‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 143 sur 149 · PHILOSOPHIE TRADITIONNELLE · texte numérisé non relu

PHILOSOPHIE TRADITIONNELLE

gieuses, ou i passer^ comme nous ie voyons dans MazEini et ses sectateurs, du peuplt-Roi au peuple-Dieu.

Voilà pourquoi les non*<:atboliques soutiennent avec tant d'assurance : que les catholiques qui adoptent en religion le principe d'autorité, doivent faire la même chose en politique^ et être par conséquent ou de mauvais catholiques, ou de mauvais démocrates. Leur raisonnement sur ce point ne doit pas être traité avec un mépris absolu; nous ne pouvons nier qu'en apparence il ne trouve son origine, et en quelque sorte sa justification dans la pratique des catholiques. Le catholicisme lui-même, en reconnaissant la Raison comme la règle à suivre dans l'ordre naturel, favorise la liberté, et par le gé*néreux concours qu'il prête à la Raison et à la v^rtu, favorisa le vrai Républicanisme, et l'offre comme un soutien au surna^* turel ; mais, dans la pratique, les catholiques, quand ils sont sincères et pieux, tendent par leur esprit et leur disposition à favoriser l'autorité^ et voilà pourquoi, quand des révolutions en faveur de la liberté surgissent^ les catholiques ordinairement s'y opposent. Le parti libéral, dans la plupart des pays catholiques, est conduit par des hommes qui ont peu ou qui n'ont point de droit à se dire catholiques. Les membres du clergé qui se hasardent à les favoriser sont regardés av«c méfiance par leurs nombreux confrères, et malheureusement presque tous les mouvements modernes en faveur de la liberté dans Tordre naturel^ ont été forcés, en quelque manière, de prendre un caractère anti-cléricaL II en est ainsi^ parce que les catholiques et les libéraux sont lents à distin-i lyaer entre les deux ordres, et à reconnaître les domaines respectifs de la raison et de l'autorité.

Nous perdons de vue^ également, la véritable fin pour laquelle les hommes devraient cultiver la Philosophie. Les horiïmes, de nos jours, se livrent à la philosophie pour l'amour des théories^ qui ont été transmises par leurs prédécesseurs ou créées par eux-mêmes, non par ainour pour la Vérité, qui est antérieure à toutes les théories, et indépendante d'elles» Si quelquefois nous nous décidons à contempler la vérité, c'est ordinairement à travers le prisme trompeur de quelque théorie^ rarement à l'œil nu, à découvert, telle

qu'elle existe devant nous dans le monde de la réalité. — Nous nous étudions toujours à conûrmer, à défendre^ à réfuter^ ou a former quelque théorie^ et voilà pourquoi nous ne don«nons pas libre carrière à notre esprit. Nous cherchons à forti» fier, à réfuter ou à réconcilier Platon et Aristote, saint Au-gustin et saint Thomas 3 les ontologistes el lespsychologistes, les réalistes et les nominalistes, les traditionalistes et les rationor Ustes, non à constater et à établir la vérité autour de laquelle ceux-ci se livrent à des théories et à des abstractions^ et quelques aspects de cette vérité qu'ils croient réellement saisir et représenter fidèlement. Nous négligeons de nous persuader que les théories ne sont pas la vérité^ et sont tout au plus seulement les points de vue sous lesquels leurs auteurs la considèrent; ou de nous rappeler que la vérité est aussi près de nous^ d'aussi facile accès pour nous qu'elle Ta été pour les plus fameux faiseurs de systèmes qui aient paru dans le monde. Dans ce siècle et dans ce «pays^ nous avons tous les moyens d'arriver à la connaissance de la vérité philosophique qu'avaient Platon ou Aristote^ saint Augustin ou saint Thomas^ et si nous ne l'atteignons pas^ c'est parce que nous n'usons pas sagement et librement des moyens que nous avons sous la main^ parce que nous laissons détruire notre vie intellectuelle par l'autorité de l'antiquité ou par l'influence prépondérante des systèmes scholastiques.

Obseryations de M. fionnetty.

Il y a beaucoup de bon sens et de vérité dans ce que dit ici M. Brownson, mais il a tort de confondre tous les Traditionalistes avec tous les faiseurs de systèmes. Les Annales ont dit bien souvent : <x Qui nous délivrera de Platon et d'Aristote et de « tous les philosophes cités ici qui ne sont que leurs adeptes* » Les Traditionalistes disent : « Les choses nécessaires à croire » et à pratiquer nous sont enseignées de Dieu; — on n'est pas » libre de les rejeter. — Pour tout le reste, liberté, c'est-à- » dire droit de les expulser de l'enseignement, ou de les ad- » mettre, ad libitym. »

Saint Thomas avait incontestablement un génie philosopbi-

> Voif t. 1X9 p. 468.

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que du premier ordre, mais ce n'était point un philosophe libre et indépendant; il semble qu'il n'a pas toujours philosophé par amour pour la Philosophie. 11 fut éle\é^ quant à la philosophie^ dans Yicole d'Aristote, et trouvant la philosophie aristotélicienne en vogue^ il chercha à s'en rendre maître^ et à la contraindre de se mettre au service de la théologie, et à s'en forger une arme efficace contre les ennemis de la religion à son époque^ où l'on faisait généralement profession d'être Aristotélicien. On voit partout'en lui le théologien catholique^ et l'on ne trouve nulle part qu'il se soit étudié à fonder une philosophie. Son but était de se servir de ce qu'il trouvait accepté, comme philosophie, en faveur de la théologie. C'est pourquoi il ne s'écarte pas d'Ariçlote, excepté lorsqu'il y est contraint par les dogmes chrétiens. En philosophie proprement dite^ quand le dogme n'est pas en question, il est pur aristotélicien. Aristote est pour lui Philosophus, le philosophe^ dont les paroles sont verba magistri. Ce que l'on entend dire de la philosophie thomiste est un noo-sens. Il n'y a point de philosophie thomiste. Il peut bien y avoir une théologie thomiste, un usage et une application thomiste de la philosophie dans la Rhéologie; mais il n'y a point de philosophie thomiste que l'on puisse proprement appeler de ce nom. En pure philosophie, Thomas reproduit simplement Aristote, et notre jugement sur lui doit être toujours identique à celui que nous portons sur son maître païen. Différer de lui en philosophie, c'est simplement différer d'Aristote; et si en philosophie il est permis de différer d'Aristote, il ne saurait être défendu de différer de saint Thomas.

Nous parlons aussi de la méthode scholastique, mais, à proprement parler, il n'y a et il n'y avait rien de tel qu'une méthode scholastique. La méthode des étudiants du moyen âge était la méthode aristotélicienne, adoptée avant l'ère chrétienne, et leur logique était Vorganon d'Aristote. Dans le peu d'étude que nous leur avons consacré, nous n'avons jamais pu rien découvrir de neuf ou de particulier dans leur méthode, ni rencontrer un simple problème purement philosophique, dont ils nous aient présenté, comme philosophes, une solution nouvelle et originale. Comme théologiens^ ils étaient.

cela se conçoit^ depuis qu'ils avaient reçu la révélation chré«> tienne^ infiniment plus avancés que les philosophes païens; mais, comme philosophes, ils n'ajoiilèrent rien à ce qui leur avait été transmis par leurs ancêtres païens. Ils rendirent un important service à TOccident, soit en théologie, soit en philosophie, en donnant à la langue latine, qui, telle qu'elle était employée par les vieux Romains, n'était pas du tout philosophique, une forme de langage vraiment philosophique, presque égale au grec, cette langue-mère de la philosophie, et la seule langue que nous connaissions dans laquelle le Philosophe peut s'exprimer avec aisance, avec un naturel parfait, une grâce et une propriété qui tiennent à l'idiome. Le mérite des scholastiques, outre ce service rendu, grâce à la philosophie, consiste simplement, dans l'usage et l'application qu'ils ont faits de la Philosophie qu'ils avaient reçue en héritage des Païens, pour l'exposition et la défense de la doctrine catholique.

Observations de M. Bonftetty.

M. Brovsrnson est ici trop entier et trop absolu. Le fonds de la philosophie du moyen âge était lès croyances chrétiennes. C'est sur ce fonds que travaillaient les philosophes ; la philosophie d'Aristole était Tottrt/, l'instrument qu'elle mettait en usage. Il faut dire la même chose du Platonisme, qui eut aussi ses ade|>tes au moyen âge. Tant que ces philosophies ne firent qu'orner le fonds, ce fut plus ou moins bien; mais bientôt elles prétendirent le créer, elles l'écorchèrent et le réduisirent à l'état où nous le voyons.

On parle encore beaucoup de Philosophie chrétienne, comme l'on parlait, il y à quelques années, d'architecture chrétienne, et comme l'on parle même encore d'art chrétien. M. Bonnetty appelle son recueil périodique : Annales de philosophie chrétienne. Tout cela a un son pieux et orthodoxe, comme l'auraient les habits et les pantalons chrétiens, les chapeaux et les souliers chrétiens. 11 y a un usage chrétien de la philosophie, mais correctement parlant, il n'y a et il ne peut y avoir de philosophie chrétienne. L'ordre chrétien, comme nous l'entendons, est l'ordre surnaturel, et tout ce qui lui est particu-

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lier^ renfermé dans la création nouvelle^ dont le pripcipe est la.grflce; mais la Philosophie appartient à Vordre naturel, et est restreinte à la Raison naturelle, essentielle à la nature humaine elle-même dont elle est inséparable^ dans les chrétiens comme les non-chrétiens^ et incapable^ sans le secours de la Révélation ditine^ d'atteindre même à une conception du surnaturel. Philosophie chrétienne^ si cela pouvait signi* fier quelque chose^ signifierait théologie chrétienne^ ou la science sacrée dont parle saint Thomas^ une science formée non par la Raison d'après ses propres données, data, mais par Tusage de la raison d'après les données, data, fournies par la foi ou la révélation. Nous n'avons pas en réalité une philosophie chrétienne^ même dans le sens d'une philosophie qui s'accorde en tout avec la foi chrétienne^ ou. qui établit d'une ma* nière satisfaisante le préambule nécessaire à la foi^ les grandes vérités que la foi présuppose.

Observations de M. Bonnetty.

M. Brownson ne veut pas que Ton puisse dire philosophie chrétienne. Ceci nous paraît passablement paradoxal. Tant qu'il n'aura pas séparé tout à fait la philosophie de toute question Teligieuse, il y aura toujours une philosophie anti-chrétienne et une philosophie chrétienne. Or, la philosophie est l'amour de la sagesse, comme le porte son nom. Peut-il nier qu'il n'y ait une sagesse chrétienne, et une sa[?esse prétendue qui ne l'est pas ? Qu'on né traite en Philosophie que de souliers et de pantalons, pour nous servir des expressions de M. Brownson; à la bonne heure : il n'y aura là rien de chrétien ; et encore un philosophe païen a mieux dit que M. Brownson, quand il a dit : a Que les arts étaient un présent fait aux hommes par les j> Dieux ^ »

C'est très-bien que d'aller répétant de siècle en siècle, sur toutes les variations de ton possibles, qu'il n'y sl point de différence entre la foi et la raison, lieu commun que personne ne peut contester, quand la foi et la raison sont prises chacune

Hippocrate, Lettre au sénat et au peuple d*Àhdère, œuvres in-fol., p. 1274 , dit. de 1624.)

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/dans son sens et sa signification; mais rien n'est plus faux que de prétendre qu'il n'y a point de différence entre la Foi en tant que révélée dans la parole de Dieu> et la Raison en tant que développée dans nos systèmes de philosophie les plus approuvés. Le terrible combat de notre siècle, peut-être de tous les siècles, dans Tesprit des penseurs (graves et sérieux, c'est le combat entre la Philosophie et laThéologie, et le grand problème de notre siècle estcelui-ci : commentréconcilier la foi et la raison. Un très-grand nombre de catholiques se doutent à peine de cette lutte à outrance, car ils se reposent dans la foi^ et recherchent rarement si la raison s'harmonise ou non avec elle. Jugeant d'après leur conduite, nous pouvons conclure qu'il y a des catholiques qui ne trouvent pas d'inconvé^ nient à suivre, dans la vie séculière, des principes en centra* dicUon directe avec ceux qu'ils se sont engagés à suivre compe penseurs chrétiens. Cependant nous craignons que quelques catholiques qui sont forcés par les objections des non-catholiques à examiner le problème, et à se rendre compte à eux-mêmes de leur foi, ne trouvent de temps en temps leur foi et la philosophie qu'ils ont apprise en désaccord, et que, quoiqu'ils s'attachent fortement, au Rocher de Pierre, ils n'agissent ainsi plutôt par la force de la volonté, aidée de la grâce, que par une claire perception intellectuelle de l'harmonie entre la foi et la raison. Us croient que la foi et la raison s'harmonisent, parce qu'on le leur a dit, et non parce qu'ils voient intellectuellement qu'il en est ainsi. C'est en cela même que plusieurs font consister le mérite de leur foi. La raison, en tant qu'elle existe dans la nature intellectuelle de l'homme, comme l'origine, la lumière, et Tobjet de son intelligence, certainement doit s'harmoniser et s'harmo* nise ou s'accorde avec la foi chrétienne, comme ce qui est plus bas (>eut s'harmoniser ou s'accorder avec ce qui est plus haut, mais en tant que développée et introduite dans nos systèmes philosophiques, elle lui répugne, le plus souvent, directement ou indirectement, comme le prouve le fait, que la plupart des penseurs profonds éprouvent des difficultés, sinon des doutes, dès le moment où ils commencent à penser en philosophes, fait que nous devons attribuer, non comme on le

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fait ordinaireTnent^ à la perrcrsité de la volonté^ mais à la fausse direction de rintelligence, fruit des faux systèmes de pbiloso|>liie généralement adoptés , et ofQciellement enseignés dans les écoles.

Observations de M. Bonnetty.

Les Annales sont ici d^accord avec M. Bro^nson, sinon dans tous les termes^ au moins dans le fond. Elles Font dit plusieurs fois, et lapant lui. Oui, puisque la plupart des esprits, ceux-là surtout qui ont étudié la Philosophie, se séparent de la religion révélée, c'est que dans cette philosophie qu'on leur a enseignée, il y a eu fawse direction de Tintelligenee, faux systèmes, faux principes. Elles ont dit avec plus de précision que Ml Brownson quels étaient ces faux principes et ces faux systèmes. On a rejeté pour les vérités qu*il faut croire ou pratiquer la parole et renseignement de Dieu, et Ton a prétendu les devoir à la Raison. Aussi c'est une fausse thèse que celle qui dit qu'il faut riameUier la foi avec la raison; il faut montrer seulement ce qui est leur domaine propre.

Certainement nous ne prétendons pas que, pour être de vrais penseurs, tous les hommes doivent être de profonds philosophes; mais nous maintenons que dans un siècle et un pays comme le nôtre, où Téducation, quoique superficielle, est généralement répandue, et où tous les hommes lisent et se livrent à des spéculations d'une certaine étendue, il doit y avoir une traie et solide phUosophie propagée dans nos écoles, nos livres originaux, notre littérature la plus légère comme dans la plus sérieuse, et dans toute notre vie sociale et domestique, ou bien il sera impossible d'empêcher le doute de naître dans des esprits curieux et téméraires, ou de conserver généralement dans la république une foi vivante et active, comme ne le prouve malheureusement que trop l'état présent de tous les pays catholiques où la liberté de penser ne rencontre aucune barrière. Notre clergé et nos évéques catholiques voient le mal et cherchent à le prévenir ou à le réprimer par l'établissement et l'entretien d'écoles catholiques, et par une direction donnée de bonne heure à l'esprit en faveur de la religion; mais nous ne saurions oublier que nous pouvons

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tout au plus réprimer seulement le mal d'une manière partielle^ en créant de bonne heure cette tendance vers la foi^ c'est*-à-dire, un préjugé en faveur de la religion^ à moins que dans rédueation à laquelle nous assujétissons nos enfants et notre jeunesse^ et dans Tinstruetion que nous leur donnons^ nous n'harmonisions réellement le naturel avec le surnaturel^ la foi avec la raison ; *<- chose impossible au moyen d'une exposition philosophique du naturel officiellement acceptée ^ soit dans récole, soit dans la société.

Tant que le naturel n'est pas harmonise dans notre philosophie avec le surnaturel, ou la science^ comme science, avec la réyélatton, il y aura dans les esprits des élèves^ qu'ils soient instruits dans des écoles catholiques ou non-catholiques^ il y aura une différence entre leur foi et leur raison, et la foi sera conservée^ autant que les causes naturelles la confirment^ seulement s'ils Taceeptent aveuglément et s*ils s'abstiennent de penser à ses rapport^ avec la raison. Une école dans la* quelle est enseignée la philosophie de Locke, qui n'est guère autre chose que la philosophie aristotélicienne exprimée en langage populaire, fera peu pour la catholicité,, quoique Ton y enseigne en même temps le Catéchisme, et que Técole soit placée sous la direction de Frères chrétiens. Il est impossible de concilier cette philosophie avec la doctrine chrétienne, et il serait faux de dire, tant qu'on la regardera comme la fidèle expression de la raison, qu'il n'y a point de différence entre la raison et la foi. Nous pouvons dire la même chose pour ce qui concerne le Cartésianisme, ou tout autre système officiellement accepté dans les écoles. Il n'y a pas lieu à réticence ou à circonlocution suri cette matière. Nous faisons des concessions à un évéque, à un prêtre, àim simple laïque non-catholique, dans notre zèle pour l'éducation catholique et l'instruction catholique, mais nous ne saurions nous persuader nous mêmes que nous sommes les uns les autres en pleine sécurité dans des écoles où, pour ce qui a rapport au naturel, nous contredisons ce que nous enseignons pour ce qui regarde le rapport au surwÈturel, où Tinstruction religieuse est catholique, et l'instruction philosophique anti-catholique.

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Obsênrattonft de M. Boimetty.

Ici encore les paroles de M. Bpowosod sont graves et vraies. U touche à la plaie qui dévore la société chrétienne* Mais, sans s'en douter^ il ne fait que répéter ce que les Annaiu disent depuis 32 ans, que les systèmes d'Aristote, de Platon^ de Locke et de Descartes, séparent, sans qu'on s'en doute, les esprits de la religion révélée ; mieux que M. Brownson, elles en ont indiqué les remèdes.

Non-seulement la Raison est rétrécie ou développée dans une fausse direction par nos systèmes. de philosophie, mais nos homtMs de nmtine, qui , étant regardés comme des hommes sûrs, sont ordinairement placés à la lête de Tensei* gnem^it, arrfttent ou découragent tous les efforts pour améliorer ces systèmes, et persistent encore à vouloir que nos enfants soient élevés dans une Philosophie sous le règne de laquelle la moitié du monde est tombée dans l'infidélité. Les hommes vivant dans, nos collèges, qui. voient le mal, et qui pourraient et voudraient faire quelque chose pour y porter remède, sont contraints d'enseigner des systèmes qu'ils ont condamnés, auxquels ils ne croient pas, ou éloignés de leurs chaires^ et ne pouvant professer la Philosophie^ ils se voient réduits à enseigner aux petits enfanta les éléments de la lan* giie latine ou française* Le plus beau génie métaphysique de la France fut obligé de supprimer la meiUeure partie de 8^ PrmleUUmes pbilQSophkmf et de publier seulement une édition mutilée de ses pensées, parce qu'il y heurtait les préjugés du supérieur de la Congrégation de Saint^Sulpice, a laquelle il a[)parteoait. L'homme qui dévie en philosophie de l'enseignement des écoles, est regardé comme un homme qui dévie de la foi, il est dénoncé comme up novateur, maltraitéi insulté, ridiculisé et décrié comme étant un excentrique, un brouillon» dont il est bon de se défaire au plus tôt. Si c'est réellement ua homme doué d'un génie pbilosophique« et d'une trop grande influence et d'un mérite trop éclatant pour être décrédité par nos pieux valets ou eunuques^ iJ^^ftt en effet comblé d'éloges, mais on déclara. qu'il ost trop profond pour le commun, plus avancé que son siècle, qu'il est à regretter

quMl n^ait pas d'influence> et qu'il pourra être lu et apprécié seulement après sa mort. Que n'écrit-il des choses à la portée du peuple? S'il ne le fait pas^ ce sera un cri général contre la Philosophie elle-même^ et des hommes qui n'ont pas la moindre notion sur cette science le blâmeront parce qu'il ne s'est pas contenté du sens commun, lorsque, peut-^être, rame* ner le peuple au sens commun est' la fin principale pour laquelle il lra\aille et essuie des reproches. 11 y a des gens sages qui dirigent l'opinion publique et pour les hommes et pour les choses ; puis les profonds penseurs^ les raisonneurs solides en sont les oracles i Hélas ! qu'il y a peu d'hommes qui s'élèvent au-dessus de la routine !

ObservatiOBS.de M. Bonnetty.

Ici encore^ les Annales sont d'accord avec M. Bnywnson. Oui, ia routine est la plaie de renseignement philosophique. On a étudié certaines Institutiones philosophicm; on les enseignera^ on les fera enseigner; c'est là leur certificat d'utilité ou d'orthodoxie. Et cependant nous pouvons faire ici une restriction. On peut nous croire quand nous disons qu'il n'y a peut-être pas un seul établissement d'instruction publique où Ton ne fasse de nombreuses restrictions^ suppressions et changements aux principes établis dans les anciens livres. Le progrès est très^and depuis 10 ans. Nous pourrons le prouver un jour en faisant la comparaison des différentes éditions de telle phin losophie. — Quant à dire le nom du plus beau génie métaphysi-r que de la France, à qui M. le supérieur de SaintrSulpicc a fait supprimer la meilleure partie de ses Prœlectimes philo$ophicœ, nous avouons ne pas le connaître. M. Brownson aurait bien fait de Innommer.

Ce qui nous manque, comme nous l'avons dit souvent à nos lecteurs, ce n'est pas de substituer aux systèmes de philor Sophie, qui prévalent, un nouveau système de notre propre in* vention, ou tout autre système entièrement nouveau* Ce que nous demandons^ c'est une émancipation cooiplète 4e tous systèmes faits par ks hommes, et une place pour Texercice libre et indépendant de la Raison en harmonie avec s^ nature et ses lois propres. Nous n'avons pas besoin de Philosophie offi*

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cielle^ de système d'école enseigné comme la Théologie par au* torité, système que nos enfants doivent apprendre par routine, et qui toujours rétrécit ou encombre leur intelligence. Nous réclamons la liberté pour la culture et le développement intellectuel. Nous voulons que nos enfants soient formés à un usage solide et vigoureux de la Raison; mais nous n'avons pas besoin qu'on les initie à une théorie Ontologique ou Psychologique, aussitôt oubliée qu'apprise, dans laquelle ils doivent comprimer toute leur vie intellectuelle, sous peine de renoncer à la Raison elle-même, parce que cela est absurde. Toute la Philosophie qu'on doit enseigner dans nos écoles, peut se réduire principalement à la Logique, à la logique, comme art et comme science; et tous nos articles sur cette matière ont pour but simplement de corriger la Logique telle qu'elle est maintenant enseignée, et d'établir les principes de Logique comme une science réelle et non comme un simulacre de science. Nous soutenons que la Logique d*Ari$tote, regardée non comme un art, mais comme une science^ est essentiellement défectueuse, soit que nous la recevions à'Aristote luimême, soit que nous la cherchions dans les écrits des Scholastiques modernes ou dans ceui du moyen âge. Elle est essentiellement défectueuse, parce qu'elle passe sous silence l'acte créateur, et nous pouvons même dire fausse, parce qu'elle puise ses prémisses dans Vabstrait, et non dans le concret, et qu elle [mrle de conceptions au lieu A*intuition$, et par conséquent de choses existant a parte rei. On donne au commencement un faux aperçu de la Raison, qui rend toute science réelle inexplicable, sinon impossible. Nous plaçons un abîme immense entre le mundus logicus, ou le mundus physicu^ ou monde réel, que ni l'art, ni l'habileté, ni le travail ne peut combler. Toutes nos idées, et par conséquent toute notre science, sont représentatives, secondaires, non réelles. L'idée n'est ni la réalité elle*même, ni Viniuition directe et immédiate de la réalité, mais elle en est simplement une représentation, une image, ou en quelque sorte, une personnification. En elle vous avez l'acteur jouant le personnage de roi, mais non le roi lui-même. Votre science est purement la science de conceptions; une science d'id^tractions, et si elle correspond ou

Don aux choses telles qu'elles existent^ indépendantes de nos conceptions^ ou à nos idées subjectives, nous^ avec la logique des écoles^ nous ne pouvons le démontrer ou le prouver.

Observations de M. Bonnetty.

C'est ici que M. Brownson commence à faire connaître son système et sa réforme philosophique^ qu'il fait consister à admettre pour rame humaine VintuUion directe et immédiate de la vérité. En cela, nous sommes complètement séparés de lui. Il^ne voit pas qu'il renouvelle le système de Malebranche, dûment condamné par TEglise et par le bon sens. Il ne voit pas qu'il tombe dans une de ces théories ontologiques qu'il vient de blâmer. Il ne voit pas que si chacun a l'intuition directe et immédiate de la vérité, c'est-à-dire de Dieu, personne n'a le droit de dire à un autre : a Vous vous trompez; » car celui-ci pourra toujours lui répondre : a C'est moi qui ai la vérilable B intuition. » Ou bien on dira : a Nous avons chacun notre » intuition; elles sont toutes vraies ! » — C'est à peu près ce que prétendent et soutiennent les Rationalistes actuels^ et détruisent ainsi la notion même du vrai. — Nous retrouverons au 2« article cette théorie.

Maintenant nous soutenons que c'est nuire à notre jeunesse^ nuire à l'esprit humain, et nuire indirectement, sinon directement à la religion elle-même, que de continuer de siècle en siècle d'enseigner cette logique défectueuse, qui vicie toute notre science. Ce n'est pas une chose qui regarde les gardiens de la foi seule; elle regarde même au plus haut degré les parents et les laïques en général. L'Eglise a pleine autorité sur l'instruction et réducation religieuse de mes enfants, mais dans leur éducation et leur instruction logique et scientifique je dois être moi-même consulté, et j'ai le droit d'intervenir, car l'Eglise ne revendique pas l'autorité dans l'ordre naturel, excepté dans ses rapports avec le surnaturel. Je ne sache pas que le clergé dans ces questions qui n'intéressent que la Raison, le clergé ait en vertu des ordres ou de la mission qu'il a reçus , plus d'autorité que les laïques, et ce qui est incontestable, c'est que la Philosophie qui est encore enseignée dané nos écoles et nos collèges a été puisée à des sources paiennes. Saint Thomas, au

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point de vue philosophique des questions qu'il traite^ cite quelquefois même les Mahométans^ Averroës et AvicennCy aussi bien que le païen Aristote. Nulle caste^ nulle classe d'hommes n'a le monopole de la Raison^ car la raison est Théritage comman de tous les hommes^ bien que quelques-uns la cultivent a^ec plus ou moins de succès que les autres. Si dans une question de philosophie^ nous montrons beaucoup de raison^ nous ayons droit» ««^ pour cette question^ — à beaucoup d'estime^ que nous portions une mitre ou non^ et nos évéques et notre dergé du second ordre ne penseront jamais à maintenir le contraire. Personne même n'osera soutenir le contraire, si ce n'est quelque prétendu philosophe qui^ incapable de comprendre nos raisons^ cherchera à nous imposer silence par autorité ou en ayant recours à l'argummtum ad vereeundiam. Nous rendons un très-mauvais çervice au clergé et nous manquons gravement de respect à nos prélats^ quand nous invoquons leur autorité dans des disputes où l'on ne doit 'reconnaitre d'autorité que celle de la Raison, qui est commune à eux et à nous, et dans lesquelles l'Eglise nHntervient pas, à moins que ce soit pour sauvegarder la foi et la morale.

Comme les systèmes de philosophie que nous combattons ne sont pas donnés parla Révélation divine; comme ce ne sont pas^ à proprement parler, des systèmes chrétiens, qu'ils ne sont pas renfermés dans le dépôt de la foi, mais qu'ils dérivent en réalité de sources païennes^ nous maintenons que nous avons le droit de les combattre, quand et partout où nous pouvons donner de bonnes et solides raisons pour en agir ainsi,~bien qu'ils aient été enseignés pendant des siècles dans les écoles sous la direction d'ecclésiastiques , séculiers ou réguliers. Pendant des siècles les professeurs catholiques enseignaient dans leurs écoles la théorie géo-cmtriquey ce qui nelesempêche pas d'enseigner maintenant la théorie hélio-cen' érique, même, quoique dans certains passages, TEcriture sainte smnble la contredire* Dans là foi, ou la doctrine catholique, les catholiques ne changent pas, il ne leur est pas per. mis de changer; mais dans la science ils changent, et peuvent changer aussi bien dans leurs expositions de la raison que dans leurs expositions des phénomènes du monde maté-

EN ASIÉRIQUB BT EN ANtilETEME. 451

riel; Rien d^bninain n'est parfâit> la science humaine n'est pas et ne peut être toujours complète, et refuser pleine liberté^ sans franchir les limites de la foi, de les changer ou les modifier, serait aussi absurde que de vouloir que Tadulte porte la bavette et la petite chemise qu'il portait dansTenfance à la salle d'asile. Les partisans de la rouHne, sans doute résis^ teront à tous les changements et à toutes les modiflcatiotis, et s'efforceront de porter, d'établir la dispute sur le terrain de TËglise, comme ils résistèrent à l'introduction de la théorie bélio^centrique du temps de Galilée, et invoquèrent l'aide de l'autorité pour les soutenir; mais nous ne confondnons pas ces demeurants d'un autre âge avecl'Ëglise, ot nous nous garderons bien de prendre leurs dameurs on leurs solennel^ les grimaces pour des décisions ayant force de loi. Tout ce que peut feire l'Eglise dans ce cas> c'est d^exhorter à la charité mutu^Ue^ et dans les contrées où elle exerce lè double pouvoir spirituel et tempiyrel, intervenir, si la dispute s'échauffe ttop, afin de conserver la paix«

Observations de M. Banoetty.

Tout en n'adoptant pas certaines expressions/ nous recon-^ naissons qu'il y a bien des considérations fondées dans ces paroles. Mais il y a longtemps que les Annaie» ont (iroclanié cette indépendance de Thomme dans les choses qui né tien^uent pas à ce qu'il faut croire ou à ce qu'il faut pratiquer; Dès 1849, elles disaient à l'abbé Gioberti :

<i Le prêtre en tant que philos^he, en tant qu'Aomme de gé^ me, qu'il se nomme Bossuet ou Lamennais, Arnaud ou B l'abbé Gioberti, n'a aucun droit, entendez-le, aucun droit » de nous imposer. Je nous donner sa pensée. Depuis trop » longtemps en entend bourdonner à nos oreilles la reUgim n de Bossuet, la religim de Pascal, comme d^autres disent la; » religion de I^msseau, la rHiglan de Yàltmre ; Bossuet et PaS" » cal n'ont pas plus d'autorité en fait de dogme etde morale, » que les derniers venus. Le dogme et la morale doivent nous » venir de Dieu^ et de Dieu parlant, non pas par le génie de ». tel ou tel homme, mais de Dieu parlant par une Révélation » extérieure et positive, comme Fhistuire nous dit qu'il a en » effet parlé; parole conservée par la Tradition^ et spéciale-

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» ment par TEglise. Les prêtres n'ont d'autorité qu'en tant » qu'ils sont les conservateurs de cette Tradition^ et qu'ils nous n enseignent ce dépôt confié par le Christ à son Eglise ^ »

Nous trouvons là une de nos raisons les plus fortes pour nous opposer au Traditionaliime, dont M. Bonnetty^ rédacteur des Annales de philosophie chrétienne, est le principal, sinon en réalité, l'unique organe. Ce Traditionalisme,— s'il signifie quelque chose — signifie que la philosophie ne tient poifU son principe de la raison, et il cherche à la placer sur la même ligne que la théologie surnaturelle, comme une discipline qui doit être reçue par autorité. Ce système une fois accepté, mettrait fin à tout développement libre et indépendant de la raison, et après, l'activité de l'esprit provoquée par la dispute, en l'abaissant, amènerait une léthargie spirituelle fatale à toute Tigueur intellectuelle, à toute pensée virile, répandrait une uniformité funeste et mortelle sur la race humaine, et ne lais* serait ni place, ni motif au moindre exercice intellectuel. Les hommes abandonnés ainsi à l'opération des causes et des effets naturels, n'auraient plus d'activité et d'énergie que dans l'ordre matériel, comme nous voyons (]ue cela arrÎTe sur une large échelle dans le monde non-catholique, où l'on désespère de la raison et de la toi. Toutes nos facultés ne sont déyeloppées et fortifiées que par l'exercice, et même notre foi acquiert de la force et de la vigueur uniquement par le combat contre l'erreur et l'hérésie. Dieu, en nous donnant la Ré- Télation, n'a ni suspendu, ni renversé les lois de l'esprit humain ; et les chrétiens et les non-catholiques y sont également soumis. Souvent l'Iiérésie, dans les vues de la Providence, est une occasion de salut pour l'orthodoxie, et les tentations de Satan, si nous savons en user convenablement, servent, comme nous le disent tmis les maîtres de la vie spirituelle, à accélérer plutôt qu'à empêcher notre progrès dans la sainteté et notre avancement vers la perfection. Notre ^Seigneur a voulu que la vie chrétienne fût un combat, un état de guerre, et il exige que nous soyons des soldats braves et disci^ plinés, et toujours prêts à livrer bataille.

> wlimoZer, t. x?i) p. 267 (I* lérie).

Même dans la socjiété, les guerres de circoustance sont inoins funestes à la vertu et au bonheur d'un peuple qu'une paix perpétuelle et non interrompue. La prospérité générale et nos habitudes de plaisir^ favorisées par la paix universelle qui régnait dans nos contrées (en Amérique)^ ont plus contribué à la corruption desmœurs^ à la détérioration physique/ aux morts prématurées qu'une guerre de trente ans. Ce fut la longue paix d'un demi-i^ècle qui précéda la Révolution française qui ruina les Etats italiens et corrompit ses peuples; et ritalie ne se relève de sa dégradation qu'à mesure qu'elle est contrainte de cultiver et d'exercer son génie militaire. Une ^ guerre violente nous forçant de déployer toute notre vigueur pendant des années entières pour conserver notre rang et notre indépendance nationale ^ servirait beaucoup à purifier notre atmosphère morale, à ranimer nos vertus épuisées et à nous rendre notre énergie virile. Le système moderne de commerce est plus fatal à la santé morale et physique d'une nation que le vieux système militaire^ et toutes choses d'ailleurs égales^ nous aimerions mieux avoir \m soldat qu'un marchand ou qu'un légiste pour premier magistrat de notre état ou de notre nation. Le camp est quelquefois une meilleure école que le comptoir ou la place du change. A peine trouverez- vous dans l'histoire .entière un grand et habile gouverneur ou premier magistrat qui ait été seulement versé dans la connaissance des lois. Ce grand homme d'Etat lui<même, le cardinal Ximenès^ tout prêtre et archevêque qu'il était, prouva qu'il était au besoin un vrai soldat, comme on le vit dans son expédition d'Afrique. L'Espagne, on peut le dire^ crût dans les camps ; elle devint grande, noble, chevaleresque^ le royaume le plus catholique de TEurope, sous ses rois et ses hommes d'état guerriers, et ne cessa de s'abaisser, et finit presque par s'éteindre sons la conduite de ses chefs qui n'étaient que des législateurs.

Partout, partout Tunique élément dans lequel l'homme grandit, se développe, devient réellement un homme, devient robuste et vigoureux, c'est celui de la guerre, celui d'un combat quelconque. C'est la paix seule qui succède immédiafement à la guerre, qui satisfaisant pleinement l'activité v* SÉRIE. TOME V. — N» 30; 1862. (64« vol, de la coll.) 29

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