CHAPITRE VI
De 1778 à 1780.
Les professeurs avaient fait les plus grands efforts pour obtenir du conseil municipal une décision plus conforme à Téquité, témoin leur première délibération du 9 mars 1779. Mais, je Tai déjà dit, le temps n'était plus où, modérant le zèle et l'enthousiasme de nos officiers municipaux pour TAcadémie, Mgr de la Tour avait été obligé de leur adresser des observations (2 avril 1758), pour faire réduire à 3,000 livres le supplément de subvention qu'ils votèrent (*), mais qu'ils voulaient porter alors à 9,000, ce qui devait constituer en totalité une rente annuelle de 12,000 livres en faveur de l'Académie. Si
(*} Vor«2 p«res314et348.
dans cette circonstance le ministre dut faire violence à Topinion du conseil en refusant d'approuver son vote, ce dernier resta sourd cette fois aux plaintes des professeurs et consacra par une nouvelle délibération datée du 21 mars sa précédente décision. Cette conduite avait profondément blessé TAcadémie ; cinq jours après elle fit connaître au conseilles sentiments qui ranimaient. Je cite textuellement :
Deuxième délibération de l'Académie de peinture de Marseille y du 26 mars 1779
ti Le 26 mars 1779, le bureau extraordinairement assemblé, M. le directeur a exposé à la Compagnie que le conseil de ville, tenu le 6 mars dernier, ayant délibéré que la volonté du roy étant que Taugmentation trouvée convenable, en sus de la pension annuelle que reçoit l'Académie de la communauté de cette ville, fut affecté aux frais d'un logement et des honoraires des officiers : l'Académie aurait fait de vains efforts pour faire diriger dans le conseil de ville, du 21 de ce mois, qui devait statuer sur le projet des dites lettres patentes, l'application desdites 1,000 livres à tout autre objet, tel que celui d'une plus forte dépense devenue indispensa-
blement nécessaire depuis plus de vingt ans, par Taugmentation de prix de tous les objets de consommation relatifs à Tentretien de TAcadémie, et cependant le conseil municipal aurait littéralement délibéré, le 21 de ce mois, en statuant sur le projet des lettres patentes que les 1,000 livres accordées dans le précédent conseil du 6 mars dernier, seraient expressément affectées au payement d'un logement et des honoraires des officiers de l'Académie. Sur quoi ledit sieur directeur ayant requis la Compagnie de délibérer, il a été unanimement statué et convenu :
» En premier lieu, de continuer chacun dans la partie le concernant, les exercices, études et instructions dans les divers départements, avec, plus de zèle, d'assiduité et d'exactitude que jamais, pour soutenir et augmenter s'il est possible les progrès d'une Académie utile, avantageuse et honorable à cette ville.
» En second lieu, la Compagnie, ne s'arrêlant pas et écartant bien loin d'elle toute idée d'humiliation, qu'une si modique somme lui présente naturellement par son application expresse à un logement immense et à des honoraires multipliés d'un nombre considérable d'officiers, ne sait être sensible pour le présent qu'au
regret qui doit affecter des administrateurs zélés d'être encore plus ses apologistes que ses rénumérateurs.
» En troisième lieu, la Compagnie plus sensible à Thonneur d'être utile k la patrie et à Tavantage de tenir à ses devoirs plutôt par l'agrément de la liberté, du zèle et du sentiment, que par l'appât d'un salaire dont elle se passe honorablement depuis près de vingt-six ans, se fera toujours un plaisir dans tous les temps et dans tous les cas de témoigner la reconnaissance qu'excitent chez elle les bonnes intentions de ses fondateurs.
» Elle se flatte avec raison, qu'ils ne trouveront pas mauvais qu'elle refuse avec respect et sensibilité cette dernière donative comme de beaucoup insufTisante à son objet, en tant qu'elle serait appliquée à ceux de la destination qu'ils lui affectent, ou qu'elle l'accepte comme devenue nécessaire aux frais de son entretien considérablement accru depuis 175().
» En quatrième lieu, la Compagnie, toujours attentive au bien d'un établissement, dont la stabilité intéresse autant son honneur que l'utilité et l'avantage de la patrie, renonce bien volontiers pour le présent et pour tout autant de temps qu'il plaira à ses supérieurs de laisser
les chose en Tétat, à des honoraires quoique bien justement mérités, par de vieux officiers qui comptent déjà vingt-six ans de service ; mais elle se croit autorisée par le vœu môme de S. M. interprêté par l'intention expresse du digne ministre, à qui elle a confié l'administration des arts dans son royaume, à réclamer moins pour elle-même, qu'en faveur des artistes qui remplaceront un jour les membres qui la composent, contre l'insuffisance de la modique somme délibérée pour remplir tous les objets auxquels elle est destinée.
» Enfin la Compagnie, qui n'oubliera jamais avec quel zèle monseigneur le premier président et intendant a toujours daigné veiller sur elle pour encourager ses travaux et accroître ses progrès, trop bien instruite que ce n'est qu'aux bontés seules de ce respectable chef de notre province, que cette ville est redevable de son institution qui n'existerait plus depuis longtemps, si elle n'eut été l'objet de son attention et de sa sollicitude, puisque ce n'est qu'à lui seul qu'elle doit rapporter les bienfaits du Roi depuis 1756, dans la pension de 3,000 livres qu'elle reçoit annuellement de la ville pour son entretien; prie M. le secrétaire d'adresser respectueusement à cet ami illustre, à ce protecteur
puissant des talents et des arts, les prières les plus vives et les plus pressantes de sa part, afin qu'il daigne sacrifier quelques instants de ce temps précieux qu'il consacre au service de Sa Majesté et au bonheur de cette province, pour siéger de la justice et de la convenance des observations renfermées dans la présente délibération, et dans celle du 6 mars dernier, dont l'extrait est ci-joint. Ce puissant magistrat, aussi juste qu'il est éclairé, voudra bien continuer en cette occasion sa bienfaisante protection à une Académie qu'il a toujours aimée et qui se fera toujours un devoir de se rendre digne de sa bonté et de son attention.
• Collatloiné par nous:
» MOULINNEUF,
» professeur et secrétaire perpétuel. >
Conformément au vœu des professeurs , le secrétaire adressa en leurs noms et en second lieu à Mgr de La Tour la lettre suivante :
Marscil'e, 3 juin 1779.
« Monseigneur,
» La stabilité de l'Académie de peinture, sculpture et architecture de Marseille est votre ouvrage puisque c'est à ses bontés seules qu'elle
doit les 3, 000 liv. affectées à son entretien annuel qu'elle reçoit de la ville depuis 1756, il plaît aujourd'hui à Sa Majesté de sceller pour toujours cette stabilité par des lettres patentes , dont l'article 4 désigne une somme laissée à la prudence de l'administration de notre ville pour remplir le double objet de son logement et des honoraires de ses officiers.
Le conseil municipal s'étant assemblé le 6 mars dernier aurait décidé et flxé cette somme à 1,000 livres.
» Nous eûmes l'honneur, après la tenue de ce conseil, do faire à ce sujet des représentations bien fondées à MM. les maires, échevins et assesseurs, qui seraient demeurées sans effet.
» Ces Messieurs, et ce n'est assurément que par oubli de leur part, ont négligé de rapporter nos représentatations non-seulement au conseil de ville du 2 du mois dernier, comme nous les prions instamment de le faire; mais même aux commissaires qui, conjointement avec eux, devaient faire rapport au même conseil du projet des lettres patentes; et ensuite le conseil qui a adopté le projet tel qu'il lui a été présenté, n'ayant pas eu nos justes représentations sous les yeux, ont rempli l'article de la somme délibérée de 1000 fr., avec désignation expresse de logement, d'honoraires, frais d'impressions , etc.
» Un coup d'œil , Monseigneur, qu'il vous plaira
de jeter sur nos deux délibérations, justifiera la prière que nous avons l'honneur de vous adresser aujourd'hui . de vouloir bien en approuver les fins.
» Nous avons éprouvé l'effet de vos bontés dans tant d'occasions que nous osons espérer que vous voudrez bien nous les continuer dans celle-ci qui va pour toujours fixer le sort et l'honneur d'une Académie qui, depuis son établissement, a le bonheur de vous être agréable.
> Nous sommes avec un très profond respect,
» Monseigneur,
» Vos-très humbles et très-obéissants serviteurs ,
» Les associés professeurs de l'Académie de peinture et de sculpture,
» MOULINNEUF, » professeur et secrétaire perpétuel »
La réponse de Mgr de La Tour avait été probablement favorable à l'Académie, car je ne retrouve plus la trace de la désignation expresse des 1, 000 liv. à titre d'honoraires qui humiliait les professeurs, dans la correspondance rainis-
térielle que je publie ci-dessous et qui précéda l'envoi définitif des lettres patentes :
€ A M . l'Intendant de Provence.
Versailles, le 8 novembre ITJSl.
» Vous savez, Monsieur , que les magistrats municipaux de la ville de Marseille ont délibéré, vers le commencement de cette année , d'accorder à l'Académie de peinture et sculpture de cette ville, une somme de 1,000 liv. en sus de celle de 3,000 qu'ils étaient autorisés à lui fournir par un arrêt du Conseil de 1755.
» On me mande que cette délibération vous ayant été envoyée, vous avez bien voulu y donner votre adhésion et même qu'elle avait eu l'approbation de M. le directeur général des finances.
» Cependant ayant écrit sur ce sujet à M. Necker, il m'a marqué n'en avoir point connaissance ; mais qu'au surplus, lorsque cette délibération lui serait envoyée, il prendrait volontiers l'ordre du roi pour l'autoriser, ce qui est nécessaire avant l'expédition des lettres patentes que j'ai demandées pour cette académie et dans lesquelles cette augmentation doit être approuvée par Sa Majesté.
» .Je ne sais si M. Necker vous a demandé cette délibération, mais à tout événement. Monsieur, je crois devoir vous prier de vouloir bien la lui en-
voyer, et je vous serai sensiblement obligé, si vous voulez bien l'accompager d'un avis propre à le déterminer à la faire autoriser par S. M.
» Je n'ai en vue, dans ces démarches, que le bien des arts dans une ville faite par sa position et par son opulence pour les y voir fleurir , et je ne puis douter. Monsieur, que vous ne partagiez ces sentiments avec moi.
> J'ai l'honneur d'être très parfaitement et très
véritablement, Monsieur, votre très humble et très
obéissant serviteur.
» d'Angeviller. »
« Mgr de la Tour, intendant de Provence^ à M. le marquis d'Angemller, directeur des bâtiments du roi.
7 décembre 1779.
» J'ai trouvé, Monsieur, à mon arrivée en Provence, une lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire au sujet de la délibération qui a été prise par le conseil municipal de Marseille pour accorder une augmentation de mille livres par an à l'Académie de peinture et sculpture. Je regarde cette disposition comme étant très convenable et même nécessaire pour qu'un établissement aussi utile puisse se soutenir.
» C'est ce que j'observe à M. le directeur général des finances en l'informant de la délibération qui contient à cet égard le vœu des habitants de Marseille.
» J'ai, Monsieur, une véritable satisfaction à concourir avec vous à un objet qui intéresse le bien des arts.
» J'ai l'honneur d'être, avec un respectueux attachement, etc.,
» De La Tour. »
« M. De la Tour, intendant de Provence, à M. Necher, directeur général des finances.
7 décembre 1T79.
» Les professeurs de l'Académie de pciniure et sculpture, établie à Marseille depuis Yiny:-cinq ans. présentèrent aux maires et échevins, au commencement de cette année, un mémoire dont l'objet était de faire connaître l'insuffisance des 3,000 liv. qui leur sont données annuellement par la communauté, ils exposaient être hors d'état de faire face aux différentes dépenses qu'exige nécessairement cet établissement.
» Sur le rapport qui eu fut fait au conseil municipal le 6 mars, il prit une délibération portant qu'il serait accordé mille livres par an à l'Académie en sus des 3,000.
» D'après les éclaircissements que je me suis procurés, il m'a paru que cette augmentation était indispensable pour que l'Académie put se soutenir. Comme c'est un établissement de la plus grande
utilité dans une ville comme Marseille, j'ai lieu de croire, monsieur, que vous ne trouverez aucune difficulté à permettre que la délibération du 6 mars soit mise à exécution.
» J'ai l'honneur d'être, etc.
» De La Tour. »
« M. Necker à M. De la Tour.
A Versaillfs, le 9 Janvier 1780.
» J'ai reçu, Monsieur, la lettre que vous m'avez fait l'honneur de m'écrire le 4 de ce mois, relativement à la délibération par laquelle le conseil municipal de Marseille a accordé à l'Académie de peinture et de sculpture une somme de 1,000 livres, en sus des 3,000 livres que la communauté lui a données jusqu'à présent. D'après votre observation que cette académie est véritablement utile et quelle ne pourrait se soutenir si l'augmentation dont il s'agit ne lui était pas accordée, je ne trouve aucune difficulté à l'autoriser.
> J'ai l'honneur d'être, etc.
» Signé : Necker. »
La correspondance que je viens de reproduire prouve une fois de plus Tinlçrêt que prenait le gouvernement à V Académie ; il appréciait son
incontestable utilité; cependant il oubliait les laborieux pionniers qui en étaient les soutiens et dont le zèle infatigable avait opéré une pacifique révolution dans quelques branches importantes du commerce et de Tindustrie de Marseille en rendant plusieurs de ses manufactures sans rivales dans le midi. Devenue Académie royale de peinture et de sculpture, on lui laissait la gloire du sacrifice ; les professeurs, depuis vingt-sept ans sur la brèche, allaient encore servir gratuitement leur pays. Cet honneur ne devait pas leur être ravi !
SI