‹ Annales de la peintureChapitre 18 sur 72 · II I · texte numérisé non relu

II I

Les grands règnes produisent les grands artistes, où plutôt les grands artistes les illustrent. Apelle fut un de ceux-là, il naquit dans File de Coos, d'une famille noble, instruit par Pamphile, qui exigeait de ses élèves des sommes incroyables, il devint le peintre ordinaire d'Alexandre le Grand dont les exploits étonnaient l'univers, et il résuma dans ses œuvres la plus haute perfection qu'il soit donné à l'homme d'atteindre.

Les tableaux d'Apelle ne brillaient pas simplement par l'ordre, le dessin, le coloris, la science des proportions, la finesse des contours et leurs splendides compositions ; mais ce maître donnait à toutes ses figures une beauté extraordinaire et en quelque sorte toute céleste; sa Vénus Auadyomène dont la célèbre Phryné,

immortalisée par Praxitèle, lui avait fourni le modèle, fut placée par ordre de l'Empereur Auguste, dans le temple de son père.

Apelle avait commencé, pour les habitants de Coos, une autre Vénus déjà supérieure à la première, bien qu'inachevée, la mort le surprit avant qu'elle ne fut terminée.

Ovide lui consacra ces deux vers :

Si venerem Cois nunquam pinxisset Apelles Mersa sub aquorcis illa lateret aquis.

Sous Auguste , Rome montrait avec orgueil ses tableaux de Castor et Pollux ; celui d'une victoire, son Hercule placé dans le temple d'Antoine ; le portrait d'Alexandre , le même triomphant de la guerre , laquelle les mains liées derrière le dos, suivait son char. (L'empereur Claude fit effacer la figure d'Alexandre, pour lui substituer celle d'Auguste). Mais le portrait d'Alexandre tenant un foudre à la main et placé dans le temple de Diane à Ephèse, passait pour une merveille de l'art et pour son chef-d'œuvre, aussi bien que son tableau de la Calomnie dont il est fait mention dans plusieurs auteurs romains et que plus d'un peintre moderne a cherché à refaire d'après la description.

Apelle avouait cependant qu'Amphion lui était supérieur dans l'ordonnance, comme Asclépiodore dans les proportions, il rechercha même la connaissance de Protogène dont il prisait à ce point les œuvres, qu'il fit sa réputation chez les Rhodiens,

Pline rapporte qu' Apelle ne passait pas un seul jour sans dessiner, il donne la description de ses plus beaux ouvrages dont quelques-uns lui étaient payés cent talents, 180,000 fr. de notre monnaie.

Quintilien dit : Apelle excellait pour la grâce et les conceptions ingénieuses ; Pamphile et Mélanthius pour l'ordonnance ; Protogène pour l'exactitude ; Antiphilus pour la facilité et Théon Samien pour la fécondité des idées.

Protogène fut connu seulement à l'âge de cinquantecinq ans, son tableau de Jalysus, placé plus tard dans le temple de la Paix à Rome, impressionna si vivement Apelle, qu'il confessa n'avoir jamais rien vu de plus beau au monde. Protogène vivait comme un anachorète , dans la crainte que la vapeur des viandes ne vint offusquer son esprit.

Ce tableau de Jalysus sauva la ville de Rhodes, assiégée par Démétrius. Appréhendant de mettre le à feu un tel chef-d'œuvre, ce roi préféra lever le siège. Ayant ensuite appris que Protogène travaillait tranquillement dans une petite maison située hors la ville, il le fît venir et lui demanda comment il se pouvait croire en sûreté au milieu de ses ennemis; je savais, lui répondit Protogène, qu'un grand prince comme Démétrius ne faisait pas la guerre aux arts.

Son tableau d'un Satyre jouant du flageolet au pied d'une colonne, au sommet de laquelle il avait peint une caille était aussi fort estimé.

Protogène fut également sculpteur et travailla à des figures de bronze.

Aristide un peu plus sec dans ses contours et moins fin coloriste que Protogène, fut néanmoins un des peintres de l'antiquité, qui fit le mieux passer sur les visages, les passions de l'àme.

Un de ses tableaux, représentant une ville prise d'assaut, lui acquit une gloire merveilleuse ; il peignit aussi un combat d'Alexandre contre les Perses, ouvrage composé de cent figures ; ses tableaux furent mis à un très haut prix, l'un d'eux fut payé cent talents par le roi Athale. On cite de lui également un vieillard enseignant à un enfant à jouer de la lyre.

Asclépiodore, son contemporain, fit douze portraits des dieux, évalués et payés trois cents mines d'argent chacun, parMnason, roi d'Elate.

ïhéomnestus vivant à cette époque, excellait également dans les portraits, ce même roi d'Elate, grand amateur de peinture , lui donnait cent mines d'argent de tous ceux qu'il voulait bien lui faire.

Nicomaque fils et disciple d'Aristodenus, peintre fort savant, était réputé pour son habileté et la rapidité de son exécution, il eut pour disciple son frère Aristide, son fils Aristote etPhiloxène qui peignit pour le roi Cassandre la bataille où Alexandre défit Darius. Ce dernier imita son maître pour la facilité et la promptitude.

On peut citer encore Nicophane, celui-ci s'attacha à reproduire les antiques pour en conserver la mémoire.

Persée , disciple d'Apelle , qui écrivit un traité de son art dédié à son maître.

Aristide le Thébain dont Nicéros et Aristipe furent les élèves.

Aristipe fut à son tour, maître d'Aristhoride et d'Euphranor. Euphranor, peintre et excellent sculpteur, sut donner la plus grande majesté aux héros dont il faisait les statues.

Pausias, disciple de Pamphile, commença le premier

à peindre les lambris et les voûtes des palais, usage jusqu'alors inconnu. Cet artiste fort amoureux de la bouquetière Glycère, la représenta composant une guirlande de fleurs, immortalisant sa maîtresse par son tableau.

Nicias, .athénien, s'attacha particulièrement au modelé des figures, il peignit les femmes dans la perfection , il fit d'après la description d'Homère, un tableau de l'enfer dont il refusa soixante talents, préférant le donner à sa patrie.

Athénion, maronite, élève de Glaucion, corinthien, moins estimé que Pausias, acquit néanmoins une certaine réputation.

Clésides se rendit célèbre par sa témérité, n'ayant pas été reçu comme il croyait le mériter par la reine Stratonice, femme d'Antiochus, il peignit cette princesse dans une position fort offensante pour elle , et l'ayant exposée publiquement, il se sauva sur un vaisseau. Stratonice , malgré l'affront , voulut que ce tableau fut conservé en raison de la rare habileté avec laquelle il était exécuté.

Du temps de Jules César, il y eut aussi à Rome Thimomachus de Bizance ; un Ajax et une Médée de ce maître furent cédés au prix de quatre-vingts talents.

Un autre peintre du nom de Ludius fut en grand crédit sous Auguste , il était renommé pour ses grandes compositions , il peignit le premier les façades des maisons patriciennes de Rome, y figurant l'architecture et toutes sortes de paysages.

Pirichus à rencontre de Ludius s'occupa de petits tableaux. S'attachant à représenter des herbages, des

animaux. , des boutiques d'artisans et autres sortes de sujets alors considérés comme sans noblesse , ce qui le fit surnommer Ryparographos (peintre de choses basses et communes). Nous devons également mentionner Ctésiloque qui vivait avant ces derniers, il avait précédé Apelle, il florissait cent ans après Phidias, c'est-à-dire 390 ans avant J.-C. Il avait fait un tableau représenlant Jupiter en bonnet de nuit, en mal d'enfant, secouru par les déesses de l'Olympe, qui l'aidaient à mettre au monde Bacchus. Son œuvre eut un immense succès, aussi la Irouve-t-on reproduite très fréquemment en bas-relief. On peut juger par cette peinture comment les païens révéraient alors leurs dieux.

A partir de l'époque de Ludius qui parut sous Auguste , on ne cite plus que quelques artistes ayant travaillé sous Néron.

Ier ET II0" SIÈCLE

Quand Mumius eut déclaré (150 ans avant J.-C.) l'Achaïe province romaine, l'art grec était déjà déchu de sa splendeur.

Au temps de Périclès , la beauté parfaite était le but de l'art, rien ne paraissait aux artistes plus noble que le but même qu'ils se proposaient. Timanthe voilant la face d'Agamemnon dans le sacrifice dlphigénie , témoigne de l'élévation de pensée du peintre et de la haute estime qu'il avait de l'intelligence de son public ; Timanthe recule devant une ligure crispée par la douleur. Ce n'est pas impuissance, c'est respect pour la beauté, il se soumet, dit Lessing, à sa loi suprême.

Mais les Grecs ne restèrent pas fidèles à ces princi-

14 DÉCADENCE DE l/ART GREC.

pes, l'art après avoir touché à la perfection tomba peu à peu dans la décadence.

Les artistes les plus illustres recherchèrent encore la beauté idéale, celle-là seule en un mot qui offrit le plus beau modèle de la forme humaine.

Mais comme à Raphaël a succédé le Garavage, c'està-dire l'expression pittoresque à la beauté, le goût du peuple en se dépravant, ou plutôt grâce à ce besoin de nouveauté inhérent à la nature humaine , et si particulièrement développé chez les Grecs , d'autres artistes furent encouragés dans leurs écarts, et ils se livrèrent sans contrainte à leur imagination. Le tableau de Ctésiloque, dont j'ai parlé précédemment, en est une preuve. Un coup fatal était porté aux vrais principes de l'art. Lorsqu'après la conquête les artistes se dispersèrent, les plus éminents vinrent à Rome, ils devaient à leur tour contribuer à civiliser la capitale du monde et imprimer à son front cette auréole de grandeur que donnent seuls les beaux-arts.

La Grèce vaincue et assujétie, le triomphe du conquérant fut orné des œuvres d'Apelle , d'Aristide, de Zeuxis, de Phidias, de Praxitèle , et de Scopa l'auteur de la Niobé , non pas comme on a vu de nos jours des chefs-d'œuvre ravis à l'Italie et à toute l'Europe devenir les trophées des victoires de l'empereur Napoléon Ier pour orner nos places publiques et nos musées, mais plutôt comme les dépouilles des Caciques et des Incas que Fernand Cortès et Pizare envoyèrent en Espagne comme objets de curiosité ou des produits de l'industrie locale. Mumius dans son béotisme ne rendit-il pas son pilote responsable des chefs-d'œuvre qu'il devait transporter à Rome, en lui déclarant que, s'il en égarait un seul il serait tenu de le remplacer par un semblable. On peut juger par ce simple trait du sentiment artistique des Romains.

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Rome républicaine était guerrière et non artiste, faire de Tart, c'était déroger, aussi produisit-elle peu de peintres et les écrivains mentionnent-ils comme exception un consul et un sénateur qui s'occupaient de peinture. Mais sous ses premiers empereurs les artistes grecs qui abondaient dans cette ville superbe, y furent du moins encouragés jusque vers la fin du second siècle de l'ère chrétienne. Le Laocoon passe pour avoir été exécuté sous Tibère.

La peinture tomba alors dans une grande infériorité. La sculpture et l'architecture produisirent seules quelques chefs-d'œuvre jusqu'au temps d'Anlonin , mort en 161.

Son prédécesseur Adrien, mort en 138 s'occupait d'architecture. C'était un protecteur éclairé des beauxarts, les belles statues d'Antinous , son esclave favori , attestent le degré de supériorité des artistes grecs, se trouvant à Rome sous son règne.

Quelques tentatives eurent lieu au temps d'Alexandre Sévère, mort en 225, pour arrêter la décadence, mais elle fit de rapides progrès au milieu des troubles et du désordre général, le génie des Grecs n'avait pas du reste tardé de s'éteindre avec la perte de leur nationalité , il reprit toutefois un certain essor au moyen-âge, vivifié et exalté de nouveau par le sentiment chrétien.

Nous avons résumé les faits principaux louchant les peintres de l'antiquité , ils suffisent pour démontrer qu'à l'exception du paysage, en tant que sujet principal, tous les genres cultivés de nos jours l'étaient aussi

chez les Grecs, sujets religieux — histoire — batailles — portraits — trompe l'œil — nature morte — scènes d'intérieur et jusqu'à la caricature. Malgré la loi des Thébains qui commandait d'imiter en beau , et prononçait une peine sévère contre les caricaturistes qui enlaidissaient en imitant ; tous les genres , nous le répétons , étaient connus et pratiqués par eux. Ils étaient même, on n'en peut douter, arrivés à un degré de supériorité que les artistes les plus renommés de la Renaissance n'ont pas dépassé, nous dirons plus, n'ont pas atteint.

Quand on construisait le Parthénon , dit M. Coindet, qu'on le décorait de ses magnifiques frises, qu'on exposait aux regards du peuple le Jupiter de Phidias, la Vénus de Praxitèle, et l'Apollon, et les Faunes et les INiobé, il fallait bien que la peinture soutint la comparaison sous peine d'être frappée de mort , et nous savons qu'elle ne l'a pas été ; d'ailleurs une connaissance si parfaite des formes et de l'anatomie, un goût si exquis, un sentiment si vif de la beauté dans son sens le plus abstrait, ne peuvent être l'attribut d'un seul homme , ni d'une seule profession. 11 ne nous serait parvenu qu'un seul de ces chefs-d'œuvre, qu'il suffirait pour mettre hors de doute les admirables progrès que la peinture aussi bien que la sculpture avaient fait au temps de Périclès.

Presque tous les auteurs sont unanimes sur ce point, que la peinture était à la hauteur de la sculpture. C'est sur les modèles des Phidias et des Praxitèle que se sont formés nos plus grands maîtres. Aussi cette parole que prête De Pilles au Poussin ne nous étonne pas «Raphaël, disait le chef de TEcole française, est un ange mis en parallèle avec les autres peintres, mais c'est un âne en comparaison des auteurs des antiques.»

17 1er ET IIe SIÈCLE.

Quand à l'architecture , le nom de ses divers ordres indique assez leur origine. Nous ne nous en occuperons pas, nous dirons simplement que des idées d'une étonnante audace germaient parfois dans le cerveau des artistes grecs, témoin le colosse de Rhodes, et cette aventure dont Dinocrate fut le héros. Ce dernier pour se faire remarquer, se présenta un jour en hercule devant Alexandre ; interpellé par le grand roi sur le sujet de sa démarche, je suis Dinocrate, lui répondit-il, macédonien et architecte, j'apporte ici des pensées dignes de ta puissance, mon dessein n'a jamais eu rien d'égal. Je veux du mont Athos tout entier te faire une statue, le colosse tiendra une ville tout entière dans la main droite et dans la gauche un vase, qui après avoir reçu les eaux de toutes les rivières et les sources qui coulent de cette montagne, les déversera à la mer.

On le conçoit aisément, un tel projet n'eut pas de suite. Nous l'avons néanmoins mentionné en raison de son étrangeté.

Une vérité acquise est que de tout temps , les arts se tenant par la main, l'industrie s'est constamment perfectionnée à leur contact etque ses produits n'ont été marqués au coin du bon goût, qu'autant que les metteurs en œuvre venaient s'inspirer à leur source. Les grecs savaient cela, c'était pour eux une maxime et ils la pratiquaient fidèlement. Les monuments laissés par eux attestent la grandeur de leur génie. En fait de beauxarts nous n'avons rien inventé de nos jours, les poètes, les historiens et les orateurs grecs et romains, comme leurs artistes, sont encore nos maîtres. C'est un fait qu'on ne saurait méconnaître, car en l'oubliant on donnerait raison aux détracteurs de l'enseignement qui, sans réflexion proscrivent l'étude des anciens.

IIIe ET IVe SIÈCLE.

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