‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 30 sur 149 · DB LA VALEUR M» ACRITS · texte numérisé non relu

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» dans sa chronique bon nombre de passages qui ont l'aspect » de véritables sujets de vers et d'autres qui sont empruntés^ » selon toute apparence, à des poésies germaniques. Cette idée » frappe avec justice M. A. Thierry lorsqu'il voit dans VHisloire » des Francs « de vieux duints nationaux icaurlés, . . capables de )» f armer un poëmen; rien d'étonnant :1e caractère de]la légende » perçait alors partout^ et 1 epithète de légendaircy l'éminent » M. Quicherat en convient^ ne serait point déplacée à côté du » nom de Grégoire de Tours, (p. 19). »

Mais quelle a été l'œuvre de Grégoire de Tours ? M. Lecoy de La Marche considère dans VHisloire des Francs trois parties distinctes.

I. — La première partie est tirée de divers documents écrits : la Bible, les chroniques d'Eusèbe, de saint Jérôme, d'Orose, que Grégoire se propose pour modèles, de Sulpice Sévère, les lettres de Sidoine Apollinaire, les Passions des martyrs, plusieurs textes apocryphes tels que l'Évangile de Nicodème, les Gestes de Pilate, etc. De l'aveu de tous on y reconnaît un manque d'exactitude et de discernement. C'est ainsi qu'on n'a pas eu de peine à réfuter le texte qui y est inséré contre Vaposlolicite des Églises des Gaules *, texte contredit du reste par saint Grégoire de Tours lui-même dans son De gloria marlyrum et son De gloria confessorum, où en nommant saint Saturnin de Toulouse et saint Ursin de Bourges il les dit ordonnés par les disciples des Apôtres ^.

Plusieurs passages, celui notamment où l'on raconte l'exil de Childéric, son retour, etc., « plus empreintde poésie que d'his- D toire, 2) dit M. Bordier^ semblent empruntés à quelque chant national des Francs^. 11 y a là un élément fabuleux et un fonds de vérité historique fort difficile à démêler. Les obscurités et les contradictions abondent oralement dans les indications incohérentes réunies par Grégoire de Tours au sujet des guerres de Childéric, des Romains, des Bretons et des Goths. Le jugement de M. Kries à ce sujet est assez net : a On ne compose

• Liv. I, ch. 28 et 29.

• De gloria martyr, cli. 48, De gloria eonfessorum, ch. 80. — Voir ces texlea cités dans les Annales, t. iv> p. 313 (5* série).

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2> point un récita dit*il^ de choses aussi vides de sens et aussi » confuses ^ »

n. — - La seconde partie est empruntée à la tradition. M. Le^ coy de La Marche la fait commencer vers la moitié du livre.

Les faits^ en se transmettant alors d^uae génération à une autre^ subissaient bien des altérations. On peut aisément s'en apercevoir en examinant combien Frédégaire amplifie souvent par des fables le récit de Grégoire de Tours. 11 est croyable que Grégoire de Tours a usé pour ses devanciers des mêmes procédés. Les traditions sont recueillies avidemment par Grégoire de Tours : les mots ferunt, tradunt, qui reviennent fré« quemment^ tout en indiquant la bonne foi de l'auteur^ sont autant de signes d'incertitude.

Reprenant un certain nombre de faits traités dans cette se* coude partie^ M. Lecoy de La Marche discute divers points d'histoire du plus haut intérêt. L'appréciation du récit des meur-> très et des perfidies de Glovis occupe plusieurs pages. Lorsque l'abbé Gorini écrivait ses savantes réfutations de MM. Â. Thierry^ Guizot> etc.^ il ne songea pas à élever le moindre doute sur la véracité de ces récils de Grégoire de Tours ; il les eipliquaitseulementaveccette profonde connaissancedes sour« ces qui rend sa Défense de VÈglise toujours si utile à consulter. M. Lecoy de La Marche va plus loin; s'appuyant sur le récit même de Grégoire de Tours, il révoque en doute la plupart des circonstances décrites par Tauteur et par conséquent les résultats qu'elles impliquent ; mais il reconnaît volontiers que des faits réels ont dû fournir le canevas sur lequel on a brodé; faits qui n'auront pu parvenir à Grégoire dans leur intégrité. Ces faits, M. Lecoy de La Marche s'efforce de les préciser, et, grâce aux renseignements puisés dans les vies de saint Rémi, de saint Maximin, etc., et dans la chronique de Baldéric, a cet » homme savant, versé surtout dans ce qui concerne le pays » des marins, » au témoignage d'un évêque de Cambrai du il* siècle, ils apparaissent sous un jour moins triste que dans les anecdotes recueillies dans V Histoire des Francs.

Mais les mœurs barbares, le caractère des chefs Francs, dirat-on? — M, Lecoy de La Marche répond par l'axiome : « Ce

' De Gregorii vitat p. 50. ,

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» sont les faits qui dofitent former nos appréciations sur telle B époque ou tel individu^ et non ces appréciations qui doivent » nous faire préjuger des faits. » Or, les actes imputés à Gloyis ont contribué lar^gement à former l'opinion sur son époque. Il ne faut pas qu^à son tour cette opinion vienne réagir sur ces actes en leur prêtant de la vraisemblance. N'a-fron point du reste exagéré la barbarie des Francs? Le savant abbé Gorini^ en combattant les assertions de MM. Ouizot et Àug. Thierry^ s'était déjà élevé contre cette opposition qu'on voulait établir entre la civilisation bourguignonne ou visigothe^ par exemple, et Ja barbarie franque. Gombattant à l'avance ce système, l'abbé Ducios, si délaissé aujourd'hui, mais dont le travail est loin d'être méprisable, avait été jusqu'à dire : « S'il y a de la différence entre la cour de Tournai et celle de Toulouse, c'est que » la première devait être encore moins sauvage que l'autre ^ » €e jugement, malgré les anatbèmes de Procope, de Salvien et de Nazaire, s'appuie sur des textes précis de Glaudien '^,d'Ammien Marcellin ^, d'Agathias ^, de saint idoine Apollinaire ^, et n^est point démenti par la lecture^d'une instruction ré^ digée pour Clovis H qu'a récemment publiée le très-savant et très-regrettàblc cardinal Angelo Maï *. La rédaction de la loi sàlique par les Francs longtemps avant que les autres peuples Germains songeassent à leurs codes est encore un indice de civilisation qu'est venue confirmer la découverte du tombeau de Childéric faite à Tournai en 1653. Le mot de Chateaubriand est vrai : « H n'y a rien dans tout cela de trop barbare ''. »

Sans doute je connais très -bien le jugement émis par le savant M. Guérard dans ce livre qui est regardé comme un des chefs-d'œuvre de l'érudition du 19' siècle, les Prolégomènes du Polyptiqûe d'Irminion ; je le connais, et, loin de m'en émouvoir pour l'opinion que je présente^ je l'accepte : « La

' Hist. de V établissement de la moruMrchie française, Ht. 2, c. xix; Vàbhé Gorini qualifie cette histoire « de trèâ-savante. » Défense de l'Eglise^ 1. 1, p. 261. • * De Umdibus Stilieonis, 1. 1, t. 21.

* Rerum gestar* 1. xv.

* Recueil des hiiior. t. ii, p. 47.

^ Epist. IV, 20.

* Scriptorum veterum coïl, t. vi, part, ii, p. 3.

^ Analyse raisonnée de Vhist. de France, p. 5. '

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» ciTiligation, disait M. Guorard^ ne s'est relevée peu à peu » qu'au fur et à mesure que nous nous sommes purgés de ce que nous avions de Germanique... Loin d'avoir contribué à » restaurer la société^ les Germains n'ont fait que la<;orromprc » davantage et qu'en rendre la restauration plus difficile ^ » .(?est là un jugement profond sur l'influence de ce Germanisme^ de cette personnalité germaine que l'on nous vantait comme élément principal de la civilisation. Avec sa science et son esprit droite M. Guérard juge parfaitement les obstacles amenés par Finvasion barbare dont le Christianisme eut à triompher; mais il ne récuse pas les témoignages contempO"" rains sur les habitudes adoucies des Francs^ car c'est un fait que la dynastie mérovingienne se perdit pour avoir poursuivi l'imitation des traditions.

QL ^ Une troisième partie de ï Histoire des Francs est con* temporaine de l'auteur. Elle commence au livre IV.

Cette dernière partie de l'ouvrage a sans doute une apparence plus solide que les autres^ à cause des relations de Tau* tear et des affaires auxquelles il s'est trouvé mêlé. Mais ici encore M. Lecoy de La Marche fait observer qu'il faut tenir compte d'un certain nombre d'impressions naturelles : 1" chea un écrivain de race gallo-romaine^ pour lequel les Franca sont toujours des Hostu, des hommes du dehors; â* chez un évêque^ administrateur temporel > se trouvant à Tours en conflit d'autorité avec plusieurs comtes Francs ; d"* chez un sujet et partisan de Sigebert^ prince ennemi de Chilpéric^ roi deNeustrie. M. Lecoy de La Marche^ s'arrêtaot sur plusieurs faits^ nous montre à quel point de vue ils sont présentés : no« tâmment dans l'affaire de Tévéque Prétextât^ dans les passages de Grégoire sur Brunehaut^ sur Mérovée^ fils de Chilpéric, qu'il reçoit fugitif et dont peut-être il épouse les ressenti*mentg; sur Chilpéric lui même. « Les jugements que Grégoire » de Tours a portés sur ce prince devraient être conçus en » termes moins sévères et moins hyperboliques ^ » écrit le P. Lecointe ^. « On ne voit dans les sentiments de Grégoire » pour Chilpéric, dit à son tour M. de La Ravalière, que de

' Vo^ptiqœ d'Inninîon.

' Âmalei ecclés. t. ii, p. 4, 36.

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» réloigDement et de rinimitié S d remarque que fait aussi M. Kries et qu'il convient de retenir^ car le témoignage de Fortunat, contemporain de Cbilpéric^ nous fait voir que les traces de son règne ne se réduisent pas à une traînée de sang ^y ^t récemment M. Pertz^ en retrouvant un édit de CMlpéric, a mis en lumière un côté complètement omis des actes de ce prince ^

Après avoir examiné le texte de Grégoire de Tours^ et avant de déterminer les conclusions qui>ess(»*tent des observations présentées^ M. Lecoy de La Marche examine si le texte est réellement Tœuvre originale de Grégoire de Tours. Nous avons déjà été trop long; notre intention n*est donc pas d'entrer dans cette discussion, qui s'est ranimée en Allemagne lors des écrits de M. Kries^ soutenant les interpolations^ de MM. Waitz et Gresebrecht, réfutant M. Kries. Notons seulement que la peinture si vive des désordres des évoques Salonius et Sagittarius manque dans les manuscrits anciens (celui du 7* siècle ne contient que 6 livres), et que de Camps, soutenant contre Ruinart Topinion de Lecointe, admet à cet endroit une interpolation ^. Je voudrais aussi en signaler une qui aura échappé sans doute à M. Lecoy de La Marche. M. Alphonse de Boissieu^ dans son savant ouvrage les Inscripiians antiqiies de Lyon, admet comme interpolé le passage de Grégoire de Tours où Glotilde, veuve, âgée, vénérée pour ses vertus, est représentée armant ses fils contre Sigismond de Bourgogne, afin de venger sur lui les crimes de son père, trente ou quarante ans après leur perpétration ^. M. de Boissieu s'appuie de Topinion si considérable de M. le comte Carlo Troya ^.

Quelle est à présent la conclusion de ce travail ?

Nous citons M. Lecoy de La Marche ; « On peut dire avec raison » que Tautorité de l'Histoire des Francs a été généralement » surfaite... Assurément, et il est bon de le répéter, elle fournit

1 Mém, de VÀcad. des Inscriptions^ t. \x\i, p. 598. 3 Recueil des histor, t. ii, p. 522.

3 Monumenta german, hist, t. iv, p. 10.

« Bibl. imper. Mss de Camps, n<* 96, p. 25.

^ Inscript, antiques de Lyon, derDière livraison, chapitre sur la reine Carétène.

< Istofia d^Italia, vol. n, p. 19.

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