LA VRAIE SCIENCE
Et, avant de les aborder, disons d'abord que le savant dont il est ici question : Tiedemann, né à Cassel en i78i, apparut dans le monde littéraire et philosophique au moment même où TAllemagne était bercée par les mille rêves fantaisistes de \ti philosophie de la nature, où des systèmes, enfants de l'imagination plutôt que de la raison, avaient envahi les universités et les sociétés savantes.
Il est facile, en effet, il est séduisant de bâtir à priori des hypothèses brillantes et d'étudier avec ces idées préconçues. Que de savants ont ainsi examiné la nature à travers le prisme qu'ils avaient capricieusement taillé et disposé eux-mêmes !
Une intelligence supérieure, un jugement sûr, un tact exquis préservèrent Tiedemann de ces folies. Il dut aussi peutêtre à l'amitié du célèbre Cuvier de persévérer dans cette voie et de marcher d'un pas ferme sur la ligne droite de l'expérience, de la réalité et des saines doctrines scientifiques.
Ses opinions, son enseignement ont donc une autorité qu'on ne saurait nier, et, qu'en tout cas, il est impossible de dédaigner ou de rejeter sans examen.
C'est dans son bel ouvrage sur la formation du cerveau humain que Tiedemann aborde une des questions les plus importantes de la philosophie : Vorigine des idées.
Le cerveau, qui n'est que l'instrument de l'âme, n'alteint pas, dès les premiers instants de son existence, tout le développement nécessaire à la pensée. Locke a très-justement appelé la Perception la première de nos facultés, mais Tiedemann prouve que ce philosophe se trompe, quand il suppose des Perceptions chez l'enfant dans le sein de sa mère, quand surtout il appelle ces perceptions des idées.
r/est à mesure que le cerveau se développe avec l'âge, que l'enfant a la perception, puis Valtention, puis la réflexion : alors il a des idées.
Mais comment a-t-il ces idées f là est le point iinportant. Citons M. Flourens :
« Mais avant d'avoir des idées, il a des mots, il a même beau- » coup de mots avant d'avoir des idées ; il a d'abord des mots T» sans idées, puis des mots qu'il applique au hasard, puis des n mots qu'il applique mieux, puis des mots qu'il applique
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» juste. Cette adaptation juste des mots aux idées est le signe » le plus certain de sa raison formée.
» Aristote et Locke ^ comparent Tentendement humain à une » table rase. A mesure que l'entendement se forme, M. Tie- » demann voit naître successivement les éléments qui le con- » stituent, ces facultés, ces forces qui formeront à leur tour B les idées. Les idées supposent toujours les facultés. »
Ces notions sont claires , et M. Flourens a formulé la doctrine qui combat le système des idées innées dans cette phrase résumant en deux mots renseignement de ce recueil et qu'on dirait tracée par le Directeur des Annales.
« Locke veut, et très-sensément, qu'il n'y ait point d'idées y) innées; M. Tiedemann démêle nettement Vidée de la faculté; B la f(%cuUé seule est innée, ridée est toujours acquise. »
Cette thèse est justement celle que soutiennent les Annales de philosophie chrétienne depuis 30 ans, et nous sommes heureux de la voir enseignée , en face des étranges systèmes de l'Allemagne, par un savant coi;nme Tiedemann, approuvée et adoptée par un homme d'un mérite aussi incontesté que M. Flourens.
IciTanatomie est venue aider la psychologie dans la démonstration de la vérité.
Le 2* point qui nous arrêtera est une question anthropologique qui touche de plus près aux vérités révélées. Il s'agit des inductions qu'on a voulu tirer d'une prétendue ressemblance entre VHomme et VOrang-outan.
L'incrédulité, exagérant ces ressemblances superficielles, présentait l'Orang-outan comme une espèce d'homme inférieur, assez rapproché du Nègre. Selon ce système, l'Orang était le premier anneau de cette chaîne qui se termine à nos races européennes. Avec cela, on avait beau jeu pour soutenir Vétat de nature ou plutôt de bestialité, d'où serait partie l'humanité pour monter l'échelle de la civilisation, ou pour nier la doctrine de Vunité de l'espèce humaine^ en faisant du nègre un être distmct de nous , et tenant le milieu entre l'homme et le singe.
I II âdlait encore ajouter saint Thomas.
v« SÉRIE. TOME V. — N^ 28; \ 1862. (64* vol. de la coll.) 47
5I6S LA nuis 8GIKNCB
Tiedemann a renversé de fond en comble cet échafaudage ridicule.
a Uuniti, dit M. Flourens rendant compte des travaux de « Tiedemann sur le cerveau du nègre , Vunité est de l'espèce 9 humaine le grand caractère , mais il n'est pas te seul ; il )» n'est pas même le premier ; il n'est que le second ; le preï» mier caractère est Yexclmmté.
» L'espèce hupfiaine exclut toutes les autres espèces, et elle 1» en est exclue. Elle n*a point de parenté ; elle est seule ; et » tout ce que des observateurs superficiels ont dit de sa pré- » tendue conformité avec l'Orang-outan est essentiellement )) faux. D
Un simple rapprochement entre l'homme et le pongo, Yorang d'Asie ou d'Afrique, le chimpanzé, le gorille (tous animaux que n'avaient pas même vus Buffon et les anciens oaturalistes), suffirait pour faire évanouir le monstrueux système que nous combattons d'après M. Flourens et Tiedemann.
Que deviendra-t-il donc en face d'une étude approfondie?
On s'attachait à trois caractères principaux pour établir la prétendue identité de l'homme et de FOrang-outan.
L'Orang, disait-on, se tient et marche debout, ensuite il peut parler, enfin il y a une conformité parfaite entre le cerveau del'Orang -outan et celui de l'homme dans la race nègre.
a Or, rien de tout cela n'est vrai. »
D'abord :
a Nul de ces animaux ne marche debout, et n'est conformé » pour cela.
» L'Orang-outan (et je parle en ce moment de tous les D orangs) n'est point faitpour marcher debout; sa colonne ver- » tébrale manque de ces courbures alternatives en sens con- "» traire nécessaires à la station verticale ; il ne se tient droit » un moment qu'appuyé sur un bâton ; dès qu'il veut courir, » il se jette à quatre pattes, son pied est une seconde main ; le » pied n'a pas de talon, c'est-à-dire de calcaneum recourbé ; il B ne pose à terre que par son tranchant; les bras de l'Orang » sont presque aussi longs que ses jambes; ils servent à sa » marche, mais la marché mime n'est pour lui quacddmteUe ;
SUR l'originb des idées. 263
» il se tient ordinairement sur les arbres^ et c'est pour cela » qu'il a quatre mains , qu'il est quadrumane. »
Ainsi, rOrang-outan ne peut point marcher debout. Peut-il parler ?... Moins encore.
Buffon ayait pourtant dit : « Les organes de la voix sont les « mêmes dans l'homme que dans l'Orang-oulan. »
a On ne peut pas se tromper plus complètement^ d s'écrie M. Flourens.
Cette assertion de Buffon est d'autant plus étonnante que , dans un de ces moments où la vérité prenait cbei lui le dessus* sur les préjugés contemporains, le grand naturaliste avait écrit, en raillant Linnée :
« Je puis assurer que, non-seulement il (rOrang-ouian) ne • parle ni ne siffle pour s'exprimer, mais même qu'il ne fait » rien qu'un chien bien instruit ne pût faire. »
Non-seulement l'Orang-outan ne parle point, mais encore, contrairement à ce qu'avance Buffon, Frédéric Tiedemann prouve que l'orang ne peut parler, parce que m conformation iy oppose.
« Tous ces singes ont dans leur larynx, et quelques-uns B même dans le corps, de leur hyoïde, des poches où s'enj» gouffre l'air, et d'où il ne peut sortir qu'avec un murmure D sourd qui s'opposerait à toute articulation distincte , à tout » langage. «
Quant au cerveau, on se trompait plus complètement encore.
Buffon eut le malheur, pour sa gloire, d'écrire ceci : « Le » cerveau de TOrang-outan est absolument de la même forme » et de la même proportion que celui de l'homme. »
« C'est ici, dit M. Flourens, qu'est Verreur extrême. La réfu- > tation complète, absolue de celte erreur, est l'un des beaux » titres de H. Tiedemann. »
Avant d'étudier le cerveau même, Tiedemann étudie d'abord son enveloppe : le crâne.
Là se révèle cette supériorité de vue, cette sagacité du savant qui saisit et met à nu le principe de l'erreur.
Camper, examinant le crâne d'un nègre vu de profil, y avait trouvé quelque ressemblance avec celui de l'Orang-
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outan. Mais Camper^ on le voit , ainsi que Blumenbach^ que Gall; n'avait étudié que Texlérieur du crâne ; il supposait que la boite osseuse avait la même conformation ^ la même épaisseur chez rOrâng-outan que chez le nègre ; là était le principe de Terreur. Tiedemann mesure Vintirieur du crâne, et il découvre la vérité.
(1 II obtint deux résultats frappants : le premier que la capa- » cité du crâne de TOrang-outan, loin d'égaler celle du crâne de Thomme, n^égale pas même celle du crâne du bœuf ; du » cheval, de Thippopotame, etc., etc. »
Nous verrons plus loin le second résultat.
Donc : différence essentielle entre le crâne de TOrang et ce-' lui du nègre.
Cette différence ressort aussi clairement de Tétude du cerveau lui-même:
« Le cerveau de Thomme et de tous les hommes diffère de » celui de rorang-outan m tout : par son volume total, el plus » encore, parla prédominance relative de celle de ses parties » qui est le siège exclusif de Tintelligence, les lobes ou him- » sphères cérébraux. La partie où siège la pensée, Pâme, est la » partie dominante et caractéristique du cerveau humain. »
Qu'opposer à cela? évidemment la question est résolue.
Ainsi finissent les beaux jours du pauvre Orang-outan. On le chasse aujourd'hui du salon où les philosophes du 18* siècle, en bons confrères, avaient voulu Tintroduire, et on le renvoie au bois ou à la ménagerie, sa vraie placé.
La 3« vérité, proclamée scientifiquement par M. Flourens, d'après Tiedemann, est Vunité de l'espèce humaine.
C'est encore le résultat des études anatomiques sur le cerveau dont nous venons d'entretenir nos lecteurs.
Comme nous l'avons dit, le savant allemand examina d'abord le crâne, puis le cerveau.
Après avoir mesuré l'intérieur du crâne humain , Tiedemann tire cette conclusion remarquable : — (c'est là le second résultat annoncé.)
« Que les hommes de quelque race qu'ils soient , blancs, » noirs, jaunes ou rouges, ont tous, à de très-petites différen-
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D ces près^ et qui ne sont qu'individuelles, la même capacité D crânienne. »
Enfin Texamen du cerveau achève la démonstration.
« Aucune différence^ absolument aucune, ne distingue le » cerveau de rhomme blanc de celui de Thomme noir. »
Tiedemann a jeté plus de lumière sur cette question que ses devanciers. Il y a plus^ il prouve Vunité de V espèce humaine éminemment^ si je puis dire ainsi^ puisque les démonstrations ci-dessus établissent même Végalité physique de toutes les rares humaines.
a Buffon et Blumenbach avaient prouvé Vunité de l'espèce B humaine. A ce grand fait M. Tiedemann en joint un autre » qui ne Fest pas moins : celui de Végalité physique de toutes » les races, d
Uanatomie et la physiologie viennent donc de proclamer que la race humaine est une^ et par conséquent est la provenance d'un seul couple humain. — La science a vengé la Bible.
Nous ne pouvons en finissant^ résister au plaisir de citer un passage par lequel M. Flourens^ appelant à lui une autre science^ la psychologiey complète la démonstration de l'unité des races en prouvant^ non plus seulement Végalité physique, mais encore Végalité intellectuelle ^des races humaines.
a ... Dans le domaine pur de la psychologie^ on peut bien » marquer la limite précise qui sépare l'instinct de l'intelli- » gence^ la limite précise qui sépare l'intelligence des ani- » maux de celle de l'homme ; ces limites sont tranchées^ mais » d'homme à homme^ de race à race^ ce ne sont plus que des » degrés^ des variétés^ des nuances ; l'homme seul conçoit » l'ordre moral et conçoit Dieu^ mais tous les hommes con- » çoivent l'ordre moral et conçoivent Dieu : sur ces deux » points^ Vintelligence de tous les hommes est une, L*unité de » l'intelligence est la dernière et définitive preuve de Vunité B hùmxiine. »
Tels sont les traits les plus saillants du discours du 23 décembre. Les Annales ne pouvaient pas les passer sous silence.
Ainsi nos saintes Ecritures sont défendues par les mêmes armes qui avaient servi à les combattre.
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On a\ait amené la science^ un bandeau sur les yeux, afin de lui faire porter des coups terribles à ces vérités fondamentales contenues dans les Livres saints ; et c'est la science éclairée et détrompée qui vient elle-même réparer les brèches qu'elle a faites.
La religion^ sans doute^ peut se passer de ces hommages ; mais il n'en est pas moins consolant pour nous d'assister à ces solennelles réparations.
L'enceinte même qui avait retenti des sophismes anti-^religieux^ a entendu leur réfutation sortir d'une bouche éloquente, et il ne s'est pas trouvé une voix pour protester. Le temps de Bernardin de Saint-Pierre est bien loin de nou&.
Nous avions donc raison de le dire en commençant : des vertiges, des accès de rage anti-chrétiennes peuvent agiter les esprits dans les régions inférieures, mais, dans les sphères élevées de la science et de la pensée, on a su se dégager des passions d'une autre époque.
Les vrais savants n'encensent plus les idoles. Us répudient les erreurs et les folies de leurs devanciers. Ils rient maintenant de cette tour orgueilleuse que les prétendus géants du dernier siècle ont voulu dresser contre le (iiel. Les pierres de cette Babel du mensonge sont tombées une à une, leur marbre indeslructible a été broyé, et, sous les pieds de la vraie science, il s'en va en poussière ; encore quelque temps, et les derniers tourbillons de cette poussière auront disparu*
Quelques hommes, il est vrai, essayent des constructions plus savantes et plus fortes, mais elles auront le même sort : le même souffle vengeur les emportera.
L'abbé DB Babral«
Appendlee.
Nous nous permettrons, après M. l'abbé de Barral,d'appeler Tattention de nos lecteurs sur les principes exposés et démontrés par M. Tiedemann et par M. Flourens. Ils sont en effet exactement conformes à ceux des Annales, mais de plus ils viennent renverser tout cet échafaudage de systèmes philosophiques fondés sur les idées innées, que M. l'abbé Ubaghs dé-
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fend encore en Belgique^ et que tous les cartésiens^ maiebranchistes et semi-rationalistes français professent et propagent encore en France. ^
De plus, nous devons faire remarquer que cette démonstratioD, toute scientifique^ vient prouver la sagesse et la haute intelligence de la Congrégation romaine qui a condamné les propositions suivantes, qui, quoi qu'en pensent certains professeurs, sont fondées sur les idées innées.
« La connaissance immédiate de Dieu, au moins habituelle, » est essentielle à Vifaelleet humain, etc. (i" proposition).
d La notion innée de Dieu, en tant que simplement être^ 9 renferme d'une manière éminente toute autre connais- » sance,etc. (4« proposition) K »
C'est ainsi que la science vient au secours des décisions doctrinales, lesquelles, à leur tour, confirment et consacrent les investigations dé la science, et c'est ainsi que nous comfprenons leur mutuel accord.
^ A. BONNETTY.
* Voir le texte et la suite de ces propositions dans les Annaiet de décembre dernier, t. iv, p. 470.