SCB LE RATIONALISME CONTEMPORAIN
Ce procédé, il faut le justifier. Or, à ceux qui contesteraient sa Intimité, qui demanderaient comment on peut réunir des doctrines qui offrent pêle-mêle le vrai et le faux, le oui et le non, l'aflSrmation et le doute, on répond : « II n'y a pas de systèmes faux^ mais beau- » coup de systèmes incomplets , vrais en eux-mêmes et vicieux dans D leur prétention de contenir Tabsolue vérité qui ne se trouve que » dans tous '. »
Cette théorie peut paraître un tant soit peu singulière. Elle n*est pas d'origine française ; elle nous vient de l'Allemagne : c'est un emprunt fait à Hegel. Ce philosophe pose pour base de son système , ce qu'il appelle Vidée infinie. Voici comment il explique sa nature. Vidée n*est pas un type abstrait, immobile, une pure conception de l'esprit* Quand on la considère dans son état primitif, elle apparaît comme un germe qui contient le monde de la nature et le monde de Tesprit : H^el en fait la substance universelle, la seule source de la vie. Puis« il la suppose soumise à une suite d'évolutions sans commencement et sans fin *. Elle se développe par un mouvement progressif, sous toutes les formes des choses finies, dans trois sphères concentriques; la sphère de la logique, la sphère de la nature, la sphère de l'esprit. Dans cette dernière, les systèmes philosophiques sont sa manifestation la plus élevée; tous, même les plus opposés, concourent nécessairement à son complet déploiement ; si parfois ils nous paraissent inconciliables 9 c'est que nous ne pénétrons pas assez avant dans les profondeurs de la raison absolue « pour saisir leur unité. Cette unité existe certainement : Hegel V affirme \ Voilà donc, pour le passé; les
■ Frag. pAUu, 1. 1, p. 48.
.* Nous nous permettons de faire remarquer à dom Gardereau les affinités viables et les resseaabiances, qui eiistent entre cette doctrine des idées principes renfermant toutes choses qui en sortent par voie de dévehppemenl^ et ion propre système d^idées, en germe^ innées^ émanées^ développées par U parole. Nos lecteurs les ont sans doute remarquées. Ce n'est donc pas ane chimère que nous poursuivons, mais la àase^ la racine même, des errairs.contemporaines. ( Note du directeur, )
' ( i'qffirme que la succession des systèmes philosophiques dans l'histoire >
est la même que la succession des déterminations logiques de Vidée. Vafptmc
Rue, si Ton dépouille les principes fondamentaux qui apparaissent dans
fhisioire, de tous ce qui concerne leur forme extérieure, et leur application
1U« SÉait. TOME XVI.— W 91; 1847. h
5h ETUDES CRITIQUES
phitosophies déclarées rationnelles partout et toujonis. Mais si elles ont été nécessaires ponr la manifi^tion complète de Vidée , elles le seront toujours; par conséquent , aucun principe^ aucun système ne peut et ne d(Ht périr. Le devoir des générations présentes est donc de tout accepter, de tout réimir dans une Taste synthèse. Ainsi se trouve justifié le syncrétisme.
n faut montrer maintenant comme quoi Verreur ne peut être e^ n'esty en effet, qu*nne vérité incomplète. Deux moyens se présentait: on se place d'abord au point de vue panthéistique. Si Umi estDieu^ nos pensées sont les pensées de Dieu. Or, supposez-les entachées d'erreur, le Dieu du panthéisme n'est plus Pétre infiniment parbit que la raison conçoit Gimment échapper & cette diflBcultéî Par un sofrfiisme et par la négation d'un fait. Que parles-Tous d'erreur, demandent les panthéistes ? Nous admettons volontiers qu'il y a des idées incomplètes^ inadéquates ^ qui n'embrassent qu'une partie de leur objet, et cette imperfection ne doit pas surprendre» elle est un mode inférieur et nécessaire de la pensée infinie ; mais d'erreur absolue, il n'en existe pas' ?
Tel est le raisonn^nent de Spinoza et des pemtkéistes les plus habiles.
Tout cela va fort bien en apparence; les conséquences semUent légitimement déduites ; mais le point de départ , malheureusement pour ce système , est loin d'être inattaquable. On a beau bire tous les efforts immuables pour diviniser l'esprit humain et ses produits, on ne parviendra jamais & persuader aux hoaunes qu'ils sont des parties de la divinité^ le panthéisme aura toujours tort aux yeux de la droite raison. Cessons donc de confondre Dieu avec le monde, laissons loi sa personnalité, il ne nous conteste pas la nôtre, continuons
en particulier, on reconnaît les divers degrés de Tidée logiquement déterminée, et réciproquement le mouvement dialectique de Tidée représente les principaux momens du mouTement historique, lirons sur t histoire de la philos, y 1. 1« p. 42 ( en Ail. ).
■ C*est en effet, ce qui suit rigoureusement du système des émanations. Si nos idées sont innées, émanées de Dieuy si la parole ne fait que les dé' veiopper^ que les faire croilre, elles pourront être plus ou moins déveiop* peci^ et formées, mais elles seront toujours divines^ c*esl4-dire vraies. A. 6.
SUR LE RATIONALISME CO.NTLMPORAlN. 55
à croire que nous pensons pour notre propre compte^ avec rintelligence qu'il nous a donnée^ et partant ne lui prêtons pas nos pensées. Alors, si Terreur pénètre dans nos conceptions^ nous ne serons pas forcés, pour obéir aux exigences d'un système inadmissible, de changer sa natnre, de la transformer en une vérité incomplète. Mais ici se présente à examiner l'autre procédé dont nous avons parlé.
four le comprendre, il faut remonter au point de départ de l'intelligence^ à son premier fait. M. Cousin va nous apprendre ce qui doit ^e passer alors. Il nous montre doue la pemée entrant spontané^ ment en exercice ' ; son produit est une affirmation involontaire, ir-^ réfléchie» pure de toute négation. JDans cette affirmation se trouve déjà, quoique sons une autre forme , ce qui sera plus tard dans la réflexion , la perception des vérités essentiellest fondamentales \ Leur liste est considérablement réduite : au dire de M. Cousin, lorsque l'intelligence se manifeste pour la première fois, elle u nous donne 9 d'abord nous, le monde et Dieu (excusez du peu); nous et le monde M avec des bornes confusément aperçues, et Dieu sans bornes ; le » tout dans une synthèse où le clair et l'obscur sont mêlés ensemble^ »
Le fait n'admet ni pluS| ni moins. M. Cousin le déclare universel: « Partout, dit-il , sous leur forme naïve , les idées primitives sont les » mêmes ^ » Cette identité de la spontanéité^ dans la race humaine, est ce qui constitue Videntiié du genre humain. £nGn la spontanéité nous donne la vérité ; l'intelligence se repose en elle avec une entière sécurité, sans aucune espèce de doute, et même sans la supposition de la possibilité de l'erreur. C'est dans l'autre développement de la
* Nous FaTons fait obserrer, c'est ici la seule difTérence qui exi&te entre M. Maret, dom Gardereau, et M. Cousin et les ratioualistes ; ceui*ci disent que la pensée Cùire spontanément en eiercice ; eeui-la disent qu'il lui faut nécessairement le secours de la parole. Mais que la parole soit nécessaire ou non, cela ne change rien au germe, rien au produit. Celui-ci sera de même nature que son germe^ c'est-à-dire divin. A. B.
* C'est ce que M, Maiet et dom Gardereau appellent ïinUiitioH dt ta ve^ rite. A. B.
> Introd. à Chist, de la philos, 6* leçon, p. 137, nouv. édit. ♦i*i^., p. 141.
56 ÉltDKS CRITIQUES
raison^ dans la réflexion que celle-ci prend naisisance*. Kt voici coiuiueut :
A la synthèse primitive, riche et féconde % mais obscure, succède
l'analyse qui la décompose en ses éiémens. La réflexion s*en empare
et soumet chacun d'eux à un examen spécial. « Or, la condition de
» l'examen spécial d'une chose est la négligence, l'oubli, l'ignorance
» de toutes les autres. Quand la réflexion examine séparément un des
9 éiémens de l'unité primitive, elle ne sait pas, elle ne peut pas savoir
» qu'il en existe un autre. .. Elle est comme condamnée à considérer
M ce qui passe présentement sous son regard comme le seul et unique
» élément de la pensée. De là non pas seulement la possibilité, mais
» la nécessité de l'erreur. L'erreur est un des éiémens de la pensée
> pris pour la pensée toute entière ^ L'erreur est une vérité in-
» complète convertie en une vérité absolue. Il n'y a pas d'autre er-
» erreur possible K <» Gela posé, additionnez toutes ces fractions de la
vérité, rapprochez et combinez tous les systèmes qui les contiennent,
vous aurez pour solde la vérité totale. — Telle est, ce nous semble ,
la théorie de M. Cousin sur Vorigine et la nature de Verreur; elle
nous conduit au syncrétisme. Mais est-elle vraie ? Nous ne le croyons pas.
On pourrait d'abord contester à M. Cousin le point de départ de
sou système; montrer que le développement spontané de la raison,
tel qu'on le présente, est une chimère^ que les idées primitives des
individus, et conséquemment de l'espèce humaine, ne se bornent pas
à la notion confuse de « nous^ du monde et de Dieu ; » mais ces
questions importantes nous semblent exiger une étude spéciale:
• Ibid.^ p. 142.
*Il ne faut pas Toublier; la synthèse primitiTe^ que Ton dit ici être riche et féconde^ embrasse « nous, le monde et Dieu, nous et le monde avec des » bornes confusément aperçues, et Dieu sans bornes. » 6« leçon, p. 137.
3 Nous n*aYons pas besoin de faire ressortir la fausseté de cette définition. L*erreur est Taffirmation d*une chose qui rCeslpas, et non l'affirmation d'une chose incomplète,
^ibid.y 7*leçoD,'p. 154-55.— Nom retrouyons la même théorie dans M J. Simon. « 'L'erreur, dit-iU n'est jamais que Yexagération d'une vérité, ou bien » une vérité incomplète, L*erreiir pure et simple^ le faux sans aucun mé- • lange de vrai, ne peut devenir la base d'un système, ni tromper aucane *miA\\%eiict,*Ma:imel de philos, d Cusage des collèges, 2" édit., p. 4S?. bientôt nous reviendrons sur cet ouvrage.