DE L'INFLUENCE DES ARTS DANS L'ANTIQUITE ET AU MOYEN-AGE
Dans les articles que nous avons déjà publiés sur notre grande exposition et que nous reproduirons plus bas, nous avons touché au xiif siècle, et retracé à partir de cette époque la marche générale de la peinture jusqu'à la renaissance. Nous bornons donc aujourd'hui , nos recherches historiques , aux faits précédemment énoncés. Ils suffisent pour en tirer les inductions philosophiques que nous recherchons.
Ainsi on a pu se convaincre de l'importance qu'attachaient aux arts de la sculpture et de la peinture , les législateurs dans l'antiquité. M. Emeric David, qui nous a fourni la majeure partie de nos documents, a
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expliqué noblement Tinlluence des arts sur le peuple, et la pureté du goût des grecs, il a de plus indiqué de quelle façon on récompensait les grands artistes, marque certaine du prix attaché à leurs œuvres.
L'art employé seulement à perpétuer le souvenir des grandes actions, ou à offrir l'image des héros divinisés auxquels le peuple vouait un culte en quelque sorte matériel, l'art ne demandait pas à la poésie et à l'idéalisme ses séductions. La reproduction de la beauté humaine dans ce qu'elle a de plus noble, de plus élevé, de plus pur, de plus sublime, en un mot, en tant qu'image des dieux , tel était son but, tel était son culte.
Exposées publiquement , les œuvres des artistes étaient soumises à la critique d'une nation éclairée ; le peuple dont le jugement était dès longtemps formé par la vue continuelle des milliers de statues qui ornaient les places publiques et les temples où figuraient de splendides peintures , le peuple savait parfaitement en discerner les beautés et les défauts.
L'art ainsi encouragé et stimulé , bien loin de décheoir, ne pouvait que grandir. Ces causes que nous analysons rapidement amenèrent nécessairement dans les œuvres antiques ce degré étonnant de perfection que nous admirons de nos jours : ainsi cesse pour nous le secret de leur beauté.
Au moyen-âge, l'art était en partie déchu, mais son influence subsistait toujours; directement encouragé et protégé par les souverains qui l'associaient à toute leur grandes créations, il devint en leurs mains un levier puissant; nous avons vu de quelle façon Empereurs et Papes appréciaient les services qu'ils en pouvaient tirer, et comment ils l'employaient, soit pour se populariser, soit pour asseoir leur influence ou leur
domination; développer Fart et en multiplier les œuvres faisait partie de leur politique. La peinture servait alors à initier le peuple à la connaissance de l'histoire sainte et profane. Conduit , enfant , dans les églises, les sujets du nouveau et de l'ancien testament qui s'y trouvaient reproduits étaient le premier livre offert à ses regards, par là commençait son instruction religieuse, aussi le synode d'Arras tenu en 1025 disait hautement et proclamait que la peinture des temples, était le livre des illétrés. Déjà le plus grand nombre des premiers pères de l'Eglise s'était prononcé à cet égard. Voici l'opinion de quelques-uns d'entr'eux.
« Si vous me demandez pourquoi , nous sommes dans l'habitude de couvrir de peintures nos temples saints, je vous répondrai : Vous savez la foule qu'attirent en ce lieu la gloire et les miracles de saint Félix ; le plus grand nombre de ces individus est ignorant, ils ne savent point lire, mais en flxant leurs regards sur ces représentations, ils se sentent portés à imiter les faits quifrappent leurs yeux, ils considèrent les combats et les triomphes des martyrs de tout âge et de tout sexe , ils sont témoins des épreuves de ïobie et des tentations de Job , et les faibles femmes ellesmêmes peuvent sentir leur cœur s'enflammer d'ardeur, en contemplant le courage de Judith et la gloire de la pieuse Esther. » Saint Paulin disciple de saint Ambroise. (Poemat. 24, de santo Felice).
« Que les peintres, dit saint Nile, s'appliquent à retracer sur les murailles de nos églises l'histoire des deux alliances, qu'ils nous racontent les belles actions de ceux qui ont été fidèles à Dieu, afin que les ignorants puissent devenir les imitateurs de ceux dont ils contempleront les vertus (id. 18. IV, epist. 61). »
Les images contenues dans les églises contribuaient à donner plus d'intérêt aux instructions des pasteurs ;
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ils les prenaient souvent pour texte de leurs sermons. Ainsi, saint Augustin (de Stephano martyr, serm. 316) , fixant les regards de ses auditeurs sur des peintures représentant saint Etienne lapidé, tandis que Saul gardait les vêtements des bourreaux ; — le saint docteur parlant de la charité du martyr et des effets de la grâce, s'écriait : « Comme ce double tableau remplit l'âme de douces émotions, l'un était un tendre agneau, l'autre un loup ravissant ; maintenant ce sont deux agneaux. »
Sérénus, évêque de Marseille ayant fait détruire les peintures qui ornaient son église , le pape saint Grégoire lui écriv ait : « La peinture est le livre des ignorants , il ne faut pas enlever au peuple le moyen le plus efficace peut-être pour l'amener à la connaissance de la vérité. »
Nous en avons dit assez pour prouver l'importance attachée alors à la peinture par les philosophes chrétiens , mais elle n'était pas moins utile pour faire oublier aux païens le luxe qui environnait les idoles ; Alfred le Grand et Guillaume le Conquérant en Angleterre, en France Charlemagne, employèrent toutes les séductions de l'art pour civiliser les Saxons nouvellement convertis, tandis que les papes durent à ces mêmes beaux-arts l'affermissement de leur domination temporelle. Aussi J.-J. Rousseau a pu dire avec vérité : « le besoin créa les trônes, les beaux-arts les ont affermis. »
Nous sa\ons que nous n'apprenons rien aux personnes instruites en esquissant ici l'influence exercée par les arts dans tous les temps et particulièrement au moyen-âge; mais nous devons la noter dans notre
ouvrage. De plus, nous serions heureux si les faits que nous y avons retracés pouvaient aider à faire cesser certaines préventions que partagent, même des auteurs éclairés, sur ces époques si peu connues et parfois si mal appréciées.
Dans sa Philosophie des Beaux-Arts, page 7, parlant du moyen-âge, M. Sutter s'exprime ainsi : « Les peuples dont la pensée et l'imagination étaient enchaînées par des symboles religieux, immuables, ont pu difficilement s'adonner aux études philosophiques et par conséquent aux spéculations idéales ; c'est pourquoi les faiseurs d'idoles et les peintres bysanlins n'ont pas été classés parmi les artistes. »
M. Sutter a oublié sans doute que les Grecs n'ont jamais abandonné complètement la peinture allégorique, qu'ils l'ont pratiquée, plus particulièrement pendant plus de trois cents ans ; que du ive au vne siècle quelques-uns ont produit des chefs-d'œuvre de goût, témoin les peintres des catacombes de Sainte-Priscille et de Saint-Calliste , c'est être à notre avis bien rigoureux que de leur dénier à tous, sans exception, le titre d'artistes.
Nous avons cru être juste en leur restituant cette dénomination, lorsque nous avons eu occasion de nous occuper d'eux.
Il est vrai que lors du second concile de Nicée tenu en 787 , dans la crainte que les ennemis des images n'y découvrissent quelque sujet de scandale, les autorités ecclésiastiques firent peser sur les artistes de leur ressort des lois plus sévères que celles existant précédemment, mais ils avaient eu, on n'en peut douter, jusqu'au Concile Quinisexte , une certaine latitude, justifiée du reste par la divergence d'opinions existant entre les premiers pères de l'église.
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Gori et d'autres écrivains, ont parlé de cette espèce de droit qu'exerçaient les évoques et les abbés du moyen-àge, de diriger les peintres dans la composition des sujets religieux, sans cependant donner aucune preuve, M. Emeric David, lui, a exhumé un passage de ce deuxième concile de Nicée, conçu en ces termes : « Comment accuser les peintres d'erreur, l'artiste n'invente rien, c'est par les antiques traditions qu'on le dirige, l'invention et la composition des tableaux appartiennent aux pères qui les consacrent, ainsi le voulait Basile. » De ce coté le doute nest pas permis, mais nous le demandons, les mêmes règles, atteignaient-elles les peintres au service des souverains, n'avaient-ils pas toute liberté de suivre leurs inspirations, les sujets profanes leur étaient-ils interdits, non, ils avaient mille occasions de reproduire de grands faits historiques. jNous protestons donc contre la défaveur dont ils sont l'objet.
Un grand nombre de moines, ayant qualité de peintres, pouvaient bien exercer cette profession, sous la tutelle de leurs supérieurs, mais il en existait parmi eux, aussi bien que parmi les peintres laïques, qui ne renonçaient pas plus à toute initiative et à toute pensée élevée que ne le font de nos jours nos peintres modernes auxquels on donne à reproduire un site ou un sujet déterminé, ou même un architecte auquel un souverain, trace les divisions de l'un de ses palais.
On ne doit donc plus nier qu'il y eut alors des artistes et même des artistes de mérite.
Du xe au xiue siècle, la peinture, nous en convenons, était tombée en Occident dans un véritable état de barbarie, tout en invoquant cependant quelques exceptions, témoin les miniatures enluminées datant du xiii0 siècle de la bible historiée de la bibliothèque
impériale n° 082 et celles du psautier de la reine Blanche et de Saint-Louis.
Les principales ont été gravées dans le bel ouvrage de MM. A. Martin et Ch. Cahier ; on ne peut, dit M. Dussieux , parlant surtout de quatre d'entr'elles représentant la fin du monde, qu'admirer la beauté de leur composition, la fermeté du dessin et l'expression des figures. Nous citerons également les miniatures reproduites dans la splendide publication sur le moyen- Age ou la renaissance de M. Paul Lacroix (Bibliophile Jacob), la sculpture avait conservé également chez nous un certain cachet de grandeur à en juger par celles qui ornent le portail de la cathédrale de Chartres exécuté en 1145.
Le nombre des manuscrits peints du xueau xve siècle est extrêmement considérable , la bibliothèque impériale en possède à elle seule environ 10,000.
« Quant aux Grecs, dit M. Emeric David, que nous citons de nouveau, leur goût n'avait pas dégénéré depuis Constantin Porphyrogénète.
« Les empereurs Constantin Monomaque et Romain Diogène, ont laissé quelques monuments qui attestent le goût des artistes qui les avaient exécutés. Ainsi, M. Delaway, parlant des Traits historiques de la Bible, qui figurent dans la mosaïque de l'église que Constantin Monomaque a bâti dans File de Chio, dit qu'ils sont d'un assez bon style. — Le dyptique publié par Ducange, représentant Jésus-Christ, couronnant l'empereur romain Diogène et l'impératrice Eudoxic, offre dans la pose, dans les draperies et dans la tête du Christ une noblesse qui prouve que les Grecs n'avaient pas perdu le souvenir des anciens modèles.
«LesComnène s'illustrèrent aussi par la magnificence de leurs monuments et par la protection dont ils entou-
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rèrent les savants, leur dynastie fut pour les lettres un nouvel âge <Tor. »
Le peuple Grec malgré ses défauts était on le voit, encore digne de servir de maître aux Latins, lorsqu'au xue siècle les croisades déversèrent sur lui tant do fléaux ; aussi par un effet des lumières acquises dans TOrient , lorsque le xme siècle commença, les esprits étaient en quelque sorte préparés à la renaissance qui commençait à se produire et devait faire peu après de si rapides progrès.
Quant à la France, voici quelle était sa situation :
En 1214, sous le règne de Philippe Auguste, ses frontières naturelles commençaient à se dessiner et la nationalité française l'emportait définitivement sur les races du midi et sur les Anglo-normands. « A peine ce grand pays eut-il trouvé et manifesté les formes de son développement social que toute l'Europe se prit à l'imiter, à adopter sa littérature, à penser, à parler comme lui , à bâtir comme il bâtissait ; l'Europe encore à moitié barbare se fit Française autant quelle put. » iUnsi parle M. Dussieux et il ajoute : « Lorsqu'au xme siècle la littérature et l'art français débordèrent sur l'Europe, il semble en vérité que la France soit trop petite pour contenir toute sa grandeur ; et en ce moment la politique française avec saint Louis avait autant de gloire et d'influence à l'extérieur que nos architectes et nos poètes. Alors aussi des dynasties françaises régnaient sur presque toute l'Europe, en Portugal, enCastille, en Hongrie, en Pologne, à Constantinople, en Morée. à Athènes, à Chypre, en Syrie, à Naples, c'est-à-dire dans presque tous les états du bassin de la Méditerranée, qui fut alors vraiment un lac Français. Ces dynasties répandaient dans leurs royaumes les usages, les arts, et la langue de la mère patrie. »
A ces causes qui étendaient l'influence de la France, on doit ajouter l'influence exercée par la célèbre université de Paris et les écoles de Cluny, deClairvaux et de Prémontré où affluaient de tous les pays des milliers d'étudiants qui emportaient chez eux en même temps que nos coutumes et notre urbanité, la connaissance de nos arts et de notre littérature. Cette influence, la France n'a jamais cessé de l'exercer: elle dure encore.