‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 2)Chapitre 81 sur 149 · A UENCYCUQUE DE PIE IX · texte numérisé non relu

A UENCYCUQUE DE PIE IX

VUnian du 21 de ce mois de mars publie^ sur là question du Traditionalisme^ une nouvelle lettre que lui a adressée le cardinal d'Andréa^ et que nous nous hâtons de joindre aux autres documents publiés dans ce cahier. La voici :

« S. £m. le cardinal d'Andréa nous demande la reproduction de la lettre suivante adressée au directeur de VAnnonia de Turin.

Monsieur,

Ayant eu connaissance, quoiqu'un peu tard, d'un passage d'une Correspondance de Paris publiée dans votre journal VArmonia, où on lit quelques expressions inexactes qui peuvent avoir un peu rapport à moi, je crois nécessaire de les rectifier, et pour cela je vous prie d'insérer aussitôt ma déclaration dans votre feuille.

On lit dans ce journal :

« Nous avons reçu de Bruxelles la nouvelle d'une Encyclique qui aurait été » envoyée de Rome aux évéques de Belgique, relativement aux controverses sur » le Traditionalisme de Louvain. VEncycliquey en réservant la décision doctri- » nale au Saint-Siège, approuve la lettre des évéques de Belgique aux docteurs » de Louvain, et défend d'dcrtr^ autre chose sur la question du Traditionalisme, • Vu qu'on a abusé d'une réponse venue de Rome comme si elle émanait de la » S. Congrégation de l'Index ou d'une autre autorité compétente, V Encyclique dé- » clare que cette réponse n'a aucun caractère officiel, et qu'elle n'est autre chose » que la réponse d'une personne privée. »

Ici il est besoin des rectifications suivantes :

1** L'Encyclique envoyée de Home aax évéques de Belgique n'a point rapport aux controverses du Traditionalisme de Louvain ; qui plus est, ce Traditionalisme n'y est pas même nommé, parce qu'il n'existe pas. Et en effet les docteurs de Louvain les plus distingués furent les premiers à combattre ce Traditionalisme dangereux contre lequel furent publiées, par le décret du 1 1 juin 1855, quatre propositions de la Congrégation de l'Index pendant que j'en étais préfet ; et depuis cette époque ces docteurs remarquables de Louvain ne* cessèrent de combattre victorieusement les erreurs et les extravagances des traditionnalistes.

2* Il est Inexact de dire queVEncycliq'ue ci-dessus mentionnée défend d'écrire

SUE L'eNGTGLIQUE de pie IX. 239

outre chose sur la question du Traditionalitme. Le Saint-Père, dans sa lettre, ne parle point du Traditionalisme ; il ne défend point d'écrire sur cette question; ce qu^il veut et ce qu'il commande se trouve exprimé dans les phrases suivantes :

« Nallâm prorsùs proferentes sententiam de doctrinamm merito, qnœ prse- » sentem excitarnnt controversiam. .. voluraus atque mândamus ut earumdem » doetrinarum tùm fautores tùm oppugnatores, donec definitivum de ipsis doc- » trinis judicium hsc Sancta Sedes proferre exlstimaverit, se onmino absti- » néant... Aliquamex prxdictis phllosophicis ac theologicis doctrinam exhibere »ac tueri velut! unicam, veram, et solam admittendam, ac yelutl catholicœ » Universitatis propriam. » ,

Précaution bien sage qui, d'une part, condamne la précipitation de quelques fanatiques quHl rCest pas besoin de nommer ici, qui prétendent que les opinions philosophiques dont 11 s'agit • avaient été autrefois condamnées ou au moins » qu'elles méritaient d'être sur-le-champ proscrites »; d'autre part, elle confirme les déterminations prises par la Sacrée Congrégation de V Index en 1846, <iai furent exprimées dans les lettres écrites par le P. Degola^ secrétaire de l'Index, par ordre du cardinal Mai, alors préfet* ; maintenues ensuite par le cardinal Brignole, successeur de celui-ci, et enfin confirmées par moi comme préfet de la susdite Congrégation, dans ma lettre du 2 mars 1860, où observant, que jusqu'à ce jour le Saint-Siège n^ayant rien défini dans le sens contraire, j'ai dit que cette doctrine devait être mise au nombre de celles que les philosophes catholiques peuvent librement agiter in utramque partem^ et que par suite il follaJt, dans ces questions, observer les règles prescrites par Benoit XIV dans sa constitution Sollicita ac provida, { 23.

Du reste, il est bon de remarquer que les quatre docteurs de Louvaln à qui je dus alors donner cette réponse ex officio n'ont jamais prétendu, que je sache, que leur opinion fût l'unique, la véritable, la seule à admettre, ni même qu'elle fût l'opinion propre de rUniversité catholique. Au contraire, leurs adversaires n'ont cessé, jusqu'à présent, d'avancer que tel était le sentiment propre de l'Université catholique, et que le sentiment contraire était Vunique, le vrai et le ieul que devait admettre quiconque ne voulait pas devenir hérétique. Or, on ne pouvait laisser passer une telle assertion sans causer un grand scandale parmi les fidèles, il fallait donc un prompt remède, principalement parce qu'on savait bien que les auteurs d'une semblable opposition se servaient de ce prétexte pour attaquer ou poitr détruire la respectable Université catholique de £ottMitn«

Donc le Saint-Père ne défend à personne de se livrer à des études ou à des dissertations écrites sur des questions qui, dans la science, sont inévitables, mais il ordonne sagement que personne n'aille débiter ses opinions propres comme tout autant de dogmes^ et défend à qui que ce soit de qualifier d'héré^ tiques les partisans d'une opinion qui ne fut jamais condamnée par l'Église. Et

' Cette lettre se trouve dans le n* de juillet 1846 de la Revue deLouvain (t.i,p. 241, 2* série). — On peut voir au n* suivant (p. 334) de quelle manière ceux qui, comme le dit ici le cardinal d'Andréa* veulent détruire la respectable Université catholique, se moquent sans retenue de cette lettre.

S40 LETTRE DU GABDINAL d' ANDRÉA

c*e8t là précisément tout ce q^^e demandaient les estimables docteurs de Loayain :

3* Enfin, Q*aété une insinuation de lUrt)M)nta, quand il a dit : « L'Encydique » déclare que cette réponse (venue de Rome, comme si elle était émanée de la » sainte Congrégation de Tindex), n'a aucun caractère officiel et n'est autre » chose que la réponse d'une personne privée; » comme si le Saint-Père STait refusé, dans sa lettre, un caractère officiel aux réponses citées plus haut par moi, ou eût dit qu'elles ne sont autre chose que les réponses d'une personne privée. Nous ne trouvons rien de cela dans la lettre du Saint- Père, et qui l'interprète de cette façon fait preuve ou de la dernière incapacité ou d'une méchanceté détestable.

Ne voint-on pas que, si le Saint-Père avait tenu le langage qu'on lui prête, il aurait détruit toute l'autorité des Congrégations romaines? Effectivement, si l'on admettait qu'une réponse donnée par écrit avec toutes les formalités voalues par le Préfet d'une Congrégation et livrée par le Secrétaire de celle- ci, pût être regardée comme la réponse d'une personne privée, quel compte devrait-on faire des rescrits des Congrégations romaines? La lettre du Saint- Père aflinnQ qu'il n'existe pas de décision émanée d'aucune Congrégation et approuvée par lui ; et c'est très-vrai, puisque, ainsi que je l'ai démontré plus haut, et comme le dit le Saint-Père dans cette même lettre, jusqu'à ce jour les Congrégations de Rome ni le Saint-Siège n'ont rien décidé sur la question qui nous occupe, question qui, jusqu'à présent, est demeurée abandonnée aux libres controverses des philosophes catholiques. Donc, les réponses données par trois cardinaux, préfets de la sainte Congrégation de l'Index, sont en parfaite harmonie avec la lettre écrite par le Saint-Père aux évéques de Belgique.

J'espère que vous aurez la bonté. Monsieur le rédacteur, d'insérer le plas tôt possible, dans votre estimable journal, cette lettre -ci que je vous envole, nécessaire pour rectiûer les inexactitudes que j'ai signalées, » Et veuillez me croire toujours, avec les sentiments de la plus sincère estime. ,

Rome, hors la porte Flaminienne, le 15 février 1862. Jérôme d'ÂNDBEA,

Cardinal, évéque de la Sabine^ autrefois Préfet de la sainte Congrégation de l'Index.

Nous n'avons point à commenter les paroles de S. E. le cardinal d'Andréa ; nous nous contenterons de préciser quelques faits : d'abord nous remarquerons que la correspondance de Paris, que VArmimia dit avoir été reçue de Bruxelles, et contre laquelle réclame le cardinal, est identique à celle que M. Tabbé Bouix avait publiée dans sa Rtn'm de janvier. La voici :

D'après des renseignements que nous avons tout lieu de croire exacts, XtMfclique réserve au Saint-Siège la solution de la question doctrinale, approuve la lettre des évéques de Belgique aux professeurs de Louvain, et défend (f écrire encore sur la question du traditionalisme. L'enseignement est libre sous la direction des évéques, à condition qu'on ne donnera pas son opinion comme

SUR l'encyclique de pie IX. 941

exclusive, et comme la seule qui puisse être suivie. Enfin, attendu que Ton abuse d'une réponse venue de Rome, comme si elle était de la Congrégation de l'Index ou du Saint-Siège, V Encyclique déclare que cette réponse n'a pas décoractère of^el, et qu'elle est seulement Vœuvre d'un particulier.

En reproduisant cette note, nous ne voulons pas insinuer que c'est M. l'abbé Bouix qui a écrit la lettre publiée par VArmowa; au contraire, nous voulons montrer: 1" qu'il y a eu un correspondant commun, qui, au moyen de cette lettre, reproduite par la plupart des journaujc, a voulu fixer l'opinion' publique, d'après son intérêt, avant la publication de VEnq/clique. C'est contre cette habileté que s'élève la présente lettre du cardinal d'Andréa.

2" Nous y voyons que le cardinal ne veut pas que Ton appelle Traditionalisme la doctrine philosophique de messieurs de Louvain. Il veut qu'on ne donne ce nom qu'à la doctrine qui est opposée aux quatre propositions publiées par la Congrégation de llfidex. Nous formons le même vœu; mais, malgré son désir, nous avons vu, dans toutes les pièces publiées dans ce cahier, que c'est précisément cette doctrine des professeurs de Loavain, que l'on qualifie de Traditionalisme, et de Traditionalisme condamné par les quatre propositions, par L'Ecriture, par les Pères, etc.

Nous doutons que les Anti-traditionalistes renoncent à leur plan d'attaque. Il est habile, il est commode. Nous n'avons pas besoin de dire que nous condamnons aussi tout Traditionalisme opposé aux quatre propositions. Il suit de là qu'il serait bon, peut-^tre, de distinguer un Vrai-Traditionalisme fort opposé au Faux-Traditionalisme.

3*» Comme le dit ici S. E. le cardinal d'Andréa, le Saint Père ne défend ce à personne de se livrer à des études et à des dis- » sertations écrites, qui, dans la science, sont inévitables, v Nous ajoutons qu'elles seront utiles quand, avec modération et politesse, elles chercheront à préciser les doctrines, à montrer le danger de certains principes, etc. Le mutisme que les adversaires de V Université catholique de Louvain voudraient lui imposer, pour faire prévaloir leur seule opinion, n'est pas autorisé par VEncycliquey d'après le cardinal d'Andréa.

Voilà où en est en ce moment celte longue controverse.

A. BONNETTY.

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