VII. -^ Suite de l'article de H. Vabbé Duilhé
« Parmi les productions récentes du Rationalisme chrétien^ nous devons citer tout d'abord la deuxième partie des OEwcru inéditeê de Descartes, publiées par le comte Foucher de Careil. La philosophie cartésienne est sans doute une bien puissante philosophie^ puisqu'elle ne cesse d'exciter^ depuis deux cents ans^ tant et de si diverses passions. Elle a toujours eu des disciples illustres^ et en même temps des adversaires qui ne l'ont pas ménagée. Bossuet, Fénelon^ Arnauld, Malebranche, Ger- (Ml, etc., acceptèrent l'esprit de la méthode de Descartes, et c'est à bon droit qu'on appelle ces grands hommes des carte- $iem. Il n'est pas de système philosophique qui se présente à nous avec un plus imposant cortège. Il est vrai que le Rationalisme indépendant^ revendique Descartes i>our son premier maître; mais il est vrai aussi que le Philosophisme du 19" siècle l'avait repoussé^ outragé comme son plus dangereux ennemi. Un des grands métaphysiciens modernes^ Balmès, parle avec une sorte d'étonnement mêlé d^admiration a du formidable » lutteur dont le coup d'épaule ébranla le monde philoso- » phique; » et cette impulsion ne lui semble, par eU&4nême; « en rien nuisible aux bons principes de la religion et de la D morale. » De nos jours, les théologiens qui se rattachent de près ou de loin aux systèmes Traditianalistei^ qui abaissent la raison autant que le permettent les récents décrets de Tlndei^ ont déclaré une guerre mortelle au Cartésianisme; ils ne s'en cachent point; tel parmi eux parle très-haut de sa haine, tel autre de sa pitié pour Descartes.
">> Nous n'avons jamais déguisé nos sympathies pour les principes &ten entendus de la philosophie Cartésienne, et c'est
ET LES RATIONALISTES GHIliTIENS, 3d3
toujours avec un indicible sentiment de tristesse que nous iFoyôns des catholiques sincères^ des écrivains de talent repousser loin de nous^ abandonner aux eimemis de notre foi^ un philosophe dont ta foi se montra toujours aussi pure que le génie fut puissant ^ Ainsi^ en lisant, cette année même, deiuo longs articles, où la philosophie de Descartes était complètement méconnue, nous avons éprouvé un regret d'autant plus vif que nous estimions davantage le talent de leur auteur et la délicate mission du recueil qui les a publiés.
» Nous livrons à M. Fabbé Maynard l'Histoire de laphiloso-^ phie cartésienne, de M. Bouillier, qui a servi de prétexte ou d'occasion à son réquisitoire. 11 ne s'agit que de Descartes. Et coname il ne nous est pas possible de suivre, dans son argu* mentation, Tinexorable critique, nous arrivons immédiatement à la conclusion ainsi exprimée : a Nous croyons donc » être fidèle à Tesprit de ce grand homme (de Ëossuet), non » moins qu'à l'esprit catholique, en repoussant les doctrines B d'un philosophe que tous les ennemis de la révélation nous » représentent comme le fils du protestantisme, et comme le » père du rationalisme contemporain ^. »
» Nous opposerons à ces désolantes paroles, des paroles plus douces que M. Tabbé Maynard ne récusera pas. Dans le § X de sa dernière Imtniction synodale sur les erreurs du temps présent, Mgr de Poitiers veut précisément démontrer combien sont faux tous ces témoignages des ennemis de la révélation, « qui prétendent appuyer leurs enseignements sur des exemples » et se donnent pour complices, » les plus grands génies chrétiens. Après avoir admirablement prouvé combien une pareille préteiîtion est absurde et ridicule à l'égard de Bossuet, Mgr Pie ajoute :
« Si nous voulions faire le même examen par rapport à Fénelon, à Maiebranche, k Arnauld^ et même par rapport à Degcartes^ nous aarriverions loiijonra aii même résultat : nous verrions que ees grands hommes» dans des traités particuliers et spéciaux de philosophie, ont procédé philosophiquement, ainsi qu'ils le devaient faire ; mais nous verrions aussi qu'ils n'ont jamais
* Les adversaires les plus déclarés de Descartes ne peuvent lui refuser ce témoignage : « Descartes, dit le P. Ventura, dont les intentions étaient si pures et le sens si chrétien... » {De In waie et de la fausse philosophie),
' Bibliographie catholique, juillet et août 1860.
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pensé à résoudre, par la seule pMoeophie, les devotn^essentlels de Ptiomme et la ftli de la vie humaine ; nous Terrions qu'ils ont toujonra n^bardomê leurs investigations rationnelles k l'autorité suprême de la foi. Vmueiffnemmt rationaliste ne peut donc s*appuyer avec le moindre fondement sur VautorUé étaucun des philosophes chrétiens; c'est là une position usurpée qi/^il doit absolument abandonner *. »
« Gointnent se fait-il que^ pour repous9êr Deêcartes, H. Tabbé Maynard ait consenti à s'appuyer principalement sur « de$ s affirmaiioM qui fCont pas lé moindre fondement »^ à laisser aux ennemis de la foi^ a une poêition umrpie qaHls doivent ah- » iolument abandùnnef. » U ne sera pas inutile^ peut-être^ de Joindre à Tautorité du savant prélat, celle d'un antre théologien éminent. Voici comment s'exprime le P. Perrone :
• « La méthode rationnelle de Deseartes, Men eom[»l8e et appliquée atee pni' deacei n'a rien sa soi de efmdamnsible..* 11 est fanx que la phUosoptiie traitée d'après cette méthode» aboutisse nécessairement au panthéisme et an scepticisme ; il est faux qu'elle produise nécessairement une opposition entre la science et la foi... Si, de nos jours, les philosophes de la jeune Allemagne, les néo-édectiques français et autres, s'emparant de la Méthode cartésienne, ont produit tant d'erreurs mtostrueuses et soolsTé une gnerre si adiamée oontrs la foi chrétienne, ce n^est pas à la Méthode eUe-mème qu'il (oMt VaMribwr, mais à d'autres causes toutes différentes, causes qui non seulement ont égaré la Raison humaine loin de la foi, mais lui ont fait perdre honteusement la lainière qui lui est naturelle >. «•
Ohsenratlons de M. Bonnetty.
Il nous serait bien facile de répondre à cette apologie dnftinêéx de Descartes^ de M. Tabbé Duilhé. Nous pourrions citer le danger et fillogiê de ces principes cartésiens : Douter de iouty même de êon corps, -^ ce qui est non-seulement dangeveaxy mais impossible^ et constitue un mensonge logique; cette dimonêtration du moi, qui a besoin de le poser avant de le conclure^ en disant : Je pense, doncfeœiete, — ce qtti constitue un second faux logique^ etc.^ etc. Mais nous nous bornerons à lui demander encore : Pourquoi donc Descartes est-il à rindex, et pourquoi^ lui, n'en parle-t-il pas?
Quant aux reproches faits à M. Tabbé Maynard, Fauteur y a répondu puissamment dans la Bibliographie catholique.
On pense bien que nous n'avons pas à défendre ici Mgr l'évêque de Poitiers des sympathies qu'on lui attribue pour Des
* Disc, et Insir. eto., déjÀ cité, p. 221 et 229.
' Hist. TheoL cum philos, ann/par. synopsis^ Romse, 184o.
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cartes et pour Técoie du Rationalisme chrétien; nous doutons que Fémlnent prélat les confirme. Tout le monde connaît avec quelle force \l est presque le seul évêque qui ait attaqué les doctrines philosophiques du Correspondant et des Revues qui le soutiennent.
c( Le Rationalisme chrétien) qui évite deux excès opposés^ -— le Rationalisme philosophique et le Traditionalisoie, — est la philosophie du Correspondant ^ des Études de théologie y de VAmi d^ la religion, etc. Dans ces différents recueils^ des écrivains de talent s'efforcent ce d'atteindre le but sans le dépasser^ » comme le voulait saint Grégoire deNazianze. M. de Broglie a même essayé de concilier les deux écoles catholiques de phi-^ lo8ophie> et nous croyons être agréables à nos lecteurs en leur Indiquant, en peu de mots^ les préliminaires de paix qu'il a développés dans une très-belle étude ^
x> Quelle que soit l'origine de nos connaissances^ elles ne s'en divisent pas moins en deux ordres : les vérités que l'enseignement peut donner et ne peut pas enlever, — vérités rationnelks; et celles qui reposent uniquement sur la foi d'autrui, — vérités traditionnelles. Peu importe que les premières émanent en fait de la tradition, pourvu qu'en droit la ra.ison les possède irrévocablement. Les rationalistes chrétiens demandent une seule chose, un ensemble de vérités^ ind^en^ dantes de la tradition, pour avoir une réponse qui ait le sens commun, à faire à ceux qui mettent la tradition en doute.»
Observations de M. Bonnetty.
Nous n'avons pas à examiner si ces préliminaires de paix sont précisément ceux de M. le prince de Broglie ; nous les prenons tels qu'ils sont exposés par M. l'abbé Duilhé, et nous disons que,, sans vouloir les examiner à fond, ils nous paraissent peu clairs. Jusqu'à présent on appelle vérités rationcUistes celles que Ton prétend dues seulement à la raison, et vérités traditionalistes^ non pas celles qui reposent uniquement sur l'autorité d'autrui^ mais celles que la raison n'aurait pas mverUéeS) mais qu'elle accepte, qu'elle s'incorpore, qu'elle admet rationnellement ou complètement ou en partie, une fois
Queslions de Bêligion et d'Histoire, t. ii, p. 101 à 145.
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qu'on les lui a fait connaître. M. Duilhé i^eut avoir une rè< pense qui ait le sens commun à faire à ceux qui meUeiU la tradition en doute. Ce désir est très^égitime. La voici complète entière^ irrécusable. La tradition, ee$t la Sociétés Est-il un homme qui puisse nier qu'il a été élevée instruit^ éclairé par la Société ? Est-il un homme qui puisse nier que la Société, et avec elle son enseignement, lui soit nécessaire ? Est-il un homme qui puisse nier, qu'au sein, nécessaire, naturel de la Société, tous ont puisé les premiers enseignements qui les ont faits hommes? Voilà la question clairement posée entre les Rationalistes et les Traditionalistes. Ceux-ci s'entendront avec tous ceux qui admettront ces principes. Ceux avec lesquels ils ne pourront s'entendre, nous allons les faire connaître à M. Tabbé Duilhé ; il lui sera facile d'y reconnaître les principes des rédacteurs des revues qu'il adopte, et même de ]a sienne.
Une personne qui a suivi assidûment les conférences du P. Félix vint nous apporter un prospectus que l'on distribuait à tous ceux qui entraient dans l'église de Notre-Dame. Nous l'avons sous les yeux. On y recommande d'abord La digmtiëe la raison humaine, etc., de Mgr Maret, puis l'ouvrage suivant :
nDela vcdeur de la Raison humaine, de ce que peut la Raison » par elle seule, par le P. Chastel, S. J. Ouvrage revêtu d'apis probations romaines, 1 vol. in-8° de 620 pages ' ; prix 6 fr. »
Puis cette annonce est suivie de l'analyse suivante :
a Le plan résumé de cet ouvnige est de rechercher : i* ce » que peut la Raison sans le secours de la Société; S"" ce qu'elle 1^ peut avec le secours d'une Société sans tradition ; 3"* ce qu'elle » peut avec une Tradition humaine et dans une Société civi- » lisée, sans le secours de la Révélation ; l"" ce qu'elle peut enx) fin dans une Société chrétienne, avec toutes les vérités révé- » lées, sans le tribunal infaillible de l'Église.
» Dans ce cadre^ la Raison humaine est considérée sous » toutes ses faces; ses forces et sa valeur sont appréciées daos » toutes les situations : l'auteur, en voulant venger ses droits
* Erreur sur la mesure de la chose Tendoe; dites : 538 p. de texte, pins xx p. d* introduction f ce qui fait 658 pages et non 620; C2 p. de fraudées.
BT LBS RATIONALISTES CHKÂTIBNS. d97
û coatre ses détracteurs abusés^ réprime encore bien plus les » prétentions ambitieuses de ses dangereux exagéraleurs. *
» Les admirables conférences du R. P. Félix sur l'harmonie i> de la foi et de la raison donnent aux ouvrages que nous » annonçons ci-^dessus la plus saillante actualité. Nous n'bési- » tons pas à afflrmer qu'ils peuvent servir de Complément à » renseignement de Tillustre orateur^ obligé de se renfermer » dans les limites d'uii temps très-court. »
Puis on offre un rabais coosidérable sur ces ouvrages.
Or^ c'est contre ces principes que les Traditionalistes proies* tent en disant :
l"" Qu'il n'existe pas de Raison qui n'ait accepté, forcément, le secours de la Société ;
2<» Qu'il n'existe pas de Société sans Tradition ;
3* Qu'il n'existe pas de Tradition religieuse purement humaine, et de Société civilisée qui n'ait reçu quelque vérité, quelque loi de la Révélation primitive, et nous estimons assez la science et la droiture de M. l'abbé Duilhé pour assurer que jamais il ne contredira ces assertions, et que jamais il ne laissera introduire dans sàRetue les théories que nous venons de citer. Mais pourquoi ne pas faire mention de ces thèses, qui sont celles qui, au fond, ont constitué et constituent encore le débat, entre les Traditionalistes et les Rationalistes chrétiens?
Â. BONNETTT.
p. s. Au moment où nous livrons cet article à l'impression, nous recevons le 2* volume de la Revue de M. l'abbé Duilhé; un rapide coup d'œil jeté sur les articles qu'elle contient nous fait dire que, pour cette année, il s'est tenu, en ce qui concerne la philosophie, dans les généralités. Il renvoie à une autre année de rendre compte du bel ouvrage du P. Ventura sur Idi philosophie chrétienne y et analyse longuement beaucoup d'ouvrages qui sont loin d'avoir Timportance de ce traité. Il y a là beaucoup de choses bonnes, dites justement, modérément; mais si on y déplore le mal intellectuel des esprits, on y chercherait en vain la connaissance des causes ou des remèdes.