LES BELLIN
Historique des Peintures de la Grande Salle du Conseil à Venise.
Les Bellin avaient dans leur temps une grande réputation. Mahomet II. après avoir vu quelques-unes des œuvres de Gentil Bellin, écrivit à la république de Venise de lui envoyer ce célèbre peintre. 11 exécuta pour Sa Hautesse plusieurs portraits dont elle fut très satisfaite ; il peignit de plus une Décollation de Saint- Jean-Baptiste.
Mais le Grand Seigneur objecta cette fois que le peintre n'était pas, en ce tableau, l'esclave de la nature que le cou du décapité était trop long, et, pour appuyer son affirmation d'une preuve convaincante, il fit, séance tenante, trancher la tête à un de ses esclaves, devant l'artiste. Cette cruelle démonstration enraya si fort Gentil Bellin qu'il demanda son congé sous un prétexte plausible; mais il ne quitta Constantinople que comblé de présents et de lettres les plus flatteuses de ce souverain. — Gentil mourut en 1201 , à l'âge de 80 ans. Son frère , Jean Bellin , mourut en 1512, à l'âge de 90 ans. II eut pourélè\esle Gicrgion et le Titien. Ce dernier acheva son tableau représentant une Bachanale , destiné à Alphonse Ier,
duc de Ferrare, et le signa du nom de Jean Bellin par respect pour la mémoire de son maître. Ce tableau existe à la vigne Aldobrandine à Rome.
Jean et Gentil Bellin exécutèrent dans la grande salle du conseil à Venise, en compagnie d'un certain Vivarino , des tableaux représentant les faits les plus glorieux pour la république, ayant trait à la retraite d'Alexandre III, devant la persécution de Frédéric Barberousse.
Ces faits nous paraissent si intéressants que le lecteur nous pardonnera d'y jeter un coup-d'œil avec lui,
Après la mort subite d'Adrien IV, l'an 1159, Alexandre III, ayant été élu par les cardinaux contre le consentement de l'Empereur, il se forma aussitôt, dans l'église, un schisme, qui dura seize ans, pendant lequel on vit trois antipapes se succéder à Rome : Victor IV, Pascal III et Caliste III.
Ce fut au commencement de ce schisme que Milan fut rasé par l'empereur Frédéric. Déjà, l'an 1160, Barberousse, pour châtier cette ville superbe et punir l'insolence de ses habitants, les avait frappés de forts impôts. Il les avait soumis, mais non domptés. Les Milanais nourrissaient une haine implacable contre Frédéric , et un jour que l'Impératrice , sa femme , visitait leur ville, ils s'emparèrent de cette princesse, la placèrent sur une anesse, la tète tournée du côté de la queue, qu'ils lui mirent en mains au lieu de bride, et la promenèrent en cet état dans tout Milan. Frédéric, justement indigné de l'affront fait à l'Impératrice, mit immédiatement le siège devant cette ville, et, après avoir forcé les habitants de se rendre à discrétion, il détruisit jusqu'aux fondements cette magnifique cité, épargnant à peine les églises.
Krantzius, liv. 6, hist, sax., rapporte que Barberousse
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fîf labourer la ville par des bœufs comme il eut fait d'un champ, et y fit semer du sel au lieu de blé. Cet auteur prétend aussi que tous ceux qui furent arrêtés ne durent la vie qu'à la condition de prendre avec les dents une figue placée immédiatement au-dessous de la naissance de la bride improvisée dont l'Impératrice dut se servir pour se soutenir sur sa monture. Cette histoire a donné lieu à cette injure ou moquerie que s'adressent parfois entr'eux (dans le bas peuple) les Italiens : Voilà la figue.
Quant à Alexandre, après avoir parcouru l'Italie, la Sicile, la France, il revint à Rome, qu'il fut obligé de quitter presque aussitôt après son arrivée ; il se réfugia cette fois à Venise, où il demeura quelque temps sans se faire connaître, dans un monastère, en qualité de cuisinier ; mais sa qualité dévoilée, le duc et le Sénat vinrent le prendre et le conduisirent en grande pompe à Saint-Marc. Cette action fut le sujet d'un des premiers tableaux de Jean Bellin, placé dans la salle du conseil, dont la suite se composait d'une vingtaine de toiles.
Parmi les plus admirées nous citerons celle représentant la défaite de l'armée navale, commandée par Othon, fils de l'empereur Frédéric Barberousse, où ce dernier prince fut fait prisonnier par les Vénitiens.
La république de Venise s'étant déclarée pour le Pape et ayant refusé de livrer le Souverain Pontife aux ambassadeurs de Frédéric, avait équipé 30 galères pour résister aux prétentions de ce monarque.
Nous nommerons encore celle représentant le Pape encourageant le doge et la noblesse à se bien défendre. Un autre où il donne à ces derniers sa bénédiction et enfin le tableau où le Pontife reçoit le doge victorieux qui lui présente comme trophée le jeune Othon. Ce fut à l'occasion de cette victoire qu'Alexandre remit
au doge une bague d'or pour épouser la mer, comme preuve de la domination des Vénitiens sur elle. Coutume observée ensuite par les successeurs du doge,
La défaite de sa flotte et la captivité de son fils forcèrent Frédéric à faire sa paix avec le Pape. Ce fut Ziano, alors duc de Venise, qui en fut le médiateur.
Ces peintures ornaient un des cotés de la grande salle du conseil, celles qui régnaient de l'autre étaient non moins remarquables. C'était le prince Othon aux pieds du Pape, s'ofFrant d'aller porter lui-même des propositions de paix à l'empereur son père; dans un autre cadre on voyait ce même jeune prince accompagné des principaux seigneurs de Venise se jeter aux pieds de son père et parvenant à le fléchir. Trois sujets représentaient les faits suivants: 1° le Pape officiant dans l'église Si-Marc ; 2° le Pape placé entre l'empereur et le doge, leur remettant à chacun une ombrelle ou parasol, s'en réservant deux pour lui, et dans le dernier, l'entrée triomphale du Pape à Rome, ayant à ses côtés l:empereur et le doge, en l'an 1175.
Mais j'allais oublier un des tableaux les plus intéressants, celui représentant le même pape Alexandre dans l'église de St-Marc, obligeant Frédéric à se soumettre et à s'humilier devant lui, le successeur des apôtres, et cela au milieu du peuple et des seigneurs qui l'environnaient: l'empereur Frédéric, dans la plus humble posture, s'apprête à baiser les pieds du pontife que sa Sainteté lui présente ; on dit que ce fut en cet instant qu'Alexandre, voyant l'Empereur à ses genoux et se souvenant de ce qu'il lui avait fait souffrir prononça avec un reste de ressentiment ce verset du psaume de David : Super aspidem et basiliscum ambulahis et conculcabis Leonem et draconem ; à quoi l'empereur, avec une présence d'esprit admirable et un air grave et souriant à la fois, lui répondit: Non tibi, sed Peiro; Alexandre lui répartit avec plus d'émo-
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tion : et miJù , cl Petro. Frédéric ne répliqua rien pour ne pas irriter le pontife, et reçut avec humilité la pénitence qu'il lui imposa ; la paix fut ainsi conclue.
Les Vénitiens avaient en si grande estime les tableaux deJ. Bellin que lorsque Louis XI, roi de France, vint à Venise, la République ne crut pouvoir faire un plus beau présent à ce souverain, que de lui offrir un Christ mort, peint par cet artiste, — christ alors placé dans l'église de St-François.
MAITRES PRIMITIFS
ITAUEXS
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Dans notre dernier article nous avons un peu abusé, de Fhistoire , nous sommes sur une pente dangereuse. Prenant donc notre courage à deux mains, revenons à nos tableaux et examinons à loisir ce panneau qui nous paraît si intéressant et qui porte le n° 50 ; il a pour titre : Madone , Enfant Jésus et St-Jean , il provient du riche cabinet de M. R. Gower , de Marseille. C'est une peinture de Bartholommeo (Fra di Sottorino , di Baccio de la Porta, ou il fratte) né à Savigniano , près Florence, en 14C9, mort dans le couvent de Saint-Marc de cette ville en 1507. Voilà un artiste sur lequel nous possédons peu de renseignements.
Cependant, à en juger par son œuvre, il a du mérite ; on retrouve dans la Vierge et surtout dans le Jésus un très beau sentiment et un grand carac-
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tère. Le Saint-Jean, vu de profil, n'est pas aussi satisfaisant; il y a une fermeté naissante dans le modelé des chairs et une grande finesse dans le dessin, surtout dans celui des mains de la Vierge; malheureusement le fond, qui nous semble d'une autre facture que celle du maître fait du tort à ce tableau ; nous préférerions un fond tout uni et fuyant à cette malheureuse niche flanquée de colonnes mesquines et étriquées qui le déparent et dont les teintes brillantes l'écrasent.
Nous témoignons nos préférences , car nous savons de longue main comment on habille les vieux tableaux.
Le n° 1109, appartenant à M. le baron de Samatan , de Marseille , est une Cène peinte par Verochio. C'est fort joli comme ensemble, le fond surtout est ravissant; malheureusement nous ne pouvons en dire autant de 'toutes les Ggures des apôtres , dont quelques-unes sont d'une laideur repoussante. Ce fait n'ôte rien à l'authenticité de cette toile ; mais il nous donne une idée médiocre du talent de ce peintre , né à Florence en 143*2 , mort en 1488.
Les biographes prétendent qu'il était en quelque sorte universel , qu'il s'occupait à la fois d'orfèvrerie , de géométrie, de perspective , de gravures , de musique , de peinture et de sculpture ; ce qui n'empêchait pas que ses tableaux ne fussent peints durement et que ses couleurs ne fussent mal étendues ; mais cependant ils accordent à ce maître d'avoir été savant dans le dessin et principalement gracieux dans ses airs de tête des femmes , il en avait beaucoup dessinés à la plume ; ce fut lui qui trouva le moyen de mouler avec du plâtre le visage des personnes mortes et même vivantes , pour en faire le portrait , usage qui se vulgarisa de son temps, Sachant fort
bien faire les chevaux et connaissant la manière de fondre et de couler les métaux. Les Vénitiens le chargèrent de la statue équestre , en bronze , de Barthélémy de Bergame , un de leurs généraux victorieux. 11 fit le modèle en cire du cheval , de grandeur naturelle, et comme il travaillait à la statue du général , les capricieux Vénitiens voulurent en confier la figure à un autre artiste nommé Vellano dePadoue ; Verochio , de dépit , cassa la tête et les jambes de son modèle et s'enfuit. — Le sénat de Venise le fit inutilement poursuivre ; il se réconcilia cependant avec les Vénitiens qui lavaient menacé de lui faire couper la tête s'il tombait entre leurs mains ; à quoi Verochio avait répondu qu'une tête comme la sienne était difficile à remplacer, tandis qu'il avait la facilité de changer celle de son cheval en en substituant une autre plus belle que la première. Cette plaisanterie fut fort goûtée à Venise et lui valut sa paix. Léonard de Vinci et Piétro Perugin furent ses disciples.
Décidément nous touchons à la renaissance et les peintres dont nous parlons ici ne méritent plus guère le titre de primitifs. Nous devons donc rayer de l'entête de notre article ce nom qui commence à être mal sonnant pour les peintres italiens devenus si habiles ; mais le laissant toutefois subsister pour les Flamands et les Allemands qui restaient stationnaires ou du moins ne progressaient que fort lentement, tandis que la peinture était transformée en Italie, grâce à l'impulsion de Léonard , de Baphaël et de Michel-Ange , des Georgion et des Titiens, ces glorieux élèves de Bellin.
Cependant, avant de nous séparer des artistes de cette époque , car peut-être n'aurions-nous pas l'occasion de les retrouver , nous citerons encore quelques peintres contemporains de Verochio et qui sont placés sur la limite indiquée plus haut , bien qu'aucune de leurs œuvres ne figurent à notre Exposition,