CHAPITRE r
Sortie des entrailles du peuple, mais protégée par un homme dont le nom est intimement lié à riiistoire de la Provence, le duc de Yillars, TAcadémie de peinture et de sculpture de Marseille prit naissance en cette ville en
Grosson, qui pendant vingt ans, c'est-à-dire de 1770 à 1790, a publié un almanach relatant les principaux événements arrivés dans Tannée à Marseille, explique ainsi son établissement :
c( Plusieurs peintres, sculpteurs et dessina-
teurs de cette ville, se réunirent en 1753, pour dessiner d'après le modèle, sous Tagrément de M. le duc de Villars, qui daigna accepter le titre de protecteur de cet établissement.
» L'Académie de peinture et de sculpture de Paris en agréa la direction générale .
» Ces mêmes artistes dressèrent, à leurs propres dépens, une école de dessin, et permirent aux jeunes gens d'y venir étudier, soit en dessinant comme eux d'après le modèle, ou en apprenant les principes de l'art.
» Messieurs les échevins, témoins des progrès de cette école naissante, et sensibles au zèle de ces artistes qui procuraient aux diverses manufactures relatives au commerce, nombre de sujets qu'on trouvait auparavant avec peine, obtinrentde Sa Majesté, le 15 juin 1756, un arrêt du conseil qui autorisait la communauté de Marseille à fournir une somme pour l'entretien économique de cette académie.
» Cet établissement prit, dès-lors une nouvelle forme d'administration ; les artistes qui l'avaient formé, cédèrent leurs titres de fondateurs à MM. les échevins, et prirent eux-mêmes celui de professeurs ; en conséquence, la compagnie
fut composée d'un directeur perpétuel choisi parmi les membres de rAcadémie royale de peinture et de sculpture de Paris, d'un directeur-recteur, éligibletous les trois ans, en Tabsence de M. Verdiguier qui avait été nommé à perpétuité, de divers professeurs de dessin, de sciences et arts, relatifs à la peinture et à la sculpture, d'un secrétaire perpétuel et d'un nombre illimité d'académiciens et agréés. Grosson ajoute : « Messieurs de TAcadémie des belles-lettres, sciences et arts, sont académiciens nés honoraires. »
« Cette Académie adjuge annuellement des prix aux élèves; elle tient, ù cet effet, son assemblée publique, dans la grande salle de THôtel-de-Ville, le dimanche après le jour de la saint Louis; Mgr le duc de Villars ou MM. les échevins distribuent eux-mêmes ces prix. Il y a en outre des jetons d'argent accordés tous les mois aux élèves qui se distinguent dans la salle de dessin.
» L'expe>siLi(>ii publique des ouvrages de MM. de TAcadémie se fait tous les deux ans.
» Les écoles sont ouvertes tous les jours ù
Fexception des fêtes et dimanches.
Grosson dit encore ; « Sa Majesté Sicilienne, actuellement régnante (1770), par un effet de la protection que Tillustre maison de Bourbon a de tout temps accordée aux heaux-arts, daigna honorer cette Académie de ses bienfaits, en lui faisant remettre un exemplaire du recueil des ruines d'Herculanum, qu'elle accompagna d'une lettre également glorieuse pour Marseille et pour TAcadémie. »
Là se bornent tous les renseignements que nous fournit Grosson sur l'Académie . A parties noms, selon Tordre de leur réception, des professeurs, des académiciens, honoraires ou agréés, et même des élèves couronnés.
J'ai dû fouiller dans les archives et dans les correspondances de l'époque pour trouver des preuves plus palpables de sa vitalité et de son existence.
Eclairé par mes recherches, je dois dire lout d'abord qu'il existait, bien avant la révolution, une confraternité sérieuse entre les artistes de Marseille ; éloignés de la capitale, attachés au sol qui les avait vu naître, protégés par une aristocratie puissante, amoureuse du beau, qui les employait, ces mêmes artistes étaient peu
ambitieux d'une gloire à laquelle dans la modestie de leur talent ils n'osaient prétendre, ils se contentaient d'une vie simple, embellie par le travail, et ils se donnaient loyalement la main, heureux et fiers, lorsque grâce à leurs leçons une jeune intelligence d'élite surgissait tout-à-coup au milieu d'eux. La renonunée quelle acquerrait bientôt et dont ils lui avaient facdité l'accès était leur plus douce récompense, ils ne la jalousaient pas, car sa gloire rejaillissait sur eux.
Ces sentiments étaient sincères et plus vrais qu'on ne saurait le comprendre de nos jours, ou, excepté les esprits supérieurs qui échappent à ces faiblesses, une jalousie mesquine et des sympathies d'écoles divisent généralement les artistes et les empêchent, pour la plupart, de rendre justice soit à leurs devanciers, soit à leurs émules, obscurcissant ainsi leur jugement. Parmi les artistes de l'époque dont nous parlons, qui ont témoigné le plus de leur désintéressement et de leur bonne confraternité, je dois citer comme les plus remarquables d'André Bardon ; Gautier (Jacques), peintre et graveur (1); Verdiguier, sculpteur; Kappeler, peintre
et géomètre, et Moulinneuf, peintre, ainsi que les autres professeurs de TAcadémie que je nommerai après et qui étaient animés du même esprit.
D'André Bardon (2) que la nécessité de défendre son patrimoine avait ramené dans le Midi et qui avait obtenu, en 1745, la place de contrôleur des peintures des galères à Marseille, avec 900 liv. d'appointements, se révéla bientôt, en touchant le sol natal, poète et musicien ; ces nouveaux titres, ajoutés à celui de grand peintre que la renommée lui avait décerné, lui firent ouvrir les portes de TAcadémie des belles-lettres de Marseille, qui ladmit au nombre de ses membres en 1750. Élève de J.-B. Vanloo, son compatriote, et surtout de J.-F. de Troy, le peintre de la Peste de Marseille (au château Borelly), il avait puisé à Técole de ces maîtres les idées les plus généreuses sur Fart qu'il professait à son tour.
Les de Troy de père en fils avaient été les premiers instigateurs de TAcadémiede peinture de Toulouse, fondée en 1726, et qui obtint ses premières lettres patentes en 1750. Cette dernière avait acquis alors une grande célébrité (3) .
D'André Bardon voulut doter Marseille d'une institution aussi utile. Dans le beau discours qu'il prononça lors de sa réception à TAcadémie des belles-lettres de Marseille (1750), sur Y union des orfs ri défi lettres, il avait laissé percer cette pensée. Il no tarda pas li la mettre à exécution, et sa noble initiative entraînait pou après la création des écoles de Lyon et de Bordeaux (4).
A ce moment, Verdiguier, sculpteur, nature franche, ouverte et cordiale, et jouissant d'une certaine aisance, réunissait dans son atelier tous ceux qui s'intéressaient aux arts à Marseille; artistes et amateurs y étaient constamment les bien venus ; on y travaillait en commun, on y discourait sur les arts, et les productions de .1. Grautier n'échappaient pas à la censure de cet aréopage bienveillant, l'amitié et l'émulation était le lien qui les unissait. Verdiguier était l'âme de ces réunions. D'André Bardon avait compris cet esprit d'élite, il lui confia son projet d'école ; Verdiguier l'accueillit avec enthousiasme, ce projet avait déjà germé dans son propre cerveau, il se chargea donc aussitôt du soin de son organisation et il s'en fit le plus chaud partisan. Kappeller et Moulinneuf.
tous deux peintres et les plus assidus aux réunions de Verdigulei*;, devinrent ses plus zélés auxiliaires, et dès 1752 le projet élaboré en commun, soumis au duc de Villars , qui s en déclarait le protecteur, recevait ainsi du gouverneur de la Provence la plus flatteuse approbation.
En 1753, TAcadémie entrait en fonction et un noyau assez important d'élèves venaient se grouper autour de ses maîtres improvisés ; les dépenses d'installation furent supportées par tous les professeurs et Verdiguier et Kappeller prirent à leur charge celle des prix.
Un tel désintéressement et une telle émulation rallièrent bientôt à cette institution naissante ce que Marseille et Aix, siège du gouvernement de la Provence, comptaient de plus distingué et de plus éclairé dans toutes les classes de la société. Chacun se faisait un devoir de lui apporter son appui. La liste des académiciens honoraires ne tarda pas à se grossir chaque année des noms les plus illustres et les plus honorables, tandis que les artistes, dessinateurs, graveurs, peintres et sculpteurs provençaux ou étrangers à la Provence, se faisaient une gloire de lui appartenir.
Joscpli Verne t, qui peignait en 1755 deux vues du port de Marseille, qui lui valaient sa réception à l'Académie royale de peinture de Paris en 1753, se faisait recevoir un des premiers, avant son départ pour la capitale; lié avec Kappeller, il avait applaudi à ses efforts ainsi qu'à ceux de Verdiguier, qu'il estimait beaucoup. Je no parle pas de ses sentiments à regard do d'André Bardon, son ami et son émule. Saly, sculpteur du roi, directeur de l'Académie de peinture du roi de Danemark, et Jadin, architecte du roi, professeur à la même Académie, et plus tard Lautherbourg, peintre du roi, tous membres de l'Académie de Paris, la prenaient sous leur égide et lui prêtaient Tappui de leur nom.
M. de Fortia, marquis de Piles, lieutenant du roi en Provence et Viguier de la ville de Marseille, s'était inscrit en 1753 à côté du duc de Yillars protecteur, en même temps que M. de Gautier de Yalabres et M. de Tliaon de Revel, l'un et l'autre commandeurs et chevaliers de l'ordre de St- Jean-de-Jérusalem.
Les adhésions qui lui furent acquises de 1754 à 1756 lui donnèrent une impulsion irrésistible.
Je dois citer en première ligne les membres honoraires étrangers à Marseille, de FAcadémie des belles-lettres de Paris, Watelet, receveur général des finances, Tun des 40 de TAcadémie Française ; Mariette, écuyer, secrétaire du roi et contrôleur général do la grande chancellerie ; De Calviorre, lieutenant-général ; Blondel d'Azaincourt, lieutenant-colonel d'infanterie, et Souflot, architecte du roi et contrôleur général des bâtiments de la couronne.
Parmi les mendires admis en 1754, soit d'Aix ou de Marseille, je nommerai : MM/le marquis d'Albertas, premier président à la Cour des comptes; Campion, honorable négociant, lequel pris par un corsaire dans un voyage, avait été vendu comme esclave à Tripoli et avait obtenu un congé de son maître qui le lui accorda sur sa parole. Nouveau Bégulus, après avoir vu sa famille, il revint prendre sa chaîne et n'obtint sa liberté que grâce aux services rendus à celui qui était l'arbitre de son sort. Ce mémo Campion est resté célèbre par son désintéressement et sa charité, il abandonna un chargement entier de céréales pour être distribué aux familles pauvres de la ville dans une. année de disette.
Je n'ai pu résister au plaisir de caractériser
net homme de bien. Je reviens aux membres honoraires de T Académie : je citerai donc de nouveau j\IM. Capus, capiscol de la cathédrale; Capus, avocat ; de Certes, chevalier de Saint- Louis ; le marquis do .Tarontc, ancien maire ; de Jarente, ancien prévost de Pignan ; Ployart, consul général de Danemark ; Ronssier, dont rarrière petit-fds est aujourd'hui membre de notre conseil municipal, adjoint au maire ; de Thomas, marquis de la Garde, président à la cour des comptes ; Routier.
.rajouterai aux premiers les noms non moins lionorables, inscrits en 1775, de MM. do Glené de la Tour, marquis de St-Aubin, premier président et intendant de la généralité de Provence; le comte d'Arcucia, d'Avignon; Aillaud, subdélégué de Fintendant; Bruni, baron de la Tour-dVVigues , conseiller au parlemnnt; de Ripert, marquis de Monclar, procureur général; (le Lisle do Roussillon, conseiller au parlement; Preaudeau de Monchamp, receveur des fermes du roi ; do Guiton de Mazargues ; Michel ; Noguier de Malijais; Olivier du Puget, ancien oflicier de cavalerie ; Peyrier ; Roland ; Dauphin de Trebillane; Louet, ancien commissaire de la marine ; Isnard, secrétaire archivaire de la Chambre de commerce, et Monseigneur de Relloy, évèque de Marseille.
Avec de tels protecteurs et de tels associés, rexistencederAcadémie était assurée, et comme je Tai déjà dit, elle prenait une autorité d'autant plus grande que ses premières expositions avaient éveillé les sympathies générales autant par le mérite des œuvres exposées des professeurs que de celles des élèves dont quelques-uns donnaient les plus belles espérances ; de plus, le noble dévouement de ces mêmes professeurs qui, sans autre mobile que celui du bien public et par amour de Tart, consacraient non seulement leurs veilles et leurs soins à réducation des jeunes gens qu'une vocation sérieuse plaçait sous leur direction, mais qui soutenaient encore cette école de leurs propres deniers, chargés qu'ils étaient des frais d(i modèle, d'éclairage, de logement et même des prix à décerner, les avait placés haut dans l'opinion publique.
Cette expérience de trois ans faite par ces artistes avait d'un autre côté démontré aux échevinsles avantages réels que devait produire l'institution d'une telle école aux manufacture s do la ville qui employaient des dessinateurs, et elles étaient nombreuses , aussi, Mgr le duc de Villars n'eut qu'un mot à dire, le conseil municipal, pressé également par M. de Glené de La
Tour, premier président de la généralité de Provence, s'empressa de voler une somme de trois mille francs pour lui venir en aide, et tout en acceptant un service gratuit offert, du reste, avec tant de générosité par les professeurs, elle ne voulut pas laisser plus longtemps à leur charge des dépenses que leurs moyens de fortune ne leur aurait pas permis de soutenir; il fit plus, la marine royale ayant été transférée à Toulon la morne année, le conseil municipal obtint du ministre Tautorisation de disposer de plusieurs salles devenues vacantes à TArsenal, en faveur de TAcadémie, comme il avait obtenu du roi, le 15 Juin 1756, un arrêt du conseil qui approuvait sa décision au sujet de la dépense qu'il s'imposait en sa faveur. L'Académie de peinture et de sculpture de Marseille était donc définitivement constituée et la ville n'allait pas tarder à recuillir le fruit de son léger sacrifice.
NOTES
(1) Avant quo l'Académie de peinture do Marseille ne se constituât, Jacques Gautier avait publié dans cette ville, en 1747, un ouvraj^e intitulé : Miologic de la tête, orné de 8 planches gravées, dont les conclusions avaient été remarquées. En 1749, il avait donné un nouvel opuscule sur la génération des couleurs, réfutation assez hardie du système de Newton. Puis, en 1753, année de la fondation de l'Académie, il fit paraître un livre contenant des observations judicieuses sur la peinture et sur les tableaux anciens et modernes, ^îort peu après, son nom ne figure pas parmi les membres de l'Académie de peinture publiés par Grosson. Il cite seulement son liis J. Gautier, négociant et tout à la fois artiste amateur, comme ayant été admis on qualité d'associé académicien en 1779.
(2) Voyez la biographie de ce maître dans mes Annales de la Peinture.
(M) Voyez pour la fondation de cette école, Annales de la Peinture, page 81.
(4) L'école de dessin do Lyon fut fondée en 1757. L'Académie de peinture de Bordeaux en 1768. (An^ nales de la Peinture, pages 87 et 88 .j