QUATRIÈME PARTIE
De l'artion dc« Arti«<pfl ProTençanK dans l'école Française.
Messieurs,
J'ai parlé de Timportance de nos artistes dans Tantiquité, de leur influence au moyen-âge, de leur originalité. Il me reste, comme complément, à déterminer leur action dans Técole française.
Je crois avoir suflisament établi la primauté de nos Provençaux. Avant que François 1" n'eut appelé le Primatice et le Rosso, et longtemps môme avant que Gérard d'Orléans et Jean Cosle (1343 à 1356) n'exécutassent leurs peintures au château du Val de Rueil, Avignon était déjà renommée par ses artistes. Jv 'école d'Aix possédait, avant le Primatice,
des peintres du plus grand morito. Il en était de mcme de celle des ducs de Bourgogne. Une renaissance complète était inévitalde dans nos contrées, elle commençait à s'y produire , lorsque Tltalie priPle premier rang.
Je n'ai plus qu ïi indiquer le genre de talent de nos principaux artistes, et les positions occupées par eux. Ces deux points détermineront Taction qu'ils ont exercé sur. notre école. Ils me dispenseront de tous commentaires, vous laissant à vous, Messieurs, le soin de prononcer.
Je jetterai tout d'abord un coup-d'œil rapide sur quelques-unes des illustrations des villes du midi de la France, que je n'ai pas séparé de celles de la Provence. L'histoire de l'art chez elle, m'étant moins connue, je ne remonterai pas, en ce qui les concerne, au delà du siècle de Louis XIV.
Les de Troy se révèlent à cette époque (1G70), et de père en fils, ils fourni.«;sent une succession de peintres du plus grand caractère. Toulouse les voit naître. François de Troy, fils de Nicolas, qui fesait école en cette ville, passe par toutes les charges de l'académie, dont il devient le directeur le 7 juillet 1708, et premier peintre du roi. Considéré comme un
des plus illustres portraitiste de Técole française, on disait de lui qu'il peignait les yeux comme le Guide, les nez comme Van-Dick, et les bouches comme Corrège.Son fds Jean-Fran« cois de Troy, Tautcur du tableau de la P^s/e de Marseille (au château Borely), de Vllistoire (VEslher, et de l'Histoire de Jason, Tune et Tautre en sept tableaux, reproduites en tapisseries des Gobellins, devint à son tour premier peintre du roi, et directeur de TA endémie de France à Rome (1738), et de plus prince de l'Académie de Saint-Luc. Sans parler du grand nomltro de ses graveurs, Pierre-Ignace Parrocel, Vien, et Boucher, reproduisaient à leau forte quelques-uns de ses tableaux.
Natoire, de Nhiies, remplaçait de Troy en 1751, comme directeur de Técole de France à Rome, place que Vien (de Montpellier), devait bientôt après ce dernier occuper avec tant d'éclat, aussi bien que ces autres enfants du midi, appartenant ;V notre siècle, les Ingres (*), les Vernet (**) et les Hébert (*").
Toulouse avait donné également naissance à Antoine Rivalz, un grand artiste, qui eut pour élève Subleyras, d'Uzès; celui-ci soutint digne-
(*j De Moiilaiibïii. - [" j U'Aviguoii - ;""; Uc Grenoble,
ment à Rome mome, la réputation de nos peintres français : son tableau de Saint Bazile célébrant les saints mystères et recevant les dons de l'empereur Valens, obtenait de son vivant un privilège qui n'avait point de précédents, celui d'être reproduit en mosaïque au Vatican .
L'école de Montpellier, qui avait donné naissance à Sébastien Bourdon (1616, 1G74), Tun des douze fondateurs de TAcadéraie de Peinture de Paris, et dont rinfluence fut considérable, fesait épanouir le talent non moins célèbre de Rigaud, né à Perpignan. Les portraits de Rigaud reflètent de la manière la plus pittoresque le siècle du grand roi, tant il y a de hauteur, de 'dignité, de noblesse, peut-être un peu théâtrale, mais rachetée par un coloris si brillant, et une telle fierté d'allure, qu'on lui pardonne aisément ce défaut.
Le département du Gard voyait également surgir de son sein des maîtres tels que Natoire, de Nîmes, déjà nommé, Théolon, d'Aigues- Mortes, Barbier Walbonne, Jean Raoux, Fabre, auquel Montpellier doit son musée, Sigalon, un génie méconnu toute sa vie, que la postérité a réhabilité si tardivement, et Jalabert, de ^^îmes, une de nos gloires comtemporaipes,
Mais j'abrège, je n'ai rien dit encore des artistes de Marseille. Au xv"" siècle, deux de ses peintres verriers,Guillaume et Claude, sont appelés en Italie, ils travaillent en concurrence, avec ses artistes les plus renommés, et Guillaume fonde à Arezzo,où il meurt en 1537, une école d'où sort Vasari, et une foule d artistes éminents. Je dois citer Michel Serre qui a produit une immense quantité de tableaux, dont quelques-uns ont beaucoup de prix. Sa réputation arrive jusqu'à Paris, et son talent lui donne son entrée à l'Académie.
Imbert, Joseph, né à Marseille en IGOG, fut également un grand peintre. Il eut pour élèves Duplésis de Garpentras, portraitiste renommé, et Antoine Duparc, peintre, sculpteur et architecte. La fille de ce dernier, Françoise Dupant née à Marseille en 1705, élève de son père, et de J.-B. Vanloo, acquit à son tour une grande célébrité.
Puisque je parle de sculpteurs, je ne dois pas tarder à nommer Puget, né à Marseille le 31 octobre 1622, architecte, peintre et sculpteur, doué d'un vaste génie, qui l'eut rendu presque égal à Michel-Ange, et supérieur à lui comme sculpteur, s'il eut trouvé son Léon X. Puget seul pourrait sufïire à la gloire artistique d'un
pays. On connait trop l)ien ses œuvres, pour qu'il soit nécessaire de les détailler ici. Marseille a eu la généreuse pensée de les faire toutes mouler, et bientôt, les artistes, les amateurs, et les étrangers, trouveront au château Borely, dans les salles principales du rez-dechaussée, qui leur sont consacrées, des modèles impérissables qui apprendront à nos neveux, la grandeur du génie du sculpteur Provençal.
Plusieurs élèves de Puget se sont distingués à leur tour. Veyrier s'est assimilé sa manière, il eut du succès. Mathias fut un sculpteur sur bois très remarqual)lo, le buiîet d'orgues de réglise de la Major, dont il est Tauteur, est considéré par tous les amateurs comme un chef-d'œuvre. Marc Chabry, nommé par Louis XIV, sculpteur du roi, dans la ville de Lyon, a illustré cette ville d'une multitude de travaux.
Je dois ajouter à ces artistes les Clerion, les Jean de Dieu, et les Vassé, père et fils, qui devinrent membre de TAcadémie, et contribuèrent à peupler destatues,Versailles et Trianon : on doit à ce dernier les bas-reliefs du maître-autel de la cathédrale de Paris. Les décorations du chœur de cette église et la figure qui est dans la chapelle de la Vierge.
Pavillon se disîtingua à son tour à Aix, ainsi que Cliastel, Jean Pancrace (né à Avignon en 1726) auquel sa patrie adoptive, Aix, est redevable lu fronton de ses greniers publics, de la fontaine des Prêcheurs et de la statue de la Vierge de Téglise de la Magdeleine. Giraud, Jean-Baptiste, née à Aix en 1752, auteur de V Achille moîtrant et du Soldat laboureur, fut aussi un grand artiste. Torro a laissé à Aix de splendides dessins; sculpteur sur bois, il contribua à rornementation des vaisseaux de haut bord et des galères de Marseille. Il avait cela de commun avec Puget, et Vassé qui envoyait ses dessins de Paris. Hubac, de Toulon, fut plus tard leur digne successeur. Ces vaisseaux ainsi ornés fesaient ladmiration des marines rivales de la France, et ils établissaient à la face du monde sa prééminence dans les arts.
Rayolle, né à Apt le 19 juin 1655, fut aussi bon suculpteur, parmi ses ouvrages qui décorent les maisons royales , on peut citer une statue de Platon, une de Sénicothoë, de Lycaon, et plusieurs liamadriades. Il exécuta entr autres, pour le dôme des Invalides, la statue de Saint Paul, et il sculpta la fawide de
Taîle gauche du château de Versailles, du côté des réservoirs. '^^
Poitevin, Alexis, né à Rousssillon-les-Apt, le 27 juin 1764, a laissé également un nom dans la sculpture. On sait qu'à Nhnes il exécuta pour trois mille francs, sur la façade de son Hôtel- Dieu, des bas-reliefs et des statues, qui en coûteraient plus de trente mille de nos jours.
Mais je ne dois pas oublier Laurent, d'Avignon, qui en 1515, moulait en bronze une statue du dieu Mars, du poids de 1222 livres, qui surmonte encore la tour de Thorloge de THôtel-de-Ville d'Arles. Guillermin, Jean ,qui vivait ù Avignon au xvn"" siècle, Fauteur du fameux Christ en ivoire, des pénitents noirs, considéré comme un chef-d'œuvre, et Baptiste, élève de Puget, qui a sculpté les panneaux du chœur de l'église de Saint-Maximin : je puis ajouter les Espercieux, les d'Antoine et les Chardigny, autres sculpteurs de mérite qni sont morts au commencement du xix'"" siècle.
Maintenant, Messieurs, je crois pouvoir me dispenser de citer de nouveau les artistes d'Aix, d'Avignon, dont j'ai constaté l'originalité^ j'aurai cependant encore quelques noms à
mettre en lumière et qui se sont produits au xviii"" siècle, à Texception de Roulet, graveur d'Arles, qui appartient au xyii"*, tels que Peyron, Gibelin, Revoil, Constantin, Duqueylard, Forbin (comte de), Granet, d'Aix ; Balechou , Henry, Reattu, d'Arles ; Boze, Joseph, des Martiques; Laurent, Pierre, graveur; Bounieu, Michel-Honoré ; Beaufort, de Marseille, ville qui devait donner plus tard naissance àPapeti et ùE. de La Croix (*); les Fragonard et lesMallet, de Grasse ; les Paulin-Guerrin, et Simon-Jullien, de Toulon. Vous donner des détails sur ces artistes qui occupent un certain rang, et dont quelques-uns pourraient trouver place parmi les premiers, ce serait abuser de votre attention. On trouvera dans mes Annales des notes plus complètes les concernant, ainsi que sur les artistes de notre province, qui appartiennent au xix™" siècle. Je n'ai donc plusqu a déterminer en résumant , Faction de nos maîtres du midi sur Fécole Française jusqu'à la première révolution .
(*} Eugène de la Lacroix, était lils de l'ancien préfet de Marseille Cbarles de la Croix.
En ce qui touchn plus particulièrement les artistes (.VAvignon, d'Aix et do Marseille, attachés au sol qui les avait vu naître et trouvant des protecteurs qui utilisaient leurs talents, la plupart d'entr'eux ont vécu loin de la capitale et ils sont restés ignorés ; quelques-uns sont allés à Paris, pour revenir ensuite moutir, où ils avaient vécu, ou vu le jour; ainsi de Daret, de Finsonius, de Pierre Mignard, peintre de Marie-Thérèse, architecte du roi, et Tun des huit fondateurs de rAcadémie de Paris, en 1671; Serre, de Marseille, et Jean-Baptiste Vanloo. Tandis que d'autres, ahandonnaient pour toujours le pays natal, tels que les Roulet, la plupart des Parrocel, les Peyron, les Gibelin, les Bounieu, les Fragonard, les fils de Jean-Baptiste Vanloo, les d'André Bardon, les Vernet, les Sauvan fds, dont les œuvres se répandaient dans toute TEurope.
Quoiqu'il en soit, en jetant un simple regard d'ensemble, sur notre grande école Française , si nous l'examinons, depuis qu'elle prend un corps, et dans les moments ou elle cherche sa voie, et si une révolution radicale s'opère dans la manière de ses maîtres, ce sont le plus sou-
vent des artistes du midi, qui en donnent le signal, en lui découvrant de nouveaux horizons.
Sous Louis XIV, les portraitistes sont-ils recherchés ? Les François de Troy, les Mignard, les Rigaud , les Sébastien Bourdon, et sous Louis XV, les Natoire, les Duplessis, les Arnulfi, les d'André Bardon, les Beaufort, et toute cette phalange des Vanloo, et des autres peintres d'histoire méridionaux que j'ai déjà nommé, figurent parmi les plus célèbres et au premier rang.
Sous ces deux règnes, le genre des batailles est-il à la mode? Deux des Parrocel, Joseph et Charles, deviennent célèbres à leur tour, et ils éclipsent la plupart de leurs émules et de leurs devanciers, Tun par sa verve et son brillant coloris, l'autre par la vérité dans les altitudes, et la science du dessin ( 1 ) .
Le paysage officiel et de convention paraît assuré et affermi sur sa base? Valenciennes, de
(1) Je ne cite pas Ignace-Jacques et Joscpb-Francois Parrocel, ëga'enieat peintres de batailles, inférieurs aux premiers, et dont les œuvres, quand on les confond avec celles de leurs devanciers, Joseph et Charles, font lorl à la réputation de ces derniers et l'amoindrissent.
Toulouse, porte sur lui une main hardie, il le renverse, et il forme une nombreuse école qui se perpétue.
La peinture historique, sous le pinceau de Pierre, premier peintre du roi, est-elle en complète décadence ? Vien, de Montpellier , la relève, et il produit une nouvelle renaissance. La Marine sous le pinceau de Joseph Vernet prend un caractère de grandeur et de complète originalité. Mallet, de Grasse, inaugure à son tour le genre qui porte son nom .
Mais c'est dans la peinture religieuse que nos artistes méridionaux excellent. Après Poussin et Lesueur, on peut placer hardiment Daret, Nicolas Mignard, Raynaud Levieux, les Parrocel, Barthélemy,Louis,Pi»3rre, et Etienne, Crozier, les Vanloo, Gabriel Imbert, qui laissent dans nos églises des œuvres admirables. Si par opposition, la cour dissolue de Louis XV réclame des bergeries ou des scènes licencieuses, le pays qui a produit Pétrone, le poète courtisan, fournit à son tour des peintres erotiques, qui avilissant leur talent, lui ressemblent, et le disputent à Boucher, qui est du reste élève de Carie Vanloo. J'ai nommé les Fragonard.
Spectacle étrange et digne de remarque. Il n'est pas un genre dans la peinture, qui ne trouve dans nos pays un artiste pour Tillustrer, et leurs œuvres conjointement à celle des autres grands maîtres que le nord a également produit, en se répandant au loin, contribuent à la splendeur de tous les plus beaux musées des capitales de l'Europe, des galeries des princes, et des cabinets des amateurs les plus fastueux; et donnant au monde une idée de la grandeur du génie de nos artistes, elles ne cessent d'étendre ainsi partout l'univers l'influence et la gloire du nom Français.