DEUXIÈME PARTIE
De l*or|(aniRatIon des Mua^-eR de Provlure, et de l'intérêt qui doit s'attarlier à la con«truction d'un Musée monumental à Aix.
Messieurs ,
J'ai causé longuement de ce que sont les beaux-arts et signalé leur importance, j'ai de plus indiqué la nécessité d'un musée monumental à Aix, et digne en tout point du passé de cette ville célèbre dans les fastes de notre belle Provence. Il me reste à développer ma pensée, sur la manière dont je comprends cette création.
En septembre 1861, j'ai publié des réflexions touchant l'organisation des Musées de Pem-
ture et des expositions en général. Permettezmoi d'en extraire quelques passages (*).
J'écrivai ceci : « En France, l'organisation de nos musées, grands et petits, sans en excepter celui du Louvre, est généralement vicieuse ou incomplète. »
Cette première partie de ma critique a perdu, je le sais, son importance, au sujet du Louvre, car depuis cette époque de grandes améliorations ont été introduites dans son organisation . Je poursuis néanmoins et je m'explique :
Quel doit être le but de cette immense quantité de tableaux, accumulés dans ces résidences magnifiques parfois, mais souvent aussi plus qu'insuffisantes, et privées de l'élément le plus nécessaire, la lumière ? La réponse est facile.
Les musées n'ont pas été institués pour satisfaire une curiosité banale, une grande idée philosophique a présidé à leur création ; leur but pour moi se résume en trois mots : moraliser, élever et instruire.
Voyons si nos musées remplissent ces. conditions dans toute leur étendue.
(*) Ces réflexions sonl développées avec plus de détails dans mes Annale» de la Peinture. \oj. p. 173.
Les artistes vont étudier là, la manière, le faire et le coloris des maîtres, bien ! l'élève va se former sur ces modèles, très bien ! mais la masse , le peuple en un mot, qu'y voit-il ? Qu'y cherche-t-il? Un sujet qui l'intéresse, son esprit ne va pas au-delà.
Il subit, il est vrai , à son insu et sans qu'il cherche à l'analyser l'influence que j'ai notée dans la première partie de mon discours ; mais il n'emporte le plus souvent, de la vue de ces œuvres, que confusion dans les idées et rien de solide dont il puisse orner son esprit. Voilà ce qu'il faudrait éviter.
La peinture est le miroir de l'histoire universelle, je l'ai dit, ainsi donc un art aussi vaste dans ses applications, doit avoir une influence proportionnée, et d'autant plus pénétrante, que ses applications s'offrent sans fatigue à la vue et au cœur des spectateurs qu'elles séduisent par le prestige du coloris.
Au point de vue de l'impression produite sur les mêmes spectateurs Horace établit clairement la supériorité de l'action sur le récit :
Seguius irritaut aiiimos deraissa pei* aurem. Quam quœ suut oculis submissa Hdelibus.
La peinture étant la reproduction visible et palpable de l'action et de la vie, il s'agirait, en
donnant satisfaction aux artistes et aux savants, de faire converger son influence vers un but noble et utile, celui de la moralisation du peuple.
Aux premiers temps du christianisme et au moyen-âge les peintures des temples étaient considérées comme le livre des illétrés. Je me fais ici l'écho de Topinion presque unanime des Pères de TÉglise. Les musées sont appelés à recueillir en partie cet héritage.
Que toute œuvre indifférente , incomplète, ou qui ne réunit pas les conditions qa'impose lart épuré en soit donc bannie.
Que de plus un cartouche placé au bas de chaque tableau indique le sujet représenté, le nom du peintre, la date de sa naissance et celle de sa mort.
Que les livrets soient établis sur des bases largos; que le motif de chaque tableau soit décrit au point de vue historique ; qu'ils contiennent des notices abrégées sur les peintres, et que leurs œuvres exposées soient soumises à un examen critique.
Cette première organisation aurait pour résultat immédiat, dMnitier, même les plus ignorants, et cela malgré eux, à la connaissance de tous ces hommes distingués dont leur patrie
slionore, en même temps que le sujet représenté, laisserait dans leur cœur le souvenir ineiïaçablo d'une action qui porterait avec elle sa morale et son enseignement.
Mais il est encore un but aussi élevé, qui devrait être pris en sérieuse considération dans Torganisation de nos Musées de province.
L'orsqu'un homme s'est distingué par de hauts faits, sa ville nalale lui élève une statue, et le gouvernement apporte son contingent à Tceuvre nationale : qui dira la noble émulation, que fait germer au fond du cœur du peuple, la vue de ces monuments; ce n'est pas seulement un tribut mérité payé à leur mémoire , c'est un exemple toujours vivanl proposé à tous.
Je ne demande pas des statues pour les peintres, mais je réclame énergiquement que chaque département s'applique à réunir, dans l'enceinte de ses principaux musées, au moins quelques-unes des œuvres de ses enfants les plus illustres. Eh quoi ! eux seuls, dans leur propre pays, seraient frappés d'ostracisme? Non, il est temps que justice soit faite, la postérité ne doit pas payer d'ingratitude ces hommes laborieux qui aident à la gloire de la nation.
Ce que je dfmiandc pour les musées de pro-
vince, ne serions-nous pas en droit de le réclamer pour Paris?
C'est pitié de voir notre grande Ecole française représi^ntée d'une manière si incomplète au Louvre. Plus de trois cents de nos anciens peintres, dont quelques-uns sont très célèbres, en sont exclus, ceci de Taveu de M. Frédéric Villot lui-môme. Est-ce raisonnable, alors que des sommes considérables sont affectées chaque année à Tachât des productions des maîtres étrangers, et quand les greniers de ce môme Louvre regorgent de tableaux de nos maîtres français? Qu'on donne du moins à la province ces toiles dédaignées, et puisse le soleil les éclairer de nouveau ! La gloire des artistes qui les ont exécutées ne resterait pas ainsi ensevelie avec elles, dans la poussière et dans Toubli.
Dans cette splendide distribution, Aix, Marseille, Avignon, certainement réclameraient leur part, car ces villes pourraient donner en échange, à ce môme Louvre, des œuvres de certains de leurs artistes, dont le Musée national ignore môme les noms.
Dans le nombre considérable de ces artistes cités par moi dans mes Annales, à peine en
est-il quelques-uns inscrits sur le livret du Louvre, lorsque ce même Louvre devrait être le Panthéon des peintres.
Maintenant, Messieurs, nos Musées de province peuvent-ils prétendre de rivaliser avec celui de Paris? Non, ce serait insensé. Mais ils doivent chercher à le compléter ; et c'est par une réunion intelligente des œuvres des artistes qui y ont vu le jour que ce but peut-être facilement atteint.
Et quel pays plus riche que le nôtre. Messieurs, en œuvres d'art écloses sous le burin, sous le pinceau, sous le crayon ou sous le ciseau de nos artistes provençaux? C'est une révélation qui se prépare, et dont TExposition de Marseille en 1861 nous a donné un avant-goût.
Voilà pourquoi. Messieurs, un Musée monumental à Aix a sa raison d'être.
J'ai eu déjà l'occasion de vous faire connaître plus intimement nos artistes Provençaux, et vous avez pu juger combien ils méritent un véritable monument pour les représenter.
J'ajoute encore un mot, M. Paillot de Montabert a admirablement décrit, dans son Artistaire, le côté pratique de l'organisation des musées ; ce sont là des pages dictées par un