‹ Annales de la peinture; discours et fragmentsChapitre 8 sur 40 · DEUXIÈME PARTIE · texte numérisé non relu

DEUXIÈME PARTIE

De l'influent-p «lea Arliates ProvençauK au moyen-âffe <*)

J'ai passé très rapidement, Messieurs, sur les époques merveilleuses de Tantiquifé ; elles méritent un étude beaucoup plus approfondie, et elles demandent le concours de nombreuses intelligences d'élite pom" les éclairer? Aussi je laisse aux savants si distingués, aux archéologues si érudits, qui m'environnent, et devant lesquels je m'incline, le soin de faire jaillir de nouvelles lumières, des splendides débris qui jonchent encore notre sol, ou qui sont conservés dans nos musées. Je ne suis point savant, ni archéologue, mais simple littérateur. En

(♦) Sous ce titre, 011 doit comprendre les Artistes ayant vu le jour dans toutes les Provinces du midi de la France, qui avaient adopté à cette époque une langue commune. Le Roman ou Proïcnçal.

parcourant donc ces époques lointaines, j'ai cherché à jeter, cà et h\, quelques jalons pouvant aider à reconstruire leur histoire artistique, encore ù écrire, non par de nouvelles découvertes, mais en m'aidant simplement des monuments que j'avais sous les yeux, et des auteurs qui nous ont parlé d'elles. On pourra taxer d'exagération, Giceron, J. César, Pline, Tacite, Strabon, etc., ou d'infidélité les écrivains auxquels j'ai emprunté également des faits ou des citations (l), je ne les défendrai pas ! mais je n'ai pu me dispenser de les consulter : ces auteurs sont acceptés par le monde savant, et j'ai du croire à leur sincérité.

Maintenant, il me reste à jeter un coup-d'œuil sur le moyen-âge. Dans cet immense chaos, ou chaque sièole voyait crouler et se former de nouveaux empires, ou chaque province adoptait les noms nouveaux que leur imposaient les conquérants, comment resaisir le fil, ù chaque instant rompu, de l'influence exercée par nos artistes méridionaux , influence qui se continua cependant jusqu'au xiir' siècle^ époque ou elle brillait de son plus éblouissant éclat, lorsque le nord de la France, commença à l'emporter sur le midi, mais que la Provence, le Languedoc et le Daupliiné, seuls, resserrés dans

leurs limites actuelles, n'ont cessé de lui disputer jusqu'au xYiii'"" siècle, je dirai plus,jusques à nos jours.

C'est une rude tache. Messieurs; les historiens de ces époques nous fournissent de brillantes lueurs, mais elles sont ensevelies dans d'énormes in-folio, qui gissent ignorés dans les rayons poudreux de nos bibliothècjues, ou dans des manuscrits presque indéchiffrables: Il faut la patience en quelque sorte surhumaine de nos savants, pour les en faire jaillir, je n'ai pu moi-môme y jetter qu'un regard furtif, mais il m'a suili, aidé des travaux de ces savants, pour m'éclairer et me guider dans ce dédale.

A dater du choix de Bysanco, par Constantin, comme capitale de l'Empire (330) jusqu'au dixième siècle, que se passiit-il, au point de vue artistique, dans la province Romaine? Nous trouvons sous Honorius (*) (395) Arles toujours puissante. Le Patrice dont la dignité était seule commandée par le Consulat, le vicaire-général d(i3 Gaules, de qui relevaient les gouverneurs des dix-sept provinces, et d'autres grands dignitaires de l'État, y fesaient leur résidence ; elle possédait alors un hôtel des monnaies, des fabri-

(♦) Mort en 423.

ques d'armes, de machines de guerre ; il y avait des ateliers de damasquinerie, soit pour orner les armes défensives, soit pour embellir les vases d'argent ou de cuivre destinés à tous les usages du culte, et de la vie civile. Les arts du dessin y étaient donc cultivés, et les médailles de ces époques conservaient encore, comme gravure, une partie de leur pureté antique. Après la prise de Trêves par les Francs, en 392, Arles était devenue la métropole des Gaules.

Au v"" siècle, Marseille était toujours un vaste entrepôt, et le commerce y fleurissait. Les colonies Romaines d'Aix, deFréjus, dWpt, de Nîmes, n'avaient point abdiqué lès traditions d'élégance et do grandeur que leur avaient léguées leurs fondateurs. Les études, bien qu'un peu négligées, ne cessaient de s'y maintenir, et les poètes, surtout les satiriques, exerçaient encore une influence considérable. Pour se convaincre de ce fait, on peut jeter un simple coup-d'œuil sur la lettre de Sidoine Appolinaire à Montius, toute relative à l'histoire de la Provence, (dans ses Monuments d'Arles, M. Clair l'a reproduite en entier, page 271). De ces villes s'échappait donc une certaine influence qui rayonnait sur les peuples voisins.

Ce fut à ces époques, et sous l'empire des

idées chrétiennes qui commençaient à envahir FEurope toute entière, que le paganisme aux abois, voyait déserter ses temples et ses autels.

Peu après, sous la main puissante des Arc^dius, des Honorius et des Théodose, qui s'appesantissait sur eux, ces mêmes temples tombaient en poussière. Sur leurs antiques débris s'élevaient de majestueuses basiliques, et sur le Heu mcme ou dominaient Tiniage des divinités du paganisme, dont le prestige était à tout jamais confondu, surgissait tout à coup le Labarum chélien !

Les aigles romaines avaient plié leurs ailes en présence'de la Croix qui les avait détrônées !

Cette croix elle-mome considérée jusqu'alors comme un signe d'ignominie, qui, arrosée par le sang du fils de Dieu, avait pris un caractère si auguste, radieuse et étincelante, y régnait à son tour, offrant à ces générations nouvelles illuminées, des éblouissantes clartés de la foi, les traits divins de Jésus crucifié, dont les bras étendus semblaient embrasser l'univers !

Narbonne au vi""" siècle, inaugurait publiquement son règne. La croix de Constantin avait retrouvé sa victime (*).

(*) Le premier Christ eu croix parul a Narboune au vie siècle. Les premicrs chrétiens n'en avaieut jusque là adopté que le signe.

Ce fut dans ces temps de foi héroïque qu'un certain nombre de monastères, les premiers qui s'élevèrent dans les Gaules, se fondèrent en Provence, restée le trait d'union, reliant TOrient, où la civilisation seml)lait se réfugier, avec le nord de l'Europe, sur lequel elle le lésait refluer.

S'il en faut croire nos vieilles traditions, saint Lazare et la Magdeleine (2), ces compagnons du Christ, et saint Ruf, fils de Simon leCyrénéen, qui s'était établi à Avignon, avaient déjà mis le pied sur le sol Gaulois, et dès l'avènement du christianisme, ainsi que saint Trophime, envoyé par Saint-Pierre, et lequel se fixa à Arles ; ce n'était là, il est vrai, que des apôtres isolés, mais il avaient néanmoins pré^ paré les voies, aidés ensuite par les travaux apostoliques d'un grand nombre d'illustres prélats, dont Genade, prêtre de Marseille, qui écrivait au v™" siècle, nous a donné d'intéressantes biographies; lorsque saint Honorât fonda en 405, dans les îles de Lerins (département du Var) une première abbaye, qui réunissait au bout de quelques années, plus de quatre mille religieux.

Gassien, à son tour, avait fondé à Marseille, en 408, celle de Saint- Victor, et un évoque illustre, saint Gésaire, en avait jeté les fonde-

ments d'une nouvelle à Arles, vers 490, Hospice vivait en ces temps là aux environs de Nice.

La plupart de ces moines, allant se réfugier dans ces saints asiles, et auxquels Marseille avait, à Tabri de ses vaisseaux, offert son port hospitalier, presque tous venus de TÉgypte ou de la Syrie, et généralement recrutés parmi les plus hautes classes de rarislocratie de Tempire, étaient lettrés. Au milieu des macérations, des jeûnes et des prières, leur esprit élevé vers Dieu, ne les laissait pas insensibles aux beautés de la nature; ils cultivaient les lettres et les arts, il n'en faut pas douter : sous Terapire do la foi, n'était-ce pas un moyen naturel de les élever vers le Cr(?ateur?

Les soins mis par eux à conserver les manuscrits, celui qu'ils -prenaient pour aider à la construction des monuments chrétiens, se colivrant alors de sculptures et de peintures, et dont la tradition devait se perpétuer, en est la preuve.

Les évoques, plus que tous autres, les aidaient dans cette noble tâche. « Restés seuls protecteurs de la Société Gallo Romaine, absjndonnée par les empereurs , ils avaient fait également respecter, pendant quelque temps, les

privilèges de leur municipalité, après avoir toutefois sapé dans sa base, renseignement exercé par les rétheurs, et alors que la race Franque s'était répandue et dominait dans toute la Gaule. Mais il n'avaient pas tardé à être emportés par le mouvement des esprits, qu'ils avaient eux-mème provoqués. »

La plupart de leurs franchises avaient disparues dans la tourmente, et les grandes écoles municipales étaient tombées ; mais l'influence de ces évêques n'avait pas tardé à renaître, et à la fin du vi"'" siècle, grâce ù eux, les écoles nmnicipalcs, étaient remplacées parles écoles ecclésiastiques, dites cathédrales.

L'art chrétien préluda dès lors , et l'Iconographie, fille de l'Orient, qui s'implantait tout d'abord dans nos contrées, vint aussitôt lui prêter ses naïves allégories, et ses mystérieux symboles.

L'art, comme nous le comprenons aujourd'hui , et comme l'entendaient les Grecs , avait subi, j'en conviens, une grave atteinte. La pureté dans le dessin et la grâce ou la majesté dans la formeavaient disparu. Les règles de la beauté, tracées par Socratc, Aristote, etconsacrées par les pères les plus illustres de la chrétienté, Lactance, saint Grégoire deNysse, saint

Grégoire de Naziance, Tliéodoret, saint Clément, saint Augustin, ne guidaient plus les artistes : suus la grossièreté do cette même forme, une poésie mystique les avaient remplacées. C était néanmoins de Tart, mais de l'art à la portée du siècle.

A ces époques d'ignorance et de foi aveugle, les esprits éclairés seuls dominaient les masses, qu'ils fussent prélats, abbés, ou souverains et maîtres des empires, nul d'entr'eux ne négligeait les moyens puissants de civilisation, ou de conversion, que leur otTrait rinflucnco exercée par les beaux-arts. Cette arme redoutable contre Tignorance et ridolàtrie pouvait plus tard devenir, entre leurs mains, Tinstrument de leur ambition personnelle, mais alors elle produisait des merveilles.

Ces peintures et ces sculptures que nous trouvons informes, n'en frappaient pas moins des esprits fanatisés et soumis. L'éclat éblouissant des pompes du culte, qui empruntaient, à ces mêmes beaux-arts toutes leurs séductions, pouvaient seuls faire oublier aux Gentils nouvellement convertis , le luxe qui environnait leurs idoles, et de fait, dans ces candides productions de nos artistes, dont le peuple, dans 3on admiration enfantine, ne laissait échapper

aucuns détails, dont le sens caché et symbolique sollicitait sans cesse sa curiosité, que les pasteurs avaient mission de satisfaire, étaient un livre ouvert, contenant Thistoire toute entière de Tancien et du Nouveau Testament. Les idées seules qu'elles éveillaient, ouvraient donc un vaste champ à son imagination, et ces mêmes sculptures, d'une incorrection si naïve, prenaient dès lors à ses yeux un caractère de grandeur, qu'on ne saurait méconnaître, quand Tart pratique avait disparu.

Dans mes Annales de la Peintw^e, j\ii parcouru tout le moyen-âge, et signalé, siècle par siècle, une partie des monuments élevés par la piété des fidèles, sous la direction des évoques, pour la plupart architectes, ou peintres eux-mômes; la connaissance de cette partie des beaux-arts, était le plus souvent un des premiers échelons pour arriver à Tépiscopat, je n'y reviendrai plus; il me suffira de dire que sous le rapport artistique, l'ancienne province romaine marchait de pair avec l'Italie et l'Orient lui-même.

Tandis que Ruricius évêque de Limoges et le magnifique Céraunia entretenaient une multitude de peintres et de sculpteurs pour, l'ornementation des temples : à Toulouse, à

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Saintes, à Bordeaux comme à Tours et à Clermont, les anciens Gallo Romains devenus Goths ou Francs, s'énorgeuillissaient de n'employer que des architectes, des sculpteurs et des peintres de leur nation. « ce ne sont pas, disait Grégoire de Tours et Fortunat, des artistes venus d'Italie, ce sont des Barbares qui ont exécuté ces grands ouvrages. »

Ces deux écrivains font aussi mention d'un nombre considérable d'Églises bâties par divers évèqucs français, leurs contemporains, et qui toutes étaient ornées de peintures, de bas-reliefs, de sculptures, et d'ouvrages de marqueterie. Ils affirment dans leurs écrits, que les Goths de la Provence et du Languedoc, se répandaient dans le nord de la France, pour y être employé comme architectes et comme maçons, et que ce furent des artistes de cette nation qui bâtirent Téglise de Saint-Pierre de Rouen, sous Clotaire premier, (mort en 561.)

On le voit, Messieurs, 1 ancienne Province Romaine, cette terre devenue la terre classique de l'art en France, donnait des artistes à ses nouveaux conquérants ; elle était pour eux, ce que la Grèce avait été pour Rome la superbe, çt son génie que la conquête et les invasions n'avaient pu étouffer, ne cessait de rayonner.

Le style Roman, inspiré de Tart antique, qu'ils avaient inauguré chez eux, devait au bout de cinq ou six siècles, par son alliance avec le style aral)e, à la suite des croisades, donner naissance au style ogival, lis commençaient déjà à le répandre au loin, et à en semer le germe (3).

Mais je m'arrête, Messieurs ; cette influence de nos artistes que je tiens à faire connaître, ressort clairement des simples faits que je viens d'énoncer; parcourez les travaux de notre illustre compatriote M. Emeric David, ceux de Winkelmann,deSerouxd'Agincourt, de Ducange, de Ciampini, et des anciens auteurs, Procope. Prudent, Agnel, Grégoire de Tours, Fortunat, et vous verrez si les arts du dessin étaient oubliés au moyen-âge. Au x"*" siècle il y avait en France, 30,419 Églises curiales, 18,537 Chapelles, 420 Cathédrales, 2,872 Abbayes ou Prieurés, sans parler d'une quantité innombrable de châteaux forts.

Je m'arrête, je Pai dit ; j'ai hâte d'arriver à la grande époque de la Renaissance Romane ou Provençale, qui jetta un si vif éclat sur l'Europe, et qui allait marquer le point de dépari de la régénération artistique de tous ces empires.

Lorsque Fan millo qui devait, d'après une croyance populaire, généralement répandue, marquer la fin du monde, fut inauguré; l'Europe toute entière, au dire d'un historien contemporain, se couvrit d'une nouvelle parure, et les esprits rassurés se livrèrent avec une ardeur fébrile à la passion de bâtir. De tous côtés, les anciens temples étaient donc abattus, pour faire place û de nouvelles basiliques, plus vastes et plus splendidos. A ce moment furent reconstruit, l'Église de Saint-Bénigne à Dijon (lOOl), la cathédrale de Rheims (1005), celle de Tours (1012), Orléans, Limoges, Autun, Avalon, Nantua, Poitiers, Perpignan, puis Avignon, dont la cathédrale existait déjà mais s'agrandisait, Lisle, le Thors, Cavaillon, dans le département de Vaucluse, suivaient peu après leur exemple, tandis que Saint-Trophime d'Arles, donc la fondation datait de 601, rajeunie à son tour, voyait en 1020, Gerardus, sixième roi d'Arles, couronné dans son enceinte par l'archevoque Pons de Marignane : ce n'était là que le prélude de deux cérémonies plus imposantes, auxquelles elle devait offrir son abri tutélaire, la translation du corps de saint Trophime en 1152, et le couronnement de Frédéric Barberouse qui y fût sacré Empereur en 1178.

La célèbre abbaye de Cluny, se fondait également en 1088, au nord, dans Tancien royaume de Provence, qui portait naguère le titre de Bourgogne Cisjurane. On sait Tinfluence énorme exercée par ces religieux sur les lettres et sur les arts. Ces moines artistes se livraient surtout à Tornementation des manuscrits, aux peintures murales, et à Texécution des vitraux peints ; ils étaient aussi sculpteurs, orfèvres, ciseleurs, fondeurs et musiciens. L'abbaye de Senanques, près de Gordes, département de Vaucluse, ou de nos jours encore tous les métiers sont exercés, et dont les Seigneurs de Simiane furent les premiers bienfaiteurs en 1150, 1173, 1177, se fondait h son tour. 11 on était de même de celle de Tolonet, et de Silvacane. Tandis que les Père de Cluny fondaient peu après leur célèbre succursale de Saint-Gilles, dont lanlique église, chef-d'œuvre du moyen -âge, atteste encore Thabileté de ses constructeurs (4).

Saint-Maximin possédait, au xi""" siècle, une abbaye dépendant des Pères de Saint-Victor de Marseille. Charles II, roi do Sicile et comte de Provence, la donna aux frères Prêcheurs en 1295, après y avoir fait rebâtir la magnifique basilique que nous connaissons.

Avignon ne se distinguait pas moins. Le chapitre de Notre-Dame-des-Doms, et le couvent de Saint-Ruf entretenaient à leur tour des peintres, des sculpteurs et des architectes (1117).

Un simple berger, Bénézet, concevait ù la même époque le plan du célèbre pont qui porte son nom. Il était construit dans Tespacedeonze années. La premierre pierre était posée en 1177. Les confréries des frères Pontifes (constructeurs de Ponts) se formaient sous ses auspices, et plus tard par leurs soins le pont de Saint- Saturnin-du-Port, aujourd'hui Pont-Saint-Esprit, était commencé le 21 août 1265.

Vous le voyez. Messieurs , sous le rapport des monuments dont je ne cite que la plus faible partie, Tancienne Province Romaine ne dégénérait pas : architectes, peintres ou sculpteurs, animés d'un noble zèle, illustraient le pays par des monuments que les siècles ont presque tous respectés. Oufint aux peintures de ces époques (^5), on en retrouve encore quelques traces indiquant que les artistes, qui les exécutaient, pouvaient marcher de pair avec Gimabue, dont le nom, comme restaurateur de la peinture, devait avoir tant de retentissement (6).

A ce moment aussi la langue Romane ou

Provençale, formée dans nos pays, par Talliance du Latin, du Grec, et du Celtique et qui précédait, et aidait au développement de ritalien, de TEspagnol, du Portugais, du Hongrois et du Français lui-même, et qui devait enrichir les langues du nord, jusqu'à celle de l'Angleterre, tendait à s'universaliser. Les cours des comtes de Toulouse, de Provence, de Poitou étaient fort brillantes ; elles favorisaient à Tenvi les Muses et semblaient en Poésie vouloir donner le ton au reste de l'Europe .

Vers la môme époque, des princes Français et surtout originaires du midi « régnaient à Jérusalem, à Chypre, à Athènes, à Naples, en Sicile, en Portugal, en Castille, et jusqu'en Hongrie et en Pologne, répandant au loin les moiurs, les usages et l'influence du nom Français. » Et tandis que nos poètes méridionaux fesaient les délices de toutes les cours souveraines , les arts du dessin, dont les moines étaient les interprètes, particulièrement ceux de Cluny et de Saint-Gilles, ainsi que ceux d'Avignon, dont la réputation s'étendait au loin, étrangers aux luttes et aux rivalités des seigneurs féodeaux, qui se disputaient tour à tour la suzeraineté des territoires, agrandissaient le domaine de ces mêmes arts, sous le

couvert du caractère sacré qui les environnait, et qui était respecté de tous les partis.

Tel était Tétat de la France, lorsque Tltalie se voyait elle-même déchirée par les guerres civiles. En 1 1 25 les Guelfes et les Gibelins en avaien t donné le signal; la ligue des villes Lombardes qui eut lieu en 1167, n'avait pas pu la sauver également contre Tambition de Frédéric Barberouse, et lorsqu'elle gémissait sous le joug, notre langue était à Tapogée de sa gloire (7) et nos poètes triomphaient.

A peine Tltalie commença-t-elle à se pacifier, que la cour du marquis de Montferrat, Mantoue, Florence, Gènes, et ses principales villes, se glorifièrent d'attirer nos troubadours, ou de donner naissance à quelques—uns d'entr'eux.

On peut compter au nombre des Italiens illustres, ayant adopté lu langue provençale, un Malaspine, un Giorgi, un Galvo, un Cigala, un Sordel, un Doria. Dante à son tour, après lui avoir payé son tribut et lui avoir emprunté plusieurs de ses formes artistiques, devint son ennemi. L'amour-propre italien l'avait emporté. 11 brisa l'idole qui l'avait d'abord séduit, et il fulmina un anathème contre ses compatriotes qui prisaient encore le Provençal au

dessus de leur propre langue : preuve évidente du prestige qu'elle ne cessait encore d'exercer. On trouve dans son Purgatoire des strophes entières en langue Romane, et Tiraboschi assure qu'il hésita longtemps s'il ne l'adopterait pas, lorsqu'il méditait le plan de sa Divine Comédie. Dante est mort en 1331.

Telle était alors la faveur dont cette langue jouissait, qu'elle était adoptée à la cour d'Aragon, aussi bien par le souverain que par le peuple, et les troubadours espagnols. Frédéric, en Allemagne , la cultivait , ses seigneurs l'imitaient, et Richard Cœur de-lion ne dédaignait pas à son tour de descendre dans la lice des troubadours. On a conservé des poésies provençales de ces deux grands monarques.

(Hienier n'a pas craint de dire que l'Arioste a emprunté à la romancerie française les enchantements et les prophéties de Merlin. Winkelmann assure de son côté que les premiers romans héroïques furent composés par des Provençaux et qu'ils donnèrent naissance à ceux des autres peuples, et même à ceux des Italiens.

Ainsi donc, Messieurs, la poésie, fille du ciel, qui trouvait dans le Roman Provençal une harmonie, une douceur, une noblesse, et une

concision^, rappelaut les langues de Rome et d'Athènes, dont il était issu, et qui se prêtait avec une docilité parfaite, aussi bien à la chanson qui inaugure, chez un peuple, la liberté , qu a rélégic à Tépigrarame, ou à Tépopée chevaleresque, qui on retrace les actions héroïques: la poésie, dis-je, empruntant sur notre sol, au soleil resplendissant du midi, sa chaleur enivrante, débordait tout-à-coup de Vkiùe enthousiasmée de nos poètes, et les accords harmonieux de leur lyre, raisonnant au cœur des peuples assoupis, y faisait vibrer de magiques échos, et les réveillaient de leur léthargie.

Ces mystérieux éfluves du génie de nos artistes Provençaux, rayons lumineux de Tesprit humain répandus sur les nations, marquaient à dater de Tan mille, Tère de leur régénération intellectuelle , qu'aucun événement ne devait plus interrompre, et dont le xix""" siècle, surtout dans les sciences, devait être un jour la plus étonnante et la plus majestueuse expression.

NOTES EXPLICATIVES

(1) Les auteurs Rufil, Papon, Fauriel, Clair, d'Arles, Dussieux, J. Aicard, dans Un million de Faits, m'en ont fourni de leur côté un certain nombre.

Quant à la conviction qui a pénétré mon esprit, touchant la Venus d'Arles, et le Buste de la tête sans nez, que j'ai réclamé comme des œuvres Pi'ovençales, j'apprends aujourd'hui par M. Fouque, habile peintre, ayant vécu dans l'intimité de Pradier, que l'opinion de ce dernier était conforme k la mienne.

« Ce sont des femmes du pays (jul ont servi de modèles aux artistes qui ont exécuté ces œuvres, disait l'illustre statuaire, et je suis persuadé qu'elles ont été exécutées à Arles même, » et il se livrait à une savante dissertation sur la conformation du corps humain particulière aux races des femmes méridionales, qui venait donner ainsi toute autorité à son affirmation.

Pradier a émis cette opinion chez M""" Grange, fille de Reattu, en présence de Canonge, le poète de Nîmes, et de M. Fouque, qui me l'a rapportée.

Cette opinion de Pradier, corroborée de l'attestation de Pline « qui ne connaissait pas do son temps de sculptenrs supérieurs aux Gaulois, » nous donne le droit, ce me semble, de revendiquer ces

œuvres, et de les considérer comme dues à nos artistes Provençaux.

(2) Monumeyits inédits, relatifs à l'histoire de Sainte-Magdeleine, par l'abbé Paillon, 2 volumes, librairie Migne à Paris.

(.3) Voyez les travaux littéraires sur l'époque Bysantine, de M. Vaudoyer, l'habile architecte de la Cathédrale de Marseille, et l'ouvrage si remarquable et si splendidement illustré par M. Revoil. digne fils d'une de nos gloires provençales.

Arles est peut-être la première ville en France, qui ait vu inaugurer chez elle le style ogival. Son église de S'-Bazile, datant du ix« siècle, en offre de nombreuses traces dans les voûtes et plusieurs parties de l'édiflce. Cette construction a précédé de deux siècles, celle de l'église de Coutances. construite sous l'épiscopat de Robert, élu en 1025, et qui était complètement achevé en 1050, lequel, monument, appartenant au style ogival le plus parfait, est considéré comme le plus ancien édifice de ce genre, connu dans toute la France. Nous signalons à l'attention de nos archéologues l'église de S'-Bazile d'Arles, comme point de comparaison.

(4) M. Revoil, dans son Architecture romane du midi de la France, cite à l'article {monographie de l'église deS'-Gilles), la découverte importante qu'il a faite du nom du sculpteur de la façade. 11 est inscrit sur le i)aroiiiPnt d'une (lo>; nirlips du grand

frontispice de cet édifice reinarqual)lo, ([ue lOii considère comme un des plus beaux modèles de l'architecture religieuse du xii« siècle. Cette façade est signée BR-VN-VS-ME-FE-CI-T.Les lettre sont placées deux par deux, les unes au-dessous des autres, formant ainsi six lignes, plus une septième ligne, sur laquelle est placée la lettre T.

(5) Les Fresque.^ du Saint-Saturnin de Toulouse et celles de Saint-Honorat d'Arles sont de ce nombre. Dussieux, dans ses Artistes finançais à l'étranger, cite une grande quantité de ces fresques retrouvées dans les ruines des monastères et des cathédrales romanes qui datent du xi"" au xii""' Siècle.

(6) La plupart des ariisics ([uun place à la tête des écoles de Florence et de Rome, les Cimabue, les André Tafïï, les Marguaritone, Gaddo Gaddi qui vivaient à la fin du xiii™" siècle et au commencement du xiv"»", tout me porte à le croire, sont venus étudier leur art dans nos provinces. Depuis les bords de la Loire jusqu'à l'Océan et à la Méditerranée, les basiliques romanes resplendissantes des œuvres de nos artistes méridionaux, qui brillaient alors de tout leur éclat, étaient bien faites pour les former; si plus tard nos artistes sont allés étudier en Italie, à cette époque ils leur offraient des modèles.

Les Papes, qui plus particulièrement depuis deux ou trois siècles fesaient tourner l'influence des beaux arts à l'unification de la chrétienté, dont ils prenaient

en mains le gouvernement suprême, s'entouraient de tous les hommes célèbres dans les arts et dans les lettres. Ils possédaient en ce genre, la plus brillante cour de l'univers. Cette cour dont les artistes fesaient partie dût suivre Urbain II au concile de Clermont, lorsqu'il publia la première croisade en 1095. Il dût en être de même lorsque Grégoire X tint concile à Lyon en 1272. On ne peut douter non plus que cette cour ne se réunit autour de Bertrand de Goût, archevêque de Bordeaux, lorscju'il fut nommé Pape sous le nom de Clément V : les rois de France, d'Angleterre, d'Aragon, les ducs de Bretagne et tous les plus grands feudataires assistèrent à son couronnement, (lui eut lieu dans cette même ville de Lj'on, à l'église de St-Just. en 1303.

On sait que peu après, à l'instigation de Philippele-Bel, en 1306, Clément V établit le siège Apostolique à Avignon, dont les papes étaient posseseurs depuis l'i>73. Ce fut environ vers 1310 que Simmon Memmi auquel on doit le portrait de Laure etcelui de Pétrarque, et Giotto firent un assez long séjour dans cette ville. J'ai constaté ce fait, avec détail, dans mes Amialcs.

(7) Dei)uis deux siècles losirtmliailoiirs l'roveiiraux remplissaient le monde de leur renommée. Il n'était pas un seul souverain, pas un seul manoir féodal qui ne tint à ho«neur de posséder le sien ; et les châtelains, comme les rois eux-mêmes, fesaient assaut de galanterjo ot de ])nésio ;\\or leurs poètes familiers.

Au milieu dos Croisé.^ les échos de la Syrie nous renvoyaient les chants de triomphe, ou les plaintes des Troubadours, Pierre Vidal, demandait k respirer encore une fois l'air délicieux de la Provence. « Ab Talen tir vas me Taire, qu-ieu sen venir de Proensa. » et Peyrols réclamait le port de Marseille, «(lu'â Marcelha vuelch tornar de cors. »

En 1154, Raimond Berlinghieri, comte de Barcelone et de Provence, accompgané de quelques troubadours, allait rendre visite à Frédéric 1" à Turin. Ce dernier ravi de leur talent, les comblait de présents, et il improvisait lui-même en leur honneur, ce dizain bien connu. « Plaz mi... lou cantas Provençales. » Bernard de Ventadour, Raimond de Miravals, Pierre d'Auverj^ne, Arnaud de Marweil, Bertrand de Born, que Dante place dans son enfer, et auquel il inflige le supplice aussi cruel que ridicule, de porter sa tète au bout de son bras en guise de lanterne, en un mot, cette pléiade innombrable de poètes Provençaux dont M. De Sainte Palaïe a recuilli en 1740, la majeure partie des travaux ( qui ont servi à l'histoire des Troubadours, publiée à Paris en 1774 ), et auxquels on doit ajouter les travaux plus récents de MM. Raynouard et Fauriel, qui semblent avoir épuisé la matière, témoignent de l'influence et de l'animation extraordinaire qu'ils répandirent sur leur siècle, ranimant de^tout côtés les esprits, et tirant l'Europe de son fatal engourdissement, N'était-il pas naturel, que nos contrées,

qui en poésie donnaient lo ton à l'Italie et à l'Europe entière, n'inspirassent également ses peintres, ses sculpteurs et ses architectes. Je n'aflîrrae rien à cet égard et d'une manière absolue, mais il me paraît conforme à la logique des faits.

De plus, le sol do la Provence et du Languedoc était souvent aussi le rendez-vous des cours souveraines, allant guerroyer en Palestine, à Constantinople, ou en Afrique. Les croisades donnaient alors à ces pa3's un mouvement singulier. Ce n'était que fêtes et tournois, auxquels la présence des nobles dames donnait à son tour un attrait indéfinissable- A leur contact, les mœurs s'étaient adoucis, et dans les châteaux, ou dans les camps des Chevaliers, la politesse avait pris des rafflnemenis jusqu'alors ignorés, et que les Preux et les Paladins de Charlemagne dont-ils étaient les dignes successeurs n'avaient pas même supçonné.

PREMIER DISCOURS

AU CONGRÈS SCIENTIFIQUE DE FRANCE A AIX-

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