TROISIÈME PARTIE
Il*' l'originalité* des Artiates Provençaui.
Messieurs ,
La plus ancienne de nos écoles méridionales est sans contredit celle d'Avignon ; les papes en y transportant le siège apostolique, en 1306, y trouvaient la première académie qui eut été fondé en Europe (1303), après celle de Rome qui datait de 1300, et bon nombre de peintres et de sculpteurs, tant religieux que laïques. Le livre de la commanderie de Malte signale, parmi ces derniers, un Bertrand qui excerçait avec succès la peinture en cette ville en 1272, et B. de Parasolz, troubadour provençal, qui vivait au commencement du xiv"" siècle, célèbre à son tour les talents de deux autres artistes Avignonais, César, peintre, et Pierre de Soliers, imagier et statuaire.
Au xiv*"* et au xv"" siècle le nombre de ces artistes s'était tellement multiplié, on avait pour eux tant d'estime, qu'ils étaient passés en proverbe. Ainsi on disait à ces époques « Les peint7'es d'Avignon comme on disait lesorfèvres de Limoges (1), cette simple citation établit leur complète indépendant e et leur originalité.
Jj'école d'Aix se fondait peu après, c'est-àdire au milieu du xv"" siècle; son académie avait pris naissance en 1409. René d'Anjou, peintre lui même, était passionné pour les arts et pour les lettres, il entretenait un certain nombre d'artistes, Flamands dit-on, et s'il faut en croire certains auteurs, dont les œuvres lui ont été longtemps attribués. Mais parmi ces artistes, il y avait naturellement des Provençaux. La réputation des peintres d'Avignon, avait bien du arriver jusqu'au comte de Provence même? Aucun des écrivains nous ayant parlé de ces époques, fort longtemps, il est vrai, après qu'elles étaient expirées, de Haitze entr 'autres, qui a laissé des notes très intéressantes sur les peintres d'Aix au xvn""* siècle, et particulièrement sur Daret (2), n'ont établi ce fait, mais notre nature est ainsi faite, nous allons lo plus souvent chercher fort loin, ce que nous avons sous la main.
Cependant, en examinant attentivement tous les panneaux et les vieilles peintures que nous retrouvons dans les églises de la Provence, et du Comtat, nous pourrions fort bien arriver à reconstituer ces anciennes écoles, qui semblent au premier aspect si problématiques, faute d'être étudiées. Ainsi Sainte-Marthe de Tarascon possède de ces panneaux gothiques offrant beaucoup d'analogie avec les mêmes panneaux qui ont figuré ;\ la grande exposition de Marseille en 1801, provenant des églises d'Aix. On retrouve de ces peintures dans diverses autres églises de Beaucaire, de Yilleneuve-lez-Avignon, et dans Tancienne capitale du Comtat. Le Louvre nous en a ravi plus d'une.
Ce serait là, Messieurs, une curieuse étude, et je suis persuadé qu'elle amènerait de singulières découvertes. 11 conviendrait donc d'en faire une exposition générale, et nous pourrions ainsi reconstruire l'histoire de l'art dans notre pays.
En réflécliissant à toutes les attributions données à chacune de ces œuvres, par nos antiquaires, et nos amateurs, attributions que j'ai du moi-même accueilHr dans le principe, en y apportant cependant certaines réserves, et dont les motifs allégués pour leur donner un nom
d'auteur, ou préciser leur nationalité, ne reposent sur rien do solide, je me sens pris d'un doute immense? Je voudrais toucher du doigt et du regard, et comparer pour être fixé. Eh bien ! cette comparaison pourrait se faire publiquement, et les experts ne risqueraient point de s égarer. Le musée monumental que vous vous devez à vous-même de voter. Messieurs, et qui sera un des plus beaux ornements de la ville d'Aix, peut et doit réclamer à toutes les églises ces débris d'un autre âge, presque sans intérêt pour elles, et qui doivent être considérés, aujourd'hui, comme des reliques de lart, qu'un musée seul a le droit de revendiquer. Quand à l'originalité de ces panneaux, elle est manifeste, et les artistes qui les exécutaient étaient, j'en ai l'intuition, non des Italiens, ni des Flamands, mais bien des Provençaux.
Ainsi le Tryptique, attribué à Francia, et représentant les membres du Parlement, ayant à leur tête Gervais de Beaumont, existant à Aix (3), n'a point de nom d'auteur; c'est une belle et grande peinture qui précède la renaissance. Ne pourrait-on retrouver la même main sur d'autres productions qui puissent nous éclairer? D'un autre côté, le fameux tryp-
tifjiic (lu Roi René (4) est attribué à un Flamaïul, quand le premier est donné à un Italien, dont le nom véritaljle est Fi'ancesco Raibolini , surnommé Francla (la France) : ce qui pour notre amour-propre national, ferait supposer à son talent une origine Française.
Mais où est la preuve de Texactitude de ces attriljutions? Je crois au contrain;. Messieurs, que nous devons réserver notre opinion à cet égard . Nous avons aujourd'hui pour nous lexpérience du passé. Notre pays fournissait des artistes de mérite dans l'antiquité et au moyenâge, je Tai prouvé. 11 y avait au xv' siècle une école à Avignon dont la réputation était parfaitement établie.
J'ai cité plus de cent peintres de ces époques, dans mes Annales (5), dont les noms se sont retrouvés dans les archives de cette dernière ville, et qui avaient exécuté des travaux plus ou moins importants. Que sont devenues leurs œuvres? Certainement, Messieurs, on les en dépouille, pour les attribuer à des Italiens ou à des Flamands.
Ne savons-nous pas également que les ducs de Bourgogne entretenaient aussi des peintres de mérite : Témoin ce surnom de Borgognonc, donné à un contemporain de Francia,
et qui a laissé des œuvres remarquables. Ce que nous connaissons en outre des œuvres de nos artistes des xvn®, xviii" et xix* siècle, nous prouve surabondamment, que notre pays n'a cessé d'en produire, et des plus remarquables.
Juste au moment où René d'Anjou favorisait les arts et les artistes notre sol aurait-il donc été frappé de stérilité à cet égard ? Tout me fait présumer le contraire, c'est donc une question complètement réservée.
En tous cas, les œuvres que nous possédons de ces temps précédant la renaissance ont un caractère d'originalité inconstestable, je l'ai dit ; elles témoignent de plus d'un progrès, qui du reste, à cette époque, était universel en Europe, depuis que l'art affranchi de ses entraves et des types consacrés s'était sécularisé .
A la fm du xv" siècle, l'Italie fesait un pas de géant, tous les artistes des autres nations, tenant un pinceau, un ciseau ou un burin à la main étaient éclipsés. C'en était fait de la réputation de nos maîtres Provençaux. Leurs noms devant les génies resplendissants des Titien, des Michel-Ange et des Raphaël, était désormais condamné à l'oubli.
Passons ces temps nébuleux, sur lesquels
nous n'avons actuellement aucune donnée précise mais que nous espérons bien éclairer un jour, nous trouverons amplement à nous dédommager dans les siècles qui vont suivre.
Le premier artiste Aixois sur lequel nous n'avons aucun doute, est Finsonius, il vmt planter sa tente à Aix ( 1G09), en se fesant adopter par cette ville. 11 laisse également de ses productions ù Arles et à la Ciota^. Celui-là est bien un Flamand dorigine. Il va étudier en Italie : le Caravage le séduit, mais il se dépouille bien vite de Finfluence de ce maître; elle se retrouve encore dans son Christ sortant du Totnbeau (G), mais déjà dans Vin. crédulité de StTliomas (7) elle disparaît, comme dans son martyre de St-Etie^uie à.\Kvles, et dans sa descente de Croix de la Ciotat, et il est lui-même dans sa Magdeleine expirante et le portrait de Peiresc, son illustre protecteur. Il meurt à Arles en 1039.
En 1G28, Barthélémy Parrocel, né en 1595, à Montbrison, en Forest, le premier peintre de cette famille, dont les biographes s'occupent, à son retour d'Italie, se fixe à son tour à Brignoles, où il meurt (1660), après avoir laissé de nombreuses productions, lesquelles sont perdues, confondues, ou attribuées à d'autres maî
très .Un seul tableau échappe aunaufrage de ses œuvres, c'est une Descente de croix placée audessus de Fautel de la chapelle du St-Sépulcre à la cathédrale de Brignoles, encore a-t-elle été coupée et réduite, pour entrer dans le nouveau cadre qu'on lui destinait. Cette mutilation eut lieu en 1843. C'est là une peinture sentant le maître, et qui doit être une de ses premières productions, car elle rappelle de loin leCaravage. Cependant elle constitue un progrès sur le faire do Finsonius. Il y a moins d'audace et d'énergie sauvage, mais plus de sentiment et de noblesse.
En 1639, vient ensuite Daret, flamand de naissance, mais que l'on doit considérer comme un Aixois puisque toute sa vie s'est passée dans cette ville, qu'il a illustrée de ses nombreux travaux ; peuplant également les églises du Comtat et de la Provence de ses œuvres, parmi lesquelles on admire ses tableaux de Cavaillon etdeLisle. Il avait fait le voyage d'Italie. Le Guerchin avait été son modèle, il l'avait étudié avec amour : la sainte Thérèse de Daret qui figurait à l'exposition de Marseille, en 1861 , (8) ayant pour pendant une toile de ce maître Italien, portant le mime titre (9) (toutes deux appartenant à la ville d'Aix), présentait une
analogie frappante avec la manière de celui qui Tavait guidé dès le principe. Mais voyez quelle transformation sV)père en lui? Sa bonhomie de Flamand reprend le dessus, il abandonne bientôt les tons roux qu'affectionnait le Guerchin, il se rapproche de la nature, et il produit son saint Salvador de Iluer^ta (10); sa touche a pris plus de fermeté, le soleil du midi n'a point encore illuminé sa palette, mais son influence ne tardera pas à se faire sentir? Elle a éclaté dans son Guittariste, il a abordé le genre qui doit Tilluslrer, il appartient dès lors à notre école Provençale, c'est-à-dire il est devenu coloriste achevé et complètement original.
Mais avant d'aller plus loin, permettez-moi. Messieurs, d'expliquer ici ce que j'entends par originalité. On parle constammontde l'influence exercée par les artistes italiens sur notre école française. 11 est temps d'en finir avec cette naïve accusation. Personne ne peut nier que l'Italie n'ait produit des peintres tellement éminents que leurs œuvres ne soient faites pour désespérer tous les peintres à venir. 11 en est de même des Phydias, des Praxitèle, en un mot, des sculpteurs grecs de l'antiquité.
Leurs travaux facilitent singulièrement les études pratiques, on leur doit cette justice ,
donc il est naturel de les prendre dans le principe pour modèles. Mais les peintres, comme les sculpteurs, ayant du génie, s'affranchissent bien vite de toute influence, car ceux qui ne peuvent se soustraire à celle des maîtres qui les ont guidés dans la carrière, restent de plus ou moins habiles copistes, et rien de plus. C'est là le premier point établissant Toriginalité de leurs œuvres, maintenant le style la complète, et leur plus ou moins de beauté comme expression, comme couleur, comme dessin, comme composition , établissent les différences et constituent les supériorités. L'artiste de génie, porte en son âme un idéal qu'il s'est créé, il le poursuit et il le consulte. La nature est son seul livre, c'est elle qui lui a fourni les premiers éléments de cet idéal, ce qu'il cherche dans le monde, c'est la beauté sous tous ses aspects physiques ou moraux, et s'il étudie les œuvres des maîtres qui Font précédé, c'est afin de se former la main et le jugement pour arriver à exprimer à son tour plus rapidement la pensée qui lui est propre.
Voyons du reste, ce qui se passait en Italie^ Les plus grands maîtres se sont copiés entr'eux. Il suffit d'un regard jeté par Raphaël sur le
higement Dernier de Michel- Ange, pour qu'une révolution complète s'opère dans sa manière. Le Vénitien va étudier à Rome, et le Romain à Venise, et ainsi des autres peuples. Mais le milieu dans lequel ces artistes sont appelés à vivre, et à développer leur talent, réagit peu à peu sur leur organisation , et donne ainsi naissance à leur originalité. Tous les objets qui frappent les yeux d'un artiste indépendant sont pour lui le sujet d'une perpétuelle étude, que ce soit dans l'ordre pliysique, ou dans l'ordre moral, et ses œuvres sans qu'il s'en doute lui-même, laissent deviner les mœurs, les idées, le tempéramment des individus, ou la forme des objets extérieurs, plus ou moins chaudement éclairés, avec lesquels il se trouve en contact.
11 n'en est certainement pas de la peinture comme de la science, chez cette dernière chaque découverte, soigneusement enregistrée, donne lieu à de nouveaux perfectionnements. C'est un fait acquis à l'humanité ! la science ne saurait reculer, pendant quelque temps elle peut rester stationnaire, mais tôt ou tard son domaine s'agrandira. Les travaux des devanciers aident les savants qui leur succèdent. Mais en peinture, comme en sculpture, tout
artiste ne peut acquérir de valeur que de luimôme, et selon 1 étendue de son propre génie ; et c'est là, Messieurs, ce qui nous donne Tcxplication de ce phénomène au premier abord incompréhensible, du degré plus ou moins élevé de Fart, dans chaque siècle. L artiste reflète son époque : est-elle religieuse et mystique ? Il s'élève, car Tidée de la beauté est intimement unie à celle de la Divinité. Est-elle guerrière? Elle encouragera les peintres de bataille. Est-elle enjouée, légère d'espritet de mœurs? Elle inspirera les Wateau, les Boucher, les Fragonard, les Lancret. Copiera-t-elle en les parodiant les Grecs et les Romains ? Elle produira David et son école. Est-elle sceptique et matérialiste? Elle donnera naissance au réalisme ; et c'est ce que nous voyons tant soit peu de nos jours.
Quelques esprits supérieurs échappent cependant à rinfluence de leur époque, mais c'est Texception. Ceux là seuls dominent leurs émules, de la hauteur de leur génie, qui vont chercher leurs modèles, dans la beauté, ou dans la sublimité de Texpression, règle immuable et suprême de Tart, qui ne saurait que décroître en dehors de ces glorieuses tendances,
C'est là un des côtés dominants du caractère de nos artistes Provençaux. Comme coloristes, ils sont àrôcole française, ce que les Vénitiens sont à la grande école italienne. Ils n'ont rien de commun avec les peintres du nord de la France, ils ne leur ressemblent pas davantage qu'aux Italiens; je dirai plus, que les Italiens ne se ressemblent entr'eux ; bien qu'on s'efforce de les classer par écoles distinctes, classification trop souvent inconsidérée, et arbitraire dans ses applications (11).
Dans le nord vous trouvez la science, fruit d'une étude patiente et laborieustî. Dans le midi vous rencontrez l'inspiration, qui néglige parfois les règles, et se crée une manière indépendante, selon le degré de génie, ou d'enthousiasme, qui anime ces natures méridionales. Elles ont entr'elles, malgré la diversité de leurs talents, un air de famille, qu'un fin observateur démêle facilement. Dans leurs œuvres, quand la profondeur fait défaut, l'esprit français y domine. On le sent, on le voit, elles obéissent à une vocation irrésistible qui les poussent et les exaltent.
Nos artistes Provençaux et je puis ajouter ceux du midi, soit de Toulouse, de Nîmes, de Montpellier ou de Bordeaux, etc. (12), fornient
dans récole française, une école complètemenl originale. Au xvii"' siècle et au xviii"" le sentiment religieux dominait dans nos contrées, et il exerçait une influence salutaire sur nos artistes, qui y passaient leur vie, loin de la capitale. De là, la suavité des compositions de Pierre Parrocel, la noblesse et la gravité de Nicolas Mignard, la pureté du dessin, bien que ses types restent un peu communs, de Raynaud Levieux, qu'on pourrait appeler le Raphaël provençal ; de là la grâce et Télégance, un peu maniérée des Vanloo ; ils obéissaient à une attraction mystérieuse : en chargeant leurs palettes des mêmes couleurs, ils restaient néanmoins originaux.
Mais remontons un peu plus loin, voyez Mimault, élève de Finsonius; dans sou lioptème du Christ {[Z) y \\ reste savant anatomiste et grand coloriste, et il tient le milieu entre ce dernier et Barthélémy Parrocel qu'il a du étudier. Considérez Fauchier? Comme il cherche avant de se fixer? Tantôt s'inspirant de Finsonius, de Daret, de B. Parrocel, ou de Mignard, autant de tableaux, autant d'œuvres différentes. Mais enfln il se retrouve et dans ses derniers portraits, il se révèle tout entier.
Parmi les maîtres Aixois, il en est un qui
mérite également une mention particulière, et dont la cathédrale possède une œuvre très remarquable, les Saints Innocents, peints en IG54. Jusqu'à ce jour, on en a fait une peinture allemande ou flamande. Le nom d'Eliézer, mal examiné, avait donné lieu, en grande partie à cette méprise. La critique que je fesais de cette attribution en 18GI, lors de Texposition, appela sur elle l'attention des amateurs. A la fin de Texposition, la toile descendue des hauteurs qu'elle occupait, grâce au secours d'une loupe, on découvrit un nom français ? Ce n'était plus Eliézer qu'il fallait lire ! c'était Crozier {\A).
Ainsi donc, Messieurs , rien n'est plus difficile ù préciser, que l'authenticité des œuvres. Les pins habiles se trompent, et l'on doit se garder soi-même contre ses propres impressions.
A la suite de ces maîtres, dont je viens de parler, nous trouvons Joseph Parrocel, surnommé des Batailles, fils de Barthélémy, le plus brillant coloriste de son époque; celui là devient peintre de Louis XIV et conseiller de l'Académie royale de Paris, tandis que son frère, Louis Parrocel (15), qui fut son premier professeur, se fixe à Avignon en 1666. La pré-
sencedc ce dernier en concurence avec Nicolas Mignard, auquel il est néanmoins inférieur, donne une émulation nouvelle aux artistes de cette ville, et de leur école sort à son tour, Pierre Parrocel, le plus habile et le plus célèbre peintre d'histoire dont Avignon puisse se glorifier.
Examinez, Messieurs , la transformation singulière qui s'opère dans la manière de ce peintre. Avant daller en Italie, son dessin est correct, ses figures ont une grâce enfantine, mais sa couleur est claire, et offre des disparates choquants; son Annonciation, qui a figuré à notre exposition de 1861, est dans ce sentiment. Après avoir pris les leçons de Carlo Ma" ratte, il produit des œuvres complètement dans le goût italien ; tels sont ses tableaux de la cathédrale de Bcaucaire, ayant figuré également à notre exposition. Mais sa nature et son génie se révoltent contre tout servilisme, et bientôt son coloris aura pris cette finesse de tons charmants, qui le rend supérieur à celui de Nicolas Mignard, et ses figures auront acquis cette grâce dans les contours, et cette suavité dans Texpression, qui seront désormais le beau côté de son talent. Il devient alors complètement original, et il produit sa sainte Thérèse de la Charité à Arles, ses tableaux des Péni-
tentH Blancs ù Avignon, dont les esquisses seules, lui donnent son entrée à TAcadéraie royale de Paris. La plupart de ses œuvres de Sainte-MartJie à Tarascon, et sa Vierge couronnée, du musée de Marseille. Dans son Histoire de Tobie ,\}emiQ pour le maréchal, duc de de Noailles, et aujourd'hui au château Borely, son talent a tant soit peu fléclii, niais il reste néanmoins toujours grand.
L'école de ce maître se continue, sans interruption, jusqu'à la première Révolution. Elle produit successivement les Sauvan. Philippe, le plus célèbre, est le digne continuateur de Pierre Parrocel; son chef-d'œuvre existe à la cathédrale de Tlsle : Il devient à son tour le maître de Joseph Vernet, et ce nom seul évoque il nos yeux une série de gloires Provençales, qui font l'honneur de la France. Balechou est aussi un de ses plus brillants disciples, tandis que son fils, Pierre Sauvan, qui hérite des talents de son père, devient peintre du roi d'Espagne.
A ces élèves de Pierre Parrocel, je dois ajouter son neveu, Etienne, qui bien qu'un peu plus gris dans sa couleur, lutte de suavité et de finesse avec le maître, il meurt à Rome en 1776, membre de l'Académie de Saint-Luc.
Puis les deux fils de Pierre, Pierre-îgnace, Fauteur des belles estampes du Triomphe de Mardochée, et du Trionvphe de Bacckus et d'Ariane, etc., pensionuaire de Técole de Rome, et peintre du roi; puis Joseph-François, fort critiqué par Diderot, également peintre duroi et membre derAcadémiedeParis, auteur de fresques immenses à Tabbaye des Bénédictins du Mont-Saint-Quentin, près Péronne, et dont huit batailles dues à son pinceau figurent au musée de Versailles.
Je citerai en passant, Ignace-Jacques Parrocel, frère de Pierre, peintre de Tempereur d'Autriche, et qui n'est que le continuateur inférieur de Joseph, et le fils de ce dernier Charles Parrocel, professeur et conseiller de L'Académie royale, et peintre de Louis XV. Il a laissé sur la toile et le portrait à cheval de son souverain et ses conquêtes, aussi célèbre que Joseph, son père, et le plus grand peintre de chevaux qui eut encore paru, il devait avoir pour émules dans ce genre deux autres Provençaux, Carie et Horace Vernet.
Mais revenons aux artistes Aixois. Une série de graveurs remarquables se révèlent tout à coup à la suite de Daret; le plus distingué est Sébastien Barras, également peintre, élève du
marquis d'Eguilles, qui maniait lui-même le burin d'une manière fort agréable. Les œuvres de Sébastien se vendent à sa mort à des prix extraordinaires. Jacques Coëlmans, s'acquiert aussi dans ce genre, une certaine célébrité. Les Cundier qui leur succèdent sont aussi des artistes de mérite, Honoré Cousin et Jacques Maretz marclient de pair avec ces derniers.
Aix comptait à cette époque un grand nombre de portraitistes, d'un talent original, qui abordaient parfois le genre historique : de ce nombre Daniel et ses filles, qui avaient peint le plafond de Téglise des Grands-Carmes, Nicolas Pinson, de Valence, Fauteur du Jugement de Salomon, qui existe à Aix; François Palme, natif de Lucques, mais naturalisé Aixoisen 1656. Emmanuel Siéyes, mort en 1 697, et Mathieu Siéyes son fds, puis les Cellony, père et fils, et Viali, qui fut avec Philippe Sauvan, un des premiers maîtres de Joseph Vernet, lequel avait conservé pour son vieux professeur la plus vive affection. Le nom de Viali aveccelui des Cellony, se rattache à rhistoire de PHôtel-de-Ville d'Aix, ces artistes y peignirent les portraits des comtes de Provence, et des rois de France leurs successeurs, ouvrage commencé en 17 16 et qui ne fut terminé qu'en 1726.
Boycr, Jean-Baptiste do Fonscolombe et Arnulphi, bon peintre de portraits, clôturent cette liste que j'abrège, avec d'André Bardon, un des plus habiles peintres dont Aix puisse s'enorgueillir; ce dernier fonda TAcadémie de peinture de Marseille, il devint mennbre de TAcadémie de Paris, et professeur des élèves protégés du roi. Neuf de ses tableaux, œuvres du plus grand mérite, ornaient la grande salle du conseil de THôtel-de-Ville, ainsi qu'un Christ et un portrait en pied de Louis XIV, par Raynaud Levieux. Ces œuvres ainsi que cinquante huit portraits étaient détruits le 21 août 1792. Une populace égarée avait porté sur elles une main sacrilège, et renouvelé un acte de vandalisme que rien ne saurait justifier.
Mais j'allais oublier quelques-unes des plus brillantes illustrations de la ville d'Aix. Les Vanloo. Louis, le premier, se fixe en cette ville, ets'y marie le 25 janvier 1683, avec la fille de Jacques Fossé, sculpteur de l'IIôtel-de-Ville, qui devint la mère des célèbres peintres Jean- Baptiste, et Charles André dit Carie Vanloo. On sait la belle carrière fournie par Carie ; ce grand artiste mourut directeur de l'Académie deParis,etpremier peintre du roi. Quant, à Jean- Baptiste, un des plus grands dessinateurs, et
des génies les plus féconds de son siècle, il mourut à Aix sa patrie en 1745, laissant des élèves du plus grand mérite, tels que d'André Bardon, d'Ageville, Françoise Duparc, son frère Carie Vanloo, et ses trois fils, Louis-Michel, François, et Amedé-Philippe,(jui tous occupent un rang très distingué, et furent membres de FAcadémie de Paris, ou peintres de rois.
Vous le voyez. Messieurs, si Aix, en sa qualité d'ancienne capitale de la Provence, voulait réunir quelques œuvres de chacun de ses enfants, ou de nos Provençaux, le musée monumental que je sollicite présenterait au monde, une des collections les plus intéressantes qu'on puisse imaginer, encore, n'ai-je point parlé de tous les autres artistes de mérite qu'elle n'a cessé de produire, et qui datent du xix""* siècle (16), sans oublier nos anciens sculpteurs.
Je n ai point parlé, non plus, des artistes de Marseille, de Toulon, d'Arles, et des autres villes du midi de la France, qui ont, avec nos Provençaux, une commune origine. En déterminant Faction de nos artistes, dans l'école française, je vais avoir l'occasion d'en faire revivre quelques-uns, dont les noms, pour l'honneur du pays, doivent être arrachés à l'oubli.
NOTES EXPLICATIVES
(1) Voir les notes publiées sur les artistes Avignonais, par M. Achard, archiviste de cette ville. Archives de l'art Français.
(2) Voir le 1" v"*» de M. PH. de Clienevières-Pointel : p« 41, intitulé, Recherches sur la vie et les ouvrages de quelques Peintres Provinciaux de l'ancienne France^ Dumoulin, libraire, Paris.
(3) A l'Église St-Sauveur, à Aix.
(4) A l'Église St-Sauveur, à Àix.
(5) Voir Annales de la Peinture, p"lll, 114 et 158, gr. in-8", G20 pages, Albessard et Berard, rue Guenegaud, à Paris.
(6) A l'Eglise St-Jean-de-Malte, à Aix.
(7) A l'Église St-Sauveur, à Aix.
(8) A l'Église de la Magdeleine, à Aix.
(9) A la Chapelle des Pères Oblats, à Aix.
(10) A l'Église de la Magdeleine, à Aix.
(11) Voir les réflexions si judicieuses, à cet égard, de M. de Montabert, Artistaire, page 290 et suivantes.
(12) Dans mes Annales de la Pelnlure, page 190, je suis entré dans quelques détails touchant l'in-
fluence exercée par Daret, sur plusieurs artistes Provençaux,
(13) A l'Église de la Magdeleiae, a Aix.
(14) Jai donné les motifs qui m'engageaient à reclamer ce tableau comme une peinture française au moment de l'exposition (18G1). (Annales de la Peinture, page \\A).
A la fin de la publication de c« livre et après la clôture de l'exposition, je recevais de M. Carie, rédacteur on chef du Sémaphore de Marseille, une lettre m'annonçant la découverte d'un nom français au bas de ce tableau. Voy. pages 555 et 556.
(15) Il existe de ce maître un tableau très important, représentant la Mort de St Joseph, à l'église St-Martin de Marseille , mais il e.st déchiré et dans un état de délabrement complet, une réparation immédiate peut seule le sauver de la destruction.
Grosson, dans ses almanachs de 1771 et suivants en fait un bel éloge, nous appelons sur ce tableau l'attention de MM. les fabriciens de l'Église.
(10) Le lecteur, qui s'intéresse à nos artistes Provençaux, trouvera dans mes Annales de la Peinture et dans le cours de l'ouvrage des notes beaucoup plus détaillées sur tous les maîtres dont je ne cite ici que les noms, et sur les artistes du xix« siècle dont je no m'occupe pas dans ce discours.
PREMIER DISCOURS
AU CONGRÈS SCIENTIFIQUE DE FRANCE A AIX-