LES PEINTRES DE L'EMPIRE D'ORIENT
Un Aixois dont le nom restera à jamais célèbre, M. Emeric David (a), dans son premier discours sur la peinture, publié en 1812, a traité de l'histoire de l'art depuis Constantin jusqu'au xur3 siècle ; son livre appuyé sur des documents sérieux et sur le témoignage des auteurs les plus dignes de foi, fourmille de citations qui lui donnent toute autorité ; aussi le prendrons-nous le plus souvent pour guide dans l'historique abrégé que nous nous proposons : historique devant seryir à démontrer les causes de la décadence de l'art
IIIe ET IVe SIÈCLE^ 19
antique et les diverses phases subies par la peinture au moyen-âge.
« Dans l'ancienne Grèce, dit M. Emeric David, les perfectionnements des arts du dessin, avaient paru dignes de toutej'attention des législateurs. Les arts remplissaient la noble mission d'exciter dans l'âme des citoyens de toutes les classes des sentiments généreux, d'alimenter et de perpétuer les vertus civiques ; appelés à diriger de nombreux ateliers où se fabriquaient des vases, des armes, des meubles de toute espèce, ils devaient en illustrant la patrie, contribuer à l'enrichir.
« Par un effet des lois et des mœurs, les idées du peuple sur la beauté du corps humain étaient justes, le goût général était sain et par un autre effet des mômes causes, les arts étaient soumis au goût général.
«Imiter la nature avec une vérité frappante, en représenter par un choix exquis, la grâce et la majesté, être simple pour être grand, toucher le cœur par l'expression des sentiments les plus élevés et les plus mâles, c'était là le triomphe du peintre et du statuaire, on riait de l'artiste qui ne pouvant s'élever à l'imitation de la beauté, chargeait son ouvrage de vains ornements. Ainsi Apelle, s'adressant à un de ses élèves qui avait peint Hélène parée d'une grande quantité de bijoux, s'écriait : ô jeune homme, ne pouvant la faire belle, tu l'as faite riche! »
M. Emeric David ajoute : « Des institutions immuables assuraient au génie la récompense de ses efforts, le peintre et le statuaire obtenaient presque tous les honneurs accordés aux magistrats vertueux et aux plus grands capitaines, p
A l'avènement de Septime Sévère, le despotisme des empereurs romains appesanti sur les Grecs,
20 DÉCADENCE DE i/ART GREC.
étouffa les germes de la prospérité publique, il n'y eut plus chez eux d'émulation, et la peinture, la sculpture et l'architecture n'eurent alors que des interprètes découragés.
Lorsque Constantin parvint au trône, les causes morales qui avaient produit les anciens maîtres et fait leur gloire n'existaient plus. Les expositions solennelles des œuvres d'art n'avaient plus lieu ; des soldats de fortune se disputaieut l'autorité souveraine; ils ordonnaient au peuple de se prosterner devant leurs images, la critique devint muette, le goût général méconnu fut comprimé par la terreur et corrompu par l'habitude.
Le luxe contribua également à la dégradation du goût. Vitruveet Pline protestaient ainsi : « Les anciens maîtres, disaient-ils, se faisaient admirer par la beauté réelle de leurs ouvrages, aujourd'hui ils ne brillent que par la dépense dans laquelle ils entraînent les propriétaires. »
Heliogabale, Gallien, Aurélien surtout et ses successeurs donnèrent l'exemple d'un faste immodéré. L'or et le minium répandus à profusion dans les peintures qui ornaient les murs des palais, en faisaient pour les ignorants tout le mérite. Le peintre satisfait d'éblouir les yeux oubliait les règles de son art.
Sous Claude, la peinture en mosaïque fut employée à la décoration des murs et des voûtes. Commode fit faire de la sorte le portrait de Picenius Niger ; d'une exécution coûteuse, composée de marbres, parfois de pierres précieuses etle plus souvent de verres coloriés, ces tableaux séduisaient des esprits qui appréciaient seulement ce qui était riche et brillant.
La décadence toutefois, fut un instant arrêtée sous les gouvernements énergiques de Claude, Aurélien
IIIe ET IVe SIÈCLE. 21
(mort en 275) Tacite et Porbus. D'immenses édifices s'élevaient de nouveau dans la capitale et dans les provinces. Les thermes de Dioclétien et son palais de Salone couvraient quinze arpents de terrain, offrant des plans réguliers, dès voûtes majestueuses et des profils grandioses. Cependant les fragments de ces sculptures existant encore de nos jours, font supposer que les peintures étaient comme elles , froides et incorrectes.
La décadence s'accrût de nouveau sous le règne de l'héritier de Dioclétien.
Bien que chrétien de fait, Constantin restait païen par l'esprit. Vainqueur de Maxence en 312, entrant dans Rome, il acceptait du Sénat, pour lui-même, les honneurs divins, et il laissait élever des temples. Plus fastueux que Dioclétien qui avait surpassé en cela tous ses prédécesseurs , on le vit revêtu à la manière orientale , de robes tissées d'or, semées de pierres précieuses , couronné de diadèmes ornés de perles, le cou et les bras entourés de colliers et de bracelets d'une richesse fabuleuse.
Les princes, ses fils, furent élevés dans ces habitudes efféminées; attachés à de vains ornements qu'ils rendaient mal, les peintres négligèrent et oublièrent enfin pour jamais à cette époque, l'art d'accuser avec fermeté les lignes et les formes du corps humain.
Le maître du monde voulait que la nouvelle Rome fît oublier la majesté de l'ancienne. Mais il eut beau prodiguer ses trésors pour embellir l'immense cité qu'il faisait élever sur les rives du Bosphore, en la destinant à devenir la capitale de l'empire romain, le sentiment du beau nexistait plus dans l'àme des maîtres grecs.
Quatorze palais pour l'empereur et pour ses fils,
quatorze temples pour les chrétiens , un vaste forum ceint d'un portique, terminé par deux arcs de triomphe, et au centre duquel s'élevait sur une colonne de porphyre de cent vingt pieds de hauteur, la statue colossale du prince , un autre forum appelé Augusteum également magnifique, un hippodrome , huit bains publics, tous ces monuments qui avaient épuisé les carrières de marbre de la Phrygie et de l'île de Proconèse, tous furent construits et décorés à la fois sous les yeux du chef fastueux de l'état.
Constantin faisait en même temps exécuter un nombre infini de tableaux, de statues, de bas reliefs représentant Jésus-Christ, la Vierge, les prophètes, les apôtres. L'église de Sainte-Sophie contenait à elle seule quatre cent vingt-sept statues, provenant la plupart des différentes villes de la Grèce et de l'Asie, représentant des héros et des divinités du paganisme, se trouvant là, confondues avec celles représentant le Christ, la Vierge, sainte Hélène, l'empereur et divers princes,
Ce nombre de statues n'a rien qui nous étonne, car la cathédrale de Chartres en contient six mille, celle de Rheims trois mille et celle de Notre-Dame de Paris mille deux cents, mais la décoration des églises gothiques exigeait en quelque sorte cette prodigalité de sculptures, tandis que les grandes voûtes unies et les profils sévères des monuments de Constantin, où le style grec bien qu'abâtardi dominait encore en partie, pouvaient se passer d'une telle ornementation. Ces statues placées sur des piédestaux devaient donc peupler les sanctuaires, et être ainsi plus accessibles aux regards, toutes devaient être offertes à la vénération des fidèles.
Le marbre, le bronze, l'or étaient également employés en tout lieu a offrir aux yeux du peuple les
IIIe ET IVe SIÈCLE. 23
triomphes du souverain, ses images , celles de sa mère, de ses fils, de ses favoris et celles des grands de Rome ayant contribué à l'embellissement de la nouvelle capitale.
Rome, Naples, Capoue, Antioche, Tyr, Jérusalem, Rethléem et toutes les villes de l'empire, construisaient également de splendides églises, mais tous ces monuments du règne de Constantin ne servent qu'à attester la dégradation du goût des artistes à cette époque et la décadence complète de l'art.
NOTE
(a) M. Roux Àlpheran , dans ses rues d'Aix, raconte que M. Emeric David , né à Aix le 20 août 1755, vit le jour rue du Grand-Boulevard, dans la dernière maison de la ligne septentrionale descendant de la plate-forme vers le palais.
Le livre de M. Emeric David auquel nous allons faire de si larges emprunts, est écrit tout d'une haleine, et sans aucun repos, il est de plus hérissé de notes qui en rendent la lecture pénible.
Nous n'avons pas cru devoir adopter absolument le même ordre dans la relation des faits et nous nous sommes inspirés d'autres auteurs pour éclaircir notre sujet en le divisant par époques et par chapitres.
Cependant nous restituons à M. Emeric David l'honneur de la plus grande partie de nos recherches, nous insistons sur ce point afin de ne pas être obligé de citer son nom à tout propos.
Les notes embarrassent le texte, elles fatiguent l'at-
24 NOTE
tention du lecteur, nous déclarons une fois pour toute notre intention de les éviter autant que possible , nous ne demandons pas au lecteur de s'en rapporter à nous d'une manière absolue, mais nous pouvons affirmer que nous apportons dans le choix de nos documents la plus scrupuleuse attention et qu'ils sont pour nous l'objet de l'étude la plus refléchie.