INVASION DES CIMBRES DANS LA GAULE
Les Romains administraient paisiblement leur Province, lorsque la Gaule subit une des plus furieuses invasions qui soient consignées dans l'histoire. Les Kymris des bords de la Baltique, connus sous le nom de Cimbres et chassés de leur pays par de grandes inondations, s'associèrent les Teutons, leurs voisins, et marchèrent vers le sud au nombre de plus de trois cent mille, sans compter les vieillards, les femmes et les enfants qui les suivaient dans leurs chariots (4).
(4) Strab , lib. IV.
(2) Peuples de la Savoie et du Daaphiné.
(3) Strab., Ub. IV.
(4) Platar. in Mar.
Ils se dirigèrent d'abord sur la Norique (1), écrasèrent, en passant, les légions du consul Papirius Carbon, qui surveillait leur marche. Le chemin de Fltalie leur était ouvert. Ils n'en profitèrent pas ; car après avoir reçu les Tiguriens et les Ambrons, peuples helvètes, dans leurs rangs, ils se portèrent chez les Belges , qui se levèrent en masse pour les repousser. Il y eut cependant un accord entre eux, èar, après avoir laissé la tribu des Atuates sur les terres des Éburons (2) pour garder ses bagages, l'invasion se dirigea sur la Province romaine, ravageant tout sur son passage et faisant demander au consul Silanus de lui procurer des terres en Italie.
4(y7-io6. Cette prétention ne pouvant être accueillie, les Cimbres décidèrent de passer les Alpes et d'obtenir par les armes ce qu'on leur refusait de bon accord. Après une année d'hésitation, car ils craignaient Thoslilité de la Province, les Tiguriens entrèrent chez les Allobroges par Genève, pendant que les Cimbres et les Ambrons côtoyaient les bords de la mer pour gagner les bouches du Rhône.
Le consul Cassius suivit les Tiguriens pour les arrêter à la descente des monts. Son armée fut détruite, dépouillée, et vit se renouveler pour elle la scène humiliante des fourches Caudines. Cassius ne fut pas plus heureux d'un autre côté : ses troupes prirent la fuite et le laissèrent tomber dans les mains des Cimbres.
Tant de défaites firent ouvrir les yeux aux Ligures de la Gaule, qui désiraient voir les légions expulsées de la Province. Ils s'allièrent aux Volkes et au roi des Tectosages, qui les fit entrer dans Tolosa pour en chasser la garnison romaine.
Servilius Cépion, venu d'Italie, rentra dans cette ville par la trahison de quelques habitants vendus au parti romain. Tout y fut mis à feu et à sang. Cépion fit rechercher les tré-
(1) L'Autriche actuelle.
(2) Dans le pays de Namur.
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sors de Delphes jetés dans un lac (1), et^ après les avoir réunis à Tor des temples, il fit tout charger sur des chariots pour le transporter à Marseille et à Rome. Mais, désirant s'en approprier une partie, il plaça sur la route des affldés, qui tuèrent les conducteurs des chariots et lui apportèrent ce trésor qu'il partagea avec ses complices.
La Province serait définitivement restée aux Cimbres si Rome n'eût fait un suprême effort, en expédiant de nouvelles troupes sous le commandement de Manlius et de Cépion. Ce partage du pouvoir devint une source de discordes entre les deux chefs.
Les Ambrons et les Kymris s'en aperçurent et précipitèrent la bataille. Les deux camps romains furent pris; les légions perdirent au moins dix mille hommes. Les prisonniers n'obtinrent aucun quartier; tous furent pendus et leurs chevaux noyés dans le Rhône (2).
La nouvelle de ce désastre remplit Rome de consternation et de terreur. Les deux généraux furent rappelés. Le peuple demanda la punition de Cépion. Ses biens furent confisqués. On l'exila en Asie. Ses filles, tombées dans la misère, finir^^nt leur vie dans la plus honteuse prostitution (3). La dégradation de cette famille fut regardée comme un juste châtiment du vol sacrilège fait à Tolosa^ et l'on dit proverbialement de quiconque semblait être sous le coup d'une fatale destinée : qu'il avait de Vqt de Toulouse.
La république n'eut plus d'espérance que dans Marins, qui venait de terminer sa guerre contre Jugurtha. Lorsqu'il mit le pied dans la Gaule, les Cimbres et les Teutons venaient d'en partir pour entrer en Espagne. Marins campa sur la rive gauche du Rhône qu'il couvrit de retranchements; mais s' étant aperçu que les sables amoncelés à l'entrée du fleuve empêchaient les navires de lui apporter des provi-
(4) Justin., lib. IV, cap. zxiy.
(2) Orose, lib. V, cap. xvi.
(3) Strab.^lib. IV.
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18 ÀimALES DE LA GAULE
sionSy il fit exécuter le fameux canal qui partait de son camp et aboutissait à la mer sur une rade vaste et commode.
A.près avoir ravagé TEspagne pendant deux années ^ les Cimbres revinrent dans la Gaule avec le projet de la traverser pour entrer en Italie. Cette foule d'hommes, chargés de butin, commirent la faute énorme de se diviser en deux armées. Les Cimbres gagnèrent THelvétie pour descendre dans la Cisalpine. Les Teutons et les Ambrons résolurent d'y entrer par les Alpes, en suivant le bord de la mer. Ils arrivèrent bientôt à Tembouchure du Rhône et le traversèrent vers l'angle nord de l'île de Camargue.
Marius, ne voulant pas compromettre son armée devant un si grand nombre de barbares dont la vue seule et les cris effroyables impressionnaient ses troupes, s'établit sur une langue de terre qui s'avançait entre deux étangs. A l'ouest étaient des marais. Son camp n'était accessible que par le nord, où existait un coteau; mais il l'avait fortifié d'un vallum dont les traces se voient encore du côté de Valduc. La ville de Fez, dont le nom vient de ce fossé, s'est élevée au milieu de ce gigantesque travail.
Ainsi retranché, le général romain fatigua les Teutons et les Ambrons par une inactivité dont ils ne prévoyaient pas les suites. Ces peuples, n'osant rien entreprendre contre le camp romain, prirent la résolution de passer outre et de laisser derrière eux Marius, comme avaient fait les Cimbres. Cette nuée d'hommes, d'enfants et de femmes furent six jours à défiler devant le camp romain, adressant mille invectives aux légionnaires et leur demandant s'ils n'avaient pas de nouvelles à faire tenir à leurs femmes à Rome (1).
Ils allèrent de là s'établir aux Eaux-Sexfiennes (Aix). Marius les suivit et, craignant d'être surpris, il se fortifia dans un lieu très^levé, mais où l'on manquait d'eau (2).
(4) Plutar, in Mario.
(2) Ce retranchement, toujours entretenu du temps des Romains , était un lieu de dépôt pour leurs subsistances. On l'appelle encore dans le pays : Camp du pain de munition : Annonœ munt^to.
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Un de ses détachements, s'étant éloigné pour en puiser à la rivière, fut attaqué et aurait été détruit s'il n'eût été prompteraent secouru.
Les Romains avaient eu à lutter non-seulement avec les hommes, mais encore avec les femmes ambrones, armées de haches , qui se précipitèrent dans la mêlée et firent un grand carnage. Ce dévouement leur coûta cher : ayant été faites prisonnières et se voyant exposées à la brutalité du soldat, elles démandèrent à entrer dans le partage des vestales, faveur qu'on ne voulut pas leur accorder. Alors ces malheureuses héroïnes de la piété conjugale s'étranglèrent elles-mêmes pendant la nuit.
Cette journée n'était, pour les barbares, que l'avantcoureur de la plus horrible défaite. Le lendemain, Marins quitta ses lignes, s'approcha de la rivière d'Arc et combattit avec un tel succès qu'il vesta plus de cent mille confédérés sur le champ de bataille. Ce lieu a conservé le nom de Fourrières, venant de putrido, c'est-à-dire de la putréfaction des tas de cadavres que les barbares laissèrent sur ce lugubre terrain, ce Depuis lors, dit Plutarque, les habitants de « ces plaines s'imaginèrent d'enclore leurs vignes avec des « haies faites d'ossements humains, et la graisse produite « par la décomposition des corps s'infiltra si profondément « dans la terre que. Tété suivant, les arbres produisirent « une quantité incroyable de fleurs et de fruits (1). »
La hauteur sur laquelle avaient campé les Romains reçut un temple dédié à la Victoire, où les populations voisines se rendirent pour leurs sacrifices. Les chrétiens n'abolirent pas l'antique pèlerinage, mais le temple païen devint l'église de Sainte-Victoire.
Le canal construit par Marins fut une nouvelle source de richesses pour Massalie, qui perçut de forts impôts sur les navires qui le fréquentaient. Voulant s'en assurer la possession, elle s'appropria les bouches du Rhône, y éleva des
(4) Plutar. in Mario.
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tours servant de signaux et fit bâtir un temple à Diane rÉphésienne, sur un terrain dont les sinuosités du fleuve avaient fait une ile (1).
La race des Teutons et des Ambrons se trouvant complètement anéantie et la Province romaine délivrée, Marius s'approcba des monts pour aller à la rencontre des Cimbres, qui descendaient les Alpes Noriques, espérant être bientôt rejointe par leurs alliés. Rome n'avait pu leur opposer que deux légions sous la conduite de Catulus, ayant Sylla pour lieutenant. Les Cimbres s'apprêtaient à renverser d'aussi faibles obstacles, mais leur courage faiblit lorsqu'ils surent la défaite des Teutons et l'arrivée de Marius. Ils ne purent néanmoins refuser le combat. Les Romains leur tuèrent cent vingt mille hommes et firent soixante mille prisonniers. Leurs femmes, au désespoir, imitèrent la conduite des Ambrones. Montées sur leurs chariots^ on les vit égorger leurs époux, leurs enfants, leurs pères, puis se poignarder ellesmêmes. D'autres se pendirent au timon des chariots, tandis que leurs maris, après s'être passé au cou les liens fixés à la corne des bœufs, aiguillonnaient l'animal et trouvaient la mort dans le sillon que leur corps avait formé (2).
11 ne resta rien de cet immense effort de la barbarie contre la civilisation romaine. Marius devint consul pour la cinquième fois, ce qui prépara les Romains à ces longues dictatures qui devaient créer l'empire et ruiner la république.
Peu de temps après, le nord de la Gaule fut inondé de populations germaniques qui avaient franchi le Rhin pour entrer en hostilité contre les Belges. La Province était donc comprimée entre ces peuples et les Romains, qui menaçaient également son repos et sa liberté. Les Germains s'avancèrent jusqu'à la Marne et la Seine, ce qui a fait croire à César que la Belgique n'était peuplée que de Germains. Cependant , mieux renseigné plus tard , il
(1) Strab., Ub. IV.
(2) Plutar. in Mario.
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LÀ GlULE lYlNT LA DOMINATION ROMAINE 21
appelle Belgium les contrées voisines de la mer, occupées par les Beliovaces, les Ambiani et les Airébates ; preuve que, de son temps, les Germains n'y avaient pas encore pénétré.
La guerre sociale vint, peu après, troubler la Province romaine et la plonger dans les horreurs de la guerre civile. A Rome, deux partis divisaient la république : Sylla, patricien orgueilleux, était à la tète de l'aristocratie ; Marins, à la tête du parti démocratique.
Sylla défit Marins, dont les partisans passèrent dans la Gaule. Les Aquitains, se rangeant du côté des bannis, écrasèrent Manilius Népos, menacèrent Narbonne, Massalie et passèrent les Alpes, ayant à leur tête Sertorius, dont les forces se trouvèrent composées d'Aquitains, de Volkes, de Ligures et d'Allobroges.
Pompée, après la mort de Sylla, fut envoyé par la faction aristocratique contre cette armée. Sertorius fut défait et rentra dans la Province, où il réunit une assemblée composée de sénateurs de Rome atteints par les proscriptions du parti vainqueur.
Pompée franchit les Alpes à son tour, accompagné de Fontéius, homme inflexible et cruel appartenant à l'école de Sylla. Ils marchèrent sur Narbonne, mettant tout à feu et à sang et chassant devant eux les postes de Sertorius. Pompée proscrivit les populations de villes entières et donna leur territoire à Massalie pour la récompenser des services qu'il en avait reçus. 11 passa les Pyrénées sans rencontrer d'obstacles ; mais, le bruit ayant couru qu'il venait d'essuyer un échec, les populations de la Province se soulevèrent et marchèrent contre Massalie pour la punir de ses trahisons. Elles se seraient emparées de Narbonne, si Fontéius ne fût venu, avec quelques légions, pour la délivrer. Enfin Pompée revint dans la Province, préoccupé des punitions qu'il lui ferait subir. Il abolit ses privilèges, posa des colonies militaires dans un grand nombre de villes, dont il chassa et expropria les habitants. Beaucoup se sauvèrent dans les
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Pyrénées. On les força d'en descendre à la pointe du sabre pour former une petite colonie, dont la ville fut nommée Urbs Conuenarwm, c'est-à-dire ville des hommes qui s'étaient rassemblés dans les montagnes, et parmi lesquels saint Jérôme place des bandes de voleurs (1).
«8^. La Province continua d'être gouvernée par Fontéius, qui ne cessa de l'accabler d'impôts et de réquisitions de vivres pour alimenter ses camps. 11 imposa aux Allobroges des taxes extraordinaires, qu'ils furent hors d'état de payer, et enleva en masse toute la cavalerie et les jeunes gens du pays pour les envoyer combattre en Asie. Alors seulement le proconsul put écrire au sénat que l'ordre régnait dans la Province.
Dans le même temps, les deux partis qui s'étaient fait la guerre à Rome se reposaient après s'être exterminés. Les Allobroges, profitant de la trêve, envoyèrent des députés au sénat pour exposer l'indigence de leur nation et dénoncer le despotisme de Fontéius. Fabius Sanga, protecteur en titre de ce peuple, défendit sa cause contre Cicéron, qui avait en main celle du proconsul. On sait avec quelle ironie Cicéron parla des Gaulois et comment il parvint à obtenir l'acquittement de Fontéius.
Les délégués de la Gaule étaient au désespoir, lorsque des émissaires de Catilina les abordèrent et leur dirent qu'ils obtiendraient satisfaction si les Allobroges voulaient entrer dans leur parti. Les délégués informèrent Sanga de cette ouverture. Sanga, honnête patriote, leur représenta les conséquences funestes du complot et leur conseilla de le dénoncer à Cicéron, qui venait d'être nommé consul.
Cicéron les remercia de cette confidence et leur fit obtenir ce qu'on avait refusé à leurs justes sollicitations. Les principaux conjurés furent saisis et confrontés avec leurs dénonciateurs, qui partirent dès le lendemain pour la Gaule. Le succès de leur mission n'arrêta pas les Allobroges, en proie aux agents de Catilina. Us se soulevèrent et pré-
(4) Hieron. advers. Vigil.
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LÀ GAl]L£ AVANT LA DOMINATION ROMAINE 23
sentèrent la bataille à Fontéius, qui ne tarda pas à les soumettre. De leur côté, les Aquitains avaient défait et tué le général Préconius et chassé de leur pays le proconsul Manilius, dont les bagages étaient tombés dans leurs mains (1).
Nous arrivons au moment où la Gaule va subir une immense transformation due à la constitution romaine, qui visait à Tasservissement de tous les peuples. Avant d*aborder ce sujet, nous parlerons de la géographie et de l'état politique de ce pays, d'après César, qui est le meilleur guide que nous puissions avoir, puisque, ayant séjourné longtemps dans la Province , il a été plus à même que tout autre historien de connaître les choses qu'il a écrites pour le sénat, les Romains et la postérité.