JEAN-JACQUES FORTY
Le nom de cet artiste ne figure dans aucune biographie et dans aucun catalogue moderne, et cependant ce peintre a un mérite incontestable. Le livret de notre grande exposition de 18G1 est le premier qui le mette en lumière. Il le désigne sous le nom de Forty sans prénom . Je puis aujourd'hui préciser à ce sujet.
J'ai trouvé un certain nombre de dessins de lui, ayant appartenu à M. Porte, membre de l'Académie d'Aix, et aujourd'hui en la possession de M. Mcnut, signés simplement Jacques Forty, par un y ; ils paraissent dater de sa jeunesse, car récriture a une certaine fermeté
que je ne retrouve plus dans les pièces authentiques contenues dans les archives et signées de lui J. - Jacques Forty.
Parmi ces pièces il en est de très intéressantes, relatives à notre école; je les publierai en leur temps. Je mentionnerai toutefois une correspondance très vive entre l'administration et un monsieur de Marseille nommé Louis Rougier, touchant un tabeau de ce maître, représentant Jacoh au moment où il i econnaît la robe ensenglantée de son fils Joseph.
J.-Jacques Forty avait été nommé membre de FAcadémie royale de peinture et de sculpture de Paris, le 16 juillet 1788. Son tableau de Jacob lui avait servi de sujet de réception h ladite académie, à laquelle par ce fait il appartenait; il avait obtenu Fautorisation de le garder chez lui pour en faire une reproduction. A sa mort il tomba entre les mains du sieur Louis Rougier; ce dernier opposa la plus énergique résistance aux réclamations du gouvernement qui exigeait impérieusement la remise de ce tableau. Cette réclamation porte la date du 14 fructidor an ix (1er septembre 1801).
L'œuvre de cet artiste avait, il faut le croire, une certaine importance et un mérite réel, puisqu'elle donna lieu à Fincident que je viens de noter.
J. -Jacques Forty, qui avait beaucoup travaillé à Aix où il a laissé de forts beaux dessins, avait exposé ce tableau de Jacoh à Marseille, en Tan VIII, ainsi que Tesquisse d'une toile importante qui lui avait été commandée par TAssemblée législative, représentant Epaminondas refusant les jirésents du roi de Perse. On peut donc assigner comme époque de sa mort la date de 1800 à 1801.
Dans mes Annales delà Peinture, y ai signalé plusieurs autres productions de Forty. En donnant aujourd'hui ce complément sur cet artiste, je fais des vœux pour qu'il soit un jour représenté dans notre nouveau musée qui contiendra, je Tespère, une salle spécialement consacrée à nos artistes Provençaux, parmi lesquels Jean-Jacques Forty occupe un rang des plus distingués.
Les dessins de ce maître sont, la plupart, au crayon noir, aux trois crayons, à la sanguine et à la plume, lavés à Fencre de Chine. Les plus importants représentent des sujets historiques où figurent un grand nombre de personnages dans des attitudes très variées et dans le genre de Coypel (Noël-Nicolas), mais plus carrément accusées. 11 y a surtout en eux une certaine fierté d'allure et de style qui dénote une grands
indépendance de crayon chez l'artiste et une main très exercée. Jean-Jacques Fortya également dessiné un grand nombre de totes d'études qui devaient servir de modèle aux élèves de récole de Marseille dont il était professeur; quelques-unes seulement au trait, d'autres ombrées; elles brillent généralement par l'expression et la fermeté des contours. J'ai vu également de lui un grand projet d'autel surmonté d'une gloire, où l'ornementation savamment combinée est traitée de main do maître. (Ce dernier appartient à M. Mcnut.)
JACQUES RÉATTU
Il est plusieurs livres peu répandus et qui mériteraient de l'être, contenant des notices très intéressantes sur ce maître ; c'est en première ligne le Plutarque Provençal, publié par Gueidon, et Passim, moins connu, un des nombreux ouvrages de J. Canonge, le poète de Nîmes. J'emprunterai à ce dernier, en les abrégeant, quelques détails sur le séjour de
Réallu à Marseille, en y ajoutant, toutefois, quelques faits inédits.
Le gouvernement français, après la chute de Robespierre, venait de rappeler les élèves de récole de Rome, alors dispersée et désorganisée; Réattu qui en était un des plus brillants sujets, à son arrivée à Marseille, parmi beaucoup de travaux commencés, apportait l'esquisse d'Apollo?i, Ne]}tune, et les Ouragans (sujet emprunté à Homère), et VEchelle Mystérieuse, tableau considéré aujourd'hui comme son chef-d'œuvre, longtemps perdu, mais aujourd'hui retrouvé.
Ces peintures placèrent si haut Réattu dans l'opinion de ses compatriotes, que l'administration lui donna domicile à Marseille dans une belle maison, située sur la place Royale, ornée de bains et de jardins. Inspiré par cette heureuse position, Réattu peignit alors Vhicendle de la maison d'Alcibiade, dont il ne reste que trois fragments et diverses esquisses : la ville de Marseille faisant canstî'uire le Lazaret , le Triomphe de la Liberté, la Mort de Lucrèce, Mercure et Argus, Ixion attaché sur la roice par le Euménides,
Le représentant Maignet, tout puissant à
Marseille, s'était pris d'une grande affection pour notre artiste. Par un arrêté rendu par lui le 11 fructidor an ii de la République (29 août 1794), la décoration du temple servant dans la commune de Marseille ù la célébration des fêtes nationales (temple de la Raison, aujourd'hui église des Prêcheurs), lui avait été confiée. Il s'agissait de vastes grisailles que Réattu peignit sur toile.
Cette œuvre n'eut pas un sort heureux.
Roulée plus tard et reléguée dans une salle du collège, elle eut infailliblement péri en 1815, si par une intervention ferme et habile, M. Poize, graveur, que nous avons connu doyen de l'Académie, et ami intime de Réattu, ne fut parvenu à la retirer et à l'envoyer à Arles, où elle orne aujourd'hui la partie supérieure de la galerie fondée par Mme Grange, sa fdle.
Des complications politiques ayant fait perdre à Réattu le logement qu'il devait à la munificence de Marseille, le maître fut se retremper un instant dans sa ville natale; mais il revint bientôt à Marseille. Il réclamait toujours le paiement de ses peintures du temple de la Raison s'élevantà lu somme de 5,839 fr. Le ministre, par une lettre du 23 messidor an v (Il juillet 1797), invitait la ville de Marseille à
solder Tartistc sur les fonds communaux en lui faisant considérer « qu'un plus long délai lui ferait perdre Tavantage des compensations qu'il désirait obtenir dans Tacquisition d'une propriété nationale dont il était soumissionnaire et dans laquelle se trouvait son unique ressource pour cultiver son art et alimenter sa famille. »
Il s'agissait alors probablement de la Tour de Montmajor qu'il désirait convertir en Musée et autour de laquelle il fit planter des arbres, après l'avoir acquise, ou du grand prieuré, commandcrie de Malte, qu'il convoitait dès lors et où il s'établit plus tard ; mais ce ne fut pas avec le prix de ses peintures du temple de la Raison qu'il en devint propriétaire, car il ne put jamais en obtenir le paiement.
A cette époque Réattu fréquentait intimement la famille Bonaparte, alors obscure et malheureuse. « Plus d'une fois, par les froides et pluvieuses soirées d'hiver, dit M. Ganonge, il descendit l'escalier du Grand-Théâtre, abritant sous son manteau, d'un côté son ami Poize, et de l'autre celle qui fut la princesse Borghèse, le gracieux modèle de Canova. Faisant allusion {i sa haute stature, il se comparait plaisam- ' ment a l'hercule protecteur représenté sur les
monnaies de la république, M. Canonge ajoute: peu s'en fallut qu'il ne devint alors Tépoux de celle qu'attendaient de si hautes destinées.» Loin de faire valoir ces souvenirs à 1 époque de la toute puissance impériale, Réattu ne voulut pas même consentir à ce qu'il en fut parlé. « C'est à eux, disait-il, de penser à moi. » Singulière fierté et tout à la fois adorable naïveté d'un cœur d'artiste !
De 1800 à 1820, Réattu tantôt à Paris, à Arles ou à Marseille, exécuta pour cette dernière ville plusieurs ouvrages qui méritent d'être rappelés. Il fit pour M. le marquis de la Tourd'Aigues plusieurs esquisses, entre autres celle représentant le Minotaure, qui devaient être converties en tableaux. Nommé membre correspondant de l'Académie de Marseille en 1814, il peignit en 1818 Narcisse et Echo.
Cette même année, l'administration conçut le projet de faire restaurer la salle du Grand- Théâtre, Réattu fut chargé du plafond. Le sujet est Apollon et les Muses répandant des fleurs sur le Temps. L'artiste peignit à la détrempe cette composition sur une toile de 30 pieds de large; les figures ont 8 pieds de proportion.
Le public marseillais salua cette œuvre avec enthousiasme et son admiration fut partagée '
par tous les étrangers qui n avaient garde de quitter la ville sans voir ce chef-d'œuvre; Paris, disait-on, ne possédait alors rien de pareil et tous les artistes allant à Rome ne manquaient pas de le voir et lui rendaient justice.
Enlevé avec soin, lors de la nouvelle restauration de la salle, ce plafond existe encore. Il appartient, je crois, à la ville de Marseille. Une occasion unique s'offre à elle de le ressusciter. C est d'en orner la voûte d'une salle du splendide Musée qu'elle élève et qui comptera parmi les plus beaux monuments de l'Europe. Ce plafond sera digne de l'édifice. A M. Ganonge l'honneur d'en avoir eu le premier Theureuse pensée.
Réattu fit également pour la ville de Marseille, en 1820, une esquisse de plafond représentant le Cotirs du Soleil, qui devait orner la salle du Conseil à l'Hôtel-de-Ville; elle fut beaucoup admirée, on régla mrmele mode de paiement. M. de Villeneuve, alors préfet, et M. de Montgrand, maire, avaient pris sous leur patronage le talent de Réattu ; mais des influences contraires firent retirer la commandé, et la ville eut un chef-d'œuvre de moins.
Réattu compte parmi les grands artistes dont notre Provence slionore. Mme Grange, sa fille.
a réuni tout ce quelle a pu sauver des travaux de son père; elle en a formé une galerie monumentale qui résistera à Taction du temps et ne sera pas dispersée; Arles en aura un jour la propriété, et cette galerie, comme du reste elle Test aujourd'hui, ne sera pas pour Tantique cité une des choses les moins intéressantes offerte par elle à la curiosité des étrangers.
Le pieux devoir accompli par Mme Grange a toutefois le tort d'empêcher le nom de son père de rayonner plus au loin, en accumulant ainsi sur un seul point toutes ses œuvres, éclatants témoignages de son talent ; mais qu'elle ne considère pas mes paroles comme un reproche, un amour-propre national, au point de vue provençal, me les dicte; je voudrais que le nom de Réattu soit inscrit en grands caractères dans les catalogues de notre nouveau musée et que l'artiste y soit représenté par une de ses plus hrillantes pages, à défaut du plafond dont j'ai parlé plus haut et que je sollicite de nouveau pour lui. Quoiqu'il arrive de tout ceci, le peintre et la piété filiale de Mme Grange seront glorifiés.
BARTHÉLÉMY-FRANÇOIS CHARDIGNY
Bien que né n Rouen en 1757, grâce à son long séjour dans le midi, Chardigny est en quelque sorte considéré comme un sculpteur Provençal; notre beau ciel la inspiré, son talent s'y est épanoui pour arriver à sa maturité, sa nomination de membre de l'Académie de Marseille lors de sa réorganisation, a consacré du reste parmi nous son droit de cité .
Elève de Pajou, Cbardigny avait remporté le grand prix de Rome en 1782. Le sujet du concours était la Parabole du Samaritain; le jeune artisbi fit un court séjour dans la ville éternelle, il fut enlevé à ses études par la municipalité d'Aix qui, sur sa réputation naissante et le succès de son début, obtint du gouvernement rautorisation de cliarger Télèvede Rome des principales sculptures du nouveau Palais de Justice qu'elle faisait alors élever, et dont les vastes proportions et la belle ordonnance promettaient le plus beau et le plus splendide monument qui eut encore été élevé àThémis. Cbardigny arriva à Aix en 1784; il s'enquit
aussitôt d'un local assez vaste pour y installer son atelier ; un sieur Tourniairc mit à sa disposition une ancienne chapelle abandonnée (église de laMercy), dont il était propriétaire. La location date de cette époque. Le sculpteur ne tarda pas à mettre la main à Toeuvre ; de nombreuses commandes venaient s'ajouter à ses importants travaux du palais . Ghardigny, depuis quatre ans, donnait un libre cours ù ses inspirations et H son activité, lorsqu'en 1789 rassemblée législative fit susprendre les travaux du palais de Justice.
Les ouvrages commencés ou achevés par Chardigny étant considérés comme effets nationaux et déclarés tels, ils furent en conséquence placés brutalement sous le séquestre, sans qu'il fut permis à l'artiste d'en réclamer la moindre partie. Cette séquestration dura douze ans; une réclamation de la location desdits magasins par le sieur Tourniaire, datée du 17 floréal an vni (7 mai 1802), en fait foi.
Les principaux morceaux consistaient en : V une statue colossale en plâtre blanc représentant le roi Béné ; 2" une statue de même grandeur représentant Henry IV; toutes deux devant être exécutées en marbre ; 3° deux figures de Vénus antiques dé moyenne grandeur
(6 pieds 6 p.) ; 4" un grand groupe, terre, éhauche très avancée représentant le Despotisme renversé ; 5" un projet de fontaine surmontée d'une colonne ; G" un deuxième projet de fontaine avec figures; 7* un groupe de trois figures sur piédestal, enfin plusieurs bustes en terre et en plâtre, et divers modèles et figures antiques en terre et en cire ainsi qu'un grand fronton avec bas-reliefs et divers autres projets de fronton, plus tous les moules en plâtre des figures colossales, etc. Pour sauver SCS statues d'une complète destruction, Cliardiny mutila lui-même la figure d'Henry IV.
Par arrêté préfectoral rendu le 16 vendémiaire an XI (8 octobre 1800), le séquestre avait été levé et lesdites sculptures furent bientôt après transférées ù l'école centrale d'Aix ; Chardigny s'offrit alors à refaire la figure mutilée par lui et abandonna généreusement ù ladite école tous les objets dont il n'avait jamais reçu le prix.
Loin de se laisser abattre par l'insuccès de ses premiers travaux, Chardigny se maria dans cette ville, où il eut un fils en 1794 (Chardigny Pierre-Joseph) qui devint plus tard statuaire et graveur en médailles très distingué ; puis lassé du repos forcé auquel il était soumis, il vint
s'établir à Marseille, où il mit alors son ciseau au service des divers gouvernements qui se succédaient, tandis que son confrère Chastel (D'Avignon) qui avait doté Aix, sa ville adoptive, de plusieurs ouvrages très remarquables ; privé de ses protecteurs et de la place de professeur de sculpture qu'il occupait depuis 1774 à son école, par suite de son abolition en 1789, mourait bientôt misérablement à. Tliùpital de cette ville le 30 mars 1793, et ne trouvant pas une pierre pour abriter sa dépouille mortelle.
Les archives me fournissent la date du premier ouvrage ofiiciel exécuté par Ghardigny à Marseille.
Par un arrêté du 13 messidor an vi {V juillet 1798j, la municipalité du Midi lui confia Texécution d'une statue de la Liberté de la hauteur d'un mètre 8 décimètres (équivalent à cinq pieds et demi) pour être placée dans la salle de ses séances, en lui laissant la faculté de la mouler.
Le sculpteur profita de cette faculté pour en proposer une réproduction à un grand nombre de communes. Le prix en était fixé à 250 fr., pris dans son atelier. « La statue, disait-il dans une circulaire, peut être employée utilement pour les fêtes civiques. » En effet, elle eut un
certain succès, et Chardigny en plaça un grand nombre d'exemplaires.
D'Antoine, auquel nous devons le buste de Puget et celui d'Homère qui ornent deux de nos fontaines publiques, était le seul sculpteur de mérite qu'il y eût alors à Marseille, mais il vieillissait. Chardingy, plus actif, le remplaçait pour les travaux de la ville ; les projets se succédaient avec rapidité; ils étaient mêlés de rares commandes. Ainéi, par suite de l'arrêté du 29 ventôse an vni (5 mars 1800), ordonnant que des colonnes fussent élevées dans les chefslieux de chaque département, à la mémoire des braves, morts au champ d'honneur, Chardigny fournissait deux projets dont l'un était adopté , mais l'exécution de ce monument, qui devait être élevé au centre même du Cours, en face la Cannebière, fut ajournée, puis ce projet complètement abandonné.
A ce moment il était question de reprendre les travaux du Palais de Justice d'Aix ; un rapport du citoyen Leydet", envoyé au préfet le 9 messidor an IX (29 juin 1801), concluait dans ce sens ; il y était affirmé que les blocs de marbre pour l'érection des statues du Palais, étaient depuis longtemps à Marseille. L'espoir de terminer enfin l'oeuvre qu'il avait entreprise
avec tant d'ardeur, se faisait jour dans le cœur de Tartiste, mais elle devait bientôt s'évanouir; les conclusions du rapport du citoyen Leydet, soumises à Texamen du conseil furent réjetées, et l'exécution du Palais de Justice remise à des temps plus heureux.
Cependant un dédommagement était oiïert au sculpteur. Le 18 vendémiaire an x (10, octobre. 1801), Ghardigny passait un marché avec le préfet pour Térection de la fontaine dite du Dévouement qui allait être placée à la porte Paradis ; elle était surmontée du génie de la Santé de quatre pieds de proportion. La base était une colonne dorique, deux tètes de lion entourées de deux serpents, décoraient deux des faces du piédestal. Il devait surveiller et exécuter les travaux qui le concernaient pour le prix de 1800 francs. Nous connaissons ainsi le prix vénal payé alors pour son chef-d'œuvre.
Ghardigny mettait en ce moment la dernière main au buste de Bonaparte devant couronner la colonne placée au faîte de la colline qui prenait le nom du premier consul; le fût et le chapiteau surmonté du buste furent érigés le 3 nivôse an x (25 décembre 1804) et les basreliefs le 16.
A cette même époque Marseille subissait une
transformation analogue à celle que nous voyons accomplir de nos jours et comparativement aussi importante (13). Les terrains et les bâtiments de TArsenal, livrés à Tindustrie privée (1784), se couvraient de constructions grandioses et sur le quai de Rive-Neuve se profilaient des façades monumentales.
La rue Beauvau ut le Grand-Théâtre étaient à peine terminés. L'ouverture de ce dernier avait eu lieu le 3i octobre 1786. L'arrêt du conseil qui donnait dès 1789 (14) Talignement des rues et des nouveaux quartiers en ordonnant Tagrandissement de Marseille, recevait son complément et sa dernière parure. Le préfet Charles Delacroix, père de Tillustre peintre que Marseille slionore d'avoir vu naître, plantait d'arbres les nouveaux boulevards et mettait tous ses soins à embellir la cité phocéenne, il accueillait avec la plus grande bienveillance les artistes de mérite, témoin le peintre Blanchard, de Valence, que lui avait recommandé M. Alquier, ambassadeur à Naples, auquel il confia immédiatement l'exécution de quatre grands tableaux pour orner la salle de concert qui se contruisait alors dans une partie du local des Bernardines, où devaient être rassemblés tous les établissements d'ins-
truction publique , 6 germinal an x (28 mars 1802).
Charles Delacroix se préoccupait aussi vivement de toutes nos collections et établissements publics, Muséum d'histoire naturelle, École de musique, Musées, Bibliothèque, etc. Il écrivait de sa main, à M. Alquier, de prier le roi de Naples de lui envoyer les deux derniers volumes des Ruines d'Herculanum, la bibliothèque ne possédant que les deux premiers, etc.
Il faisait également transporter au Musée les tombeaux antiques enlevés aux cryptes de St- Victor, sur lequel le bagne était établi ; Tingénieur Guimet présidait à ces transports. Le premier eut lieu le 13 thermidor an ix (1er août 1801). Le 24 du même mois, les monuments et tous les objets d'arts contenus dans Téglise supérieure étaient également dirigés dans le nouveau local qui devait à jamais les abriter.
Digne appréciateur des talents, Charles Delacroix aimait et protégeait Chardigny . Ce dernier lui avait présenté un projet de monument pour la place St-Ferréol dédié à la paix. Les devis pour la main-d'œuvre s'élevaient à 25,544 fr., il s'agissait d'une fontaine avec une figure monumentale élevée sur un piédestal (15).
Les archives mentionnent cette statue de la
Paix comme existant en 1807 sur la place St- Ferréol; mais je ne sais ce qu'elle est devenue. En 1839, la colonne surmontée du Génie funèbre de Chardigny, enlevée de la rue Paradis, a été placée au centre de ladite place Si-Ferréol; elle est de nouveau déplacée aujourd'hui (25 janvier 1865), pour recevoir une nouvelle destination.
Dans la période de 1801 à 1802, Chardigny exécuta une statue de l'impératrice pour le gouvernement, et encore pour la ville, la fontaine de la place des Fainéants; ses has-reliefs représentant Tun la cueillette des olives et l'autre la pêche y en furent enlevés par l'autorité à la suite des nombreuses dégradations commises sur eux par le vendalisme des enfants, ôtant ainsi à ce monument son caractère artistique; ce n est plus maintenant qu'une pyramide insignifiante et peu faite pour donner une haute opinion de l'habile sculpteur.
En 1803, il exposa î\ Marseille son Mariage samnite, groupe charmant, plein de finesse et remarquable autant par la beauté des lignes que par la pureté et l'élévation du style et qui a figuré à notre grande exposition de 186 1 . Il avait également exposé un bas-relief en terre cuite représentant Socrate écoutant son arrêt de
mort, un pelit groupe de satyres, un autre basrelief et un huste.
Chardigny, qui se considérait comme citoyen marseillais, s'intéressait de tout cœur à la réorganisation du Lycée des sciences et des arts et à celle de Técole de dessin et de peinture. Toutes les pièces administratives de cette époque, concernant ces établissements et les expositions, portent sa signature. Le conseil municipal, sous rinspiration du gouvernement, avait voté, à Thonneur de TEmpereur, une statue colossale de la Victoire. Cbardigny fut de nouveau chargé de son exécution.
Chinard, sculpteur de Lyon, se trouvait à Carrare. La ville passa une convention avec lui le 14 avril 1807, pour Tachât d'un bloc de marbre devant être rendu dans Tatelier de Chardigny, pour le prix de 6,000 fr.; la convention était approuvée par le préfet le 20 du même mois (16), mais Tartiste marseillais renonça peu après au bénéfice et à Thonneur, bien plus précieux pour lui, que devait [ui procurer Texécution de ce beau monument. Il s'en démit en faveur de Chinard! Quels furent ses motifs? Je puis les résumer ainsi :
Son fils, alors âgé de quinze ans, était doué de brillantes dispositions qui donnaient les plus
belles esjkérances. Chardigny soignait lui-même son éducation; il avait à cœur de la développer. Peu désireux de s'en séparer et pressé d'un autre côté par le gouvernement pour lequel il avait exécuté la statue de Tlmpératrice, dont ce dernier avait été très satisfait, il dut quitter tout à coup la vdle hospitalière qui Favait accueilli et dans laquelle il laissait de si nombreux souvenirs ; il partit pour Paris en 1808.
Son premier soin fut de confier son fds à Bossio. On sait ce qu'il est devenu par la suite. Qant à lui, chargé de plusiers travaux, il tomba comme un vaillant artiste et il mourut, en 1813^ des suites d'une chute qu'il fit au Louvre en terminant deux bas-reliefs de Jupiter et de Junon placés dans la galerie du Nord.
Les circonstances désastreuses qui présidèrent aux débuts de Chardigny dans sa carrière, en arrêtant son essor, n'avaient nullement paralysé ses facultés ; son talent si délié bien que condamné à des travaux peu importants comme dimensions, gagnait au contraire chaque année en finesse, en élégance et en grâce. Une mort prématurée ne lui a pas permis d'en donner toute la mesure. C'est une perte pour l'art et un regret pour Marseille qui l'avait adopté et dans le sein de laquelle son nom ne périra pas.
NOTES
(1) En 1T75, on avait soumis au Conseil municipal un projet consistant à construire mille maisons dans le faubourg de Marseille du côté d'Aix. (Archives de la préfecture^ fond de l'Intendance). Le projet du cours des Capucines et des Lyonnaises date de cette époque.
(2) Archives de la Prélecture (fond Nicolaï). Du même fond Mémoire remis aux souscripteurs de l'arsenal (1782); Arrêt du Conseil qui homologue la vente de l'arsenal (1784) ; Mémoire contre la C'« de l'Arsenal, par le marquis de Rapally (1786).
(3) Le devis de ce monument était ainsi composé : Pour le bassin de 18 pieds de long, sur 2 met. de haut., en pierre froide 250 p. c. à 2 500
Pour le piédestal, la coupe de 6 p. de large et le socle de la statue marbre blanc veiné 58 pieds c. à 18 le pied 2,844
Pour le bloc de la statue, marbre de Carare, 175 p. c. à24 4,200
Pour le modèle et l'exécution de la statue de 7 pieds de haut 12,000
A reporter .,,,, , 19,544
Report 19,544
Pour 4 figures en bas-relief sur le piédestal 3,000
Pour l'exécution du piédestal , coupe ,
socle et bassin pavé en pierre froide 3,000
Chardigny s'engageait à exécuter cette fontaine pour le prix stipulé. Le reste de la dépense nécessaire pour la formation de la place de la Victoire, aujourd'hui place Saint-Ferréol, s'élevait à 23,066
(4) Le 24 août 1809, la convention était signée avec Chinard pour qu'il se chargeât du monument. Le 7 octobre 1809, ladite convention était approuvée par le préfet. Elle stipulait que Chinard devait exécuter ladite statue de la Victoire, de 3 met. de haut ainsi que le piédestal pour le prix de 8,225 fr, non compris la somme de 6,000 fr. convenu par l'accord précité du 14 août 1807 pour le marbre de la figure, La commune fournissait le marbre du piédestal.
Le modèle de la statue fut agréé par le maire le 15 septembre 1810 et soumis à l'approbation du préfet qui en référa lui-même au ministre.
La réponse du ministre se fit attendre jusqu'au 26 décembre 1812, en approuvant enfin le modèle, sauf^ quelques légères modifications à la statue et au piédestal, sur l'avis donné par l'Institut. Le modèle en terre cuite était déposé à Paris^ chez Duvernet et
Pillions, négociants, rue Richelieu. Chinard prostestait chaque jour contre les longs retards apportés à l'exécution ; il faisait valoir ses titres à une indemnité à propos du marbre qu'il avait acheté pour la ville, et dont il n'avait pas touché le prix. Ces tracasseries minèrent la santé du sculpteur et il mourut à la peine sans pouvoir emporter au tombeau la satisfaction d'avoir achevé son œuvre.
Le 27 septembre 1813 le ministre de l'intérieur écrivait au préfet de Marseille que la mort de Chinard ajournait forcément l'exécution du projet et il l'invitait à se concerter avec le maire pour nommer un artiste afin de remplacer ce dernier.
(5) Une lettre du 27 juillet 1807, du maire de Marseille, relative aux divers à-comptes reçus par Chardigny pour ses travaux, et dont le prix était : 1» Modèles des bas-reliefs de la place des Fainéîints, 1,200 fr. ; 2° Modèle- de la statue de la justice, 3,400 fr. ; 3» Therme de la fontaine du Canal, 7,%0fr. ; 4° Obélisque de la place Latour, et pour l'aigle qui devait le surmonter, 3,347 fr. Cette lettre, dis-je, constatait que Chardigny était alors fort occupé à sa statue de l'Impératrice.