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MAITRES PRIMITIFS
FRAMCAIS ET ETRASiGKBS,
ÉCOLE D'AIX & ECOLE D'AVIGNON
AU XIIIe. XIVe ET XV SIÈCLE.
Le désir que nous éprouvons de reconstituer nos écoles provinciales, ou du moins d'en esquisser les débuts, nous obligea remonter à des dates antérieures à celles que nous avons mentionnées dans notre précédent article.
Les tableaux des maîtres primitifs qui figurent à notre exposition, présentent un très grand intérêt. En les comparant aux anciennes fresques qui existent de nos jours, eux seuls peuvent nous permettre d'étudier l'histoire de la peinture et d'assigner en quelque
sorte , la date précise de son développement en France.
Nous ne parlerons pas des fresques de l'Abside de Saint-Saturnin de Toulouse, qui sont les plus remarquables peintures du moyen-âge que l'on connaisse. Il est certain qu'aux xie et xne siècles, l'emploi delà peinture monumentale était très fréquent.
Nous l'avons du reste prouvé dans nos articles en parlant du moyen-âge.
Dussieux, dans les Artistes français à l'étranger, cite une immense quantité d'abbayes, d'églises et de vieux châteaux qui possèdent encore des restes de ces peintures. Mais il est peu de personnes ayant visité Arles et Avignon, qui ne connaissent dans la première ville, les plus anciennes fresques que nous possédions dans le midi, celles de Saint-Honorat, représentant le Christ dans une auréole entouré de ses apôtres drapés à la romaine ; le Christ paraît appartenir à la fin du xiue siècle , mais les personnages debout semblent d'une époque beaucoup plus ancienne.
A Avignon, les fresques de Giotto qui existent au palais des Papes n'ont été découvertes que depuis environ une quinzaine d'années. Placées à l'intérieur, elles ne sont pas accessibles à tout le monde ; mais celles du porche de Notre-Dame-des-Doms sont assez connues; nousles mentionnons toutefois avec intention, car elles présentent une grande analogie avec le tableau qui nous vient d'Avignon portant le n° 1190, triptyque représentant le couronnement de la Vierge, avec quatre saints en pendentifs, ex-voto de la famille Bruneleschi et tiré du cabinet de M. le comte de Cambis Alais.
Doit-on attribuer ce tableau à Giotto, comme nous l'avons entendu murmurer, ou à Simon Memmi ? C'est
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là une question que nous laissons pendante. Il est certain que ces deux peintres ont beaucoup travaillé en Provence, et qu'Avignon, dès le xive siècle, possédait un certain nombre d'artistes habiles (a).
Simon Memmi vint exprès à Avignon pour peindre le portrait de Laure et celui de Pétrarque, sur la demande de Pandolphe Malateste, seigneur de Rimini. Ces mêmes portraits sont reproduits ou du moins étaient reproduits il y a encore quelques années sous le porche de jNotre-Dame-des-Doms (b); Tun? figurant le Christ et l'autre la Vierge. C'est cette particularité qui, probablement, a fait attribuer ces peintures à ce dernier. Toujours est-il que Pétrarque, satisfait de son portrait, a consacré à Simon Memmi un sonnet, le plaçant avec Giotto au rang des plus grands peintres de son temps.
Quant à Giotto, voici dans quelles circonstances il vint en Provence accompagné de plusieurs de ses élèves. Lorsque Bertrand de Goût, archevêque de Bordeaux, fut élu Pape en 1303 , sous le nom de Clément V, il appela près de lui tous ses cardinaux et il se fit couronner à Lyon ; les rois de France, d'Angleterre et d'Aragon assistèrent à cette cérémonie. Lassé de ses différends avec Boniface, et à l'instigation de Philippe-le-Bel, en 1308, Clément V établit le siège apostolique dans Avignon, qui fut ensuite la demeure ordinaire des Papes pendant soixante-douze ans. Toute la cour romaine se rendit alors dans cette ville, et Giotto, comme beaucoup d'autres artistes, la suivit. 11 commença, dit Féîibien, plusieurs tableaux pour le Pape et pour les principaux seigneurs de sa suite, il fit leurs portraits et entreprit d'autres ouvrages • ques qu'il acheva heureusement et qui firent sa réputation.
Les peintures et les tableaux du moyen-âge ne sont pas rares dans nos temples, cela se conçoit aisément : même avant Clément V, la Provence et le Comtat Venaissin donnaient la main à l'Italie. Ces provinces étaient constamment visitées par les artistes de ce pays. Cimabuc, qui vivait au xme siècle, avait pour émules Gaddo Gaddi, André Taffi, dont les mosaïques eurent une grande réputation, Marguaritone, employé par le pape Urbain IV, à son retour de Lyon où il avait suivi Grégoire X, allant avec toute sa cour, en 1275, tenir concile en cette ville. A côté de ces peintres, il en existait d'autres d'une certaine valeur; nous pouvons nommer encore Buonamico, Buffalmacco, élève de ïaffî, florentin et grand ami de ce Bruno et de ce Calendrin, dont Boccace a raconté les aventures drolatiques (c), déplus les élèves de Giotto Ambrogio, Lorenzetti siennois et Pietro Cavallini.
L'histoire a consacré le souvenir de ces artistes en raison de leurs talents ; mais combien n'en existait-il pas alors de médiocres dont les œuvres se voient encore de nos jours, et que des amateurs ou des brocanteurs attribuent à certains de ces artistes dont ils donnent une si piteuse idée. Il est donc essentiel que l'on sache ce dont ces maîtres étaients capables. A l'appui de ce que nous avançons, nous signalerons le petit tableau placé dans un coin, à droite du triptyque du roi René, portant le n° 395, peinture horrible et informe attribuée à Giotto, injure gratuite infligée à sa mémoire, et que le livret de l'exposition, à sa seconde édition, ferait bien de faire disparaître.
Par l'exposé qui précède, il est évident pour nous que dès le xive siècle la peinture prenait racine dans le Comtat et s'y développait sous l'égide de la papauté, qui voyait rayonner autour d'elle des génies tels que
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Pétrarque (né en 1304, mort en 1374), et Dante (mort en 1331).
René d'Anjou, né en 1408, mort en 1480, dans son comté de Provence, trouva à son avènement le goût de la peinture généralement répandu dans ce pays, et son penchant naturel pour cet art ne lit que se développer par la vue de ces tableaux des premiers maîtres italiens qui ornaient alors la plupart des églises.
L'amour de René pour les lettres et les arts, dit M. le comte de Quatrebarbe, le suivit jusqu'à la tombe, du fond de la Provence ou de l'Anjou, il écrivait au* savants de toute l'Europe, faisait copier à grands frais les manuscrits grecs ou latins nouvellement découverts, enrichissait de précieux ouvrages les bibliothèques de ses châteaux et des couvents qu'il affectionnait.
Tandis que le moine Hugues de Saint-Césari, transcrivait par ses ordres les poésies oubliées des troubadours provençaux, que Martial d'Auvergne publiait son livre si curieux des arrêts des cours d'amours [Aresta Amorum), et qu'Honoré Bonnor, prieur de Salon, composait son arbre des batailles, et lui donnait pour préface la relation de la grande victoire remportée sur Satan par le glorieux Archange, René encourageait les premiers essais de poésie dramatique, il conservait au château de Beaufort, la copie authentique et complète des mémoires du sire de Joinville, faisait recueillir par les officiers de la cour des Comptes, les chroniques enfouies dans les chartriers de ses châteaux, appelait aux universités d'Aix et d'Angers les plus célèbres professeurs et fondait des bourses gratuites pour les pauvres écoliers. Les nombreuses lettres que nous avons citées, montrent qu'il parlait le latin, le catalan, l'italien et le provençal, avec une
égale facilité ; l'Ecriture sainte et les chefs-d'œuvre de l'antiquité païenne lui étaient également familiers; et c'est sans doute à l'enthousiasme inspiré par leur étude que doit être attribué l'étrange mélange de mythologie et de christianisme, remarqué dans ses écrits, dans les fêtes chevaleresques, les cérémonies religieuses qu'il présidait et surtout dans la célèbre procession de la Fête-Dieu, à Aix (d).
Simple et naïf dans ses allures, ses sympathies furent acquises aux flamands dont le coloris plus brillant l'avait séduit. Il est avéré qu'il entretenait autour de lui un certain nombre de peintres de talent dont on lui a attribué pendant fort longtemps les œuvres. La bibliothèque de l'école des Chartres a publié, tonie m, 2e série, page 70, un épigramme où Jean Robertet de Montbrison constate ce fait.
Cette union des peintres flamands et des italiens devait produire, cent ans plus tard, une école mixte; c'est elle qui a donné naissance au commencement du xvne siècle, aux Finsonius, aux Daret et au Barthélémy Parrocel de Brignoles , dont l'influence s'est exercée sur les générations de peintres qui les ont suivis dans nos contrées.
Mais revenons à nos tableaux des maîtres primitifs, dont cette longue digression, qu'on nous pardonnera, nous a éloigné.
Voici le pendant du n* 1190 ; il porte le n° 1187. C'est également un triptyque qui nous vient du grand séminaire d'Avignon. 11 représente la Vierge entourée de saints. La distance qui le sépare du premier, comme faire, est déjà fort grande, un progrès s'est accompli et nous touchons au Perugin. La couleur se révèle, les draperies ont déjà une certaine consistance, le dessin et les contours sont d'une pureté remarqua-
ble, et les physionomies pleines de sentiment. Nous ne garantissons pas toutefois son authenticité; à certains indices , que les connaisseurs saisiront, il nous semble voir là un pastiche fort habile des anciens.
Les deux triptyques portant les nos 1191, appartiennent à la même époque et à la même école ; ceux-là du moins ne laissent aucun doute dans notre esprit sur leur origine : bien que moins brillants de couleurs, c'est le même sentiment dans les figures, la même solidité naissante dans les étoffes et le modelé. La facture des mains, à l'exception de quelques-unes qui nous paraissent repeintes, nous rappelle celle de la Vierge et de l'Ange placée dans le tableau n° 299, Annonciation attribuée à Albert Durer, qui est d'une ravissante bonhomie et d'une délicatesse extrême. Aussi ces deux triptyques que nous venons de citer nous semblent-ils moins franchement italiens que les premiers dont nous avons parlé. Dans tous les cas, ils nous paraissent dater du xve siècle. Quant aux n°s 1178, 1179, 1180, 1181, ce sont des volets qui sont aussi du commencement du xve siècle. Ils nous viennent de l'église métropolitaine d'Aix. Ils ont été peints par des Flamands. Ils pourraient paraître grotesques, si la naïveté et le sentiment qui en forment le fond n'y dominaient pas. La couleur s'y révèle plus vive et plus brillante que chez les maîtres italiens.
Le rouge qui deviendra bientôt si éclatant chez les peintres de cette école, commence à s'y faire remarquer. Encore quelques efforts et quelques années et nous aurons devant nous Breughel Peter, dit le Vieux ou le Drôle, né en 1530, et dont ï Adoration des Mages, par un effet de neige, portant le n° 129, n'est qu'un acheminement vers une peinture plus rationnelle et plus raisonnable comparée à ces volets. Malgré Tétrangeté de ce dernier tableau, on nç se sent pas le cou-
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rage de rire des ligures bouffonnes qui s'offrent à votre vue. L'explication en est facile : c'est que le peintre était de bonne foi. L'exécution et la composition donnent la mesure de sa candeur et de sa conviction. La nature lui apparaissait telle qu'il la peignait.
Nous devons également mentionner un tableau portant le n° 1171, intitulé par le livret Esther et Assuerus; le titre nous paraît complètement de fantaisie, nous ne le discuterons pas, nous dirons simplement, malgré son manque de perspective aérienne, combien il y a de vérité dans les physionomies des figures ^ui le peuplent , de délicatesse et de simplicité dans le trait, joint à une grande fraîcheur de coloris. Ce tableau n'est pas moins curieux en ce qui touche les costumes qui sont d'une rigoureuse exactitude et qui appartiennent comme lui à la fin du xvc siècie ; mais la noble sse lui fait défaut, tandis qu'elle apparaît dans un tableau de la même époque, Y Annonciation , placé au-dessus (n« 1186), de l'école italienne; les fonds présentent un peu de sécheresse, mais la Vierge agenouillée est ravissante : en suivant l'échelle mystérieuse du perfectionnement graduel nous arrivons tout naturellement devant les splendides panneaux qui nous viennent d'Aix, et attribués à Francia et Jean de Bruges. Nous nous occuperons de ces importantes productions dans notre prochain article.
NOTES
(a) Archives de l'Art français, tome iv. Notejs sur quelques anciens artistes d'Avignon, pour servir à l'histoire de la peinture dans le Comtat, par Achard,
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(b) Lorsque nous habitions Avignon, nous avons examiné ces fresques qui étaient en assez mauvais état, mais qui décelaient cependant une main habile. Ontelles été réparées ; existent-elles encore ? Nous le pensons ; mais nous avouons cependant ne pas les avoir visitées depuis plusieurs années.
(c) Buonamicco Buffalmacco, mort en 1340, était non moins facétieux que ces héros deBoccace. Parmi les aventures qu'on lui prête, il en est une qui mérite d'être citée, car elle eût une grande influence sur la manière de peindre de plusieurs de ses contemporains.
Buonamicco Buffalmacco travaillait à l'abbaye de Saint-Paul à Pise, Bruno qui peignait aussi dans le même lieu, ne pouvant donner à ses Ogures un coloris assez vif ni assez d'expression, s'adressa à Buffalmacco pour qu'il l'aidât de ses avis. Celui-ci, fort enclin à la plaisanterie, se souvenant avoir vu pareille chose dans quelque tableaux de Cimabue (coutume alors abandonnée), lui conseilla de faire sortir de la bouche de ses figures des espèces de rouleaux sur lesquels il' l'engagea à écrire les pensées ou les paroles que prononçaient ses personnages. Cette nouvelle manière d'exprimer ses sentiments parut si belle à Bruno et aux peintres ignorants de cette époque, qu'ils l'adoptèrent dans la plupart de leurs ouvrages.
(d) Œuvres complètes du roi René, colligées par M. le comte de Quatrebarbes, publié en 1845, Cosnier et Lachèse, imprimeurs à Angers.
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