Didier de Langres éprouva le même sort. Ces prélats ne sont que les plus illustres victimes d'un envahissement si cruel. Salvien raconte qu'il fut emmené captif lui-même et contraint de marcher à pied, portant son petit bagage au milieu des chariots et des armes des barbares, n'ayant que la triste consolation de voir avec lui son vieil et saint évêque, suivi de tout son peuple dont la ville avait été complètement incendiée (3). On retrouve de nos jours la preuve de cet immense désastre dans les restes de villa qui existent au milieu des bois, sous des amas de décombres et de charbons.
Les malheurs de la Gaule eflfrayèrent Jusqu'aux soldats romains qui luttaient en Bretagne contre les Pietés et lesSaxons. Voyant qu'ils n'avaient aucun secours à attendre d'Honorius, ils élurent empereur un officier nommé Marc et le tuèrent peu après, pour lui substituerGratien, qui subit le même sort au bout de quatre mois.
(1) Hier., epist. \\,
(2) Rutil., p. 137. Itin.
(3) Salvian., lib. VI, p. 7.
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Ils choisirent alors un simple soldat n'ayant d'autre mérite que de s'appeler Constantin. On se souvenait que le grand empereur de ce nom avait été proclamé dans l'île de Bretagne et qu'il était devenu maître du monde. Constantin réunit sa flotte, passa le détroit, descendit à Boulogne, où il s'arrêta quelque temps pour attirer à son parti les troupes romaines cantonnées du côté de l'Aquitaine et des Alpes. Limène, préfet des Gaules, et le général Cariobaud, ne pouvant s'opposer à la défection de leurs troupes, allèrent rejoindre Honorius en Italie.
L'empereur et Stilicon n'eurent pas plus tôt appris ces événements qu'ils envoyèrent contre les révoltés quelques légions commandées par Sarus, chef goth renommé chez les barbares par sa taille de géant, sa force herculéenne et ses prouesses à la guerre. Il assiégea Valence, que défendait Constantin. Voyant qu'il ne pourrait s'en emparer, il prit brusquement la fuite, gagna les Alpes, abandonnant, pour obtenir permission de les passer, tous ses bagages aux paysans armés, que Ton appelait toujours Bagaudes et qui en gardaient les défilés (1).
Constantin, débarrassé des troupes impériales, tourna ses armes contre les barbares. Après les avoir vaincus dans une grande bataille, il les refoula sur la Germanie et fit garder le Rhin et les Alpes. Ses vues se portèrent alors du côté de l'Espagne, appartenant aux États de ses prédécesseurs; mais au lieu de s'y rendre lui-même, car il craignait d'être attaqué par Stilicon, il y envoya son fils Constant après l'avoir tiré du cloître et créé César. Constant fit entrer dans ses troupes les montagnards des Pyrénées, ouvrant ainsi la porte aux barbares, qui les franchirent aisément l'année suivante. Il réussit dans son entreprise ; car, aidé de Géronce, chef de ses auxiliaires, il vainquit Didyme et Valérien, généraux d'Honorius, qui furent pris et décapités.
Encouragé par un si prodigieux succès, Constantin fit
(4) Zozim., lib! VI.
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proclamer son fils Auguste , et s'en excusa près d'Honorius en disant qu'il y avait été contraint par ses soldats. Le faible empereur conféra de suite la pourpre à Constant.
Honorius épousait alors Thermancie, seconde fille de Stilicon et sœur de l'impératrice Marie qui venait de mourir (1). Sérène avait suggéré ce mariage, fait contre le sentiment de son époux, lequel prétendait que Marie était toujours restée vierge (2).
Après les cérémonies nuptiales, Stilicon partit pour Ravenne, où il eut plusieurs conférences avec des envoyés d'Alaric. Sa politique consistait toujours à vaincre ce roi et à le conserver pour faire trembler Tempire. Il traita avec lui de la conquête de Tlllyrie, et le fit encore une fois nommer général des armées romaines; c'était déclarer la guerre à Fempire d'Orient, qui possédait une partie des provinces illyriennes.
Alaric commença par entrer en Épire, où il reçut Tordre d'attendre de nouvelles instructions. Fatigué de ce retard, il menaça de rentrer en Italie s'il ne recevait pas de subsides. Stilicon lui fit voter par le sénat romain quatre mille livres pesant d'or; politique humiliante qui mit à découvert les vues de ce ministre dont il était temps de purger l'empire.
Cet événement arriva de la manière la plus imprévue : l'empereur, ayant appris à Rome la mort d'Arcade, résolut d'aller à Constantinople pour assurer la couronne à son neveu Théodose. Il laissa, chemin faisant, Stilicon à Ravenne après lui avoir donné l'ordre de faire punir quelques hommes de l'escorte impériale qui s'étaient mutinés (3). Le ministre , prévoyant sa chute , crut que le moment était arrivé de faire proclamer son fils Eucher. Il usa de captation envers les soldats qui l'accompagnaient, et leur dit qu'il avait ordre de les faire décimer.
(1) Elle dut monrir à Rome, où son corps a été retrouvé, en 4544, dans la basilique du Vatican. Il était en poussière, mais on retira trente-six livres d'or de la broderie de ses vêtements.
(2) Zozim., lib. VI.
(3) Sozom., p. 805, a. d.
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Honorius, cherchant à prévenir les menées de son ministre, quitta Bologne pour se rendre à Pavie. 11 était dans cette vûle depuis quatre jours, quand les troupes, soulevées par le Grec Olympius, mirent à mort Limène, préfet des Gaules, le général Cariobaud et une infinité d'autres personnages soupçonnés de connaître et de favoriser les projets de Stilicon.
Stilicon apprit ces événements à Bologne. Il en sortit plein de terreur et s'enfuit à Ravenne. Honorius lui expédia Héraclien porteur de deux ordres séparés, l'un pour l'arrêter seulement, l'autre pour le tuer. Stilicon reçut le premier dans une église où il s'était réfugié. Il se rendit aux soldats, bien convaincu qu'on n'en voulait pas à sa vie. Le second ordre lui fut aussitôt communiqué. Héraclien, sans perdre de temps, lui trancha la tête, et obtint pour récompense la dignité de comte d'Afrique.
Eucher se sauva* lui aussi, dans une église, d'où il fut arraché et conduit devant Honorius. Envoyé à Rome pour y être exécuté, il manqua d'être sauvé en chemin par des Goths d'Alaric qui devaient passer près de lui. Son escorte fiit dihgence et les évita. La pauvre Thermancie, qui venait d'être répudiée, voyageait avec son frère pour être remise à sa mère Sérène.
Ainsi se termina cette révolution de palais. Honorius réunit au fisc tous les biens de son ancien ministre, ceux de son fils et de leurs principaux adhérents. Stilicon était accusé d'avoir gâté les affaires de l'empire ; elles n'en allèrent qu'un peu plus mal après sa mort.
Honorius fit ôter les gardes que son ministre avait fait placer sur les rivages pour empêcher le commerce de l'Orient avec les provinces occidentales; il défendit aux grands de s'y hvrer, parce qu'il était difficile au menu peuple de trafiquer concurremment avec des personnes qui, par leur fortune, étaient trop au-dessus de lui (1).
Aussitôt que la mort de StiUcon fut connue en Italie, les
(4) Cod. Just., t. LXV, Ub. III.
soldats romains égorgèrent dans tous les lieux où ils les rencontrèrent les femmes et les enfants des Vandales y en haine du ministre qui les avait favorisés. Ceux-ci en furent tellement courroucés qu'ils s'en allèrent, au nombre de plus de trente mille, rejoindre l'armée des Goths. Alaric, se voyant ainsi renforcé , demanda impérieusement les subsides que le sénat lui avait promis. Honorius les refusa et mit à la tête de son armée des généraux malhabiles, plus propres à surexciter le courage de l'ennemi qu'à diminuer la terreur de ses propres soldats.
A la même époque, la société romaine était plus agitée que jamais par le mélange des idées philosophiques et chrétiennes : les membres d'une même famille professaient souvent deux religions diflférentes; il n'était pas rare de voir une jeune fille chrétienne demeurant avec un aïeul qui avait été prêtre des faux dieux. Cependant le christianisme l'emportait, mais on n'était chrétien qu'extérieurement, et la morale, parmi les hautes classes, ne se ressentait guère du changement de religion. Des femmes nobles, après avoir refusé pour maris des personnes d'une naissance illustre, s'unissaient à des hommes d'une condition servile, et, sous prétexte de continence, les congédiaient pour se livrer à d'autres fantaisies. Leur divorce était toujours accordé par des juges qui n'avaient rien à refuser à de riches et jolies soUiciteuses.
Quelques-unes vivaient en concubinage avec des hommes, . prétendant qu'elles n'avaient d'autre but que de s'entretenir avec eux des saintes Écritures; d'autres, adonnées au vin, dit saint Jérôme auquel nous empruntons tous ces détails, cherchaient à s'excuser par un horrible blasphème, en disant qu'elles buvaient le sang de Jésus-Christ.
Beaucoup se livraient à la bonne chère, se peignaient le visage de blanc et de rouge, se tressaient les cheveux avec de l'or et répandaient de riches parfums sur leurs vêtements, faits d'étoffes si légères qu'ils ne les couvraient qu'à demi. Les plus élégantes affectaient de parler du bout
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des lèvres, de grasseyer sans cesse, parce que le naturel leur paraissait rustique et grossier. D'autres mettaient tous les jours de nouvelles robes. Celles qui montraient un peu plus de religion n'en n'avaient qu'une seule et la portaient jusqu'aux lambeaux; mais elles thésaurisaient, et leurs livres de prières, écrits en lettres d'or sur parchemin, étaient enrichis de pierreries. Les pauvres mouraient de besoin à leurs portes, et, quand elles faisaient l'aumône, un crieur à gages courait le publier par les rues et les places publiques. Une d'elles, précédée de nombreux esclaves, ayant remarqué, le jour qu'elle donnait par caprice une pièce d'argent à chaque pauvre , qu'une vieille femme couverte de haillons avait changé de rang pour recevoir une seconde fois , lui donna un si violent soufflet qu'elle la mit tout en sang. On voit que la charité se ressentait encore de la brutalité païenne, et que les grands regardaient toujours l'humilité comme étant l'apanage des âmes serviles.
Les mœurs des hommes ne valaient pas mieux que celles des femmes; mais il était surtout déplorable de voir des prêtres chrétiens payer un honteux tribut aux vices du siècle qu'ils avaient mission de réprimer. Des moines, avec des costumes ridicules, se mettaient à genoux dans les carrefours et priaient Dieu en simulant une piété qui n'était pas dans leurs âmes. «Des prêtres, dit saint Jérôme, sont les premiers à papillonner autour des femmes et à les accabler de flatteries, au lieu de les instruire et de leur inspirer une crainte respectueuse. S'ils étendent la main, ce n'est pas pour leur donner la bénédiction, c'est pour recevoir la récompense de leur honteuse complaisance, car les femmes voient, avec une joie superbe, des prêtres se mettre à la disposition de leurs caprices.
«D'autres ecclésiastiques s'introduisaient, sous prétexte de les instruire, auprès des femmes riches, prenaient par hypocrisie un air de tristesse et d'abattement, et passaient leurs nuits à manger pour prolonger leurs prétendus jeûnes. »
A ce tableau, peut-être acerbe, nous joindrons les appré-
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dations d'un auteur païen sur les hommes de tout rang qui composaient la société laïque de la ville éternelle et dont les mœurs se reflétaient dans les principales cités de la Province : « Parmi les grands, les familles des Rebures, desTabiens, des Gérions, des Terrassiens et des Perrassiens s'exaltent outre mesure de la splendeur de leur naissance sans penser à quoi cette illustration les oblige. Tous, éclatants d*babits de soie, se font accompagner par cinquante serviteurs pour aller aux bains, où ils s'épuisent en amabilité devant des courtisanes du plus bas étage. Quelques-uns oublient qu'ils viennent de faire administrer trois cents coups de fouet à l'esclave qui n'avait pas mis assez de diligence à les servir. Vont-ils dans les cirques, ils apportent une telle attention aux coureurs qu'on dirait que ces histrions viennent de gagner plusieurs victoires et de sauver l'empire,
c( H n'y a pas moins de lâcheté et d'infamie dans le bas
peuple Tous, adonnés à la crapule, n'ont d'habitation
que les théâtres ; tous sont sales, flairent l'odeur des viandes et se rongent les ongles , impatients que les plats soient servis (1). »
Disons cependant que cette corruption n'était pas tellement générale qu'on n'y trouvât de nombreuses et honorables exceptions : Paula, riche et noble veuve, dont le père prétendait descendre du roi Agamemnon, s'était retirée dans le monastère de Bethléem. Il y avait, parmi les autres femmes illustres appartenant au christianisme, Marcella, de famille consulaire, Albina, sa mère, les vierges Principia et Asella, les veuves Léa et Fabiola. Celle-ci descendait du fameux Quintus Fabius et possédait une fortune immense dont elle usa pour fonder le premier hôpital qui se soit vu dans Rome. Jusque-là les malades avaient été abandonnés au coin des rues et sous les portiques.
*o9. Telle était cette société insouciante, folle, mélangée de
bien et de mal, alors qu'elle se trouvait si sérieusement me-
(4) Amm. Marc, lib. XXVIII, cap. vin, ix, x.
nacée par la race gothique. Alaric, outré de ce qu'on lui refusait des subsides, et secondé par son beau-frère Ataulphe, passa devant Ravenne où Tempereur se tenait renfermé, et vint, peu de jours après, camper sous les murs de Rome, dont les citoyens avaient perdu Thabitude de manier le fer et de coucher dans les camps. La famine y devint si grande qu'on fut près de se manger les uns les autres. Les païens, attribuant tous ces maux à l'abandon des dieux, demandèrent au pape Innocent la permission de recommencer leurs sacrifices. Il y consentit pourvu qu'on les fît en secret. Ils n'eurent pas lieu, car le sénat ne voulut pas y assister.
On chercha mille remèdes pour sortir de cette horrible position. On en trouva un atroce : ce fut d'étouffer la malheureuse Sérène, femme de Stilicon, que l'on supposait être d'intelligence avec Alaric. EJle avait été dénoncée par Placidie, sœur d'Honorius, qui poursuivit elle-même l'accusation devant le sénat.
La peste se déclara bientôt après la mort de Sérène et décima les Romains. Le peuple s'en prit au préfet et le massacra. Ces fureurs de la multitude furent compensées par de sublimes dévouements : Léta, veuve de Gratien, et une dame nommée Italique se distinguèrent par une immense charité qui leur valut en même temps les éloges de Zozime et de saint Augustin (i).
Le sénat, aux expédients, envoya faire des propositions de paix à Alaric. Le préfet Basilus alla deux fois le trouver et convint de lui donner des otages et des subsides. Le roi barbare accepta ces conditions et promit, en échange, de combattre partout où il en serait requis pour le service de remjMre. La rançon de Rome fut de cinq mille livres d'or, trente mille d'argent, quarante mille tuniques de soie et trois mille peaux couleur de pourpre (2). Pour se la procurer, les sénateurs et les personnes riches se cotisèrent; on
(4) Aug., epist. 433.
(2) Zozim., lib. V, p. 37.
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fondit les statues du Courage et de la Vertu ; on y ajouta les précieux ornements des idoles, lesquelles restées nues devinrent un objet de dérision pour les Romains. Alarie, chargé d'or, se retira en Toscane et laissa pour un temps l'empire en repos.
Olympius, qui avait succédé à Stilicon dans les bonnes grâces d'Honorius, fut accusé du mauvais état des affaires. Des intrigues fomentées par les eunuques le firent chasser du palais et remplacer par Jovius, qui reçut les titres de patrice et de préfet du prétoire. Jovius était païen. Il représenta à l'empereur qu'il s'attirerait un grand nombre d'ennemis s'il traitait avec trop de rigueur la secte des donatistes et ceux de l'ancienne religion. Il obtint une loi abolissant l'édit de 408 qui excluait les uns et les autres de toutes les charges publiques (1).
Dans le même temps , Honorius ordonna de chasser de Rome et des autres villes de l'Italie les astrologues qui se mêlaient de prédictions, à moins qu'ils ne consentissent à brûler les livres de leur fausse science devant l'évêque et à se faire chrétiens.
On défendit aux agents du fisc qui opéraient des recouvrements en nature de se servir de mesures plus grandes et de poids plus lourds que les anciens; les défenseurs des villesy créés par Valentinien dans l'intérêt des pauvres, eurent mission d'arrêter les agents infidèles et de les envoyer devant le juge avec les preuves de leurs concussions (2).
Cependant Alarie occupait toujours la Toscane en attendant le traité qu'il devait conclure avec Honorius. Des députés du sénat vinrent à Ravenne pour conférer avec l'empereur, et tant était déchue la grandeur romaine qu'ils étaient accompagnés de Goths qui leur servaient de sauvegarde et d'escorte.
(1) Baron., 440, g ^'
(2) Sozom., cap. viï, p. 808.
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Le préfet Jovius appela le roi barbare à Rimini. Alaric s'y rendit et proposa de quitter l'Italie à des conditions assez dures. Le préfet, désirant lui en faire accepter de plus raisonnables, conseilla à l'empereur de nommer encore une fois Alaric général des armées romaines. Ce parti pouvait être sage, mais Honorius répondit qu'il ne donnerait jamais de charge au roi des Goths ni à aucun des siens.
Alaric humilié fit marcher ses troupes sur Rome ; mais, avant d'en approcher, il envoya des évêques à Honorius pour lui proposer des conditions plus acceptables que les premières. Les officiers du palais, prenant cette démarche pour de la faiblesse. Jurèrent par la tête de l'empereur de ne jamais traiter avec Alaric, serment insensé puisque les Goths étaient maîtres de l'Italie et qu'on n'avait pas de troupes à leur opposer. Dans ces conjonctures difficiles, Honorius appela dix mille HunsàRayenne, puis son collègue Constantin, l'Auguste des Gaules, qui lui avait oflfert ses services.
Les Romains, voyant l'ennemi s'approcher de leurs murailles, se rappelèrent les horreurs du dernier siège et firent des propositions de paix à Alaric. Il y prêta l'oreille à condition qu'ils reconnaîtraient pour empereur Attale, préfet de Rome, fort aimé des Goths, lequel avait été baptisé par l'arien Sigovèse, leur évêque.
Attale, devenu empereur, ne manqua pas de nommer Alaric général de ses armées et Ataulphe comte des domestiques. Les autres grandes charges échurent à des Romains. Cette révolution fut populaire à Rome. Les païens et les ariens s'en réjouirent. Zozime, qui partageait cet engouement, dit que la famille chrétienne des Anices s'afSigea seule du bonheur public.
Honorius fit proposer à Attale, par Jovius, de l'associer à l'empire. Attale, de son côté, ne lui offrit que la vie et le choix de l'île dans laquelle il voudrait se retirer. L'envoyé d'Honorius, croyant son maître perdu, passa du côté d' Attale et fut remplacé par Eusèbe dans la charge de préfet.
Honorius allait quitter l'Italie pour fuir en Orient lorsqu'il reçut de Constantinople quatre mille hommes auxquels il confia la garde de Ravenne, puis d'assez fortes sommes du comte Héraclien qui avait repoussé toutes les expéditions qu'Attale avait dirigées contre l'Afrique.
Cependant, la famine se faisant de plus en plus sentir à Rome, Jovius saisit ce prétexte pour rentrer dans les bonnes grâces d'Honorius en attaquant Attalé en plein sénat, disant qu'il était cause que le gouverneur Héraclien n'expédiait plus de blés en Italie. Alaric, qui avait fait de vains efforts contre l'Afrique et dont l'armée souffrait de la disette générale, ne défendit pas Attale, qu'il regardait comme indigne du rang suprême. Il lui garda néanmoins la foi jurée et alla lui soumettre toutes les places d'Italie, sauf Bologne, qu'il ne put prendre, et Ravenne, devant laquelle il fut défait et repoussé (i).
Peut-être serait-il temps de revenir aux affaires de la Gaule, mais nous préférons terminer l'histoire d'Alaric qui se lie aux malheurs de Rome, cette reine des cités dont les richesses toujours convoitées par les barbares en deviendront bientôt le jouet et la proie.
Le sénat, qui s'entendait avec Honorius depuis le départ des Visigoths, dépouilla publiquement Attale de la pourpre (410). Tous ceux qu'il avait élevés tombèrent avec lui. On leur permit seulement de vivre en simples particuliers dans la ville.
A la suite de cette révolution inattendue, Alaric demanda la paix à Honorius et s'approcha de Ravenne pour en faciliter la conclusion. Alors Sarus, ce géant goth devenu général de l'empire, pensant qu'un accord serait préjudiciable à ses intérêts, se jeta comme un insensé sur les troupes d'Alaric dont il fit un grand carnage. Celui-ci, indigné d'une attaque si déloyale, marcha sur Rome, voulut qu'Attale reprit le titre d'empereur, que dans la suite il lui
(1) Philost., lib. XII, oap. m.
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retira et conféra selon ses caprices et le besoin qu'il avait de se mettre à l'abri sous sa pourpre.
Attale obéit. Rome fut dans la consternation lorsqu'elle vit pour la troisième fois Alaric s'approcher de ses remparts. La famine et la confusion devinrent extrêmes. Les assiégés se déchiraient les uns les autres pour se nourrir, et des mères ne pardonnèrent même pas aux enfants qui pendaient à leurs mamelles (1). On n'entendait dans les maisons que des gémissements et des pleurs. Tous n'avaient devant les yeux que l'image de la mort.
Alaric emporta la ville pendant la nuit du 24 août 410, à l'aide de quarante mille esclaves qui lui en ouvrirent les portes en criant vengeance ! Tous entrent dans les maisons, violent les filles, les femmes et incendient les palais. Les temples deviennent le refuge de ce qui parvient à se sauver. Chrétiens et païens s'y entassent. Cet asile est heureusement respecté par les barbares. On vit même des femmes qui, par leurs prières et leur vertu, surent amollir la dureté de ces hommes de carnage et attirer la compassion entre leurs épées teintes de sang. La veuve Marcella et sa jeune fille furent conduites dans la basilique de Saint-Paul, où les Goths les déposèrent entre les mains des sentinelles préposées à la garde des portes. Toute la ville n'existait alors que dans l'enceinte de ses églises. La population des rues et des places publiques ne se composait plus que de morts qui restèrent plusieurs jours sans sépulture.
Ce fut, comme on le voit, aux asiles sacrés du nouveau culte et à cette compassion toute chrétienne des barbares que la grande cité dut l'avantage de n'être pas entièrement dépeuplée ni effacée de la carte du monde.
Le sac de Rome ne laissa pas un seul monument debout dans cette ville qui se proclamait éternelle, et ce qui reste des temples du Forum, des arcs de triomphe de la voie Sacrée, de statues recueillies sous des tas de décombres, doit son
(4) s. Hier., epist. 46.
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état de mutilation à cette effroyable avalanche d'esclaves et de barbares. Rome succomba donc, par l'imprudence d'un géant goth, sous les armes d'un chef de la même nation qui ne possédait pas un seul pouce de terrain.
Quelques habitants qui étaient parvenus à se sauver se retirèrent dans les montagnes, d'autres s'embarquèrent pour l'Afrique. Proba, d'une famille consulaire, emmenant avec elle un certain nombre de vierges, s'exposa sur une méchante barque d'où elle put voir l'embrasement de ses palais. Elle ne trouva pas plus d'humanité qu'à Rome sur les côtes d'Afrique où la reçut le comte Héraclien, homme avare et cruel qui n'aimait que le vin et l'argent. Sous prétexte de servir Honorius, il fit enlever des bras de leurs mères un grand nombre de jeunes filles, qu'il vendit à des marchands syriens, sans nul souci de la misère des orphelines et des vierges consacrées à Dieu. Proba consentit à donner une partie de son argent pour racheter la pureté de ces pauvres filles, n'osant le refuser au tyran qui se prévalait de sa dignité de comte pour la traiter en esclave (1).
Placidie, sœur d'Honorius, qui avait si chaudement poursuivi Sérène en l'accusant d'intelligence avec Alaric, aurait dû payer de la vie cet acte d'inhumanité qui blessait les Goths. 11 n'en fut rien. Ataulphe, au contraire, beau-frère d' Alaric, s'éprit de ses charmes, la garda près de lui sans cesser un instant de la traiter avec le plus grand respect.
Ces ravages, ces meurtres, ces incendies se firent dans l'espace de quatre jours. Alaric quitta Rome projetant une expédition sur la Sicile, mais il était dans ses destinées de châtier la nouvelle Babylone et de finir ainsi ses exploits. Il mourut subitement dans la même année et fut inhumé près de Cosenza, dans TAbruzze, au milieu d'une rivière dont les eaux furent momentanément détournées pour le mettre à l'abri des insultes que la vengeance des peuples n'aurait pas manqué d'exercer sur ses dépouilles.
(4) S. Hier., epist. Demitriad.
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Ataulphe fut nommé roi des Goths, et Ton vit constamment Placidie, demi-reine, demi-esclave, demeurer près de lui comme l'ange tutélaire de Rome, sachant dans cette position équivoque prendre assez d'ascendant sur le cœur du roi barbare pour l'empêcher de ruiner l'empire (1).
Pendant que ces choses se passaient en Italie, Constantin, reconnu par Honorius, jouissait paisiblement du fruit de son usurpation dans Arles, car Trêves avait été abandonnée aux Francs et aux Germains. Constant, son fils, allait retourner en Espagne avec le titre d'Auguste, quand on apprit que ce pays s'était soulevé à l'instigation de Géronce, préfet de la milice, homme méchant et sans honneur, mais général expérimenté (2). Géronce ne prit pas la pourpre lui-même, mais il la donna à son fils Maxime , qui n'ayant aucune ambition fut préservé de la mort lorsque succomba son parti.
Géronce laissa ce fils à Tarragone et marcha sur Arles. Ses forces se composaient des seules légions d'Espagne qu'il avait séduites ; mais il comptait sur une partie des nations barbares maîtrisées par Constantin, soit par la force des armes, soit par les subsides qu'il leur accordait.
Pour résister à l'attaque de Géronce, Constantin et son fils envoyèrent le général Ébodic et le préfet du prétoire Rusticus pour réclamer le secours des Allemands, des Francs et des autres peuples établis dans la Belgique (3). Avant l'arrivée de ces renfoils. Constant, qui s'était avancé contre Géronce, fut battu et repoussé (4).
A cette époque, la Bretagne se trouvait envahie par les Pietés et les Saxons, qui mettaient tout à feu et à sang dans les contrées réduites en provinces romaines. Les insulaires, voyant que leurs maîtres étaient impuissants pour les protéger, résolurent de se soustraire à l'obéissance de l'empire
(1) Zozim., lib. VI.
(2) Oros., lib. VII, cap. XLii.
(3) Greg. Turon. Hist. franc.
(4) Sozom., lib. IX, cap. xii.
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et de ne plus reconnaître le pouvoir de ses officiers. Tous, armés pour la défense commune, se conduisirent avec tant de valeur qu'ils chassèrent les Pietés et les Saxons des places dont ils s'étaient emparés.
Cet exemple fut imité par les peuples de rArmorique. Ils congédièrent les officiers de l'empereur, établirent le gouvernement républicain (1), prétextant les invasions dont la Gaule était menacée depuis que Constantin en avait enlevé les troupes pour les envoyer en Espagne.
Les Armoriques, ou provinces maritimes de la Gaule, se composaient des deux Aquitaines, des trois Lyonnaises et d'une partie de la seconde Belgique, s' étendant depuis le Poitou jusqu'aux approches de la Meuse. Ces provinces, gouvernées par leurs curies, présentèrent l'image de l'ancienne organisation politique qui existait du temps de César; elles se promirent un mutuel appui contre les troupes impériales et les barbares.
Les Armoriques attachèrent à leur confédération les Francs du nord de la Gaule, les Tongres, les Burgondes, les Suèves et les Allemands, un peu plus avancés vers le Midi.
Les soldats romains qui, d'après la Notice, tenaient garnison au milieu des Armoriques, voyant qu'ils ne pouvaient regagner les provinces soumises, adhérèrent à la révolte et continuèrent à vivre selon leurs lois et leurs usages, portant leurs uniformes accoutumés et fournissant pour la guerre le même nombre d'hommes qu'ils avaient toujours oflfert à l'empire (2).
Ce qu'il y a de remarquable dans cette révolution , c'est qu'elle eut lieu sous prétexte de la défense commune, et même au nom de l'empereur, dont on faisait semblant de reconnaître l'autorité. Si l'on avait chassé ses officiers et ses magistrats, c'est parce qu'ils se rendaient coupables de mille exactions qu'il aurait condamnées lui-même. On continuait
(4) Zozim. Hist., lib. VI.
{%) Procop., Ub. VI.
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de battre monnaie à son effigie; elle était , à la vérité, de si mauvais aloi qu'on la refusa dans toutes les caisses publiques (1).
Constantin, dont les principales forces luttaient dans les Pyrénées, n'était pas en état àe soumettre les Armoriqueset les barbares. Ceux-ci , composés de Vandales ; de Suèves et d'Alains, n'ayant plus rien à piller dans la Gaule, s'acheminèrent vers TEspagne, près de Géronce qui les avait mandés. Cette province avait été jusque-là préservée de leurs invasions; mais elle était travaillée par deux maladies presque aussi funestes : la guerre civile et l'hérésie des priscillanistes. On ne s'y occupait plus que de querelles théologiques, quand on aurait dû rester uni en voyant ce qui se passait dans la Gaule.
Les Vandales arrivèrent les premiers au pied des monts; les Suèves et les Alains les suivirent. Les Vandales avaient Gonderic pour roi, les Suèves Émeric. Ils ne trouvèrent aucune résistance dans les Pyrénées, car, les paysans chargés de la garde des montagnes ayant été enlevés par Constantin, il n'y restait plus que des bandes de pillards qui les laissèrent passer et se fondirent même avec eux.
Ils prirent d'abord beaucoup de châteaux et les gouverneurs qui les gardaient au nom de Constant; ils défirent Tarmée romaine et forcèrent le jeune Auguste à s'enfuir auprès de son père dans Arles. Beaucoup d'évêques quittèrent leurs églises et partirent suivis de leur troupeau, escortés par des barbares (2); d'autres évêques restèrent par devoir.
La peste sévit au milieu de ces misères, encore augmentées par les officiers de Constant et de Géronce, qui réclamaient l'impôt avec beaucoup de rigueur et pillaient les richesses que l'on avait transportées dans les places fortes.
(4) Cod. Theod. Novel. maj., tit. I.
(8) Oro6., cap. xli.
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La famine surgit et devint telle que des mères se nourrirent de la chair de leurs enfants, qu'elles avaient fait cuire (1).
Enfin, après deux ans de ravages, les barbares, fatigués de leur vie aventureuse et maîtres de contrées fertiles, préférèrent se les partager par la voie du sort et les cultiver que d'en achever J'entière destruction. La GaUicie échut aux Vandales et aux Suèves, la Lusitanie et la province de Carthage aux Alains. D'autres peuples, nommés SiUnges, faisant partie de la nation des Vandales, eurent la Bétique, qui prit le nom de Vandalousie, duquel, plus tard, l'usage a supprimé la première lettre. Les Espagnols se soumirent à la domination des étrangers par suite du serment religieux que firent ceux-ci de traiter les Romains (nom que portaient alors les peuples de ce pays) en frères et en alliés (2). L'empire ne conservait pas alors plus du quart de l'Espagne, dont Constant et Géronce se disputaient même la possession. 410-411. Constantin avait promis à Honorius de venir à son secours contre Alaric et en avait été empêché par l'arrivée des barbares dans la Gaule. Ses vues changèrent quand ils l'eurent quittée. 11 voulut s'agrandir aux dépens mêmes de l'empereur d'ItaUe et lui enlever une partie de ses États. Il franchit les Alpes et marchait sur Ravenne, quand il sut qu'Allovic, son ami, venait d'être tué par ordre d'Honorius; cette nouvelle l'effraya tellement qu'il revint sur ses pas et rentra dans Arles.
Pendant ce temps-là, Géronce, avec ses troupes composées de Romains et de barbares, passait les Pyrénées et entrait dans la Gaule. Constantin, serré de près, remit à son fils Constant la garde des places, situées sur le Rhône et manda ses auxihaires francs et germains. Géronce, agissant avec promptitude, fit assassiner Constant dans Vienne et alla mettre le siège devant Arles, où se trouvait Constantin.
(4) Idat., chron,, p. 40.
(t) Oros., lib. VU, cap.
cap. XLi.
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Pendant que ces deux partis se disputaient Terapire, un général romain, de la plus haute distinction, allait donner un nouvel aspect aux choses inextricables de la politique et de la guerre. Nous voulons parler de Constantius, venant d'Italie avec des troupes destinées à venger l'entreprise téméraire de Constantin sur Ravenne et à combattre les deux tyrans qui désolaient la Gaule.
Constantius arrivait précisément devant Arles au moment où Géronce en faisait le siège. Les soldats de ce dernier, fatigués de ses manières impérieuses, l'abandonnèrent et se réunirent à l'armée d'Italie, trouvant plus honorable d'être commandés par un général romain que par un barbare.
Géronce s'enfuit en Espagne. Ses propres soldats l'assiégèrent dans une maison où il s'était barricadé. Il fit une longue résistance, n'ayant pour gardes qu'un seul Alain qui le défendit jusqu'au dernier soupir. Sa femme Nonnique, désespérant de leur salut commun, le pressa de la tuer d'abord et de se donner la mort ensuite (1).
Constantin, débarrassé de Géronce, eut affaire à Constantius et soutint le siège d'Arles durant quatre mois, comptant toujours sur les Francs et les Germains qu'il avait mandés. Ils arrivèrent sous la conduite d'Ébodic, et firent éprouver à l'armée romaine un instant de terreur. Elle voulait repasser les Alpes, mais Constantius prit la résolution plus noble de traverser ^le Rhône pour aller combattre ses nouveaux ennemis, qui ne tardèrent pas à être culbutés. Ébodic prit la fuite et alla se cacher chez un Gaulois qu'il croyait son ami. Ce Gaulois lui fit, au contraire, trancher la tête et l'apporta lui-même au général romain.
Constantius pressa le siège d'Arles avec d'autant plus d'ardeur qu'il venait d'apprendre que Jovin, général obscur, s'était fait proclamer empereur à Mayence et se disposait à marcher contre lui avec une armée de Francs, d'Alains et de Bourguignons. Voyant cela, Constantius accorda des con-
(4) Sozom., p. 815, b. c.
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ditions favorables aux assiégés et promit à Constantin de lui conserver la vie. Ce malheureux, déjà dépouillé des ornements impériaux, s'était retiré dans une église où on l'avait ordonné prêtre (1). La ville ouvrit ses portes; il fut arrêté, envoyé en Italie et décapité à douze lieues de Ravenne, par ordre d'Honorius.
412-413. Les Romains devinrent maîtres d'Arles et de leur ancienne Province. Le reste du pays, sauf les Armoriques, était . occupé par le nouvel empereur Jovin et par diflférents peuples, tels que Francs, Alains et Bourguignons, qui le soutenaient dans sa révolte. Les Francs, qui imposaient alors des empereurs à la Gaule, ne tarderont pas à lui donner des rois.
Ce lambeau d'empire romain qui trônait dans Arles fut bientôt attaqué par Ataulphe qui, depuis la mort d'Alaric son beau-frère, n'avait pas quitté la Toscane. Ataulphe passa les Alpes avec ses Yisigoths, traînant à sa suite Attale, ce fantôme d'empereur auquel Alaric avait donné la pourpre. Attale convoitait la Gaule, mais, jugeant l'entreprise difficile, il fit la démarche hasardeuse d'aller trouver Jovin et de lui proposer un traité d'union pour renverser Honorius. Jovin se défia de ces propositions, dit qu'il était content de ce qu'il possédait et trouvait étrange qu'on vint dans ses États lui faire de pareilles propositions.
De son côté, Dardane, préfet des Gaules, dévoué à Honorius, cherchait à diviser Attale et Jovin; il était aux aguets pour en saisir l'occasion. Elle ne tarda pas à se présenter. L'usurpateur Jovin, ayant associé son frère Sébastien à l'empire, manda d'Italie le géant Sarus, ennemi personnel des rois visigoths, pour lui donner un commandement dans son armée.
Sarus devait traverser les Alpes avec une simple escorte de vingt hommes. Ataulphe, poussé par Dardane, envoya pour le capturer jusqu'à dix mille soldats. La bande de
(1) Sozom., lib. IX, cap. xv.
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Sarus ne tarda pas à être égorgée ; lui seul se défendit avec tant de courage qu'on ne put s'en rendre maître qu'après l'avoir enveloppé de filets comme une bête fauve.
Cette mort cimentait la rupture de Jovin avec Ataulphe. Celui-ci, entraîné par de nouvelles représentations de Dardane , et surtout par les instances de Placidie , proposa à Honorius, s'il voulait lui accorder des subsides, de faire mourir Jovin et Sébastien et de lui renvoyer sa sœur, dernière promesse dont il avait assurément l'intention de s'affranchir. Ces propositions ayant été acceptées, Sébastien fut assassiné ; Jovin, qui s'était sauvé dans Valence, y fut pris et décapité. Leurs têtes, envoyées à Honorius, furent exposées aux regards du peuple, sur des pointes de perches dressées en dehors de Ravenne (1).
Dardane, satisfait de cette solution qui était son ouvrage, fit élever sur ses domaines un château destiné à recevoir les gens du pays qui se sauveraient à l'approche des barbares. Ce château portait alors le nom de Théopolis, changé depuis en celui de Roche-Taillée. Dardane eut deux fois l'honneur d'être préfet des Gaules. Les lettres que saint Jérôme et saint Augustin lui ont adressées prouvent qu'il était chrétien.
Constantius, chef de la milice dans la Province, aurait pu s'entendre avec les Visigoths si l'on eût tenu, de part et d'autre, à l'exécution des traités. Il offrait à Ataulphe l'Aquitaine et des vivres en échange de Placidie. Plus il insistait au sujet de celle-ci, plus Ataulphe s'opiniâtrait à ne rien conclure. Durant ces interminables débats, Ataulphe, qui désirait se fixer entre le Rhône et les Alpes, fit une entreprise sur Marseille d'où il fut repoussé par le comte Boniface. Plus heureux du côté des Pyrénées, il s'empara de Narbonne qu'il fit entourer de fortifications.
Pendant ce temps-là, Constantius, visant à gagner les Francs ligués avec les Armoriques, leur proposait certains
(4) Idat., chron.
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avantages qu'ils n'acceptèrent pas; car ils voulaient rester fidèles à leurs engagements. Il réussit mieux près des nations qui avaient suivi la fortune de Jovin. Goar, avec ses Alains, accepta des terres dans l'Aquitaine. LesBurgondes ou Bourguignons eurent permission de s'étendre sur la rive gauche du Rhin depuis le lac de Genève jusqu'à l'embouchure de la Moselle, espace représentant les territoires actuels de l'Alsace et de la Franche-Comté. Ainsi commença, sous le roi Gondicaire, la monarchie des Bourguignons dans la Gaule (1).
Leurs lois nous apprennent que, pour prix de leur coopératicm à la garde des frontières, ils eurent les deux tiers des terres des Gaulois et un tiers de leurs esclaves (2). Aucun écrivain de l'époque n'a mentionné ces confiscations. Socrate se contente de dire que les Bourguignons étaient des peuples très-grossiers et très-pauvres, presque tous charpentiers et bûcherons, heureux de gagner leur vie par le travail (3).
Orose parle du même peuple en ces termes : « De notre temps les Gaules ont éprouvé la puissance des Bourguignons. Dieu a voulu qu'ils aient tout récemment embrassé la foi chrétienne et catholique, reçu nos prêtres auxquels ils obéissent, et qu'ils vivent innocemment, traitant les Gaulois avec douceur et mansuétude, non comme des vaincus, mais comme de vrais frères en Jésus-Christ. »
A cette époque, Ataulphe et Constantius désiraient obtenir la main de Placidie, car l'un et l'autre auraient été flattés de s'allier à Honorius en épousant sa sœur. Les deux rivaux se devinaient ; leurs incessantes divisions n'avaient pas de motifs plus sérieux. Enfin Placidie, qui montrait peu d'inclination pour Constantius, se décida en faveur du roi barbare, vaincue par son héroïsme et les délicates attentions qu'il avait pour elle. Leurs noces furent célébrées à Narbonne, au mois de janvier 414. La pompe égala celle qui avait lieu
(4) Prosp. Chron., p. 627. — Oros., cap. xxxi.
(2) Leg. Burgondiorum, § 54, t. IV, p. %1\ .
(3) Socrat:, lib. VII, cap. xxx.
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pour le mariage des empereurs. Ataulphe se présenta dans réglise vêtu à la romaine et céda la droite à Placidie, qui prit place sur un lit paré comme pour une impératrice. Cinquante jeunes hommes vêtus de robes de soie déposèrent chacun à ses pieds un bassin plein d'or et un autre rempli de pierres précieuses. Ces richesses , qui témoignaient de Tancienne splendeur de Rome, n'en montraient alors que rabaissement et la faiblesse. Attale assistait à la cérémonie et tint à honneur de chanter le premier épithalame, fonction peu digne de la pourpre dont on Tavait un moment revêtu (1).
L'union de Placidie , fille de Théodose, avec un roi barbare fut selon les chrétiens l'accomplissement de la prophétie de Daniel annonçant la mariage d'une fille du Midi avec un roi du Nord (2).
On a trouvé à Saint-Gilles une inscription dans laquelle Ataulphe est qualifié de roi des rois et Placidie d'un surnom qui semblerait accorder à son mari la dignité des Césars.
La conduite d' Ataulphe prouve qu'Honorius n'approuvait pas l'union que sa sœur venait de contracter. Constantius, de son côté, ne voulut se prêter à aucun accommodement. Cependant le roi goth aurait volontiers traité avec l'empereur. Placidie le désirait ; aucun sacrifice ne l'aurait arrêté pour lui plaire. Il avait bien eu Tidée de remplacer l'empire des Romains par celui des Goths, mais ses hommes étaient trop barbares pour le seconder dans ses desseins. Son unique désir était de servir Rome, surtout quand Placidie lui eut donné un fils qu'il nomma Théodose. Mais ses bonnes dispositions changèrent lorsque Constantius, humilié de la préférence que lui avait accordée la princesse, lui eut envoyé l'ordre de quitter Narbonne et d'entrer en Espagne. H proclama encore une fois Attale empereur, et résolut de se venger en ravageant le pays qu'il allait abandonner.
Les Visigoths d'Ataulphe et les Alains de Goar résidant à
(4) Phot., p. 488, a.
(2) Idat. Chron., ad. ann. 414.
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Bordeaux en avaient jusque^à traité les habitants avec assez de douceur ; mais, quand ils se virent contraints de partir, ils se livrèrent au pillage et portèrent l'incendie dans tous les quartiers de la ville.
Saint Paulin, qui s'y trouvait, fut obligé de fuir et de se retirer à Bazas, sa ville natale. Bientôt les Alains et les Visigoths vinrent assiéger cette place. Leur arrivée y causa une sédition, provoquée par quelques jeunes gens qui s'étaiept mis à la tête des esclaves pour massacrer les plus riches citoyens. Saint Paulin, jugeant la position très-grave, alla de nuit conférer avec Goar, qu'il avait connu à Bordeaux, traita avec lui et le fit entrer le lendemain dans la place, au grand désappointement des Visigoths, que cette défection fit battre en retraite et partir pour l'Espagne. 415. A cette époque devaient finir les prospérités et la carrière
aventureuse d'Ataulphe. Il perdit d'abord son fils, dont les restes furent renfermés dans un cercueil d'argent et inhumés sous les dalles d'une église voisine de Barcelone. 11 succomba lui-même, peu de temps après, sous le poignard d'un palefrenier, au moment où il visitait les chevaux de son écurie.
Il ne cessa de penser à son épouse tant qu'il vécut, et recommanda de la rendre aux Romains. Il croyait que son frère lui succéderait; mais les Visigoths choisirent, au contraire, Sigéric, ennemi personnel d'Ataulphe. Sigéric exerça sa cruauté envers les partisans de son prédécesseur et envers la malheureuse Placidie, qu'il contraignit, le jour de la cérémonie de son avènement, de faire plus de cinq lieues à pied devant son cheval, mêlée à d'autres captifs. Il fit assassiner les six enfants qu'Ataulphe avait eus d'une première femme. On arracha, pour les égorger, ces pauvres petites créatures des bras de Sigésaire, évêque des Visigoths, qui voulait les sauver (1).
La mort tragique et inattendue de Sigéric fut la punition méritée de ses cruautés. Les Visigoths l'assassinèrent sept
(4) Zozim., lib. IX, cap. ix.
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jours après son avènement, et lui donnèrent pour successeur Vallia, qui montra d'abord des sentiments hostiles aux Romains. Mais, quand il eut échoué dans une entreprise sur l'Afrique, il consentit à traiter avec eux et à recevoir d'Honorius six cents mesures de blé en échange de Placidie, qui put enfin abandonner la vie agitée des camps, qu'elle menait depuis la prise de Rome, et retourner à Ravenne.
Constantius, nommé consul et patrice, alla en Italie jouir des honneurs du consulat et fut remplacé dans la Gaule par le comte Castin. Ce dernier commença par réunir un corps de troupes, et passa en Belgique pour soumettre les Francs au gouvernement des Romains. Leur roi Theudemer et sa mère Ascila furent pris et décapités. Les Francs se vengèrent sur la ville de Trêves. Ils la ruinèrent de fond en comble afin qu'elle ne devînt plus la résidence des empereurs. Leur rage se porta ensuite sur toutes les forteresses des bords du Rhin. Us conservèrent, en définitive, toutes les contrées qu'ils avaient conquises entre ce fleuve, la Meuse et la Moselle, formant les territoires des évêchés de Liège, de Trêves et de Cologne. L'entreprise du comte Castin n'atteignit donc pas son but et prouva encore une fois la faiblesse du gouvernement impérial. Cette troisième destruction de Trêves arracha à Salvien, qu'on a nommé le Jérémie de l'époque, les paroles suivantes, véritable peinture de mœurs, que nous ne pouvons passer sous silence :
«Nous préférons les spectacles aux assemblées de l'église, et nous respectons tout, hors Dieu. Si l'on célèbre une fête ecclésiastique et si l'on représente des Jeux publics, va-t-on au théâtre ou à l'église? Aime-t-on mieux les paroles de l'Évangile que celles des bouffons? Ne quitte-t-on pas l'église quand on sait qu'il va y avoir des Jeux? Il est vrai qu'il n'en est pas ainsi à Mayence, qui est une ville détruite, ni à Trêves, qui a été saccagée trois fois.
« J'ai vu moi-même, à Trêves, des personnes de la plus haute distinction qui, après avoir été ruinées, n'en étaient pas plus sages. J'ai vu des vieillards, vénérables par leur âge, se
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divertir et faire bonne chère la veille de la destruction de leur ville; ils étaient dans les festins, dans le vin, dans la dissolution, dans les cris de joie, dans la fureur de la débauche, sans avoir égard à leur âge, à la bienséance et aux dangers qui les menaçaient.
« Trêves n'était plus qu'un tas de ruines et de cendres , dont les habitants périssaient chaque jour par de nouvelles calamités. On y voyait de toutes parts (j'en suis témoin) des corps morts d'hommes et de femmes nus exposés aux chiens et aux oiseaux. Cependant, qui le croirait? quelque peu de personnes nobles qui s'étaient sauvées de la ville demandaient aux empereurs des jeux du cirque pour se consoler de leurs désastres. Trévires! vous demandez des jeux du cirque ! Et pour quelle ville, pour quel peuple? Pour une ville réduite en cendres, pour un peuple mis à mort et réduit en captivité!... Vous demandez des jeux publics, et où voulezvous les représenter? Sur les cendres et les ruines de votre cité, sur les cendres et les os de vos concitoyens!. . . »
Salvien ne fait pas une peinture moins virulente des mœurs de l'Aquitaine : « Le peuple le plus heureux des Gaules, dit-il , en est le plus déréglé; la gourmandise et l'impureté dominent partout; les riches méprisent la religion et la bienséance. La foi du mariage n'est plus un frein : la femme légitime se trouve confondue avec les concubinçs; les maîtres se servent de leur autorité pour contraindre leurs esclaves à se rendre à leurs désirs.
« Les villes sont remplies de lieux infâmes, et ces lieux ne sont pas moins fréquentés par les femmes de qualité que par celles d'une basse condition; elles regardent ce libertinage comme un des privilèges de leur naissance, et ne se piquent pas moins de surpasser les autres femmes en impureté qu'en noblesse (1). »
416. Les barbares devaient faire d'immenses progrès parmi ces
populations éneivées par tant de vices. On vit, en effet, des
(1) Saîv. in Gub. Deî, lib. VII.
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Gaulois, n'ayant pas le courage de défendre leurs foyers, se mettre à la suite des pillards et partager leurs rapines. Une loi d'Honorius tenta de réprimer ce crime , dérivant de la plus basse dégradation : « Celui qui aura donné aux barbares le moyen de piller les sujets de Tempire, ou qui aura pris part à leurs brigandages, sera brûlé vif (1). »
Les Francs séjournèrent durant quelques mois sur les débris de Cologne , et les dames romaines se virent réduites à servir dans leurs propres maisons les femmes des barbares (2).
Gastin aurait bien voulu soumettre les Armoriques; mais comprenant, par l'attitude des Francs leurs alliés, les difficultés de Tentreprise , il avisa d'entrer en négociation avec ces provinces. Le consul Constantius, revenu d'Italie, chargea de cette mission Exupérance, qui deviendra bientôt préfet des Gaules. Ce général, appartenant à l'une des premières familles de Poitiers, crut qu'il aurait assez d'autorité sur ses concitoyens pour les rallier à l'empire ; il s'aboucha avec les nobles du pays, leur représenta que la révolte avait mis le pouvoir aux mains des dernières classes, que tout rentrerait dans l'ordre s'ils voulaient secouer ce joug humiliant, et qu'ils pourraient prétendre aux plus hautes dignités. Il réussit dans quelques districts, ce qui fit dire au poète Rutilius a qu'Exupérance avait rétabli dans les Armoriques l'autorité de l'empire et ramené la liberté en ne souffrant pas que les maîtres restassent serviteurs de leurs esclaves (3) ».
Rutilius écrivait, sans doute, à l'époque des premières soumissions, et croyait que leur effet moral désorganiserait l'insurrection. 11 se trompait, car, dans les provinces insoumises, il ne manqua pas d'hommes investis de la confiance populaire pour représenter à leurs concitoyens que s'ils admettaient les officiers d'Honbrius ils n'en seraient pas mieux
(1) Cod. Theod., lîb. VII, t. VII.
(t) Salv., epist. 4.
(3) R'util. Itin., p. 44.
traités que par ceux de Constantin ; que les premiers rétabliraient les impôts dont on s'était affranchi, et que le mieux était pour tous de vivre libres.
L'empire fut dédommagé de la perte des Armoriques par l'offre que lui fit Vallia d'utiliser les forces des Yisigoths contre leurs anciens alliés établis en Espagne et d'abandonner aux Romains le fruit de ses victoires. L'espoir du pillage entrait pour beaucoup dans les combinaisons de ce roi, qui fit bientôt un grand carnage des AJains et des Vandales (1).
Attale, ayant perdu son titre d'empereur depuis le traité fait entre Yallia et les Romains, s'ennuya de rester avec des étrangers aux yeux desquels il n'était qu'un sujet de dérision et de mépris ; il s'échappa d'Espagne sur un navire et fut pris en mer. On le conduisit à Ravenne, devant Honorius, qui, dédaignant d'ordonner sa mort, se contenta de lui faire couper quelques doigts de la main , et le relégua dans l'île de Lipare.
«T. Constantius, qui avait toujours ambitionné d'être l'époux
de Placidie, renouvela ses instances auprès d'Honorius ; la princesse ne voulait pas y consentir, car elle éprouvait peu de sympathie pour le consul. Ses femmes lui représentaient, d'ailleurs, que Constantius ne lui pardonnerait jamais de l'avoir dédaigné pour épouser un barbare. Honorius finit par vaincre cette obstination, et, prenant un jour la main de sa sœur, il la mit dans celle de Constantius au moment où ce général allait commencer son second consulat (2). Placidie, après les cérémonies de son mariage, quitta Ravenne et vint s'établir dans Arles avec son époux.
Les villes et les grands chemins d'Italie étaient alors tellement ruinés que le préfet de Rome, Rutilius, fut obligé de prendre la mer pour venir dans la Transalpine, c< car les eaux, dit-il, n'étaient plus retenues par leurs anciennes digues
(4) Idat. Chroo.
(2) Phot., p. 492, 0.
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et les ponts étaient rompus sur toutes les rivières depuis le passage des barbares. »
La moitié des terres de la Gaule étaient en friche : on les exempta de contributions, soit qu'elles fussent abandonnées, soit que leurs maîtres, ruinés, n'eussent pas le moyen de les mettre en valeur (1).
Bien que l'empire n'eût remporté que de modestes succès contre les Francs et les Armoriques, Honorius n'en alla pas moins à Rome pour y entrer en triomphe. Attale, qui devait suivre son char, fut placé sur le second degré du trône, afin que les Romains, auxquels il avait fait de magnifiques promesses, le contemplassent dans sa honte. On le renvoya ensuite dans son île.
Nous avons vu qu'en Tannée 410 il n'y avait plus de troupes romaines dans la Bretagne, et que les insulaires, après avoir chassé les officiers de l'empire, s'étaient réunis pour repousser les barbares. Se voyant encore une fois pressés par les Pietés et les Saxons, ils se soumirent de nouveau et prièrent Honorius de leur envoyer une légion. Elle ne fut pas plus tôt arrivée dans l'île qu'elle fit un grand carnage de l'ennemi et remonta le moral des populations. Honorius la rappela en 417, signifiant aux insulaires qu'il ne voulait pas employer ses troupes à courir après quelques poignées de bandits, et qu'ils eussent eux-mêmes à s'organiser et à s'armer pour leur propre défense. Avant de quitter les Bretons, les officiers romains leur conseillèrent d'établir des retranchements munis de palissades sur les caps voisins de la mer, et des tours sur la pente des coteaux les plus fréquentés par les pirates (2).
Ces travaux , promptement exécutés , existent encore sur les falaises méridionales de l'Angleterre. Disons qu'ils ne remplirent pas le but qu'on s'était promis, car les pirates, après s'en être approchés, accrochaient avec le fer recourbé
(4) Cod. Theod., cap. xiii, Ub. XIV, p. 13».
(t) Zoaâm., lib. VI. *— Bed. Hiit. eooles. Aoglor.
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de longues piques les Bretons postés sur les retranchements et les assommaient dans les fossés. Dès ce moment Ftle de Bretagne fut perdue pour les Romains.
4iMao. Les Francs occupaient alors les deux rives du Rhin vers son embouchure; les Bourguignons, l'Alsace et la Franche - Comté; les Saxons, nos côtes occidentales depuis l'entrée de la Somme jusqu'aux extrémités de la basse Normandie; enfin les Alains, le district de Vienne et quelques points sur la Loire. Si l'on ajoute à ces démembrements l'indépendance des Armoriques , on comprendra que le territoire de l'empire était très-restreint dans la Gaule.
Le nombre des étrangers s'accrut encore par la remise de l'Aquitaine que Constantius fit à la race gothique pour la récompenser d'avoir détruit en Espagne une partie des Alains et des Vandales. Ainsi se forma le royaume des Visigoths, dont la capitale fut Toulouse et qui subsista durant l'espace de quatre-vingt-huit ans. Ces concessions ne conféraient du reste aux étrangers que le droit de partager les terres avec les habitants et de se gouverner d'après leurs propres coutumes, car ils restaient soumis et devaient tenir leurs forces à la disposition du pouvoir impérial.
Honorius fit alors quelques propositions d'accommodement aux Armoriques. Celles d'entre la Somme et la Loire persistèrent à vivre dans l'indépendance, et, pour se fortifier contre les Romains, les Francs et les Saxons, elles transformèrent en forteresses les théâtres mutilés de leurs villes, élevèrent à la hâte de nouvelles enceintes fortifiées avec les débris des temples païens et de tous les monuments dont leur sol était couvert; aussi remarque-t-on dans les fondations des murailles militaires de Lillebonne, du Mans, de Paris et d'autres villes de France, des frises, des fûts de colonnes, des pierres tumulaires provenant généralement de somptueux édifices tombés devant les édits impériaux ou sous le marteau des barbares.
Les contrées occidentales voisines de la mer et des grands fleuves s'occupèrent aussi de munir leurs frontières mari-
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times contre les attaques des Saxons, car depuis que ceux-ci avaient subjugué l'Angleterre, Tile, épuisée, ne pouvait plus subvenir à leurs besoins. Ils vinrent par petites bandes attaquer la Gaule, remonter ses rivières, piller et incendier les villes de l'intérieur et se fixer sur les rives maritimes, où ils se livrèrent à Tagriculture et à la pêche. Ceux des environs de Bayeux ont été nommés Sesnes-Bessins.
Pour apporter un terme à ces invasions, les Gaulois, à l'imitation des insulaires leurs voisins (1), établirent de grandes enceintes ou camps refuges sur les montagnes voisines de l'Océan. Les principales sont celles du Hague-Dick, auprès de Cherbourg ; de Benouville, de la Roque, de Sandouville, de Saint-Nicolas-de-la-Taille, de Varengeville, de Jumiéges, de Veulettes et de Dieppe. Ce dernier camp porte le nom de Cité de LimeSj indiquant qu'il était gardé par les lÂmitanei ou Lètes, chargés de la défense des frontières avec la ligue armoricaine à laquelle ils obéissaient. Ces refuges, reliés entre eux par des tours en terre , recevaient les propriétaires des campagnes qu'on avait forcés de prendre les armes pour défendre le sol, leurs vies et leurs domaines. D'autres aimèrent mieux se retirer dans les bois que de cultiver la terre pour le fisc ou pour des étrangers qui venaient en dévorer les produits.
Aloi's Honorius convoqua dans la ville d'Arles, sous la présidence du préfet du prétoire Agricola, les états généraux des sept provinces (méridionales) regardées comme les plus dignes de son attention-^ donc les autres étaient pour ainsi dire abandonnées. Celte assemblée devait se composer de juges, d'officiers municipaux et de délégués des possesseurs de terres, pour aviser aux moyens de pourvoir aux nécessités de l'État.
« Les délibérations de l'assemblée, lisons-nous dans le rescrit impérial, seront communiquées aux provinces restées sans représentants dans les États; » nécessairement celles
(h) Lamprid., cap. LViii.
de la ligue armoricaine ou les districts occupés par les bar^ bares. Honorius se félicite du choix qu'il a fait de la ville de Constantin (Arles) pour la réunion des députés, « car rheureuse assiette de cette ville est, dit-il, si favorable au commerce qu'il n'y a pas d'endroit où l'on trouve plus facilement à vendre, à acheter ou à échanger les produits de toute la terre. Les fruits les plus renonmiés croissent aux environs d'Arles. On y trouve à la fois les trésors de l'Orient, les parfums de l'Arabie, les délicatesses de l'Assyrie, les denrées de l'Afrique , les nobles coursiers de l'Espagne et les armes qui se fabriquent dans les Gaules. Arles est le lieu que la Méditerranée et le Rhône semblent avoir choisi pour marier leurs eaux et pour en faire le rendez-vous des riverains de la mer et du fleuve. » Cet exposé semblera bien poétique pour remédier à des maux si réels !
La même assemblée devait se tenir tous les ans. Honorius l'avait déjà plusieurs fois convoquée, mais « ses ordres étaient demeurés sans eflfet par la négligence de ses officiers et des usurpateurs, qui s'occupaient peu du bien public (1) ». Nous n'avons pas les actes de cette réunion, qui avorta peutêtre comme les précédentes; car les propriétaires ruinés devaient avoir compris qu'il leur importait peu de se déranger pour aller défendre les intérêts de domaines sans valeur et qu'ils ne pouvaient cultiver avec sécurité.
^ Placidie était alors à Ravenne, où elle accoucha d'un fils qui porta le nom de Yalentinien et qui devait régner sur l'Occident après Honorius. Il fut déclaré nobilissime d'après les instances de sa mère auprès de l'empereur. constantius, L'aunéc 421 apporta quelques.changements dans l'empire. Auguste. Constantius, qui prenait la plus grande part aux affaires depuis son mariage, fut créé Auguste. La cérémonie de sa réception se fit à Ravenne (2).
Comme on avait coutume d'envoyer les images des nou-
(4) Sidon. ApoU.^ ap. domBouq., t. I^ p. 786. (2) Idat. Chron.
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veaux Augustes à ceux qui possédaient déjà ce titre, Honorius fit porter à Constantinople celles de Constantius. Théodose refusa de les recevoir (1). Constantius allait venger cette injure lorsqu'il mourut subitement , n'ayant joui que sept mois de sa nouvelle dignité. Placidie le fit inhumer dans l'église de Saint-Yital, à Ravenne. Il laissait deux enfants : Yalentinien, son fils^ et une fille nommée Honoria.
A la même époque Vallia, roi des Yisigoths, mourut à Toulouse et fut remplacé par Théodoric. Les Vandales d'Espagne refusant de recevoir la loi des Romains (2), Honorius fit marcher contre eux une armée ayant pour auxiliaires les Yisigoths de Théodoric. Il en donna le commandement à Gastin, grand maître de la milice, auquel il adjoignit le comte Boniface pour l'aider de ses conseils et de son épée. Boniface , jaloux de la faveur dont jouissait Castin , partit pour l'Afrique dont il était gouverneur. Castin entra aussitôt en Espagne et fut complètement battu par les Vandales. On blâma hautement le comte Boniface. Son indigne retraite lui valut beaucoup d'ennemis à la cour d'Honorius.
Placidie gouvernait alors les affaires de l'empire depuis la mort de son époux. La tendresse qu'Honorius lui portait donna lieu à de fâcheuses interprétations (3). Il était dans la nature de cette femme singulière d'être aimée et de profiter de la faiblesse des princes pour maîtriser les destins du monde. La cour se partagea en deux camps : les uns étaient pour Honorius, les autres pour Placidie. Le comte Boniface adopta ce dernier parti.
De la cour cette division gagna l'armée. Placidie y eut des partisans peut-être trop zélés, parmi lesquels se voyaient des Goths attachés à leur ancienne reine et au souvenir d'Ataulphe son premier époux.
Honorius, au courant de ces intrigues, montra pour Pla-
(4) PhUoBt., lib. Xn, cap. su.
(î) Siilv., lib. VII.
(3) Phot., cap; XX, p. 4%, a.
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cidie autant d'aversion qu'il lui avait témoigné d'amour, et l'exila avec ses deux enfants à Constantinople. On l'accusait vaguement d'avoir fait appel aux barbares, et l'on répandait de singuliers projets conçus entre elle et le comte Boniface, qui s'empressa de lui envoyer toutes sortes de présents pour adoucir l'amertume de son exil.
Théodose reçut Placidie, sa tante, avec beaucoup d'affection et d'honneurs. Il montra même un certain empressement pour ses enfants sous l'influence des séductions qu'elle exerçait déjà sur son cœur.
Honorius mourut presque aussitôt et fut inhumé à Ravenne. De nouvelles destinées se préparaient pour Placidie et pour Yalentinien son fils. Jamais le faste de la maison impériale n'avait été si grand que sous Honorius, et jamais les rênes de l'État n'avaient été remises en des mains si faibles. Renfermé dans Ravenne, ville entourée de marais inaccessibles, il croyait faire preuve d'une noble résolution en ne traitant pas avec Ataulphe, et le laissait parcourir sans empêchement toute l'Italie, traverser la Gaule pour entrer en Espagne , et traîner après lui comme esclave la sœur d'un Auguste, fille du grand Théodose. Il régnait paisiblement sur sa cour et s'inquiétait peu du destin des peuples. C'est dans cet état que la mort le surprit après vingt-huit ans de désastres et de honte.
Les provinces, ainsi gouvernées, se déclarèrent indépendantes ou se donnèrent des souverains. Tous, sauf Attale, périrent assassinés, emportant dans la tombe le nom de tyrans, qu'ils méritaient moins que celui qui perdait l'empire par sa lâcheté et le honteux égoïsme de sa cour.
vaientinien m. Valentinicu III, âgé de six ans et resté sous la tutelle de 425426. sa mère, fut proclamé empereur d'Occident par son oncle Théodose. Il était encore à Constantinople quand le comte Castin, ennemi de Placidie, et quelques chefs goths qu'il avait séduits donnaient la pourpre, dans Ravenne, à l'usurpateur Jean, homme de basse naissance sous le manteaa
duquel ils espéraient gouverner. Castin s'était entendu avec quelques nations barbares pour faire réussir son entreprise.
Du côté opposé y Âétius appelait soixante mille Huns de la Pannonie pour maintenir l'autorité de Valentinien, et Boniface mettait son armée à la disposition du jeune empereur. Ces factions rivales provoquèrent des meurtres en Italie et dans la Gaule : Exupérance, préfet du prétoire, fut tué dans Arles par ses propres soldats ; le comte Gaudence éprouva le même sort, sans qu'on recherchât leurs meurtriers.
Cependant, Placidie pressait Théodose de faire marcher ses troupes contre l'usurpateur du trône de son fils. 11 les expédia si secrètement qu'elles s'emparèrent sans coup férir de Ravenne au moment où elle était dénuée de défenseurs. Socrate, auteur grec, vivant dans un pays où l'on fabriquait trop de miracles pour qu'on les prît au sérieux, rapporte que les troupes de Théodose furent conduites à travers les marais par un ange revêtu d'un habit de berger. Quoi qu'il en soit de cette légende, Placidie s'empara de Jean, lui fit couper la main droite et l'envoya à Constantinople, où il fut promené dans l'hippodrome pendant plusieurs jours monté sur un âne, et mis à mort après avoir été abreuvé de mille outrages.
Valentinien III fut couronné à Rome, où il tint souvent sa cour. L'autorité demeura à Placidie, qui céda par reconnaissance la Dalmatie, la Pannonie et la Norique à Théodose, stipulant que les deux empires seraient divisés et auraient des lois séparées.
Placidie, femme de profond jugement, eut le bonheur, dans sa nouvelle position, de distinguer les mérites d' Aétius et du comte Boniface, appelés avec juste raison les deux derniers généraux de l'empire romain. Elle confia au premier le gouvernement de la Gaule et de l'Italie, conserva au second celui de l'Afrique, en y ajoutant la charge de mattre de la milice, ôtée au comte Castin convaincu d'avoir favorisé le tyran.
Depuis que les Romains avaient quitté la Bretagne, plusieurs chefs puissants de l'Ile répétaient sans cesse aux
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peuples qu'ils ne pourraient résister aux barbares qu'en se donnant un roi. Beaucoup prétendaient à cette dignité, mais Vortigern, le plus élevé de tous, évinça ses rivaux et se fit donner la couronne. Les Bretons ne pouvaient faire un plus mauvais choix, car il les entraîna dans des guerres civiles et requit le secours des Anglo-Saxons. Ces étrangers s'établirent dans le pays de Kent, et, à l'aide de leurs compatriotes qu'ils appelèrent, ils devinrent maîtres de toute la Bretagne. Leur premier soin fut d'abolir les petites royautés et le nom de tous les peuples de l'île, même celui des Pietés qui avaient été leurs alliés. Telle fut l'origine du royaume anglo-saxon.
Le premier acte d'Aétius fut de marcher contre Théodoric, roi des Visigoths. Celui-ci, ayant adopté le parti de Jean, s'était avancé dans la Narbonnaise, et avait mis le siège devant Arles, d'où il interceptait la voie de l'Italie dans la Gaule. Aétius le repoussa et lui fit signer un nouveau traité de paix avec l'empire.
L'activité des généraux de Valentinien créa des armées. Mais, n'étant composées que de barbares , elles devinrent bientôt rivales. Le même esprit de jalousie surgit entre les deux chefs, sur lesquels reposait la tranquillité du monde. Aétius, non content d'être le premier personnage de l'empire, enviait encore la faveur dont jouissait le comte Boniface. Il s'entendit avec Félix, l'un des principaux conseillers de Placidie, et obtint qu'on rappellerait d'Afrique le général illustre qu'il regardait comme le plus dangereux ennemi de sa grandeur.
Boniface, qui avait toujours servi l'empire avec fidélité, crut qu'on en voulait à sa vie. Il éluda les ordres de la cour et répondit qu'il n'obéirait qu'à Théodose. Devant cet acte de rébellion, Placidie, vivement offensée, réunit toutes les forces de l'Occident, et les plaça sous les ordres du Goth Sigovèse. Boniface, se voyant sérieusement menacé, appela à son secours Genseric, roi des Vandales, qui n'hésita pas à quitter l'Espagne, alors ruinée, pour aller s'établir sur une
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terre qui regorgeait de richesses. Quatre-vingt mille barbares de tout âge : Alains, Goths et Vandales, s'embarquèrent sur des vaisseaux que le comte avait mis à leur disposition et passèrent en Afrique. Arrivés dans ces provinces, ils y mirent tout à feu et à sang pour être précédés de terreur. Boniface, qui ne s'attendait pas à de tels désordres et n'avait aucun moyen de résistance, demanda des secours à Placidie en justifiant sa conduite et lui envoyant des lettres d'Aétius propres à motiver sa défection.
L'impératrice reconnut la duplicité d'Aétius et dissimula, car elle avait besoin de ses services ; puis elle oublia ses griefs contre Boniface à condition qu'il combattrait les Vandales. Le comte leur offrit de l'aident qu'ils refusèrent , recourut aux armes et fut repoussé. Il ne lui resta d'autre ressource que de s'enfermer dans Bône et d'y soutenir le fameux siège durant lequel mourut saint Augustin. Ce qui se passa dans l'attaque des murailles prouve que l'art d'assiéger les places était connu des barbares, et que les peuples vaincus par Rome avaient tiré de grands enseignements de leurs propres défaites.
Boniface, voyant qu'il allait être obligé de se rendre, s'évada etvint rejoindre l'impératrice en Italie. Les Vandales restèrent maîtres de l'Afrique, à l'aide des ariens qui leur en avaient ouvert les portes et les avaient accueillis en libérateurs.
La Providence voulait probablement que la terre d'Afrique fût punie de ses hérésies et de son immoralité. «Presque toutes les maisons de Carthage, dit Salvien, étaient des lieux de prostitution. Les hommes erraient dans les rues couronnés de fleurs, habillés comme des femmes, la tête voilée, répandant au loin l'odeur des parfums, et vendant au premier venu leurs abominables faveurs. Genseric arriva au milieu d'une population ivre, dont les hurlements ne permettaient pas de distinguer les cris des victimes d'avec les acclamations du cirque (1). » On peut dire avec raison ou que
(1) Salvian. de Gubern. Dei, ïib. VI.
Salvien exagère, ou que saint Augustin avait échoué devant l'immoralité de ce peuple corrompu.
Voyons maintenant ce qui se passait dans la Gaule. Aétius, après avoir renvoyé les Huns, se trouva seul pour arrêter les Francs. Ces derniers avaient pour roi Clodion, que Sigebert et Aimoin disent fils d'un certain Pharamond, dont l'existence est si problématique que Grégoire de Tours ne Fa seulement pas nommé .
Clodion, qui le premier des rois francs porta le nom de chevelu (venant de la longueur de ses cheveux), aurait bien voulu avoir un établissement fixe dans la Gaule comme les Bourguignons et les Yisigoths. C'était le plus puissant des rois de sa nation, qui se trouvait répartie par groupes dans les pays situés entre le Rhin, la Meuse et la Moselle. Il cherchait toujours à s'étendre vers le midi, mais Aétius le contraignit de se soumettre à l'empire. Sa résidence était dans le château de Duisburg, sur les confins du diocèse de Tongres. Telle fut la première capitale de cette tribu qui deviendra si puissante. 427-439. Aétius se signala bientôt contre d'autres barbares nommés Jutunges, Yindéliciens et Noriques, qui se jetaient de temps en temps sur l'Italie et sur certains districts de la rive gauche du Rhin. Il montrait une activité dont les généraux de l'empire avaient perdu la tradition. Son armée ne se composait pourtant que de Huns et d'Alains, car il savait que la race tartare seule pouvait lui fournir de bons soldats. Très-aimé des Huns, il se servait toujours de leur cavalerie qu'il tenait près de lui pour l'utiliser au besoin, tandis qu'une partie des Alains de Goar gardaient, à Valence, les passages du Rhône, et les autres formaient une colonie militaire près d'Orléans, où ils avaient obtenu les terres dont ils s'étaient d'abord emparés à main armée (1).
Le monde chrétien et orthodoxe n'était pas alors moins tourmenté que la société civile. Depuis plus de vingt ans,
(4) Proap. Chron., p. 659.
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rhérésie de Pelage, moine anglais, avait fait des ravages en Afrique, et même à Rome après le départ du pape Alexandre qui s'était enfui devant les Goths. Pelage niait le péché originel et la grâce par laquelle nous devenons chrétiens. Il avait adroitement répandu quelques petits ouvrages de piété entre les mains de certaines dames romaines desquelles il désirait se servir pour la propagation de ses erreurs ; car les femmes ont été constamment le fil conducteur de toutes les sectes. Orose, évêque espagnol, combattit Pelage avec l'appui d'Éros, évêque d'Arles, et de Lazare, évêque d'Aix. Le pape Innocent, successeur d'Alexandre, condamna l'hérésiarque et le priva de la communion de l'Église.
Cet acte fit disparaître les Pélagiens du continent; mais ils trouvèrent un refuge en Angleterre. Lesévêques de ce pays, privés des lumières de la science, appelèrent près d'eux leurs confrères de la Gaule pour combattre les hérétiques.
Saint Germain d'Auxerre, passé de l'armée dans l'Église, avait alors hérité du sceptre tenu par ses prédécesseurs saint Martin de Tours et saint Hilaire de Poitiers. Sa vaste érudition, sa foi et son audace extraordinaire l'avaient rendu populaire et le faisaient regarder comme un être surnaturel. Accompagné de saint Loup de Troyes, il se rendit avec empressement à l'appel des évêques bretons. En passant par Nanterre, on lui présenta une Jeune fille, âgée seulement de sept ans, qui paraissait inspirée de l'esprit de Dieu, destinée à édifier le monde par la pureté de sa vie et les actes de la plus haute piété. Cette jeune fille était sainte Geneviève, à laquelle les uns ont attribué une naissance illustre, d'autres une origine beaucoup plus humble, et qui en définitive est restée berçère aux yeux de la catholicité. Elle étonna saint Germain par la précocité de ses mérites et consacra sa virginité entre les mains du saint évêque.
Saint Germain, arrivé dans l'île des Bretons, eut d'autres adversaires à combattre que les amis de Pelage, car les Saxons et les Pietés faisaient alors une guerre sanglante aux insulaires. Ces derniers, peu exercés à la guerre, vinrent en
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foule réclamer l'assistance do grand évêque. Celui-ci, se rappelant qu'il avait été soldat, fit organiser militairement les Bretons, administra le baptême à ceux qui ne l'avaient pas reçu, et les plaça tous par groupes au sommet des montagnes et sur les roches les {dus escarpées. Tous cesh(Hnmes disséminés, agissant d'après les conseils du saint, poussèrent de tels cris à l'approche des barbares que ceux-ci, se croyant entourés par une armée nombreuse, furent effrayés, se débandèrent et s'enfuii*ent.
Après avoir discuté avec les pélagiens, dont il réfuta les doctrines, saint Germain revint dans la Gaule où il trouva le peuple de son diocèse dans une profonde affliction causée par les agents du fisc qui demandaient de nouveaux tributs. Il partit à cheval pour Lyon, se rendit dans Arles, résidence du préfet des Gaules, nommé Auxiliaire, lequel fit droit à sa requête. Nos premiers évêques ne s'épargnaient donc ni peines ni voyages pour les avantages spirituels et temporels des peuples que leur avait confiés la Providence. 480-m. Aétius, au comble de la fortune, ne songea plus qu'à se défaire des généraux qui partageaient avec lui la faveur de Placidie. Lepatrice Félix, avec lequel il s'était ligué d'abord contre Boniface, et Padusia, femme de Félix, devinrent les premières victimes de son implacable ambition; ils furent tués à Ravenne dans une émeute de soldats qui leur reprochaient d'avoir fait mourir des chefs auxquels ils étaient fort attachés.
Placidie, offensée de la conduite d' Aétius, remplaça Félix par le comte Boniface, dont les amis gouvernaient la cour. Aétius passa aussitôt en Italie pour y étabhr sa prépondérance; n'ayant pu réussir, il revint dans la Gaule, se mit à la tête des troupes et marcha contre Boniface et son parti. Un combat sanglant suivit la rencontre de ces deux généraux, qui prétendaient l'un et l'autre au gouvernement du monde. Boniface fut vainqueur, mais il reçut une blessure grave dont il ne tarda pas à mourir. Son gendre Sébastira le remplaça. Aétius, désespéré de sa propre défaite, s'enfuit
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en Pannonie auprès des Huns, qui Taffectionnaient comme s'il eût été de leur nation.
Ruguia, leur roi, lui fournit des troupes avec lesquelles il rentra en Italie, battit le comte Sébastien et s'imposa à l'impératrice, obligée de céder à la fortune du vainqueur. Sébastien, ayant été déposé, s'enfuit à Constantinople. Aétius devint patrice et gouverneur de toutes les provinces occidentales de l'empire (1).
Jamais la Gaule n'avait eu plus grand besoin d'un général expérimenté pour tenir tête aux révoltes qui éclatèrent simultanément dans son sein. De nouveaux districts, aux ordres d'un certain Tibatus, et les bourgeois de quelques villes complotèrent en faveur des paysans armés (2); ce mouvement se propagea depuis la Garonne jusqu'à la Seine (3).
Dans le même temps, Théodoric, roi des Yisigoths d'Aquitaine, se jetait sur la Narbonnaise, et Gondicaire, roi des Bourguignons, s'avançait sur Trêves, le Luxembourg et le pays messin. Cette invasion sembla d'autant plus odieuse à la cour de Ravenne que les Bourguignons s'étaient chargés de la garde des frontières au prix des terres qui leur avaient été concédées.
Avant de rien entreprendre contre les révoltés de la Gaule, Aétius commença par traiter de la paix avec les Suèves d'Espagne et les Vandales d'Afrique, faisant contenir en même temps les nations du Danube par les Huns, auxquels il laissa la Pannonie pour les attacher à ses intérêts. 11 réunit ensuite trois corps d'armée : run,dontil prit le commandement, devait opérer contre les Bourguignons; le second, sous la conduite de Litorius, contre les Armoriques et les Bagaudes; le troisième, contre les Yisigoths. 11 avait pour lieutenants Avitus etMajorian, qui arriveront l'un et l'autre à l'empire. 4S9. Gondicaire, roi des Bourguignons, ne tarda pas à deman-
(4) Prosp. OhroD.» ann. 433.
(%) Ibid , 4ai.
(3) Heric. in vit. S. Germ. Antis.
der la paix. On la lui accorda; mais l'ayant violée Tannée suivante, Aétius lança contre lui les Huns qui, pour se venger de leurs anciennes défaites, attaquèrent si vigoureusement les Bourguignons qu'ils tuèrent leur roi avec vingt mille hommes de son armée. Ces peuples furent tellement accablés de ce revers qu'ils restèrent longtemps sans chef et que leur royaume ne put se relever que vingt ans plus tard.
De son côté, Litorius pressait les Bagaudes. Tibatus, leur chef, voulut s'emparer de Tours; mais il fut repoussé et tué avec ses principaux adhérents; le reste fut dispersé, égorgé et mis aux fers.
Le général envoyé contre les Visigoths fut moins heureux que Litorius. Soit qu'il manquât de forces ou qu'il les eût mal dirigées, il se trouva bloqué dans Narbonne, où il souffrit toutes les horreurs de la famine. Litorius , avec toute la cavalerie des Huns, qui s'était distinguée contre les Bourguignons, alla rapidement au secours de la place. Ses cavaUers, ayant un sac de blé sur la croupe de leurs chevaux, forcèrent le camp des Visigoths et entrèrent dans la ville; ceux-ci, étonnés de ce coup de main, demandèrent la paix. Litorius consentit à une trêve qui dura quinze à dix-huit mois seulement, car il avait conçu le projet de chasser cette nation de l'Aquitaine pour faire plaisir aux Huns, qui désiraient encore une fois s'emparer des terres des Visigoths comme ils l'avaient déjà fait sur les bords du Danube (1).
Litorius voyait beaucoup d'honneur à recueillir dans cette guerre, car il commandait en chef depuis que Aétius était allé à Constantinople pour assister au mariage de Valentinien III avec Eudoxie, fille de Théodose. La reprise des hostilités eut lieu en 439, avec d'autant plus de confiance du côté de Litorius que les Visigoths, franchement attaqués, ne passaient pas pour avoir une grande ardeur au
(4) Jornand. de reb. 6et. ann. 439.
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combat. Théodoric» comprenant le danger de sa position^ fit proposer la paix par des évoques orthodoxes et descendit aux plus humbles soumissions. Le présomptueux Litorius se garda bien de les écouter^ car, étant païen, ses aruspices et ses devins lui avaient donné l'assurance qu'il entrerait victorieux dans Toulouse. Théodoric, ne pouvant éviter la bataille, invoqua le Dieu des chrétiens, réunit ses troupes et se porta à la rencontre de l'armée romaine. Le combat fut acharné et longtemps douteux; les Yisigoths auraient été vaincus si Litorius, qui s'était porté trop loin, n'eût été blessé et fait prisonnier. Les vainqueurs le traitèrent avec barbarie : ce malheureux général, qui projetait d'entrer dans Toulouse en vainqueur, y entra en effet, mais les mains liées derrière le dos et chargé de chaînes; on le renferma dans un cachot où il périt de misère après une captivité de cinq à six mois (1).
Aétius, revenu de Constantinople, apprit que les Vandales, déjà maîtres de Carthage et de Bône, venaient de faire de nouvelles conquêtes en Afrique. Avant de rien entreprendre contre eux, il sentit la nécessité de pacifier la Gaule. Au lieu de venger la défaite de Litorius, il proposa la paix à Théodoric par l'entremise du préfet Avitus, beau-père de Sidoine. Avitus, appartenant à l'une des premières familles de l'Auvergne, jouissait d'un grand crédit près des Yisigoths, auquel il avait donné les premières notions des belles-lettres et du droit. Il réussit dans sa mission, car Théodoric se contenta des pays qu'on lui avait précédemment concédés.
Aétius, voulant d'un autre côté s'assurer la paix des Francs et des Bourguignons, confirma aux premiers la possession du district de Tongres et assigna aux malheureux débris de la nation bourguigonne l'ancien canton des AUobroges (Savoie actuelle), dont ils se partagèrent les terres avec les habitants. Les Alains obtinrent d'être maintenus dans leurs
(4) Sidon. in paneg.-^Major.
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possessions, les uns à Valence; ceux du roi Sambiga, sur la Loire, entre Orléans et la Bretagne.
Les Huns seuls ne paraissent pas avoir possédé de terres. Toujours prêts à monter à cheval et à partir au premier signal, ils ne vivaient que de pillage et de la solde que leur faisait Tempire.
44<M46. L'armée romaine rentra dans ses quartiers après la paix. Alors Aétius, désirant traiter avec les Armoriques, envoya à ceux du Poitou et de l'Anjou, dont le chef était Albinus, sorti d'une noble famille de Vannes, le diacre Léon, pour travailler au rapprochement tant désiré de ces contrées (1). Léon, qui deviendra pape après la mort de Sixte, ne réussit pas dans sa mission. Aétius temporisa, passa en Italie, ayant su que les Vandales d'Afrique venaient de descendre en Sicile, événement funeste pour Rome qui ne s'approvisionnait plus que de grains expédiés de cette ile, depuis que Carthage était occupée par les mêmes barbares. Cependant, Aétius parvint à traiter avec eux et à les faire retourner en Afrique, dont plusieurs districts leur furent définitivement concédés.
A la même époque, Asturius, maître de la milice dans les Gaules, battait les Bagaudes en Espagne; car ce pays avait aussi ses paysans armés contre le gouvernement romain. Ceux de la Navarre firent en 482 leur soumission à Mérobaudes, qui deviendra maître de la milice après la mort de son beau-père Asturius.
Aétius, voyant la soumission facile de ces Bagaudes, crut qu'il viendrait aisément à bout de ceux des Gaules, en faisant une irruption subite dans les contrées qu'ils occupaient. 11 chargea de celte entreprise les Alains de la Loire, ayant à leur tête le roi Éocarix, qui venait de succéder à Sambiga.
Éocarix fit monter à cheval ses Tartares et alla mettre à feu et à sang les cantons révoltés. Saint Germain, revenant encore une fois d'Angleterre, prit en pitié ce pauvre peuple
(4) Prosp. Fast. ano. 440.
LA GAULE PEIfDANT LA DOBUNATION ROMAINE 375
et alla au-devant du roi barbare, qu'il arrêta sur la route en saisissant la bride de son cheval. Cette hardiesse indigna Ëocarix; mais ayant appris quel était ce vieillard, sa colère fit place à l'admiration, et il accorda la paix aux Armoriques à condition qu'elle serait ratifiée par Aétius et par l'empereur.
Cette clause contraignit saint Germain de se rendre à Ravenne. Sa marche à travers la Gaule fut un véritable triomphe : il n'avait pas plus tôt quitté un village que les habitants plantaient des croix et plaçaient des oratoires là où il s'était arrêté. Ces lieux ont donné naissance à des églises, n y a tout lieu de croire que celles qui sont placées sous le vocable de ce saint, ou sous celui de saint Martin de Tours et de saint Hilaire de Poitiers, grands évêques qui jouirent de la même popularité que saint Germain, doivent être classées parmi les plus anciennes de la Gaule. Le saint, entré dans Ravenne, reçut l'accueil le plus empressé de l'impératrice Placidie et de son fils Yalentinien, qui ratifia la suspension d'armes convenue avec le chef des Âlains. Ayant refusé de s'asseoir à la table du palais, saint Germain reçut à son hôtellerie, de la part de l'impératrice, des mets délicats servis dans un bassin d'argent. Il distribua les mets à son entou^ rage, donna le bassin d'argent aux pauvres, et, pour témoigner sa reconnaissance à Placidie, il lui envoya un pain d'orge déposé sur un plat en bois. L'impératrice reçut ce présent avec joie et fit enchâsser le plat grossier dans un cercle d'or (1). Le saint pontife, n'ayant encore obtenu que la suspension d'armes, crut devoir rester à Ravenne pour attendre l'arrangement définitif qu'il était venu solliciter.
La dispersion des forces de l'empire et la révolte des Bagaudes donnèrent aux Francs-Saliens l'idée de s'étendre dans la seconde Belgique. Clodion, fixé dans le pays de Tongres, qui portait aussi le nom de Thuringe (2), envoya des
(4) CoDêU in vit. S. Germ., lib. II, cap. ▼.
(2) Greg. Tnr.^ lib. II, cap. ix.
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376 ÀNNiXES DE LA GAULE
exprès à Cambrai pour s'enquérir des forces romaines. Il s'empara d'abord de cette place ^ ensuite de Tournai d'où ses communications étaient faciles avec la Thuringe , car l'espace qui l'en séparait n'était couvert que de vastes marécages et ne possédait pas de villes comme il en existe aujourd'hui. L'occupation permanente de Tournai^ qui donnait aux Francs le pouvoir sur toute la contrée, a fait placer vers l'année 415 le commencement de leur monarchie dans la Gaule.
Clodion quitta bientôt sa petite capitale dans l'espoir de conquérir de nouveaux territoires. Il suivit la voie romaine qui traversait les plaines d'Arras, vint camper sur l'emplacement du vieil Hesdin, et s'y croyait en sûreté quand Aétius se présenta devant ses quartiers. Clodion l'attendait si peu que, ce jour-là même, il célébrait les noces de l'un de ses premiers lieutenants. Tous ne pensaient qu'à se divertir, les monts voisins retentissaient de leurs chants; les uns dansaient à la mode des Scythes, d'autres s'occupaient des préparatifs d'un joyeux festin.
Pour attaquer leur camp avec plus de succès, Aétius était descendu par les vallons et avait fait jeter un pont sur la rivière. Tandis que les hommes de pied la traversaient, Majorian, avec ses cavaliers, culbutait et dispersait les bandes ennemies. Leur retraite eut quelque chose de grotesque, car tous, préparés pour la noce et luisants d'huiles parfumées, s'enfuirent à travers les campagnes avec leurs chariots chargés de broches et d'ustensiles de cuisine. Les pots étaient renversés, les sauces répandues, les viandes sous les pieds, et les vainqueurs poussaient devant eux le char de l'épousée (1).
Clodion revint à Tournai, et Mérovée, grand maître de sa milice, à Cambrai, espérant que l'Escaut les garantirait de la poursuite des Romains. Aétius, en effet, s'arrêta, car il ne renonçait pas à leur alliance. Voyant qu'on les ménageait,
(4) Sidon. in paneg. Major.
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ils restèrent dans leurs villes et ne s'avancèrent que les années suivantes pour étendre leurs frontières jusqu'à la Sonune (1).
Un auteur les fait marcher plus tôt, et prétend qu'ils atteignirent dès Tannée 445 les bords de la Loire (2). Cette assertion est inexacte. Ils purent venir seulement jusqu'à la Seine, car il existe auprès de Rouen , sur la côte de Bonsécours, une petite enceinte romaine qui porte le nom de Thuringe, rappelant peut-être une occupation passagère des Franc&- Thuringiens; mais le fait de leur avancement jusqu'à la Loire paraît avoir été écrit pour flatter leur vanité nationale et celle de leurs premiers rois. Nous ne contesterons pas cependant qu'ils n'aient été susceptibles d'entreprendre les expéditions les plus aventureuses, car Sidoine disait alors dans son panégyrique de Majorian : « Les Francs, que vous avez battus, sont soldats avant que d'être hommes. Si le lieu et le nombre donnent l'avantage à leurs adversaires, ils peuvent être tués, mais ils ne seront jamais mis en fuite. »
Les Francs-Saliens de Tournai, à l'imitation des autres peuples transplantés dans la Gaule, se donnèrent des lois qui furent réunies en espèce de code sous Clovis. On y distingue les articles faits du temps où ils étaient encore païens d'avec ceux qui furent rédigés après leur conversion : ainsi le texte concernant les pourceaux propres aux sacrifices est suivi d'un autre qui punit rigoureusement ceux qui incendieraient les basiliques. La préface de ces lois dit que Clovis, Childebert et Clotaire en ont réformé tout ce qui n'était pas bon à conserver.
A mesure que les Francs^Sahens s'avançaient dans la Province, les terres qu'ils laissaient derrière eux étaient prises par d'autres peuplades de la même race qui formèrent de nouvelles royautés. On vit alors s'établir entre le bas Rhin et la basse Meuse la tribu des Francs-Ripuaires, qui tiraient
(i) Greg. Tur., lib. II, cap. ix.
(2) Sigeb. ChroD. ap. dom Bouq.
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ce dernier nom de la place qu'ils occupaient entre les deux fleuves. Ils progresseront insensiblement et prendront part à toutes les grandes crises qui viendront assaillir l'empire.
Les Gallo-Romains incorporés à ce petit royaume n'en conservèrent pas moins leurs lois et leur nationalité, puisqu'un article du code des Ripuaires distingue les deux peuples en mentionnant des peines différentes contre l'esclave qui aurait maltraité soit un Franc soit un Romain. Un autre article parle des Romains étrangers, probablement de ceux qui vivaient en dehors des districts soumis aux Ripuaires. Le code de ces derniers et la loi salique ont tant de conformité qu'on voit aisément qu'ils appartiennent à la même race, mais cependant à deux tribus différentes.
Aétius cherchait toujours à faire comprendre aux Francs qu'ils n'étaient que les auxiliaires des Romains. Clodion ne partageait pas ce sentiment et se regardait comme le fondateur d'un nouvel État. Il eut des vues ambitieuses sur Soissons, mais son bonheur échoua contre les murs de cette place. Son fils, qui en faisait le siège, fut atteint d'une fièvre violente dont il mourut. Clodion ne put résister à la douleur que cette perte lui causa. Se voyant près de succomber, il partagea son royaume entre ses deux derniers fils et les recommanda à la fidélité de Mérovée, son parent, mattre de la milice, qui l'avait puissamment aidé dans toutes ses conquêtes (1). Celui-ci n^eut pas plus tôt saisi le pouvoir qu'il se fit proclamer roi et envoya les deux jeunes princes se partager les terres que sa nation possédait toujours sur la rive droite du Rhin.
Mérovée peut bien avoir été du même sang que Clodion, mais il n'appartenait pas à sa descendance directe comme l'ont prétendu certains auteurs, puisqu'il a toujours été considéré comme la souche des rois mérovingiens. S'il fut choisi par les Francs, c'est que chez eux la royauté était élective et qu'ils avaient besoin, pour le placer à leur tête, d'un
(4) Prosp. Chron.
chef plus expérimenté que ne Tétaient les jeunes fils de Clodion.
Saint Germain 9 toujours à Ravenne, y apprit que les Armoriques avaient rompu la trêve et repris les armes contre l'empire. Il en mourut de chagrin, prévoyant les malheurs qui allaient accabler ces populations qu'il aurait voulu sauver. Des districts jusqu'alors soumis allèrent se jeter dans la bagaude. Toutes les contrées ne convenant pas à la guerre de partisans qu'ils allaient entreprendre , ils se retirèrent dans l'Anjou et dans le Poitou, territoires entrecoupés de haies et de vallons , offrant des asiles sûrs pour tenir des embuscades et surprendre les détachements romains. Ce pays devint le quartier général de la coalition qui s'étendit de la Loire à la Seine jusqu'au delà de Paris, vers Saint-Maur, où se voit encore l'ancien retranchement romain connu sous le nom de Château des Bagaudes (1).
Les auteurs du v^ siècle sont pleins de récits qui motivent le désespoir de ces malheureuses populations. Orose prétend que les Gaulois préférèrent vivre avec les barbares que de rester sous l'obéissance des empereurs et sous le joug des exacteurs qui les traitaient en esclaves (2). De leur côté, les Alains de l'Orléanais ne faisaient aucune expédition sans commettre mille désordres et se conduisaient envers les contrées voisines plutôt en ennemis qu'en alliés du peuple romain (3).
Les Huns, que l'on nourrissait, étaient encore plus à chaîne à l'empire que les barbares contre lesquels ont les employait. Ils ne respectaient pas plus les églises que les habitations privées. L'un d'eux entra un jour dans la métropole de Tours et enleva la couronne d'or placée sur le tombeau de saint Martin. Une légende dit que ce pillard perdit subite-
(1) Eric, in vit. S. Germ.
(2) Oros. Hist., Ub. VU.
(3) Sidon. in paneg. Avit.
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ment la vue et ne la recouvra qu'après avoir restitué le fruit de son larcin (1).
Salvien fait connaître, avec sa vigueur de style accoutumée, quelle était alors la disposition d'esprit des Gaulois et quels symptômes présageaient la fin du gouvernement impérial : c( Les citoyens des ordres inférieurs, dit-il, sont traités avec tant de rigueur qu'ils doivent tous aspirer à secouer le joug... Quels sentiments veut-on qu'aient des peuples exterminés par les impôts et qui sont tous à la veille de devenir esclaves faute de pouvoir les acquitter. . . Ils sont réduits à quitter leurs maisons pour ne pas être mis à la torture. L'ennemi n'est pas aussi redoutable que les exacteurs des revenus du prince. Les peuples se réfugient chez les barbares pour éviter les persécutions. . . Les grands ne payent pas leur part des subsides ; il faut que lé pauvre contribue pour le riche. . . Il me reste à parler des impôts extraordinaires ou superindictionSy payés seulement par les faibles et qui enrichissent les personnes en autorité. Les riches consentent à ces sortes de subsides, car ils sont bien sûrs d'en être exempts. . . Un officier du prince arrive-t-il auprès des grands, il leur promet les faveurs de la cour et les superindictions sont accordées. Le sénat des villes condamne volontiers les malheureux à payer, parce qu'il est indemnisé au lieu de contribuer aux charges qu'il accorde.
« Si le prince fait des remises, les pauvres n'y ont aucune part. Quand on est injuste à ce point, croit-on qu'il y ait une Providence? On ne trouve point parmi les nations barbares une iniquité pareille à la nôtre. Les Francs et les Huns ne sont point injustes; l'iniquité ne règne pas chez les Goths ni chez les Vandales. Tous sont même justes envers nous; aussi les Romains qui habitent avec eux demandent-ils au ciel comme une grande faveur de ne retomber jamais sous l'obéissance de l'empire. D'autres quittent leurs pénates pour chercher un asile dans les lieux ou régnent les Goths.
(I) Paul, in vit. S. Mart.
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« Les pauvres citoyens ne trouvent personne qui les protège : voilà ce qui fait qu'ils sont dépouillés, que les veuves gémissent et que les orphelins sont pour ainsi dire foulés aux pieds. Les personnes des meilleures familles se jettent tous les jours parmi les barbares, préférant vivre avec des peuples de religion et de mœurs différentes que de rester exposées à l'injustice de leurs compatriotes. Nous voyons aussi nos concitoyens se réfugier dans les pays occupés par les BagaudeSy et ils se savent bon gré de l'avoir fait. Ces Bagaudes n'ont abjuré la qualité de Romains qu'après avoir été privés des droits de leur naissance par les magistrats qui les dépouillaient et les égorgeaient plutôt qu'ils ne les condamnaient. Devons-nous appeler rebelles des gens que nous avons contraints de se révolter? En effet, ne sont-ce pas nos injustices et nos confiscations qui les ont fait devenir Bagaudes? »
Devant cet état de choses, les Armoriques, préférant vivre libres que d'obéir à l'empire, n'attendirent pas le résultat de la négociation de saint Germain. Aétius conçut le projet de les soumettre; mais avant de marcher contre elles, il tenta de corrompre leurs chefs par l'entremise d'un médecin nommé Ëudoxius. Celui-ci fut bientôt deviné par les Bagaudes. Ils allaient l'arrêter et le mettre à mort quand il s'enfuit précipitamment et se réfugia parmi les Huns (1).
Cependant, depuis une année, les révoltés des bords de la Loire s'étaient soumis, et les Alains d'Orléans avaient contenu la Touraine. Les Armoriques, voulant arracher ces districts aux Romains, se présentèrent devant Tours et l'investirent. On rapporte que Majorian, lieutenant d' Aétius, venu dans le cœur de l'hiver au secours de la place, fut obligé, pour étancher la soif de ses troupes, de faire casser à coup de hache les glaces de la Loire ; qu'il dégagea la ville et rassura les Tourangeaux qui craignaient d'être envahis (2).
(4) Prosp. Fast.
(2) Sidon. Apoll. paneg. Major.
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U7-4S0. Il ne suffisait pas aux Romains d'avoir délivré Tours, car la bagaude occupait dans les environs beaucoup de places desquelles il fallait la déloger. Au nombre de ces places était Chinon. Jlgidius, qui deviendra célèbre, commandait le corps qui devait la soumettre. 11 fit combler^ en arrivant sous les murs de la ville, un puits creusé sur la pente de la montagne pour donner de Teau aux habitants. Ceux-ci allaient être obligés de se rendre, quand un orage inattendu vint déranger le plan du général romain. Grégoire de Tours attribue cet orage aux prières de saint Mesme, fondateur du monastère de Chinon, lequel prévint les habitants qu'il tomberait de la pluie et qu'ils eussent à préparer des tonneaux pour la recevoir. Quoi qu'il en soit de l'intervention céleste, les Romains levèrent le siège, et les paysans renfermés dans la place purent en sortir et retourner chez eux sains et saufs.
D'autres luttes partielles durèrent deux ou trois ans et ne produisirent que de tristes résultats; c'est la conséquence que l'on peut tirer de ce passage de Constantius, auteur de la Vie de saint Germain : a Les Armoriques, par une circonstance perfide, tombèrent dans la révolte lorsque le saint évêque d' Auxerre était encore à Ravenne, et payèrent bientôt la peine due à leur supercherie et à leur témérité (1). » On voit que ce bon prêtre, Romain de cœur, ne partageait pas les sentiments de Salvien en faveur des malheureuses provinces qui avaient secoué le joug de l'empire.
Les contrées où se portèrent les efforts de la guerre re^ rent longtemps insoumises. Nantes faisait encore partie de la confédération au commencement du règne de Clovis. On ne peut douter que cette persistance qui diminuait et divisait les forces impériales n'ait beaucoup servi les Francs.
Aétius, toujours en garde contre eux, contre les Armoriques, les Bourguignons et lesYisigoths, négligeait tellement l'Angleterre que les Bretons , expulsés par les étrangers, lui
(4) In Surio. 34 jml.
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firent entendre leurs doléances en ces termes : a Les barbares nous poussent sur le bord de la mer, et la mer semble nous repousser sur les barbares. Nous scmimes sans cesse à la veille d'être noyés ou égorgés. «> Aétius, trop occupé du côté de la Germanie, ne put les secourir (1).
En effet, les deux fils de Ciodion, envoyés en Allemagne pour se partager le territoire des Francs, ne tardèrent pas à se désunir. L'un , d'après les conseils d'Aétius, alla porter ses plaintes à Yalentinien. Le rhéteur Priscus, qui le vit à Rome, rapporte qu'il avait la chevelure blonde, épaisse, descendant sur les épaules, et que son menton commençait à se couvrir d'un léger duvet. Yalentinien le combla de présents, le fit déclarer ami du peuple romain et le renvoya dans ses États. Son frère, jaloux des distinctions accordées à son aine et furieux contre Mérovée, qui l'avait expulsé de la Gaule, ne s'adressa pas à l'empire chancelant des Romains, mais il réclama le secours d'Attila, roi des Huns, et provoqua la plus furieuse invasion qui se fût ruée sur la Gaule.
Attila avait déjà porté la désolation jusqu'aux portes de Constantinople et contraint Théodose à se soumettre aux traités les plus honteux. Il en avait exigé la remise de tous les Uuns qui s'étaient enfuis sur les terres de l'empire et les avait fait mettre en croix sous les yeux des commissaires chargés de les lui rendre , tandis qu'il ne remettait à Théodose les Romains qu'il avait fait prisonniers qu'au prix de douze pièces d'or par tête. L'insolence des Huns venait de ce qu'Aétius les avait toujours mandés pour les opposer aux autres barbares. L'empire leur montrant sa faiblesse, ils ne tardèrent pas à le mépriser.
Peu dangereux quand ils eurent pinceurs chefs, ils devinrent formidables sous un seul, et ce chef était Attila. Aétius chercha d'abord à le gagner et lui envoya jusqu'à deux secrétaires, fâcheuse condescendance qui lui donna le sentiment de ce qu'il pouvait oser.
(4) Bed. Hist. eccles., lib. XI,. cap. xiii.
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Il comptait aussi sur un secours surnaturel depuis que répée de Mars, déilé tutélaire des Huns, avait été trouvée dans ses États. N'était-il pas d'ailleurs appelé par un fils de Cilodion, et les Scythes d'Aétius, en voyant un souverain de leur race, ne viendraient-ils pas grossir son armée? Les Alains de la Loire avaient déjà promis de lui livrer Orléans.
Une aventure assez romanesque vint dans le même temps précipiter l'exécution de ses ambitieux projets : Honoria, sœur de Yalentinien III, très-aimée d'Eugène, gouverneur du palais, ayant donné des signes de grossesse, partit pour Constantinople d'après les conseils de Placidie. Sa di^ràce et l'austérité de la cour d'Orient lui déplurent : Placidie, sa mère, avait épousé un barbare; elle offrit sa main et le partage de l'empire à Attila s'il consentait à la délivrer. 451. Ébloui par de si dangereuses séductions, ce roi quitta
la Hongrie avec une armée de quatre cent mille hommes composée de vingt nations scythes et sarmates qu'il avait soumises, et marcha sur les États de Mérovée. Ce fut au confluent du Rhin et du Necker qu'il entra dans la Gaule, se disant l'ami des Romains, venant seulement pour combattre les Visigoths. Ces hordes, sans discipline, jetèrent leur cavalerie dans les plaines et passèrent comme un torrent, répandant partout la désolation et le carnage. Trêves, Spire, Worms, Mayence, Audenarde, Strasbourg achevèrent d'être ruinées. Metz succomba le jour de Pâques et fut incendiée après le massacre de ses habitants. Le feu n'épargna, dit Grégoire de Tours, que la seule chapelle de Saint-Étienne. Tongres éprouva le même sort. Troyes ne dut sa conservation qu'aux prières de saint Loup, son pieux évêque. Alors toutes les cités de la Gaule furent effrayées; les Parisiens auraient pris la fuite si la vierge de Nanterre ne leur eût affirmé que les Huns ne se présenteraient pas devant leur ville , prédiction qui fut réalisée et confirma les mérites de la sainte fille que beaucoup de gens accusaient déjà d'hypocrisie et de mensonge. Attila, en effet, partit de Reims, se
dirigea sur Auxerre, qui fut réduite en cendres ainsi que les autres villes traversées par ce fléau de Dieu.
Aétius n'avait à sa disposition qu'une poignée de soldats venus d'Italie ; mais il comptait sur les barbares de la Gaule, qui n'auraient pas moins souffert que les Romains de l'invasion des Scythes et des tribus guerrières du Danube. Il envoya à Théodoric Avitus, le négociateur du traité fait entre l'empire et les Visigoths après la défaite de Litorius. Avitus remit à Théodoric la lettre suivante que lui adressait Valentinien III : c< Vous commandez la plus brave des nations étrangères et la prudence exige que vous joigniez vos forces aux nôtres pour repousser Attila, qui prétend subjuguer tout le genre humain ; rappelez-vous que les Huns furent cause de la guerre que vous fit Litorius. Votre intérêt seul devrait vous porter à venger une injure que vous n'avez pas assez punie. Vous devez du secours à la république puisque vous en êtes membre et que vous habitez dans ses provinces. . . » Théodoric répondit à Avitus : « Je me déclare l'ennemi d'Attila, je suis prêt à marcher contre lui , car le titre qu'il prend de victorieux de plusieurs nations ne fait aucune impression sur le cœur des Visigoths (1). » Il s'avança avec ses deux fils à la rencontre des Huns (2).
Dans le même temps, Aétius faisait appel à Mérovée, aux Ripuaires, aux Saxons de Bayeux, aux Bourguignons, aux Sarmates, aux Alains de la Loire, de Valence et à la ligue des Armoriques. Tels furent les peuples dont la réunion, due aux malheurs qui menaçaient la civilisation, s'appela encore une fois l'armée romaine.
Ces forces arrivaient devant Orléans au moment où les Huns en faisaient le siège. Attila, se voyant sur le point d'être attaqué , décampa brusquement et se retira par la voie romaine d'Orléans à Troyes dans les plaines de la Champagne
(i) Jornand. de reb. Goth., cap. xxxvi.
(2) Sidon, Apoll. paueg. Avit.
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nommées aussi Mauriciennes (1). Là se rencontrèrent les deux armées, formant ensemble une masse de six cent mille hommes. N'étant séparées Tune de l'autre que par un petit monticule, elles se le disputent avec persévérance et fureur. Thorismond, fils du roi des Visigoths, s'en empare. On s'attaque corps à corps. Le carnage est horrible. Un ruisseau qui coule à proximité du champ de bataille ne tarde pas à déborder de sang, et les hommes hors de combat viennent se désaltérer à ce hideux torrent sorti de leurs blessures. Théodoric charge le centre de l'armée des Huns. Il est tué dans la mêlée et demeure longtemps enseveli sous des tas de morts. Thorismond et Aétius manquent d'être pris. Enfin Attila, forcé sur tous les points, se retire dans une enceinte entourée de chariots et s'y défend jusqu'au soir. 11 est vaincu. Cent soixante-deux mille hommes des siens gisent sur le champ de bataille (2).
Aétius, craignant la trop grande puissance des Yisigotbs, laissa le roi des Huns se retirer tranquillement. Les confédérés rentrèrent chacun chez eux, après avoir gagné, au nom du peuple romain, la plus grande et la plus sanglante bataille qui ait été livrée à l'empire d'Occident. 452-464. Attila, étonné de ne pas être poursuivi, repassa le Rhin et entra dès l'année suivante en Italie, où il envahit plusieurs villes et chassa de leur pays les peuples de la Vénétie, qui allèrent fonder Venise. Enfin la Providence mit un ternie aux dévastations de ce barbare, car, rentré dans ses États, il
(1) Jornand. de reb. Goth,, cap. xxxvi-XLii.
(2) L'endroit où se passa cette épouvantable lutte a été fixé par M. d*ArboÎ8 de Jubainville à Moirey (Mauriacum) y village détruit de la commune de Diery- Saint-Julien, sur la route d'Orléans à Troyes. Cette opinion prévalait quand on a trouvé, près du territoire de Poiian, entre Arcis-sur-Aube et Méry-sur-Seine, une sépulture renfermant des armes, des bijoux, une bague sur laquelle était gravé le mot Heva, et dea ornements en or d'un poids considérable. M. Peigné-Delacour a publié un savant mémoire pour établir qoe ce tombeau doit être celui de Théodoric , et que la défaite d'Attila eut lien dans les champs de Méry, On lui objecte que le nom Beva est saxon, ce qui semble exact, puisque le cap de l'ancienne rive saxonique, voisin du Havre, se nomme la Hève. Si M. Peigné-Delacour a trouvé quelques contradicteurs, disons que ses arguments n'en méritent pas moins un sérieux examen.
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épousa une jeune fille nommée Ildico et mourut en 453, dans rivresse d'un festin. On a prétendu que sa nouvelle épouse, gagnée par Aétius, l'avait tué d'un coup de poignard pendant qu'il reposait dans son lit (1). La monarchie des Huns finit avec Attila; par Attila, l'empire aurait pu finir.
A la même époque, Thorismond, fils et successeur de Théodoric, ayant formé le projet de s'agrandir, marcha contre les Alains de la Loire et les dispersa dans plusieurs rencontres. Son bonheur fut de courte durée, car il périt dans une embuscade que lui tendirent ses frères Théodoric et Frédéric (2). Théodoric II s'empara du trône des Visigoths en 454, et vint mettre le siège devant Arles, qui fut sauvée par l'énergie et l'éloquence de son grand évêque.
Placidie, dont l'histoire a trop peu parlé, était morte en 450. Depuis cette époque, Valentinien III ne s'appliquait qu'à faire regretter le temps où l'empire avait été gouverné par sa mère. Ses débauches n'avaient plus de frein; il corrompait les femmes de la plus haute distinction, parmi lesquelles fut l'épouse du sénateur Maxime, petit-fils de l'empereur de ce nom. Ce mari outragé ne négligea rien pour perdre Valentinien, et profita du mariage projeté de Gaudence, fils d' Aétius, avec une fille de l'empereur pour faire répandre le bruit que ce général aspirait à la pourpre. Il savait que le soupçonneux Valentinien serait bientôt informé de ces rumeurs et se porterait à quelque acte de violence qui le perdrait. Ses prévisions se réalisèrent : Valentinien manda Aétius, lui adressa de vifs reproches et perça de son épée cet illustre vainqueur d'Attila. Les gardes tuèrent en même temps le préfet du prétoire et un grand nombre d'officiers qu'on introduisit successivement dans le palais.
C'était la première fois que le lâche Valentinien se servait de son épée, alroce début qui indisposa tellement les troupes que, un jour où il les haranguait au Champ de Mars, elles
(4) Marcel. Cbron., ano. 453.
[t) Sidon. ApolL, lib. VII, epîst, 12.
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se jetèrent sur lui, poussées par Maxime, et regorgèrent en présence des prétoriens qui n'apportèrent aucun obstacle à sa mort.
A cette époque devrait finir l'histoire de l'empire d'Occident; car, depuis Valentinien IIl jusqu'au règne d'Augustule, neuf empereurs se succéderont sans qu'aucun d'eux transmette la couronne à son successeur. A peine apprenaiton dans la Gaule que l'Italie s'était donné un Auguste qu'il était déjà massacré. L'empire d'Occident ne se soutenait plus que par le prestige encore existant du nom romain.
On s'aperçut dans la Gaule, sur la fin du règne de Valentinien III, que les pièces d'or et d'argent venant des provinces armoricaines étaient de très-bas aloi et causaient un préjudice notable aux contrées soumises. Pour rétablir l'équilibre , on altéra les monnaies frappées à l'effigie de l'empereur. Celles des Bourguignons de Genève et de Théodoric II, roi des Visigoths, n'ofirant pas de meilleures garanties, inondèrent l'Occident de fausses pièces d'or et d'argent que refusa le fisc et qui furent bientôt dépréciées (1).
Le lendemain de la mort de Yalentinien III , Maxime *w- fut proclamé empereur d'Occident. Les plus clairvoyants comprirent la part qu'il avait prise à cette révolution de palais. Eudoxie, veuve de Valentinien, l'ignorait, car elle consentit à épouser Maxime et à donner sa fille à Palladins, fils de son nouvel époux, portant déjà le titre de César.
Maxime ne tarda pas à s'apercevoir que son règne ne serait pas de longue durée, car les amis de Valentinien se déchaînaient contre lui, et les barbares menaçaient l'empire de tous les côtés.
(( Il semble, dit Sidoine, que les cieux vont livrer la terre à la fureur de ses habitants. Rome craint de voir les Visigoths maîtres du Capitole ; les côtes de l'Armorique s'attendent à la visite des Saxons ; les Francs pénétrent dans la première Germanie et s'emparent d'une partie de la seconde Belgique;
(4) Cod. Bnrgun., add. 2. leg. vi.
Maxime.
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l'Allemand regarde la rive gauche du Rhin comme sa conquête. »
Pour obvier à tant de maux et de prévisions sinistres, Avitus fut créé chef de Tune et l'autre milices dans les Gaules. Ceux qui lui en transmirent la nouvelle le trouvèrent cultivant une de ses terres de l'Auvergne. Nouveau Cincinnatus, il quitta la charrue pour reprendre son épée et son armure. Après avoir fait passer le Rhin aux barbares, il alla dans Toulouse pour négocier avec les Visigoths. Théodoric II consentit à traiter avec lui, disant qu'il ne voulait pas combattre des armées conduites par Avitus (1).
Maxime comptait jouir d'un peu de sécurité, lorsque, dans un moment d'expansion, il eut la fatale pensée d'avouer à son épouse qu'il était Fauteur de la mort de Valentinien. L'impératrice, bouleversée d'une pareille confidence, écrivit à Genseric de venir la délivrer au plus tôt. Celui-ci, avide de butin, s'empressa d'entrer avec son armée en Italie. Maxime sortait de Rome pour aller à sa rencontre lorsqu'il fut égorgé par un soldat bourguignon. Son corps, transporté dans le palais, y fut mis en pièces par les femmes de l'impératrice ; fatale solution d'un règne qui n'avait duré que soixante-dixsept jours. Le pape saint Léon alla au-devant de Genseric, pour tacher de l'adoucir. Genseric promit de s'abstenir de meurtre et d'incendie; mais il enleva tout ce qu'il y avait de précieux dans Rome, sans en excepter les ornements des églises et des palais. Cette ville, détruite par les Goths, fut dépouillée par les Vandales.
Genseric emmena un grand nombre de captifs, parmi lesquels on remarquait Gaudence, fils d'Aétius, et l'impératrice elle-même avec ses deux filles Eudocia et Placidia. Eudocia, qui devait épouser Gaudence , deviendra femme du fils de Genseric, et Placidia celle du sénateur Olybrius, qui sera proclamé empereur. L'histoire ne parle plus du César Palla-
(4) Sidon. ApoU., paneg. A vit.
dius, fils de Maxime, ce qui ferait croire qu'il aurait éprouvé le même sort que son père.
ATitua. Avitus était à la cour de Toulouse lorsqu'il apprit les évé-
nements qui se passaient en Italie. Théodoric , roi des Visigoths, aurait pu les exploiter à son profit, mais il ne montra d'autre ambition que de se conduire en véritable allié du peuple romain. Afin qu'on ne doutât pas de ses intentions pacifiques, il proclama Avitus empereur, en lui disant : c( Prenez la pourpre ; l'empire n'aura pas de soldat plus dévoué que moi (1). »
Les états des sept provinces assemblés dans Arles se réjouirent de la promotion d' Avitus. Ils allèrent à sa rencontre jusqu'au château d'Ugerne, voisin d'Arles, où son tribunal avait été préparé. Théodoric l'accompagnait. Aussitôt qu'ils furent entrés dans l'assemblée , un orateur prit la parole en ces termes : c< Il est inutile de rappeler les malheurs de la Province sous le règne de Valentinien III, qui ne sortit jamais de l'enfance, bien qu'il fdt parvenu à Tâge viril. Son gouvernement n'était qu'un long supplice pour les bons citoyens. Cependant nous croyions, sur la foi de nos ancêtres, que du respect des lois dépendait le salut du pays. Tant que nous avons attendu que Rome nous donnât des maîtres, nous avons été gouvernés par des fantômes de princes , et nous avons souffert les vexations de leurs officiers plutôt par habitude que par devoir. Les Gaules eurent une belle occasion de faire usage de leurs forces il y a quelques mois, lorsque Maxime s'empara de Rome épouvantée. Hélas! il serait devenu maître de tout l'empire s'il vous avait fait partager son autorité au lieu de vous en confier une seule partie. En effet , quel est le citoyen des Gaules qui sut alors fléchir la colère des Visigoths, faire entendre raison aux Francs établis dans les campagnes de la Belgique et ramener l'esprit des Armoriques? Personne n'ignore que ce fut Avitus. » A la suite de ce discours, Avitus « fut proclamé empereur en
(4) Sidon. ApoU., paneg. Avit.
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considération de ses mérites et du respect que l'assemblée portait au roi des Visigoths (1) ».
Outre les délégués des sept provinces, il y avait dans la réunion d'Arles ceux de la première Germanie et de quelques contrées armoricaines rentrées dans le devoir si Ton en juge par le dernier trait du discours prononcé dans les états.
Avitus partit aussitôt pour Rome afin d'être proclamé par le sénat, et fit demander à l'empereur d'Orient de le reconnaître pour Auguste, formalité indispensable, car celui-ci, considéré comme chef de tout l'empire, ne prenait de collègue que s'il le jugeait à propos pour se débarrasser du gouvernement de quelques provinces.
Théodoric II, sous les auspices d' Avitus, entrait alors en Espagne avec Gundicaire, roi des Bourguignons, et détruisait presque en entier la nation des Suèves, moyen de fortifier la domination des Yisigoths au delà des Pyrénées et leur monarchie dans la Gaule (2).
Avitus trouva beaucoup d'opposition dans le sénat romain lorsqu'il fut question de lui conférer l'empire : quelques-uns lui reprochaient ses liaisons avec Maxime. Ricimer, préfet de la milice, qui lui avait fait obtenir la même préfecture dans la Gaule, était jaloux de son nouveau pouvoir. Cependant Avitus l'emporta et reçut la pourpre. Cette fâcheuse disposition des esprits aurait dû le rendre circonspect; loin de là, il était léger et se montrait entreprenant même avec les femmes et les filles des sénateurs; conduite qui le rendit odieux et provoqua sa chute.
Alors Ricimer venait de battre, dans l'île de Corse, un corps considérable de Vandales d'Afrique et recevait en récompense le titre de patrice. Suève de nation et petit-fils de Vallia , roi des Visigoths , il avait acquis sur les troupes une autorité sans bornes, qui devint plus funeste à l'empire que ne l'auraient été plusieurs invasions de barbares. Sachant
(4) Mariî Avent. Cbron., ann. 455.
(2) Jornand. de reb. Goth.^ cap. xliv.
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que les soldats voyaient avec déplaisir un empereur d'origine gauloise, il profita de leur mécontentement pour contraindre Avitus à résigner la pourpre. Ce dernier quitta Rome, où il n'était plus en sûreté ; mais, ayant bientôt su que le patrice avait obtenu permission de le faire arrêter, il entra dans les ordres pour sauver sa vie et fut sacré peu de jours après évéque de Plaisance (1).
Il ne perdait pas néanmoins l'espérance de rentrer au pouvoir, car il envoya des émissaires au roi des Visigoths, lequel resta sourd à ses ouvertures, voulant conserver la paix avec les Romains (2).
Avitus, ne pouvant plus demeurer en Italie, quitta Plaisance et vint chercher un asile dans l'église de Brioude. Il mourut en chemin. Ses serviteurs le firent inhumer dans le lieu qu'il avait choisi pour retraite, près du tombeau de saint Julien (3).
Majorian. Après l'abdicatiou d'Avitus, l'empire d'Occident resta joint durant plus d'une année à celui de Constantinople; mais Léon, qui gouvernait ce grand corps, s'aperçut bientôt qu'il ne pouvait rester seul chargé d'un si pénible fardeau. Il conféra le titre d'Auguste à Majorian, grand maître de sa milice, et lui donna le gouvernement des provinces occidentales. Majorian reçut la pourpre à six milles de Ravenne , le 6 avril 457, et créa maître de sa milice dans les Gaules Syagrius, appartenant à l'une des familles les plus illustres du diocèse de Lyon.
Cependant la déposition d'Avitus avait été fort mal accueillie dans la Gaule , et par les peuples soumis et par les Visigoths qui lui avaient conféré l'empire. Les Bourguignons profitèrent du désordre causé par l'interrègne pour avancer leurs limites et demander des terres dans la première Lyonnaise. Us arrivèrent jusque sur les bords du
(4) Marii Avent. Chron.^ ann. 456.
(2) Idat. Chron., ann. 457.
(3) Greg. Tur. HIst., lib. II, cap, xi.
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Rhône. Les sénats des villes envahies décidèrent qu'il y aurait partage du territoire entre ces peuples et les Gallo- Romains.
A cette époque, les Gaulois soumis conspiraient dans Arles pour donner la pourpre à Marcellian qui , lors du meurtre d'Aétius son ami, s'était révolté et cantonné dans la Dalmatie (1). Un vieillard, chef de cette intrigue, fut assez hardi pour s'attribuer la charge de préfet du prétoire (2).
Outre la révolte des partisans de Marcellian, alliés des Visigoths, Majorian avait encore à réprimer les Vandales d'Afrique qui se jetaient constamment sur l'Italie. Pendant qu'on équipait sa flotte, il franchit les Alpes avec ses troupes dont l'arrière-garde était commandée par jEgidius. Arrivé à l'improviste devant Lyon, il y mit le feu et la saccagea. Il soumit ensuite Arles, Clermont, et fit mettre à mort les principaux amis de Marcellian. Il pardonna à Sidoine en lui disant qu'il pouvait vivre en paix et faire résonner, comme Tityre , son chalumeau sous le toit des hêtres (3) Le poète reconnaissant prononça son fameux panégyrique, dans lequel il loue Majorian d'avoir pardonné à la ville de Lyon après le châtiment qu'elle avait reçu, et le prie d'y rappeler les citoyens qui s'étaient enfuis pour éviter sa colère.
Le prudent Théodoric, trouvant qu'il était plus sage d'être l'allié de Majorian que de s'en faire un ennemi , lui envoya des magistrats de la Narbonnaise, porteurs d'un acte par lequel il reconnaissait que les Visigoths étaient soumis à l'empire.
Majorian put alors s'occuper de l'administration de la Gaule, tombée dans la désorganisation la plus profonde. Les curies des villes existaient à peine. Les décurions, toujours pressés par le préfet du prétoire et les présidents, étaient obligés d'employer contre les contribuables des mesures
(4) Procop. de bello Vand., lib. I, cap. vi.
(2) Bidon. ApoU., lib. I, epist. 44.
(3) SidoD. ApoU., paneg. Major.
très-sévères qui les rendaient odieux à tous. On vit alors les premières familles demander avec instance à quitter les charges curiales pour prendre la qualité de possesseurs (1). Quelques-unes de ces faveurs furent octroyées; mais l'empereur lança toujours Tépigramme contre ceux qui les obtenaient. Il fit écrire à Agenantia, femme de Campanus, « que ses enfants étaient rayés du rôle des curiales pour être inscrits sur celui des possesseurs, de sorte que la postérilé ignorerait toujours le rang qu'ils avaient occupé. » Puis vient cette réflexion sardonique : « 11 faut que les personnes dont je change la position aient exercé l'autorité avec sagesse, puisqu'elles ne craignent pas d'être surtaxées à l'avenir par des concitoyens qu'elles ne pourront plus taxer ellesmêmes (2). » Comme on cessa bientôt d'accorder ces exemptions, on vit les familles riches fuir les villes pour se soustraire aux fonctions municipales, ce qui provoqua la loi de Majorian dont nous citerons ce curieux passage : « Chacun sait que les curiales sont les serviteui's de la république et la partie vitale des cités; aussi l'antiquité appelait-elle avec raison leur assemblée un sénat supérieur ; mais l'iniquité des juges et la vénalité punissable des exacteurs les ont réduits au point que plusieurs désertent leur patrie, négligent la splendeur de leur naissance, cherchent à se dérobera leurs fonctions et se cachent dans des maisons serviles ou des juridictions étrangères. Us ajoutent même à leur faute la honte de se souiller, parle mariage, avec des filles de colons et d'esclaveSy afin de se procurer la protection des hommes puissants à qui ces esclaves appartiennent. Ainsi les ordres des villes périssent, en même temps que les fugitifs, qui s'associent à des esclaves, perdent leur propre liberté... En conséquence, nous ordonnons, pour l'avenir, que si quelque régisseur de domaine ou quelque procureur acéueille chez lui, à l'insu de son maître,
(4 ) Les possesseurs formaient ce que nous avons appelé la bourgeoisie des villes. Ils ne pouvaient faire partie du corps municipal, car les fonctions du curial étaient héréditaires dans certaines familles.
(%) Cassiod. Var., Ub. IX, epist. 4.
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un curiale et ne le rend pas avant un an à la ville à laquelle il appartient, il soit dégradé, envoyé aux ateliers des artisans s'il est libre, ou qu'il périsse par le supplice du fouet s'il est esclave (1). »
Aucun passage de l'antiquité ne peint mieux l'état de la Gaule dans ce malheureux siècle : des esclaves perdront la vie s'ils recueillent un bourgeois qui, pour se soustraire à la magistrature communale, aura fui devant les exacteurs afin de ne pas touimenter ses concitoyens !
Ce fut probablement à la même époque que Majorian défendit au fisc de recevoir l'écu sou d'or des provinces armoricaines. S'il ne parle pas du numéraire altéré du temps de Valentinien III , de celui des Visigoths et des Bourguignons qui n'était pas de meilleur aloi, c'est qu'on n'admettait déjà plus ce numéraire dans les caisses publiques.
Il défendit pareillement aux receveurs des deniers publics d'exiger des pièces d'or à l'effigie des Faustines, dont les peuples n'avaient jamais entendu parler. C'était une manœuvre inventée parles agents du fisc, lesquels, sachant que ces pièces étaient plus pesantes que celles frappées depuis Constantin, s'en attribuaient la différence de valeur au détriment des personnes soumises aux taxes. Pour faire cesser ce vol, la même loi punit les exacteurs infidèles du supplice des esclaves.
L'empereur envoya en même temps dans les villes des poids étalonnés, type de ceux dont on devait se servir pour asseoir les cotisations, recevoir l'impôt en nature ou peser les espèces d'or des contribuables (2).
Ces lois, bonnes pour des temps calmes, ne remédiaient malheureusement pas aux ravages exercés par les Francs dans les deux Germantes, ravages qui arrachèrent à Sidoine les paroles suivantes : « Que l'orgueil de l'une et l'autre rive (du Rhin) soit humiliée, et que le Sicambre, tondu comme
(I) Cod. Theod., t. VI, p. 3«.
(3) Cod. Theod., nov. maj., t. L
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un esclave, n'ait plus d'autre boisson que l'eau du Wahal. » Les Francs visitaient donc les contrées où l'on récoltait le vin, duquel ils faisaient, parait-il, de copieuses libations.
iEgidius allait marcher contre ceux de Tournai , lorsque la fortune les lui soumit d'une façon assez singulière. Leur roi Mérovée, mort en 457, avait laissé après lui Childéric et deux autres fils, devenus l'un roi de Cologne/l'autre de Cambrai. La paix qui régnait alors ne procurant à Childéric, qui gouvernait les Francs de Tournai, d'autre occupation que d'attenter à la pudeur de leurs filles, ils se soulevèrent et le dégradèrent de la royauté. Il aurait même perdu la vie si , par une prompte fuite, il ne se fût soustrait à leur courroux. Avant de partir pour la Thuringe, auprès du roi Bazin, û chargea Guyémans, un de ses favoris, de ménager son retour et d'apaiser ses anciens sujets. Ils rompirent ensemble un écu d'or dont ils gardèrent chacun la moitié. La partie restée entre les mains de Guyémans devait être envoyée à Childéric aussitôt qu'il serait rentré en grâce et pourrait revenir se mettre à la tête des Francs.
Les chefs de la nation, jugeant eux-mêmes que l'exil de Childéric ne serait pas de longue durée, persuadèrent à leurs hommes de ne pas élever une nouvelle famille à la royauté, mais de conférer le titre de roi à ^gidius, auquel ils obéissaient déjà, vu sa qualité de généralissime des armées romaines. Cette opinion prévalut. A coup sûr la petite royauté de Tournai n'ajoutait rien à la grandeur du général de l'empire, néanmoins la transaction était heureuse et contint les Francs, qui ne bougèrent pas durant les quatre à cinq années qui suivirent.
Après avoir donné une étincelle de vie à l'empire, Majorian revint à l'expédition d'Afrique qu'il méditait contre les Vandales. Sa flotte, équipée avec l'argent de la Gaule, dit Sidoine, était réunie en Espagne, dans le port de Carthagène. Parti en 460 pour la rejoindre avec son armée, il apprit en chemin que les Vandales, excités par les menées secrètes de Ricimer, venaient de brûler ses vaisseaux. Désespéré de ne
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pouvoir donner suite à son entreprise, il revint dans Arles, où pour le consoler et le distraire il y eut durant plusieurs jours des ^ectacles dans le cirque, des jeux, des banquets et des assauts d'éloquence : médiocre compensation à la perte d'une armée navale.
En appelant Majorian au trône, Ricimer n'avait cru choisir qu'un soldat dont il dirigerait les actes. Majorian, au contraire, d'un mérite réel, prouva qu'il n'avait pas besoin de ses conseils. Voyant cela, Ricimer ne songea plus qu'à le perdre et fut heureux d'avoir pour prétexte l'incendie de la flotte, les malheurs dont l'Italie était menacée du côté des Vandales : méchantes accusations qui se propagèrent et finirent par tourner contre l'empereur l'opinion de l'armée et des Romains.
Majorian, de retour en Italie, en partit bientôt pour marcher contre les Alains de la Loire qui commettaient toutes sortes d'hostilités. Arrivées à Tortone, ses troupes, commandées par Sévérus et Dagalaïfe, créatures de Ricimer, le tuèrent à coups de poignard le 17 août de l'année 461. Ce drame privait encore une fois l'empire de la seule espérance qui lui restât de ne pas tomber dans la plus complète dissolution.
Ricimer, dont les vœux s'étaient réalisés, ne s'occupa plus que de donner l'empire à un général de son choix et sur la complaisance duquel il pourrait compter; car, étant barbare, il ne pouvait le prendre pour lui-même. Il en pourvut son complice Sévérus.
iEgidius, irrité du meurtre de Majorian, ne voulut pas reconnaître Sévérus. Il se mit à la tête des troupes gauloises affectionnées aux deux derniers empereurs et résolut d'aller en Italie pour attaquer Ricimer. Celui-ci, déjà embarrassé du côté des Vandales, comprit le danger de sa position ; aussi intrigua-l-il dans la Gaule pour susciter des affaires à ^gidius. Il réussit près desVisigoths et des Bourguignons, qui déclarèrent vouloir rester fidèles à l'empire, ^gidius, se voyant contraint de renoncer à l'attaque de l'Italie, chercha
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398 ANNilLES DE LÀ GAULE
des auxiliaires sur les bords du Rhin. A peine y ftit-il arrivé que les Francs-Ripuaires vinrent l'assiéger, car ils voulaient chasser les Romains des places qu'ils occupaient au milieu de leurs possessions. Ils s'emparèrent de Cologne, dont ils tuèrent les citoyens qui s'étaient déclarés pour Jlgidius. Ce général se sauva, la ville de Trêves et son territoire furent ravagés (1). On attribue encore ce désastre aux agents secrets de Sévérus et de Ricimer.
Jlgidius fut plus heureux du côté des Francs de Tournai : les voyant moins irrités contre Childéric , il proposa de le rappeler, aimant mieux voir à leur tête un chef qui lui devrait sa couronne que de commander directement à cette inconstante nation. Guyémans alla conférer à Bar avec Childéric et le fit rentrer à Tournai, oit il fut de nouveau proclamé roi dans une assemblée de tous les Francs. Grégoire de Tours dit que Childéric gouverna depuis sa rentrée au pouvoir de concert avec Jlgidius ; il faut donc rejeter le récit de Frédégaire parlant de la vive opposition du général romain au retour de ce roi.
On peut maintenant admettre avec cet historien que Childéric soit allé trouver l'empereur à Constantinople pour l'intéresser à son rappel, et lui ait dit en parlant d'Jlgidius qui occupait la royauté des Francs : «Commandez-moi, seigneur, de retourner dans les Gaules, et j'épancherai sur l'usurpateur la fureur de votre indignation ; » puis qu'il en ait reçu de beaux présents, même cette riche armure byzantine recueillie à Tournai dans sa tombe.
Nous racontons ici l'anecdote suivante, prouvant que Childéric avait indignement abusé de l'hospitalité pendant qu'il était à la cour du roi de Thuringe et que le malheur ne l'avait pas corrigé. La reine Bazine, étant venue un jour le trouver à Tournai, lui dit : « Je désire vivre avec vous, grand prince, car j'apprécie votre vaillance et vos mérites. Soyez persuadé que si je connaissais quelqu'un au delà des mers qui fût plus
(4) Gcsta Franc, cap. viii.
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brave que vous je me serais rendue près de lui. » Childéric, dit Grégoire de Tours, sensible à cette déclaration, épousa Bazine à la mode des barbares et en eut Tannée suivante un fils qui porta le nom de Clotwig (Clovis).
Jlgidius, fort de l'alliance des Francs-Saliens, se sentit d'autant mieux en état de résister à ses ennemis qu'il s'entendait avec le préfet du prétoire d'Arles, avec les officiers civils et ceux des provinces soumises, car il ne commandait jamais qu'au nom de l'empereur d'Orient et du peuple romain.
Cependant Théodoric restait attaché à la cour de Ravenne et ne reconnaissait pas l'autorité d'^gidius. Sévérus lui avait accordé le renvoi de Népotien, nommé par Avitus grand mattre de la milice en Espagne, et son remplacement par Arborius, créature de Ricimer, lequel vint exercer sa charge dans la Narbonnaise. ^gidius fut bientôt assiégé dans Arles par les Visigoths. La résistance qu'ils rencontrèrent les contraignit à se retirer. Grégoire de Tours, selon sa coutume d'introduire partout des choses surnaturelles, voit un miracle dans le salut de cette ville et dit qu'un énergumène placé devant le tombeau de saint Martin s'écria au moment où les ennemis levaient le siège t « Dieu accorde en ce moment la délivrance d'^gidius aux prières du grand saint Martin. »
La ville d'Arles avait, dès cette époque, un pont de bateaux qui traversait les deux branches du Rhône et s'appuyait sur quatre rives à la fois.
Les Yisigoths repoussés cherchèrent une compensation dans la reprise de Narbonne, ville qui liait leurs possessions d'Espagne à celles de l'Aquitaine et que , par cela même, l'empire attachait la plus grande importance à conserver. Le comte Agrippinus, qui en était gouverneur, ne se fit pas scrupule de la rendre sans combat, car il détestait ^gidius qui depuis longtemps, et avec raison, soupçonnait sa loyauté.
Les Visigoths s'avancèrent alors dans la Gaule avec des forces considérables commandées par Frédéric, frère de leur roi (463). Ils comptaient sur le secours des Alains de la Loire, contre lesquels Majorian s'était mis en campagne lorsqu'il
fut tué dans les Alpes. Ils comptaient aussi sur Odoacrius , roi des Saxons, qui avait remonté le même fleuve jusque devant la place d'Angers, dont il s'était emparé (1).
J!gidius, comprenant qu'il devait s'opposer aux progrès d'un ennemi d'autant plus dangereux que celui-ci combattait au nom de l'empereur Sévérus, s'avança avec Childéric jusque dans les plaines d'Orléans. La rencontre des deux armées eut lieu entre la Loire et le Loiret, pays appartenant à la ligne des Armoriques (2). Les Visigoths, attaqués par le général romain et par Childéric , furent battus. Frédéric, leur prince , resta parmi les morts. Us se dispersèrent et retournèrent en Aquitaine.
Cette victoire ne pouvait être complète que quand iEgidius aurait détruit la colonie d'Alains établie sur la Loire, et dont l'intelligence avec les étrangers compromettait constamment la paix des Gaules. Il les désarma, les éparpilla dans l'Anjou et dans la Bretagne, où le nom propre à' Alain est resté très-commun parmi les populations de ces contrées. Il ne sera plus désormais question des Alains de la Loire. Leurs ravages décrits par saint Paulin sont antérieurs à son époque.
464-466. ^gidius uc jouit pas longtemps de ses heureux et derniers succès, car il périt de mort violente en l'année 464. On reconnut encore dans ce crime la main de Ricimer qui se débarrassait par le poignard d'un ennemi personnel, d'un général expérimenté qu'il n'avait pas su vaincre.
Syagrius, fils d'iEgidius, succéda à son père , non dans la charge de maître de la milice, qu'il ne pouvait tenir que de l'empereur, mais dans la qualité de comte de Soissons. Il résida dans cette ville et forma des lambeaux de l'empire romain un petit État indépendant à la manière des Armoriques et des nations barbares , dans lequel il incorpora les villes de Reims, de Châlons, de Sens, de Troyes et leurs territoires.
(4) Greg. Tur., lib. II, cap. xviii. (2) Idat. Chron., ann, i63.
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téfflius.
La province d* Arles reconnut Sévérus, lequel nomma patrice des Gaules Gunderic, roi des Bourguignons.
^gidius et Childéric auraient à coup sûr fait éprouver aux Saxons de la Loire le même sort qu'aux Alains si la mort du premier ne fût venue mettre un terme à leurs expéditions. Les Romains et les Francs traitèrent avec le chef saxon, auquel ils accordèrent un subside pour l'engager à reprendre la mer. On lui fournit des otages qu'il emmena sur ses navires en garantie de la rançon promise.
LesVisigoths, qui jouissaient alors d'un peu de liberté, cherchèrent à s'étendre sous prétexte de reprendre pour l'empire quelques districts qui s'en étaient séparés. Ils occupèrent le bas Rhône, la basse Loire et certaines contrées de la seconde Aquitain^. Théodoric n'osa se porter ailleurs, ne voulant pas rompre ostensiblement avec les Romains.
Ricimer, enhardi par la réussite de tous ses crimes, se dégoûta bientôt de gouverner au nom de Sévérus. Il le fit empoisonner et régna seul durant l'espace de deux années, se contentant du titre de patrice. Il avait arrrêté avec Léon, empereur de Constantinople, que cet état de choses durerait jusqu'à ce que l'on eût trouvé un sujet digne de gouverner l'Occident.
Pendant cet interrègne , Genseric, roi des Vandales d'Afrique, voulut pourvoir à l'empire et le demanda pour Olybrius, beau-frère de son fils Huneric ; car l'un et l'autre avaient épousé les filles de Valentinien que Genseric avait emmenées de Rome et mariées pour adoucir les ennuis de leur captivité. Léon ne voulut pas reconnaître Olybrius, mais, jugeant que les provinces occidentales ne pouvaient rester sans chef, il jeta les yeux sur Anthémius, général de sa cour, qui avait été patrice, et le déclara empereur du consentement de Ricimer, qui épousa la fille du nouvel Auguste pour cimenter leur accord.
Anthémius penchait pour le vieil hellénisme et avait promis de rendre à la ville éternelle son ancien culte et les dieux auteurs de sa gloire. Le pape saint Hilaire traversa ce des-
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sein et fit éloigner les philosophes qui s'étaient emparés de la cour (1). Le paganisme dut aller encore une fois s'ensevelir dans les cavernes mystérieuses d'où le christianisoie était sorti.
Les deux empereurs réunirent leurs flottes pour aller combattre les Vandales. L'armée de Léon était conduite par des chefs expérimentés; celle d'Anthémius parMarcellian, général de grande valeur. Jamais les Vandales qui dominaient en Afrique ne s'étaient vus menacés d'une aussi fonmdable agression.
L'armée romaine débarqua et poursuivit Genseric jusque sous les murs de Carthage. Il aurait succombé si Olybrius, cet empereur de son choix, n'eût séduit l'armée d'Orient qui se souleva et tua Marcellian son général [i). Le peu d'accord existant entre les troupes des deux empires fit qu'on les rembarqua subitement. Genseric resta maître de tout ce qu'il possédait en Afrique.
Pendant que ces choses se passaient, Théodoric, parvenu à donner un certain relief à la monarchie des Visigoths et à s'entourer d'une cour brillante, fut assassiné, après treize ans de règne, par son frère Ëuric qui s'empara de la couronne.
Sidoine, ancien patrice et préfet de Rome, ayant été souvent chargé de missions importantes auprès de ce malheureux prince, nous a laissé la description suivante de sa personne, de ses occupations et et de sa cour : c( Théodoric, par ses qualités naturelles, est un homme presque accompU. Ses mœurs sont telles qu'on pourrait les désirer. Sa taille est au-dessus de la médiocre, mais elle est bien prise.. Il a la tète ronde et garnie de cheveux relevés sur le front. Ses yeux assez grands sont couverts de sourcils fort épais. Ses cils sont si longs qu'ils lui descendent jusque sur les joues. On ne lui voit point les oreilles, car elles sont cachées par des
(4) Phot., cap. cczLii^ p. 4040.
(%) Chron. Marc. Ann. 468.
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cheveux tressés en forme de petites nattes. Son nez est aquilin, mais il ne le dépare pas. Sa bouche, dont les lèvres sont fort minces, est petite et laisse voir des dents blanches comme de l'ivoire. Il se lève de grand matin et assiste d'abord, peu accompagné, à la prière qui se fait dans Nglise des ariens. Si l'on en croit la médisance, son assiduité aux exercices de la religion tiendrait plutôt de l'habitude que de la dévotion. Il va ensuite prendre séance dans son prétoire. L'officier qui porte ses armes est toujours auprès de lui. Non loin sont ses gardes, couverts de peaux, qu'il fait bientôt passer dans une pièce voisine. Après avoir entendu les délégués des nations, il sort à huit heures pour aller visiter son trésor et ses écuries. S'il monte à cheval pour la chasse, il ne porte ni son arc ni son carquois. On les lui présente lorsqu'on aperçoit quelque gibier. Il est si bon archer que sa flèche ne manque jamais d'arriver au but.
« Sa table est ordinairement servie comme celle des particuliers. Vous n'y remarquez pas de vaisselle d'argent d'un poids excessif et devenue jaune parce que les ornements en relief dont elle est chargée (1) empêchent de la nettoyer, et l'on n'y amasse pas de vases dont le poids fait plier ceux qui les portent. Les garnitures des lits, des tables et des autres meubles de la salle à manger sont toujours de couleur pourpre. Les convives ont plutôt à se plaindre qu'on ne leur porte pas un assez grand nombre de santés que d'être obligés de trop boire. On est servi, à la table de Théodoric, avec le goût de la Grèce, la profusion en usage dans les Gaules et la ponctuahté dont on se pique en Italie. La magnificence des jours de fête est connue de tout le monde.
c( Théodoric se met au jeu après le repas et conserve toujours son sang-froid ordinaire. Il ne dit mot lorsqu'il gagne et rit quand il perd. Cependant, lorsqu'il gagne il se met de' bonne humeur, ce qui a donné occasion à ceux qui ont pu
(4) Cette description rappelle les vases en argent trouvés à Berthou ville, dans le département de PÉure.
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en profiter d'obtenir de lui des grâces qu'il avait refusées plusieurs fois. Je suis de temps en temps heureux de subir ces petites pertes dont on peut retirer de grands profits. »
Le bonheur que Sidoine éprouvait à perdre son argent profitait) sans doute, à TAuvergne dont il était sénateur et aux beaux domaines qu'il possédait sur les terres des Visigoths. Sa description de la cour de Théodoric fait voir que les barbares, partis depuis cinquante ans à peine des bords du Danube, s'étaient bien vite approprié les recherches, les arts et les somptueux ameublements de la civilisation romaine.
Cependant le trouble que jetait dans les affaires Tavénement successif de tant d'empereurs fit entrevoir à Euric la possibilité d'étendre sa monarchie en empiétant sur ses voisins. Les préoccupations de Sidoine se voient dans les lignes suivantes qu'il adresse à son parent Avitus, jouissant d'un grand crédit près de l'empereur et près d'Euric : « Les biens que vous possédez en Auvergne, dit-il, devraient vous faire venir dans ce pays dont les Visigoths désirent s'emparer; mais nous espérons que le ciel vous rendra médiateur entre la république et ces barbares, et que nous n'aurons point l'affliction de voir de pareils hôtes. Les Visigoths veulent déranger l'ordre établi, en s'étendant jusqu'aux rives du Rhône et de la Loire ; nous ne saurions, dans cette circonstance, mieux faire que d'avoir recours à vous qui avez tant de crédit auprès de ce peuple et des Romains (1). »
Les Visigoths offraient, il est vrai, en échange de ce qu'ils désiraient quelques parties de leur ancien territoire, et, pour appuyer leurs prétentions, ils s'étaient tellement approchés de l'Auvergne que Mammert, évêque de Vienne, ordonnait des prières publiques pour demander à Dieu de sauver son peuple des maux dont il était menacé.
L'empereur Anlhémius , voulant remédier à cet état de choses, fit appel aux Bretons, chassés journellement de leur
(4) Sidon. Apol., lib. III, ep. 4.
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île par les Anglo-Saxons ; ils vinrent au nombre de douze mille , sous la conduite d'un chef nommé Riothame , et tinrent garnison dans le pays de Bourges (1).
Ces hôtes, acceptés comme auxiliaires et fugitifs, n'en vendirent pas moins fort cher leurs services aux habitants. Ils se livrèrent au pillage de leurs terres et firent des incursions jusque dans l'Auvergne, où ils enlevèrent les esclaves de plusieurs domaines. Sidoine, ayant reçu les plaintes d'un propriétaire, écrivit à Riothame en le priant de confronter le plaignant avec les coupables.
Si des Gallo-Romains, craignant un ébranlement social, désiraient la continuation de l'état actuel, il y en avait d'autres, au contraire, qui soupiraient après une crise momentanée, une solution quelconque pour savoir définitivement à qui l'on appartiendrait. Arvandus, préfet du prétoire, était du nombre et souhaitait que la Gaule se donnât un maître, dût-elle secouer tout à fait le joug affaibli du pouvoir impérial. Il écrivit à Euric qu'il était temps de rompre avec le Grec Anthémius, que les Bourguignons et les Visigoths devaient se partager la Province. « Liguez-vous donc, ajoutait-il, avec le roi Gunderic, et commencez par détruire le corps des Bretons placé sur la Loire. »
Cette lettre fut interceptée par des officiers de ce préfet, qui s'emparèrent de sa personne et l'envoyèrent à Rome où il fut condamné à mort, peine néanmoins commuée en celle d'un banissement perpétuel.
D'autres caressaient encore plus bassement les étrangers en les excitant à s'emparer des pays voisins et leur apprenant la manière de lever des taxes ordinaires. Le palais d'Euric n'était rempli que de Gallo-Romains intrigants et corrompus. Dans le nombre on remarquait Séronatus, venu sous prétexte d'obtenir une diminution sur les impôts, mais dans un but moins patriotique si l'on en croit Sidoine , qui l'incrimine en ces termes : « Quand on publie une superirt"
(^) Jornand. de Reb. Gotb., cap. xlv.
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diction^ tout le monde craint pour ses biens, et moi je crains tout ce que Séronatus nous apporte. Les bienfaits de pareils brigands me sont suspects (1). »
Ailleurs il dit que l'attachement des habitants de l'Auvergne à l'empire est tel « qu'ils n'ont pas craint de faire le procès à Séronatus, exerçant la profession de livrer les provinces aux barbares ; de le convaincre de lèse-majesté, et sans résultat, car le prince n'avait pas osé faire mourir ce Catilina du siècle. » Ne reconnait-on pas dans ces faiblesses impériales la crainte que le gouvernement romain avait des Yisigoths? 470-471. Euric, secondé par les intrigues des mauvais citoyens, commença la guerre en suivant le conseil du traître Arvandus; car il tomba subitement sur les Bretons. Riothame, leur chef, privé du secours de l'armée romaine, combattit vaillamment, perdit la majeure partie des siens et, avec ceux qu'il put rallier, se sauva sur les terres des Bourguignons, restés fidèles à l'empire (2). Cette rencontre eut lieu, selon Grégoire de Tours, au bourg Déolsy maintenant Bourgdieu, près deChâteauroux.
Les Romains s'allièrent alors plus étroitement que jamais avec les Bourguignons et les Francs. Les provinces insoumises offrirent elles-mêmes leur concours (3). On forma deux corps : l'un, composé de Romains et de Bourguignons, dut veiller à la sûreté d'Arles et des places situées près du Rhône ; l'autre, composé de Francs, de milices soumises ou confédérées, eut la garde des pays voisins de la Loire sous le commandement du comte Paulus. Paulus et Childéric attaquèrent les Yisigoths. Us remportaient sur eux plusieurs avantages quand ils apprirent que les Saxons , appelés par Euric et commandés par Odoacrius, venaient de rentrer dans la Loire. Paulus alla au-devant d'eux et reçut la mort en les combattant. Odoacrius s'^empara d'Angers et brûla
(4) Sidon., ep. 7-13, lib. VII.
{%) Jornand. de Reb. Goth., cap. xlv.
(3) Proc. de BeU. Goth., lib. I, cap. xii.
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le clottre de la cathédrale. Paulus s'était trop pressé d'engager la bataille, car, dès le lendemain, Childéric arrivait à son secours. Les Romains se réorganisèrent, et, avec l'aide des Francs, ils attaquèrent les Saxons avec tant de vigueur qu'ils les repoussèrent après en avoir passé un grand nombre au fil de l'épée. Childéric alla s'emparer des lies de la Loire, qui avaient servi de repaire aux pirates, et revint avec un grand nombre de captifs.
L'entrée de Childéric dans Angers, décrite d'une manière ambiguë par Grégoire de Tours, a fait dire que les Francs avaient alors poussé leurs conquêtes jusqu'à la Loire : erreur grave , car ils n'y étaient venus qu'à titre d'auxiliaires des Romains, et leur petite monarchie ne s'étendait pas encore au delà du territoire de Tournai.
Pendant que ces choses se passaient sur la Loire, la monarchie des Bourguignons éprouvait l'une de ces heureuses fortunes suivies de grandes catastrophes comme on en remarquera toujours dans l'existence des barbares. On se rappelle que Gundicaire , leur roi , vaincu par Aétius , s'était retiré avec le reste de sa nation dans les montagnes de la Savoie. Vingt ans plus tard , le même Gundicaire, ayant pris part à la guerre contre Attila, rentrait dans l'alliance des Romains et recevait la charge de grand maître de la milice, avec permission de reprendre ses anciennes terres et de les étendre jusqu'au Rhône. Ses États se trouvèrent alors composés du Dauphiné, de la Savoie, d'une partie de la première Lyonnaise, de toute la première Aquitaine et de la Viennoise jusqu'à la Durance. Vienne devint la capitale de ce royaume.
Sidoine, accoutumé aux mœurs élégantes de l'empire, s'attristait que l'Auvergne eût pour voisins des peuples si brutaux, et répondait à l'un de ses amis qui lui demandait une pièce de vers pour un mariage : c< Eh ! pourquoi me demandez-vous un chant à l'honneur de Vénus? Ne suis-je pas, au milieu des bandes chevelues, assourdi par le langage du Germain , et contraint d'applaudir avec un visage emprunté au chant du Bourguignon ivre , les cheveux graissés
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avec du beurre rance?» Sidoine fut vengé des coutumes qui blessaient sa délicatesse par la grande catastrophe qui vint bientôt affliger la famille des princes bourguignons.
Gundicaire venait de mourir après avoir partagé son royaume entre ses quatre ûls Gondebaud, Godegile, Chilpéric et Godemer. Ces deux derniers, trouvant leurs parts trop petites, résolurent de déposséder leurs frères. Ils leur livrèrent bataille auprès d'Autun, les défirent et les forcèrent de renoncer à leur royauté. Gondebaud, Tun des vaincus, s'évada et fit courir le bruit qu'il avait été tué. Mais, aussitôt que les vainqueurs eurent congédié leurs troupes, il réunit ses partisans et s'introduisit dans Vienne par un aqueduc souterrain. Chilpéric , surpris , se rendit prisonnier. Gondebaud le tua de sa propre main, fit jeter sa femme, une pierre au cou, dans le Rhône, et trancher la tête à ses deux fils. Il n'y eut de sauvé que les filles de Chilpéric, dont l'une, Clotilde, deviendra l'épouse de Clovis. Godemer, le plus jeune des quatre frères, fut brûlé tout vivant dans une tour où il s'était réfugié (l).
Les vainqueurs se partagèrent les dépouilles de Chilpéric et de Godemer. Godegile s'établit à Genève, et Gondebaud à Lyon. La disparition de Godemer, arien zélé, toucha peu les évêques catholiques; aussi, lorsque Gondebaud, arien luimême, se repentit de tant d'assassinats, saint Avitus, évéque de Vienne , lui représenta que sa conveision serait le remède qui agirait avec le plus d'efficacité pour ramener la paix dans son àme : « Tu pleurais avec une piété inefiable, lui écrivaitil, sur les funérailles de tes frères, et l'affliction de ton peuple était la conséquence de ta tristesse; mais, d'après l'intention secrète de la Divinité, ces causes de douleur nous préparaient un sort heureux. C'était le bonheur du royaume de voir diminuer le nombre des personnes royales et de ne conserver que celles qui suffisaient au gouvernement des États. . . Crois à mon expérience : tout ce qui a
(4) Greg. Tur., lib. II, cap. xxviii.
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paru fâcheux en pareille circonstance est un avantage. Si nous avons pleuré, nous nous réjouissons aujourd'hui (1). » La manière dont l'évêque de Vienne excuse le meurtre de tant de princes pour ramener l'assassin à l'orthodoxie est évidemment plus politique que morale et chrétienne !
Alors que le royaume des Bourguignons effrayait le monde par le massacre de tant de princes, le patrice Ricimer, assassin de trois empereurs, commençait à vivre en mauvaise intelligence avec son beau-père Anthémius. Il tenait une espèce de cour à Milan et s'attribuait plus d'autorité que l'empereur lui-même. Leurs dissensions s'envenimèrent, et après quelques accommodements proposés sans succès par saint Épiphane , évéque de Pavie , le patrice se décida à marcher sur Rome. Bilimer, chef de la milice dans les Gaules, partit aussitôt d'Arles pour aller à la défense de l'empereur, et arriva en même temps que Ricimer sous les murs de la grande ville, dont les citoyens étaient partagés en deux camps à peu près égaux.
Pour mettre un terme à la guerre civile, l'empereur d'Orient envoya en Italie l'ancien prétendant Olybrius, dont la présence à Rome ébranla les partisans d' Anthémius. Voyant cela, le patrice, après avoir battu Bilimer, entra dans la ville , la mit au pillage , tua son beau-père et fit proclamer Olybrius. Celui-ci, par reconnaissance, conféra la dignité de chef de la milice à Gondebaud, roi des Bourguignons et neveu de Ricimer.
Olybrius décéda de mort naturelle à Rome, n'ayant conservé le souverain pouvoir que sept mois. Cette proie échappa à Ricimer, qui le suivit peu de temps après dans la tombe.
A cette époque mourut Éparchius, évêque de Clermont. Sidoine le remplaça. Mû par un sentiment religieux trèsprononcé et peut-être encore par l'importance que procurait répiscopat dans l'Auvergne, il résigna tous ses titres en faveur de son fils Apollinaire.
(4) Avit., Ëpûc. Vien., ep. 5.
Giycérius. Après la mort d'Olybrius, Gondebaud^ roi des Bourguignons, jeta la pourpre sur les épaules de Glycérius, comte des domestiques du palais. Léon n'approuva pas ce choix venant d'un barbare. Glycérius abdiqua l'année suivante et reçut en compensation Tévêché de Salone en Dalmatie (1). jaiias Népos. Julius Népos, fils du patricc Marcellin, fut proclamé Auguste pour gouverner l'Occident. Léon , qui avait fait ce choix y mourut presque aussitôt. Son successeur ne régna que deux mois et fut remplacé par Zenon.
A cette époque, Euric, roi des Visigoths, passa dans l'Espagne pour réduire les provinces impériales à son autorité. Il extermina dans une bataille les plus illustres citoyens de la Tarragonaise, et se fit prêter serment de fidélité par les troupes romaines cantonnées dans le pays (2).
Rentré dans la Gaule et ehcouragé par les représentations de Genseric, roi des Vandales, qui craignait les entreprises de Zenon sur l'Afrique, Euric s'empara d'Arles, de Marseille, et alla mettre le siège devant Glermont. Il ne put la prendre, car elle était défendue par Ecdice, comte de l'Auvergne, neveu de l'empereur Avitus et beau-frère de Sidoine. Ce général s'était jeté dans la place en traversant l'armée des Visigoths, dont il avait fait un si grand carnage qu'ils coupèrent la tête de leurs morts afin qu'on ne pût voir s'ils étaient Romains ou Visigoths (3). On dépouillait donc complètement les corps de ceux qui avaient péri sur le champ de bataille, puisqu'on ne pouvait les reconnaître que par la coififure.
Les Romains ayant évacué la province d'Arles, ce furent évidemment les Auvergnats seuls qui, par leur belle défense de Clermont, empêchèrent les Visigoths d'étendre leurs frontières jusqu'au Rhône.
Le roi des Vandales en poussant Euric à la guerre avait,
(4) Cassiod. — Jul. Nep. et alii.
(2) Isid. in Lab., t. I, p. 66.
(3) Sidou. Apol.^ lib. II, ep. 3.
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en même temps, engagé les Ostrogoths, jusqu'alors contenus par Ricimer, à pénétrer en Italie. Ils n'y furent pas plus tôt arrivés que Népos leur fit de grandes largesses et les engagea, pour s'en défaire, à passer dans la Gaule où ils trouveraient, disait-il, les Visigoths leurs compatriotes, qui en occupaient les plus belles et les plus riches contrées. Windemir, leur chef, y consentit, traversa la Viennoise pour réunir son armée à celle des Visigoths. Les Bourguignons, de leur côté, voyant Euric à la tête de si grandes forces , pensèrent que le seul moyen de conserver leur indépendance était de se renforcer aux dépens de la Province romaine. Ils s'emparèrent de la première Lyonnaise et de certains cantons de la première Aquitaine. La soumission forcée de tant de provinces contribua beaucoup au succès de Clovis lorsqu'il s'avança sous les auspices de l'orthodoxie religieuse et de l'antique civilisation que représentaient les évêques.
Cependant Euric, mécontent de la résistance des Auvergnats, méditait une seconde expédition contre Clermont- L'évêque Sidoine pria son beau-frère Ecdice de revenir promptement dans cette ville , où sa présence serait plus nécessaire que partout ailleurs. Euric, en effet, ne tarda pas à se présenter devant Clermont, place succédant à l'ancienne Gergovie qui s'était si bien défendue contre César. Les Clermontais ne furent pas moins valeureux que leurs nobles ancêtres, mais cette fois pour la cause des Romains, car les grands souvenirs et le dernier esprit des traditions impériales s'étaient réfugiés dans les montagnes.de l'Auvergne. Ecdice, Sidoine et les Auvergnats soutinrent le siège avec un courage héroïque, souffrant les ravages du fer, de la flamme, de la peste, de la famine, ne mangeant que l'herbe qui croissait sur leurs remparts. Ecdice , voyant néanmoins qu'il ne pouvait tenir plus longtemps, évacua la ville et se retira dans les montagnes, derniers boulevards de l'indépendance de sa patrie.
Ce brave général ne se doutait pas alors qu'il combattait pour une nationalité tout à fait perdue. En eSet, Népos crai-
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gnant d'irriter par la défense de Clermont les Visigotbs, qu'il regardait comme arbitres de la Gaule, avait envoyé saint Épiphane à Toulouse pour traiter de la paix avec Euric, d'accord avec les évêques d'Aix et de Riez qui s'y étaient prêtés dans l'intérêt de leurs diocèses. Népos laissait les Yisigoths maîtres de tout ce qu'ils occupaient dans les Gaules et leur permettait de conquérir le reste s'ils le pouvaienty à condition qu'ils ne toucheraient ni à l'Italie ni à ses annexes.
L'empereur ne pouvait faire une plus honteuse concession, aussi s'était-on bien gardé de la faire connaître aux Auvergnats, qui se seraient levés en masse pour défendre leurs foyers et leur nationalité. On employa la même réserve envers les malheureux débris de leurs troupes réfugiées dans les montagnes. Leur chef Ecdice fut mandé à Rome pour recevoir la dignité de patrice , et remplacé par Licinien, qui était dans le secret de la négociation. L'évêque Sidoine, l'ignorant comme les autres, écrivit à sa sœur femme d'Ecdice, « que Népos savait récompenser les grands services et encourager tous les bons citoyens ».
Mais la vérité ne tarda pas à être connue. Les Clermontais en furent d'autant plus affectés qu'il craignirent d'être punis de leur énergique résistance aux Visigotbs. Alors Sidoine témoigna sa douleur en ces termes à Graecus, évêque de Marseille et l'un des plus ardents fauteurs du traité : c< Le repos de l'Italie est acheté aux dépens de notre liberté ; les Auvergnats.vont devenir esclaves, eux qui servaient de bouclier aux Gaules contre l'ennemi commun, eux qui ont soutenu des sièges avec tant de courage et qui ont mieux aimé se nourrir des herbes qui croissaient sur leurs murailles que de se rendre; on veut les livrer aux barbares, eux qui sont prêts à subir les dernières extrémités pour demeurer Romains. . . Enfin, si vous et vos amis entrez si avant dans cette infâme négociation, ayez du moins quelque soin de nos vies; faites des cabanes où nous puissions nous retirer et préparez-nous du pain pour y pouvoir vivre. »
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Ces plaintes n'empêchèrent pas les Visigoths d'entrer en Auvergne, conduits par Victorius, un de leurs plus habiles généraux. Son premier acte fut d'éloigner l'évêque de Clermont, en lui donnant l'ordre d'aller à Toulouse pour rendre ses devoirs à Euric. Il n'y fut pas plutôt arrivé qu'on le relégua dans le château de Liviane, situé aux environs de Narbonne.
Cependant Oreste, chef de la milice d'Itahe, ancien secrétaire d'Attila, indigné de pareilles concessions, souleva les troupes et pénétra dans Ravenne. Au lieu de prendre luimême le titre d'empereur dont il dépossédait Népos, il aima mieux le confier à son fils Romulus Auguste, si jeune alors qu'on ne l'appela qu'Augustule; honteux diminutif, en rapport toutefois avec l'amoindrissement du nom romain.
La garde de l'Italie était alors confiée à des Goths, des Scirres et des Alains, auxquels les empereurs accordaient une considération exagérée qui avilissait la grandeur et le caractère des troupes nationales. A la tête des Goths de la garde se trouvait un Hérule nommé Odoacre , qui avait osé demander à Népos des terres en Italie pour les hommes de sa race.
A Tavénement d'AugustuIe, ces nouveaux prétoriens renouvelèrent leurs instances, n'exigeant toutefois que le tiers de ce qu'ils avaient demandé. Oreste refusa. Odoacre le fit assassiner, entra dans Rome, déposa Augustule et le relégua près de Naples, dans l'ancien domaine de Lucullus situé sur le Pausilippe, où il vécut insouciant de sa grandeur passée et des poétiques souvenirs que rappelaient le lieu de son exil. Ainsi finit , par Augustule , l'empire d'Occident qui avait commencé par Auguste. Rome passa sous la domination des Ostrogoths (1).
Odoacre établit sa résidence à Ravenne , et, pour faire comprendre à Zenon qu'il dédaignait le titre d'Auguste , il lui renvoya par une députation de sénateurs les ornements
(1) Proc. de Bell. Goth., cap. i.
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impériaux d'Augustule ; il réclama toutefois la dignité de patrice. Zenon répondit que Julius Népos seul pouvait le crérer patrice, car il était toujours empereur malgré sa déposition. Odoacre n'insista plus et prit le titre de roi sans cependant porter la pourpre ni d'autres insignes de la royauté (1).
Cependant une réaction s'était opérée dans la Gaule contre lesVisigoths à Tavénement d'Augustule. Loin de reconnaître le traité qui leur conférait les droits de l'empire romain sur toutes les provinces, le jeune empereur avait engagé les Bourguignons, les Francs et les Armoriques confédérés à s'y soustraire. Après sa chute (477), Euric rechercha l'alliance d'Odoacre pour obtenir les avantages promis à sa nation. Pendant que ces choses se passaient, les Gaulois de la basse Provence, trop Romains de mœurs et de cœur pour obéir à Odoacre, s'unirent aux peuples qui désiraient s'affranchir de la suprématie des Visigoths et envoyèrent prier Zenon d'agir de concert avec eux pour chasser Euric de la Gaule, Odoacre de l'Italie. Zenon, contre lequel existait un puissant parti, ne voulut pas s'engager et préféra sa propre tranquillité à la délivrance de l'Occident ; il proposa cependant aux Provençaux de les annexer à l'Italie. Ceux-ci refusèrent en disant qu'ils voulaient rester Romains et qu'ils n'obéiraient pas à Odoacre. Cette négociation n'eut pas d'autres suites (2).
Les Bourguignons, à leur tour, convoitaient la basse Provence qui aurait étendu leur frontières jusqu'à Marseille. Us prirent les armes, furent battus par les Visigoths et contraints de se renfermer dans leurs anciennes limites (3).
D'un autre côté, les provinces soumises à l'empire, voyant qu'elles ne devaient attendre aucun secours de l'Orient, résolurent de s'accommoder avec Euric. Il y consentit et l'accord eut lieu par l'entremise des Bourguignons qui reconnurent, tant en leur propre nom qu'en celui de leurs alliés, que le
(4) Cassiod. Cbron., ann. 476.
(2) Phot. Bibl., p. 475.
(3) Isid. Chron.
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roi des Yisigolhs était presque revêtu du pouvoir impérial dans la Gaule.
Sidoine, qui avait peu de confiance en cette paix, écrivit presque aussitôt à Tévèque de Riez que « le traité fait entre les deux royaumes rivaux contenait des conditions moins propres à rétablir l'union et la confiance qu*à provoquer de nouvelles guerres ». Il était aigri, car il ajoutait que l'on confisquait ses biens en Auvergne comme si leur propriétaire eût été proscrit; que, depuis le traité, les courriers étaient arrêtés sur les routes ; qu'on leur faisait subir des interrogatoires ; qu'ils étaient questionnés sur les commissions dont ils étaient chargés, et qu'on voulait enfin obtenir de vive voix de prétendus secrets non rapportés dans leurs missives.
La paix n'était donc qu'un état défiance réciproque pouvant, sous le plus léger prétexte, dégénérer en hostilités. Elle dura néanmoins trois ou quatre années durant lesquelles les districts gaulois furent ainsi gouvernés : Ëuric possédait ses anciens États qu'il avait étendus jusqu'aux rives de la Loire et du Rhône, plus la basse Provence que Zenon n'avait pas osé lui arracher ; les Bourguignons tenaient les pays que nous avons appelés la Bourgogne et le Dauphiné ; les Francs, la partie septentrionale de la Gaule. Le reste du territoire, composé des Armoriques et des provinces soumises situées entre le pays des Francs et la Loire, obéissait à ses comtes et aux anciens officiers de l'empire munis de commissions qu'ils tenaient d'Augustule ou de ses prédécesseurs.
Syagrius gouvernait toujours à Soissons, et Arbogaste à Trêves, ville restée romaine bien qu'enclavée dans le territoire des Francs ; mais le latin y était tellement oublié par suite de l'agglomération des peuplades germaniques que Sidoine complimentait Arbogaste d'écrire avec pureté cette langue exilée de la Gaule-Belgique et des bords du Rhin. Ne soyons donc pas surpris de voir le dialecte allemand régner seul dans ces contrées, où le patois roman ne put se former puisque le latin en avait été complètement banni.
Les Saxons de nos rives maritimes n'eurent point de rois;
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mais, après s'être répandus sur les côtes de la seconde Lyonnaise, ils formèrent à l'entrée des fleuves, sur les débris des anciens ports et comptoirs gallo-romains, des établissements au nombre desquels nous placerons Honffleur, Harfleur, Quillebeuf, Caen, les villages d'Ouistreham , d'Allemagne, et en général, dans la Normandie, toutes les localités qui portent les noms de Senneville, de Saxeville et de Sassetot. Bientôt ils pénétrèrent plus avant et s'établirent à Sées, qui les rapprochait de leurs compatriotes de la Loire. Mais leurs principaux groupes se fixèrent dans un district de l'évéché de Bayeux où ils furent désignés sous le nom de Sennes-Bessins. Saint Vigor convertit ceux de Reviers; saint Regnobert acheva, sur d'autres points, l'œuvre si bien commencée par son illustre prédécesseur. Ces pirates, arrivant du Nord ou de rtle de Bretagne, ne formèrent pas un corps de nation comme les autres peuples envahisseurs ; ils se fondirent, au contraire, avec les populations de la rive armoricaine, dont ils adoptèrent le gouvernement et les coutumes.
478-480. Cependant l'évéque de Clermont, s' ennuyant de son exil auprès de Narbonne, ne tarda pas à changer de langage envers Euric, et se fit donner par Léon, questeur de ce roi, des légations pour la cour. Dans un de ses voyages à Bordeaux , il fut deux mois sans pouvoir être présenté. Enfin il obtint une audience, et la description qu'il a laissée de la maison et de Tentourage d'Euric montre évidemment qu'il était revenu de ses anciennes préventions et que toute la Gaule reconnaissait la suprématie des Yisigoths.
« Depuis deux mois que je suis ici, écrivait-il à Lampride, rhéteur de Bordeaux , Je n'ai encore pu saluer qu'une fois Euric ; aussi n'a-t-il guère plus de repos que moi depuis que le monde dont il est devenu l'oracle ne semble peuplé que de ses sujets. Nous voyons ici le Saxon à l'œil bleu paraissant plus craintif sur la terre que sur la mer ; nous voyons le vieux Sicambre vaincu portant, en signe de soumission, les cheveux derrière la tête ; enfin les Hérules, dont les joues peintes en bleu ont le teint de la même couleur que l'Océan. Le Bour-
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guignon, haut de sept pieds, y vient aussi fléchir les genoux et demande comme une grâce qu'on ne lui fasse pas la guerre. C'est à Taide de la protection d'Euric que les Ostrogoths assujettissent les Huns, leurs voisins. Ce sont les soumissions que les Ostrogoths font ici qui les rendent ailleurs si fiers... Enfin le Romain vient y demander du secours lorsqu'il craint une invasion. Il implore alors, grand Euric, l'aide de ton bras, espérant que la Garonne prendra la défense du Tibre (1).»
Cette lettre apologétique, écrite en vers, était probablement destinée à être lue par d'autres que par Lampride et à passer sous les yeux d'Euric, car, deux mois après, Sidoine était dans Clermont à la tête de son diocèse.
Childéric, qui gouvernait paisiblement les Francs de Tournai après sa campagne contre les Yisigoths et les pirates de la Loire, entra, vers l'année 478, avec son allié le chef des Saxons, chez les Allemands pour attaquer une tribu établie sur le revers des Alpes d'où elle faisait de fréquentes incursions en Italie (2). On ne comprendrait pas l'intérêt d'une pareille expédition pour les Saxons et les Francs si le patrice Odoacre n'eût acheté le secours de Childéric pour qu'il le débarrassât des pillards subalpins.
Grégoire de Tours ne dit rien de plus touchant Childéric, qui paraît avoir été revêtu de la charge de maître de la milice après la mort du roi des Bourguignons, arrivée en 477. Cette charge lui donnait sur les provinces restées fidèles à l'empire une certaine autorité dont il usa dans une circonstance que rapporte la vie de sainte Geneviève. On y lit qu'il avait une telle vénération pour la sainte que, ayant à faire exécuter des criminels à Paris, il ordonna d'en tenir les portes fermées afin qu'elle ne vînt pas le trouver pour demander leur grâce. On s'est longtemps mépris sur la portée de cet acte de souveraineté, comme sur la présence du même
(4) Sidon. Apol., lib. VUI, ep. 9.
(%) Greg. Tur., lib. II, cap. ixx.
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roi dans Angers, en concluant à tort qu'il avait déjà porté ses conquêtes jusqu'à là Seine et à la Loire, tandis qu'il n'y était venu que pour exercer sa charge appartenant à la hiérarchie militaire de l'empire. L'autorité morale dont jouissait sainte Geneviève sur l'esprit de Childéric prouve que le christianisme était hautement respecté par les Francs- Saliens.
Depuis plus d'un siècle, les églises des grandes métropoles avaient des évéques qui ne tardèrent pas à s'adjoindre des corévéques placés dans les villes d'un ordre inférieur. Ces derniers, à la fin du m* siècle, prirent le titre d'évêques sufifragants des métropolitains. Si l'autorité civile s'éclipsait, celle de l'Église prenait une extension considérable et se substituait au pouvoir des officiers impériaux qui s'étaient enfuis devant les barbares. La puissance des évoques provint évidemment de la doctrine qu'ils enseignaient , du malheur des temps et surtout de l'élection, à laquelle concoururent les plus obscurs citoyens. Justinien, jaloux de promotions si populaires, avait voulu qu'à la mort de l'évêque son successeur ne fût élu que par les clercs et les personnes les plus marquantes de la ville épiscopale (1). Son ordonnance tomba en désuétude, car, de toutes les parties du diocèse, le peuple accourut encore à l'élection, et son choix, toujours dirigé sur quelque saint personnage, était généralement contraire au vœu des prêtres et de l'aristocratie des cités.
Les évêques , nommés d'une manière si indépendante, s'affranchirent bientôt de la juridiction du prince ; les clercs eux-mêmes n'y furent soumis que pour des crimes capitaux.
Outre les clients que valut à l'Église son caractère devenu officiel depuis la conversion des empereurs, elle eut encore à son service des ordres religieux dans lesquels vinrent se jeter des hommes aux croyances ardentes et d'autres qui avaient raison de craindre pour leur vie ou leur liberté.
(1) Conc. Laod., cap. xiii, în Lab., 1. 1.
Tous s'entendirent pour renverser les derniers sanctuaires des faux dieux, et l'obéissance finale des païens, qui avaient fait d'abord quelque résistance, a été souvent traitée de conversion par les légendaires de ces fougueuses expéditions ()).
Bien que Childéric ne fût pas chrétien, il comprit la puis* santé organisation du nouveau culte, respecta les ecclésiastiques et les choses sacrées qui leur appartenaient. Cette conduite lui valut l'affection des orthodoxes, qui étaient mieux traités par lui que par les Bourguignons et les Yisigoths, peuples ariens qui se vengeaient sur les catholiques de la destruction de leurs églises, ordonnée par les empereurs romains.
Après une courte expédition contre les Allemands, Childéric se rendait à Amiens lorsqu'il fut pris d'une violente fièvre et mourut en chemin (2). Aucun annaliste ne marque le lieu où il fut inhumé. On a trouvé, en 1653, à Tournai une sépulture dans laquelle étaient renfermés les squelettes d'un homme et d'un cheval, près desquels se voyaient une hache en fer, une épée et les objets en or suivants : un style, des agrafes, des boucles , des ornements de bride et de baudrier, un tête de taureau, des abeilles et des monnaies depuis l'empereur Valentinien jusqu'à Basilic. On y recueillit encore deux cents pièces d'argent, un vase d'agate et une boule en cristal. Mais l'objet le plus curieux fut un anneau sur la pierre duquel était gravée une tête ayant ces mots latins pour légende : Childerici régis (3). Alors on ne douta plus que le tombeau de Tournai ne fût celui de Childéric, opinion qui a prévalu malgré certaines objections des antiquaires contemporains de la découverte.
Childéric laissait un fils pour lui succéder dans sa petite royauté de Tournai. 11 était à peine âgé de 16 ans, ce qui ne
(4) Roric. Monach. Chron.
(î) Sulp. Sev., în Mart. Vit., cap. ix-xii.
(3) Chifflet. Anast. Child. Reg.
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420 ANNALES DE tk GAULE
Tempéchait pas d'être revêtu de la charge de mattre de la milice que son père avait possédée. Ce fils était Clovis y qui changera Tétat politique et religieux de la Gaule, vaincra les Romains, puis les Bourguignons et les Yisigoths, peuples fort puissants, mais qui ne renouvelaient pas leurs forces que la civilisation avait considérablement énervées. Clovis, au contraire^ fixé dans le nord avec de rudes soldats, recrutait tous les jours de nouveaux Germains, qui ne demandaient pas mieux que de marcher en avant, de piller les richesses du vieux monde et de s'abreuver du vin des Gaulois.
Saint Rémi, évoque de Reims, parvint à s'emparer de l'esprit du jeune prince et fut plus utile à l'établissement de la monarchie des Francs que les plus vaillants chefs de leur nation. Voici la lettre que le saint pontife lui adressa aussitôt après la mort de Ghildéric :
c( Rémi , évêque , à l'illustre seigneur roi Clovis : Nous apprenons de la renommée que vous êtes chargé de r administration des choses de la guerrCy et je ne suis pas surpris de vous voir être ce que vos pères ont été. Il s'agit maintenant de répondre aux vues de la Providence qui récompense votre modération en vous élevant à une dignité si éminente. Ne faites pas d'exactions dans votre bénéfice militaire, ne disputez pas la préséance aux évéques dont les diocèses se trouvent dans votre département , et prenez leurs conseils dans toutes les occasions. » Cette lettre est fort instructive : saint Rémi place la qualité de maître de la milice au dessus du titre de roi dont il ne parle même pas. C'était faire comprendre aux chefs barbares qu'ils étaient soumis à l'empire puisqu'ils en acceptaient les plus hautes dignités. On voit aussi combien les évêques tenaient à leur prééminence, seul moyen de sauver quelques lambeaux de la civilisation des temps passés.
Saint Rémi, dans sa lettre, ne fait aucune remontrance religieuse. Clovis était païen ; il fallait agir avec prudence
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pour lui faire abandonner les dieux de la Germanie que ses pères avaient honorés.
Les évêques catholiques désiraient évidemment sa conversion, préférant avoir un prince païen pour mattre que d'en avoir un qui fût arien ; car, du moment où Clovis abandonnerait ses croyances il se réunirait nécessairement à celles de saint Rémi, tandis qu'un prince schismatique dépouillerait les orthodoxes de leurs églises pour les donner aux sectaires.
Les peuples soumis aux Bourguignons et aux Yisigoths ne désiraient pas moins que les autres un changement qui les délivrât du joug des ariens ; car, dans le royaume de Toulouse, Euric ôtait aux catholiques la liberté d'élire et d'installer leurs évêques -.«Il est bien à craindre, écrivait Sidoine à Basilus, son confrère d'Aix, que le roi des Yisigoths ne soit encore plus attentif à détruire la religion catholique qu'à prendre des villes. Il a tant d'aversion pour la catholicité qu'on devrait plutôt le regarder comme chef de sa secte que pour le roi de sa nation. Il croit que sa prospérité vient de son zèle pour l'arianisme. Voilà le triste état où la religion orthodoxe se trouve, et jugez s'il n'est pas temps d'apporter quelque remède à ses maux. Les diocèses de Bordeaux, de Périgueux, de Rodez, de Limoges, de Mende, d'Ëause, de Bazas, de Comminges, d'Auch et beaucoup d'autres sont sans évêques, car on n'a pas donné de successeurs à ceux que la mort a enlevés (1). »
Grégoire de Tours prétend qu'Euric faisait couper la tête à ceux qui s'opposaient aux progrès de l'arianisme , emprisonner les clercs, même les évêques, et murer les portes des églises afin de faire oublier la religion qu'on y prêchait (2).
Le fait suivant, arrivé en 482, prouve que les pays catholiques qui désiraient se soustraire à la domination des princes
(4) Sidon. Apol., ep. 7, lib. VII.
(2) Greg. Tur., lib. II, cap. xxv.
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422 ANNÂJ.ES DE LÀ 6Ât]LE
ariens tournaient déjà les yeux vers le roi des Francs ; en effet, révêque de Clermont ayant prédit en mourant qu'il aurait pour successeur Apronculus, de Langres, ville soumise aux Bourguignons, ceux qui prétendaient à Tépiscopat crurent qu'il n'avait plus sa raison ; mais dès qu'il eut les yeux fermés ils s'emparèrent à main armée des biens de réglise. Pendant que ces choses se passaient, les Bourguignons , sachant que ceux de Langres voulaient passer sous l'autorité des Francs, crurent qu'ils étaient excités par Apronculus qu'on savait être partisan de Clovis. Ils ordonnèrent de l'assassiner. Le saint, prévenu à temps, s*enfuit dans l'Auvergne où il fût élu évêque de Clermont ; ainsi fut justifiée la prophétie de Sidoine.
Après avoir régné dix-sept ans et tourmenté les catholiques pendant les dix dernières années de sa vie, Euric mourut dans Arles en 483 ; son fils, Alaric II, fut proclamé à Toulouse et gouverna durant vingt-un ans le royaume des Visigoths (1). C'était une rude tâche pour le jeune Alaric de conserver le pouvoir que son père lui avait laissé sur toutes les nations de la Gaule. Les Bourguignons cherchèrent les premiers à s'en affranchir. Leurs rois Gondebaud et Godegile s'étendirent le long du Rhône (484) et s'emparèrent de Marseille (2) , mettant à exécution le projet qu'ils avaient conçu depuis longtemps de porter leurs frontières jusqu'à la mer. Us auraient bien voulu s'emparer d'Arles, mais cette ville étant très-forte et recevant des secours par le pont du Rhône, ils furent obligés de renoncer à la prendre.
Jetons maintenant nos regards sur les Francs-Saliens, donl le royaume était renfermé entre le Wahal, l'Océan et la Somme, et dont Tournai était la capitale depuis Mérovée. A l'orient, il confinait au pays de Tongres, au sud à celui de Cambrai. Entre le Rhin et la Meuse se voyaient les Francs- Ripuaires. Ces contrées, appartenant à la même nation,
(4) Isid. Hist. Goth., p. 66.
(2) Greg. Tur. Hiat., lib. II, cap. xxxli.
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étaient séparément gouvernées par des rois indépendants : Sigebert réadait à Cologne, Ragnacaire à Cambrai, et Cara* rie dans le pays de Tongres. Clovis n'était pas plus élevé que ses voisins avant de les avoir vaincus et d'avoir porté ses conquêtes sur un reste de civilisation qui régnait à ses frontières. L'histoire se tait sur les commencements de ce roi , qui se signala seulement, en 486, par la défaite de Syagrius dont le gouvernement représentait encore l'empire romain dans les Gaules.
Syagrius résidait à Soissons. Sa petite monarchie était placée entre le royaume des Francs et celui des Bourguignons. D'un caractère très-conciliant, ce comte se livrait à l'étude des différents idiomes germaniques et les parlait avec une si grande pureté que les étrangers eux-mêmes craignaient de faire devant lui des fautes dans leur propre langue. Les barbares le prenaient pour conciliateur dans leurs querelles et pour arbitre dans leurs procès. Il expliquait aux Bourguignons les articles de leur code qu'ils ne comprenaient pas; enfin tous l'aimaient et acquéraient près de lui des sentiments de vénération pour le peuple romain (1).
Clovis fut-il jaloux de l'estime que ses propres sujets et tous les étrangers témoignaient à son voisin, qualifié par Grégoire de Tours du titre de roi, ou bien eut-il seulement l'intention d'agrandir sa monarchie dans laquelle il se trouvait trop à l'étroit? On doit peut-être attribuer à ces deux motifs la conduite qu'il tint avec Syagrius.
Il commença par lui déclarer la guerre, aidé seulement de Ragnacaire , roi de Cambrai , car le roi des Francs de Térouenne, Cararic, se tint à l'écart, désirant prudemment se faire l'allié de celui qui demeurerait vainqueur (2). Cette conduite lui valut l'inimitié de Clovis et causa sa perte.
Les deux rois francs confédérés réunirent ensemble près de trois mille hommes et prirent le chemin de Soissons où
(4) Sidon. ApoL, lib. XY, ep. 45.
(t) Hino. in VU. S. Remig.
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les attendait Syagrius. Clovis, craignant que son armée ne commit quelques désordres si elle passait dans Reims, la fit marcher à quelque distance de la ville sur une chaussée qu'on appela longtemps le chemin des barbares , lequel est maintenant renfermé dans Reims et porte le nom de rtie Barbaste. Cette prévoyance n'empêcha pas quelques soldats d'entrer dans la ville et de pénétrer dans l'église d'où ils enlevèrent y entre autre bijoux précieux, la fameuse coupe connue sous le nom de vase de Soissons.
Sur le point d'atteindre son adversaire , Clovis lui envoya dire qu'il venait pour le combattre et qu'il eût à choisir luimême le champ de bataille qui lui conviendrait. Syagrius accepta le défi et se porta au-devant de Clovis comme s'il eût été question d'un combat singulier, ne se rendant pas compte de l'audace de son adversaire et du malheur qu'il éprouverait s'il était vaincu.
La bataille dura peu. Les troupes de Syagrius, non aguerries , furent bientôt rompues et se débandèrent. Le malheureux comte, obligé de prendre la fuite, gagna tout d'un trait Toulouse afin de se mettre sous la protection d'AJaric II , roi des Visigoths. Il n'aurait eu qu'à franchir sa frontière pour entrer chez les Bourguignons, mais il craignait une alliance de ces derniers avec les Francs, ayant pour but d'empêcher Alaric de s'emparer de Marseille et des pays voisins du Rhône.
C'est avec étonnement que l'on voit si peu de soldats décider du sort de tant de provinces, car on se figure ordinairement que nos rois conquérants de la première race étaient suivis de bandes considérables. On fausserait l'histoire en jugeant de leurs forces militaires par celles de nos jours, qui rappellent l'immense amas de Huns, de Goths et de Vandales qui se ruèrent sur la Gaule.
On serait également surpris de voir Syagrius obligé de fuir après une première rencontre sans rallier son armée , sans faire appel à ses ressources, si l'on ne songeait à l'énerve-
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ment et à l'insouciance de la race gallo-romaine, qui s'inquiétait peu de changer de maîtres.
Glovis était à peine entré dans Soissons qu'il réunit en monceau les objets pillés dans le cours de cette expédition pour les distribuer à ses soldats. Alors arrivèrent des députés de saint Rémi , qui le prièrent de rendre le vase précieux de réglise de Reims. Il y consentit et dit aux Francs de mettre de côté ce vase dont il voulait disposer lui-même. Sa demande fut accueillie par acclamation. Un soldat seul s'y opposa, et, dans un mouvement de colère, fendit avec sa hache la précieuse coupe , en disant au roi a qu'il ne pouvait prétendre qu'à ce qui lui reviendrait par le sort ». Clovis, grièvement offensé, sut dissimuler son émotion, renvoya le partage à un autre jour , et prit dans son lot le fameux vase qu'il fit remettre aux députés de saint Rémi (I).
Disons que sa vengeance ne se fit pas longtemps attendre, car, passant un jour la revue des armes de sa troupe et reconnaissant le soldat dont l'insolence l'avait blessé , il lui arracha sa hache et la jeta par terre, prétendant qu'elle était en mauvais état. Clovis, voyant ce soldat baissé pour la reprendre , lui fendit la tête avec sa francisque en disant : c( Souviens-toi du vase de Soissons ! » Puis il congédia froidement sa troupe. Les Gaulois purent alors comprendre la fermeté de ce roi de vingt ans, et les évêques quels secours ils pourraient en attendre s'ils parvenaient à le convertir.
Clovis avait encore à exercer une vengeance plus terrible et surtout moins méritée. 11 envoya réclamer Syagrius à Toulouse, en menaçant les Visigoths des armes des Francs s'ils ne le remettaient pas à ses envoyés. Alaric II, qui n'avait pas la valeur de son père , fut intimidé et rendit son malheureux hôte. On le conduisit à Soissons où il fut décapité dans son cachot. Tous les districts de son petit État se soumirent après sa mort.
Alors Clovis quitta Tournai pour établir le siège de sa
(4) Greg. Tur., lîb. II, cap. xxxrii.
monarchie à Soissons. Comme il y appelait souvent saint Rémi pour le consulter, il voulut qu'il y fût logé convenablement , et donna à l'église de Reims deux beaux domaines voisins de sa nouvelle capitale (1). Cette condescendance d'un prince barbare et païen envers l'Église catholique contraria singulièrement les ariens.
Il s'entoura bientôt d'évêques et de Gallo-Romains distingués, qui cherchèrent à profiter de ses bonnes dispositions pour redonner quelque apparence de vie à l'ordre social si fortement ébranlé. 11 fit frappera Soissons des monnaies sur lesquelles ne figure pas son effigie, ce qui ne doit pas surprendre, puisque Procope dit que l'image des rois francs n'y apparut qu'après la cession que leur fit Justinien des droits de l'empire sur toutes les provinces de la Gaule. Les monnaies attribuées au règne de Clovis portent le nom de Sœcionis (Soissons), et celui du monétaire en ces termes : Bettone monetario.
Après avoir soumis la cité de Tongres (487) appartenant au gouvernement de Syagrius, Clovis déclara la guerre aux Thuringiens et les mit au nombre de ses sujets (2).
Pendant que le royaume des Francs-Saliens s'agrandissait dans la Gaule, l'empereur Zenon permettait à Théodoric, roi des Ostrogoths, d'attaquer Odoacre, qui s'était déclaré souverain d'Italie après l'usurpation du trône d'Augustule. Théodoric marcha contre Odoacre , et, après l'avoir défait dans une grande bataille, s'empara de sa personne et le fit mourir. Son tombeau vient d'être découvert à Ravenne, près du port. Le squelette qu'il renfermait était revêtu d'une armure d'or. Son nom était gravé sur la pierre tumulaire couvrant sa sépulture.
Au lieu de rendre l'empire d'Occident au jeune Augustule, comme il en était convenu avec Zenon, Théodoric se fit proclamer roi d'Italie. Les Gallo-Romains, qui rêvaient
(4 ) Cartulaire de la cathédrale de Reims.
(t) Greg. Tur., lîb. II, cap» xxvn.
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encore le rétablissement de l'ancien ordre de choses, finirent par ouvrir les yeux et comprirent que la nouvelle monarchie des Ostrogoths donnait une grande prépondérance aux Visigoths de Toulouse. Les évoques orthodoxes craignirent un moment le triomphe de Tarianisme, aussi mirent-ils plus que jamais leurs espérances dans Clovis, qu'il fallait convertir à tout prix.
Ce prince montrait beaucoup d'inclination pour le mariage. On lui vanta le mérite et les charmes de Clotilde, que les évoques avaient souvent vue à la cour des Bourguignons. Clotilde était chrétienne et orthodoxe. Son père et sa mère étaient morts dans la même croyance, tandis que les autres princes de sa famille étaient ariens. Fille de Chilpéric si cruellement assassiné par Gondebaud , elle avait été reléguée à Genève , où elle se livrait aux douces pratiques de la charité. Ce fut là qu'Aurélien , messager de Clovis, déguisé en mendiant, vint la trouver pour lui dire en secret qu'il était chargé de la demander en mariage. La princesse objecta qu'une chrétienne ne pouvait épouser un païen; mais quand l'habile messager lui eut fait entrevoir que Clovis adopterait la religion de son épouse et consentirait à ce que ses enfants fussent chrétiens, elle répondit : « Retournez auprès de votre maître et dites-lui que s'il veut m'épouser il faut qu'il me fasse demander de suite à Gondebaud , et que l'affaire soit conclue avant que son ministre Aridius soit revenu de Constantinople où mon oncle Ta envoyé (1). »
Aurélien partit de suite pour la cour de Gondebaud. Le puissant roi des Bourguignons fut d'abord surpris que le chef d'une petite tribu de Francs prétendît à la main de sa nièce ; mais, pensant que son refus serait suivi de guerres sanglantes, il consentit à laisser partir Clotilde avec les messagers de Clovis.
A peine était-elle en chemin que le ministre Aridius arrivait de Constantinople. Quand il eut appris le mariage pro-
(4) Hist. Franc. Epitom., cap. xvui.
jeté, il l'envisagea comme une source de guerres et de grands malheurs pour les Bourguignons : « Pensez-vous , dit-il au roi, qu'après avoir fait assassiner le père de Clotilde, ses deux frères et son oncle , fait Jeter sa mère la corde au cou dans un puits, vous soyez à l'abri de sa vengeance si elle a jamais le pouvoir de Téxercer?» Gondebaud, frappé de stupeur, fit aussitôt partir après sa nièce des cavaliers ayant mission expresse de l'arrêter ; mais elle avait franchi la frontière et méditait déjà la ruine des meurtriers de sa famille.
W2-495. Clovis reçut sa fiancée sur les limites du pays de Tongres, Elle lui plut, et après l'avoir épousée il lui assigna de beaux domaines. Au comble du bonheur et de la fortune, il ne pouvait manquer de jeter un œil de convoitise sur les provinces encore soumises à l'empire, lesquelles, pressées par les Visigoths et les Bourguignons, désiraient plutôt appartenir aux Francs qu'à ces dernières nations, qui étaient ariennes. Clovis étendit d'abord son royaume jusqu'à la Seine et donna le commandement du château de Melun à Aurélien, le négociateur de son mariage avec Clotilde. Dès lors son royaume, bien que Paris restât toujours indépendant, put rivaliser d'importance avec ceux des Visigoths et des Bourguignons (1). Tant de succès obtenus par Clovis paraissent être l'œuvre de Clotilde, qui maintenait les évoques orthodoxes dans le parti des Francs , en leur faisant espérer la conversion de son époux. En effet, le jeune roi et ses guerriers, tout en adorant les dieux de la Germanie, étaient peu fervents. L'adroite et pieuse Clotilde profita de cette indifférence et fit baptiser successivement ses deux fils, laissant entrevoir à Clovis, s'il se faisait chrétien, l'aide du ciel pour l'extermination des Bourguignons. Ce prince n'était alors retenu que par la difficulté d'opérer cette révolution religieuse parmi les Francs. Une circonstance favorable pouvait seule apporter un terme aux temporisations de sa politique.
(4) Gest. Franc, cap. xiv.
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Connue il convoitait les Armoriques, qui se composaient alors des pays enclavés entre la Seine et la basse Loire , entre l'Océan et une ligne partant de l'embouchure de la Marne et se prolongeant jusqu'au Loir^ il commença par mettre le siège devant Paris. Cette ville fit une si vigoureuse résistance qu'elle demeura cinq années sans vouloir se rendre. L'esprit indépendant de la Bagaude régnait parmi les citoyens, qui ne voyaient qu'un nouvel esclavage sous le régime des Francs. Le siège se changea en blocus. Les habitants, réduits par la famine, périssaient en grand nombre, quand sainte Geneviève, devenue leur oracle, maintenait la résistance et payait de sa personne^ soit en se mêlant aux défenseurs de la place , soit en exerçant la plus ardente charité. Un jour qu'on manquait absolument de vivres, elle alla dans Corbeil d'où elle revint avec des navires chargés de blés, qui rendirent la vie aux malheureux Parisiens (1).
Pendant ce temps-là, Clovis parcourait les Armoriques et envoyait un de ses chefs nommé Gillon pour s'emparer de Nantes. Ce chef tenait la place investie depuis deux mois et lui faisait subir toutes sortes de privations, quand une terreur panique s^empara de son armée qui prit aussitôt la fuite. Grégoire de Tours attribue cet événement à la* vision d'un chœur céleste conduit par les martyrs saints Rogatien, Donatien et Sambin ; puis il ajoute que Gillon se convertit et reçut le baptême après avoir été bien convaincu du prodige auquel la ville devait son salut et sa délivrance (2).
Les Armoriques montrèrent beaucoup de courage et un grand attachement aux anciennes traditions de l'empire romain. Clovis, voyant qu'il ne pourrait les réduire par la voie des armes , prit la résolution de traiter avec elles.
Il s'en occupait sérieusement lorsqu'on vint lui apprendre que les Allemands se préparaient à faire une invasion dans ses États avec une armée de Suèves, de peuples de Genève
(4) Vit, Genov., cap. xxxiv.
(2) Greg. Tur. de Gl. Mari;., lib. I, cap. Lx.
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et du mont Jura. Sigebert, roi des Francs-Ripuaires, exposé aux premiers efforts de rinvasion, prit les armes et réclama le secours des Francs-Saliens. Ciovis, qui saisissait toutes les occasions de signaler sa valeur, marcha contre les Allemands qu'il rencontra près de Tolbiac, à cinq lieues de Cologne.
L'action fut trè&-vive. Sigebert était grièvement blessé. Clovis allait être battu, lorsque, dans ce moment suprême, Aurélien s'en approcha et lui dit : « Prince, croyez au Dieu de Clotilde; il est le maître du ciel et de la terre, par lui vous triompherez de vos ennemis, d Clovis, subitement éclairé, implora Jésus-Christ avec ferveur et dit : « Je me ferai baptiser, puisque les Dieux que je sers sont impuissants pour me donner la victoire (1). » Il n'eut pas plus tôt prononcé ces mots qu'il chargea avec confiance les Allemands. Leur roi fut tué, leurs lignes enfoncées; le massacre devint général , et ce qui put échapper à la mort s'enfuit et repassa le Rhin.
Clovis , sans perdre de temps , se mit à la poursuite des fuyards sur le chemin de la Norique, existant entre le Danube et les Alpes. Alors , Théodoric , roi des Ostrogoths d'Italie , mari d'Andeflède, sœur de Clovis, s'intéressant au sort de ces fugitifs^ qui lui promettaient de garder ses États du côté des Alpes, écrivit aux peuples de la Norique qu'ils eussent à fournir des bœufs non fatigués aux Allemands, en échange de ceux qui, depuis Cologne, traînaient jour et nuit leurs attelages ; puis il pria Clovis de ne pas poursuivre avec tant de rigueur les tristes débris de cette malheureuse nation et de se contenter de sa victoire sur un peuple si courageux^ qui avait vu tuer dans le combat et son roi et la fleur de ses guerriers (2).
Clovis eut égard à la requête de Théodoric. Les vaincus se logèrent en partie au pied des Alpes pour garder l'Italie ; d'autres firent leur soumission et s'offrirent comme auxi-
(4) Greg. Tur. Hist., lib. II, cap. zxx.
(21) Cassiod. Var., Ub. III, ep. 45; lib. U, ep. 44.
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liaires au vainqueur. Ainsi ce roi , qui avait quitté la Gaule avec une faible armée, très-réduite à Tolbiac, y rentra avec des forces assez considérables pour tenir tête à ses plus puissants voisins.
Cependant la reine Clotilde, ayant toujours les yeux ouverts sur les destinées de son époux, apprit bientôt par quel secours il avait vaincu les Allemands. Elle lui expédia saint Vast, prêtre de Verdun, pour lui rappeler ses promesses et le catéchiser sur la route. Saint Rémi vint au secours du simple prêtre , et par ses instructions décida Clovis à renoncer au paganisme (1). Clovis demanda seulement un délai pour obtenir le consentement de ses guerriers. Ceux-ci, plus frappés de la magnificence du culte chrétien , de la richesse des églises, des miracles qui s'opéraient autour d'eux, que des instructions de saint Rémi qu'ils ne comprenaient pas, ne firent aucune difficulté et décidèrent qu'ils suivraient l'exemple du roi. 11 y eut néanmoins un petit nombre de récalcitrants qui préférèrent aller vivre près de Ragnacaire, roi de Cambrai, que d'abandonner leurs dieux.
Clovis et son cortège arrivèrent ainsi dans Reims, où tous les évêques orthodoxes de la Gaule étaient convoqués pour la cérémonie du baptême (2). Lui et trois mille soldats francs, selon Grégoire de Tours, six mille d'après Flodoard, furent revêtus de la robe blanche des néophytes et reçurent la régénération sainte le jour de Noél de l'année 496. Le baptistère avait été préparé par saint Rémi; la cour de Téglise était tendue de toiles couvertes de toutes sortes de broderies ; la foule était compacte. Le diacre qui portait le saint chrême s'efforçait d'arriver près de l'évêque , quand une colombe vint apporter au saint pontife une fiole remplie de l'huile qui servait habituellement aux onctions sacrées.
Ce miracle, rapporté par Hincmar (3), n'a évidemment
(1) Greg. Tur. Hist.
(t) Flodoard. Hist écoles. Rhem., lib. 2.
(3) Hist. Franc, cap. xxii.
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pas été connu de Grégoire de Tours, puisque ce dernier ne le mentionne pas dans son histoire, où sont pourtant consignées bien d'autres merveilles moins considérables que celle de la sainte ampoule.
Saint Rémi, en versant Teau lustrale sur la tête de Clovis, lui dit en présence des Francs, avec le ton du maître envers son disciple : « Courbe la tête, ô Sicambre! adore ce que tu as brûlé, et brûle ce que tu as adoré (1). »
Pendant la ferveur de leur conversion , ces rudes guerriers, encore revêtus de la tunique blanche des néophytes, assistèrent à l'instruction que leur fit Tévêque de Reims sur la passion de Jésus-Christ. Tous furent émus jusqu'au! larmes. Clovis s'écria dans un mouvement d'exaltation : « Que n'étais-je là, moi et mes Francs, cette iniquité n'aurait pas eu lieu (2) ! » Il était alors le seul roi du monde qui fût catholique ; ce qui lui a valu le titre de fi.h aîné de l'Église^ devenu l'héritage que ne répudieront jamais ses successeurs.
Le triomphe du cathoUcisme était donc l'œuvre d'un jeune roi païen ; aussi le pape Anastase lui écrivit-il : « Vous remplissez notre espérance. Vous serez la plus précieuse pierre de notre tiare et la consolation de l'Église qui vient de vous enfanter à Jésua-Christ. Continuez de donner la joie à votre mère , soyez pour elle un soutien aussi solide qu'une colonne de fer, afin que ses prières obtiennent du ciel que vous persistiez toujours dans la voie du salut, et qu'il fasse tomber à vos pieds les ennemis qui sont autour de vous (3). » Il ne peut être ici question que des Bourguignons et des Yisigoths, qui étaient ariens.
Après l'acte de Clovis, qui consolidait le pouvoir des Francs, la belle civilisation romaine dut s'incliner devant les hordes germaniques et tartares dont le christianisme seul pouvait adoucir lés mœurs. Salvien résume ainsi le carac-
(4) Greg. Tur., 1. II, cap. zxxi.
(2) HiDc. Hist. Franc, cap. xzxu.
(3) Le Comte. Ann. Eccles. Franc.^ t. I, p. 49i.
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tère de ces différentes races : « Les Goths sont fourbes mais chastes; les Allemands, impudiques mais sincères; les Francs, menteurs mais hospitaliers (1). » Les Taïfales de race slave avaient Thorrible coutume de marier les jeunes garçons avec des hommes,, et les premiers n'étaient délivrés de cette honteuse servitude qu'après s'être distingués à la chasse contre des animaux féroces (2). Cette peuplade, venue dans la Gaule en 405, avec les Alains, les Huns et les Vandales, s'était établie au centre du Poitou où son nom s'est conservé, dit Grégoire de Tours, dans celui de la petite ville de Tifauges. Les Antes, autre tribu tartare, a pu s'établir aux environs de Falaise {Falesia)^ où existent une rivière et une longue vallée qui portent leur nom.
Aujourd'hui que nous sommes tous confondus sous le nom collectif de Français, il n'y a peut-être que les rares familles qui s'appellent Le Franc, Le Sesne ou Alain qui pourraient se vanter d'appartenir à la race des conquérants. Quant aux autres, même les plus illustres, aucune recherche ne permettra jamais de découvrir si elles descendent d'un Visigoth ou d'un Gaulois, d'un Franc ou d'un Bourguignon, d'un homme libre ou d'un esclave.
On voit toutefois que les Francs ne sont pas sortis, comme on l'a souvent cru , des forêts de la Germanie pour se jeter sur la Gaule;. qu'ils avaient franchi le Rhin depuis deux cents ans avant de marcher sur Paris, et qu'ils s'étaient plus ou moins façonnés aux mœurs, au luxe, aux délicates recherches de la civilisation romaine; enfin, que nos provinces ne sont passées que successivement sous leur domination.
Disons, en même temps, que jamais conquête ne coûta moins de sang et de larmes que celle de Clovis. Comme elle avait eu lieu sous le patronage des évêques, elle fut aussi douce que le commandait le christianisme envers ceux qui
(4) De Gubern. Dei, lib. VIT.
(2) Amm. Marc, lib. II, cap. ii,
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se soumettaient de bonne grâce au vainqueur. Si les Francs réduisaient les peuples à l'obéissance, les évoques, à leur tour, Taisaient plier ces hardis conquérants sous la loi du Christ, et TÉvangile devenait immédiatement le code sacré des vainqueurs et des vaincus.
Aucun Gallo-Romain ne fut dépossédé : les domaines abandonnés et les terres du fisc impérial purent suffire à doter les chefs militaires et les comtes préposés au gouvernement des provinces. Les uns et les autres, bientôt embarrassés de leurs vastes possessions, en donnèrent une partie aux moines et aux évéques pour fonder des monastères, des oratoires et des églises. Ainsi se forma l'alliance indestructible de l'autorité civile qui fait respecter l'indépendance des nations avec le pouvoir religieux qui les moralise, prescrit d'obéir aux puissances à condition que celles-ci devront justice et protection aux peuples que leur aura confiés la Providence.
c< Après s'être faits chrétiens, dit Orose, les Francs remirent répée dans le fourreau pour cultiver la terre et vécurent avec les Romains échappés au carnage des guerres précédentes comme des concitoyens et des amis. »
Agathias, auteur grec, dit postérieurement à Orose : a Depuis quelques années, les Francs se sont rendus maîtres de presque toutes les Gaules. Ils possèdent Marseille qui , après s'êti'e longtemps gouvernée suivant les coutumes de ses fondateurs, obéit aujourd'hui à des princes étrangers sans qu'on puisse dire qu'elle soit dans une plus mauvaise condition. En effet, les Francs ne ressemblent pas aux autres barbares , qui ont en horreur le séjour des villes. Tous sont catholiques et pratiquent le culte de cette religion de la même manière que les Romains. Non-seulement ils ont des lois et des usages semblables aux nôtres, concernant les ventes, les achats et la manière de rendre la justice; mais plusieurs d'entre eux exercent dans les villes les charges municipales ou se sont engagés dans l'état ecclésiastique. Enfin, pour des barbares, ils sont très-soumis aux lois, très-
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polis et ne diffèrent guère des Romains que par la langue qu'ils parlent et par Thabit qu'ils portent (1). »
La suite dramatique de cette histoire , l'assassinat de plusieurs rois, la défaite des Bourguignons et des Visigoths, la remise des églises ariennes aux orthodoxes qui avaient ouvert la Gaule aux conquérants (2), la conduite postérieure des évoques envers ces derniers, tous ces faits appartiennent évidemment à la monarchie des Francs. Clovis, à l'exemple de beaucoup de rois barbares de la Gaule , accepta le titre de consul romain dont il prit possession dans l'église de Saint-Martin de Tours, avec les cérémonies usitées à Rome en pareille circonstance; mais ce titre, qui semblait rattacher la Gaule à l'empire, n'était qu'une fiction qui dura jusqu'à l'année 450, époque à laquelle Justinien, désespérant de réunir les lambeaux épars de ce colosse aux abois et voulant vivre en bonne intelligence avec les Francs, leur expédia un diplôme par lequel il reconnaissait leur indépendance, a Les Francs tenaient à cet acte, dit Procope, persuadés que le pays ne pouvait leur appartenir qu'au moyen d'une concession émanant de l'empereur d'Occident. » Ainsi finit dans la Gaule cette domination romaine, avide, tracassière et civilisatrice, qui , sans égard au saint attachement des peuples à leur autonomie, avait voulu s'imposer au monde entier.
(4) Agath. de Reb. Just., lib. I.
(t) L'arianisme, qui s'était éteudu dans tout l'Orient et l'Occident où les barbares avaient pénétré, ne fut totalement éteint que vers l'année 660. Huit siècles plus tard, quand l'Eglise était agitée par les doctrines de Luther, il reparut enseigné par l'Espagnol Michel Servet. Ces nouveaux ariens ou antîtrinitaires furent combattus par Calvin , qui fit brûler Servet à Genève. On prétend cependant que les calvinistes rappellent les ariens et que les anglicans se rapprochent des semi-ariens. Les autres se sont confondus avec les déistes. [Hist, de Varianisme, par le jésuite Maimbourg, t. II, p. 460.)
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