‹ Annales de la peinture; discours et fragmentsChapitre 6 sur 40 · A MES DISCOURS · texte numérisé non relu

A MES DISCOURS

AU CONGRÈS SCIENTIFIQUE DE FRANCE A AIX

Le Congrès scientiflque de France, qui avait choisi la ville cFAix, pour siège de sa trentetroisième session, a été fort brillant. Jamais, depuis sa fondation, il n'avait présenté un nombre aussi considérable d'adhérents (environ 900). Jamais plus sympathique et plus gracieuse hospitalité n'avait été offerte à ses membres réunis. Mgr Chaiandon, archevêque, M. Rigaud, premier président, M.Pascal Roux, maire, M. Charles de Ribbe, premier secrétaire du congrès, M. de Séranon, président de l'académie, M. le Sous-Préfet dAix, à tour de rôle, avaient ouverts, chaque soir, leurs salons à tous les membres du Congrès .

Ces fêtes successives, seulement interrompues par un splendide festival, un magnifique banquet en Thonneur de M. de Lesseps, des excursions scientifiques, et qui couronnaient des journées remplies par les travaux les plus variés et les lectures les plus intéressantes, ont laissé dans Tcspritde tous le meilleur souvenir; elles ont donné de plus une haute idée- de Turbanité des Aixois, et prouvé que Tancienne capitale de la Provence, la ville aristocratique et parlementaire par excellence, restait toujours fidèle à ses nobles et antiques traditions.

Cet hommage rendu à Thospitatité, je n'entrerai dans aucun détail sur les travaux du Congrès, car les procès-verbaux qui les relatent, ainsi que les discours les plus remarquables, figureront dans les volumes, dont les secrétaires surveillent en ce moment Timpression. J ai simplement à expliquer les motifs de mes discours.

Deux questions m'avaient été adressées par la Commission ; j'ignore le nom du membre qui lesavait posées à mon intention, je lui offre dès l'abord à ce sujet l'expression de ma sincère gratitude, c'était un honneur, j'ai fait mes efforts pour y répondre.

La première de ces questions portant le n" 37

était ainsi conçue : « Traiter de Fliistoire des beaux-arls dans la ville d'Aix et en Provence, et apprécier à ce sujet, Tintérct de la construction d'un musée monumental à Aix. »

La seconde portant le n" 39, avait pour titre : c Étudier les œuvres des peintres et sculpteurs Provençaux des xvii" et des xviii' siècles; rechercher si elles n'ont pas été influencées par les productions des écoles italiennes. »

Ces questions figuraient au programme de la cinquième section du Congrès, où ne devait s'agiter que celles ayant trait à la philosophie, à la liltérature et aux beaux-arts.

Considérant comme une obligation, de me renfermer dans le programme tracé, et de no point anticiper sur les attributions de la quatrième section traitant de son côté cVhistoire et d'archéologie, je me suis arrêté plus particulièrement au côté philosophique de l'histoire do l'art dans nos provinces, que j'avais à étudier , vaste champ inexploré et cependant si riche de monuments et de souvenirs.

Je me suis donc borné ù établir la corélation philosophique et rationnelle des principaux faits ou événements qui s'y sont succédés, et qui ont été consignés par les historiens, et les sa-

oo

vants anciens ou modernes que j'ai pu consulter, en recueillant ça et la leurs propres paroles. En relevant de plus les enseignements que fesaient naître en moi Texamen de ces faits, je me suis attaché à faire parcourir rapidement les siècles à mes auditeurs, pour leur faciliter ainsi le moyen de les embrasser d'un seul regard de la pensée.

Afin de ne point ralentir la marche de ces discours, j'ai dû négliger de les appuyer de citations trop multipliées, j'ai cru devoir abandonner également la gravité austère de style que commande Tliistoire, pour lui donner une tournure plus artistique.

Entraîné par de sincères convictions, je les ai défendues avec une chaleur peut-être un peu trop poétique, aux yeux de quelques savants qui demandent aux récits de Thistoire, le calme et une froide dignité. Cette explication m'a paru nécessaire pour ma justification (1).

(1) Je réponds ici, ei dans ce qui précède, k des objections qui m'ont été adressées, à ce sujet, sur mes discours, lors du Congrès.

On a paru également surpris de ce que je cherchais parfois à baser mes jugements sur des comparaisous, et a les conUrmer par des méthapliores un peu hardies, on oubliait que les questions artistiques autorisent certaines licences, cl que l'enthousiasme est au contraire indispensable pour traiter de pareils sujets.

Ce premier point éclairci, comme toute latitude était accordée aux membres du Congrès de modifier les questions posées, j'ai usé de ce droit, en élargissant mon cadre, afin de donner à celles qui m'étaient soumises, un caractère d'intérêt plus génénd.

J'ai donc séparé les éléments historiques de la première question se rattachant à « la construction d'un musée monumental à Aix » qui intéressait vivement le Congrès, et j'ai pris acte de ce l'ait pour traiter « de l'origine des musées en France, de leur importance, de leur organisation et de Tinfluence des beaux-arts » dont les musées sont les précieux sanctuaires.

Ce thème a fait le sujet de mon deuxième discours, et j'ai réservé pour le premier tout ce qui avait rapport ù l'histoire de l'art dans nos provinces méridionales, en examinant si les œuvres de leurs artistes avaient subies l'influence de celles des écoles Italiennes.

Cet examen consciencieux m'a amené a conclure que l'Italie devait autant à la France, que la France, sous ce rapport, devait à ritalie(i), et à proclamer la complète originalité de nos

II) Voir la tin de lu deuxi^luc partie de mo:i premier discours et les notes explicatives qui le suivent.

artistes par nous considérés^ à bon droit, com me des maîtres. Afin d'éclairer autant que possible tous les points de cette histoire, car chaque génération emprunte plus ou moins à celle qui l'a précédée, et cela successivement , je suis remonté à la source même pour en suivre le cours jusqu'à nos jours.

J'ai donc pris pour titre de ce premier discours : De V imjjortance des artistes Provençaux dans l'antiquité. — De leur influence au moyen-âge. — De letcr originalité. — De leur action dans l'école Française depuis le xui" siècle jusqu'à ?iotre époque.

Le mot, artistes Provençaux, inscrit en tête de ce discours, semble restreindre mon sujet à la Provence actuelle. 11 n'en est point ainsi. L'ancienne province Romaine /proftwctfl^ RomanaJ qui a légué à notre pays ce nom de Provence, comprenait en outre le Dauphiné, le Languedoc et une partie de la Gascogne (1). Dans la première partie de ce discours, ayant trait à l'antiquité, je comprends donc les artistes qui habitaient ces diverses contrées.

Dans la deuxième partie, parcourant le moyen-âge, c'est-à-dire une période d'environ

(1) Voir l'Atlas de Sprunner.

mille années, j'ai cru devoir conserver également le nom, artistes Proveiicanx, par la raison bien simple que tous les peuples de rancicnno Gaule méri^lionale, en deçà du cours de la Loire jusqu aux Pyrénées, et à rOcéan d'un côlé, et de TauLre, à la Méditerranée et aux Alpes, avaient adoptés la langue Provençale ou Romane (1).

Je n'ai donc pas séparé les artistes de ces contrées des Provençaux comme nous les comprenons aciuellement, il en a été de mènie dans les troisième et quatrième parties de mon discours traitant, de leur originalité, et de leur, action dans Pécole Française. D'un autre côté, la Provence actuelle, ayant été le premier point de départ du mouvement artistique en France, et ses artistes y ayant toujours joué un rôle considérable, j ai cru pouvoir, sans blesser les justes susceptibilités des autres provinces méridionales, leur offrir un abri à Pombre du pavillon de notre nationalité.

A cette introduction déjà un peu longue, je

(1) Ou luidoinia beaucoup plus tard le uom de Languedoc, par opposition a la langue d'oil parlée dans le nord delà France, langue conservée dans nos provinces méridionales jusqu'il nos jours, bien qu'elle se soit partagée en plusieurs idiomes, et que la langue Française y domine maintenant.

ne puis cependant me dispenser d'ajouter encore une disgression.

En traitant de Vimportance des artistes Provençaux dans l'antiquité, mes études vX le spectacle de ce rpii se passe aujourd'liui sous nos yeux m'ont amené fatalement à séparer de lempire Romain, l'élément artistique Provençal, qui contribuait à sa splendeur et à sa gloire, et dont il lui fournissait son contingent comme province conquise.

J'ai donc réclamé une partie des œuvres sculpturales et architecturales existant soit en France, soit en Italie, et datant de la domination Romaine, comme ayant été exécutées par des artistes Provençaux .

Cette idée, tout d'abord, a pu paraître étrange, ou dépourvue de vérité, mais cependant rien n'est plus exact ; on pourra s'en convaincre par l'examen rapide des seuls faits que j'ai énoncé. Depuis ces époques, et malgré tous les bouleversements auquels elle a été en proie, la Provence est peut-être de toutes les autres provinces françaises, celle qui a le mieux conservé son caractère, ses mœurs, ses usages, en un mot, son originalité et son individualité. •

Ces éléments, qui ont retardé jusqu'à la première révolution son assimilation com-

plète à la France, les doit-elle à sa langue mère, sortie intacte de toutes ses épreuves à travers les siècles? Les doit-elle a ses franchises municipales, dont elle n a jamais cessé dans tous les temps de se montrer jalouse? Les doit-elle à son anciene existence d'état et de royaume indépendant? Je n'ai pas à apprécier le fait; il me sufïit de le constater; toujours est-il qu'elle a constament fourni à la France des illustrations en tous genres, et en grand nombre : hommes d'État, historiens,, savants, jurisconsultes, magistrats et hommes de guerre. Littérateurs, musiciens ou poètes^ architectes, peintres, sculpteurs ou graveurs ; ce sont de ces dernier dont j'ai simplement à moccuper; eh bien ! la phalange de nos artistes de Marseille, d'Aix, d'Avignon, de Toulon, de Nîmes, de Montpellier, de Toulouse, de Grenoble, etc., n'apportent-ils pas le tribut de leur talent dans ce qui se produit de grand à Paris, en fait d'œuvres d'art et de monuments.

D'un autre côté examinons, les édifices, les peintures et les sculptures capitales de toutes nos villes du midi? Ne sont-ce pas des artistes du pays, qui les ont presque toutes exécutés? Depuis assez longtemps les Grecs et

les Romains dépouillent nos contrées do leur gloire artistique . En leur laissant celle par eux conquise, et qui est incontestable : il est temps ce me semble de revendiquer celle qui nous appartient légitimement. Ce sont là des titres de noblesse, dont notre France, pour son honneur doit se montrer fière : ils méritent qu'on combatte pour eux.

Le même sentiment a guidé mes recherches au moyen-âge, et dans tous les siècles que j ai parcouru pour arriver jusqu'à. nous ; à toutes les époques, j'ai trouvé dans nos contrées un principe de nationalité solidement assis qui a fait leur force, et une exubérance de sève artistique qui a fait leur gloire, en contribuant à celle de la nation.

PREMIER DISCOURS

AU CONGRÈS SCIENTIFIQUE DE FRANCE

Page 1