De Tautorité des docteurs scholastiques en philosophie
En parlant de certaines expressions de quelques docteurs scholastiques, telles que idées innées , émanation , intuition , participation divine^ nous avions dit en nous servant des ternies de théologiens bien connus ', que ces expressions dans leur sens propre pouvaient être dangereuses, que si ces docteurs vivaient à notre époque , ils ne s'en seraient pas servis ; qu'en consécjuence les philosophes et théologiens actuels ne devaient plus les employer. Voila ce que nous avons dit.
Sur cela nos lecteurs se souviennent que dom Gardereau nous a adressé les plus vifs et les plus graves reproches, ii nous a accusés de témérité^ de hardiesse, de manque de respect envers ces hauts docteurs, etc., etc. Et lorsque nous lui avons demandé s*il prenait pour lui ces expressions, il nous a répondu que non; mais que ces docteurs Be défendent eux-mêmes; d'ailleurs que c'est là une tradition de philosophie catholique qu'il ne faut pas abandonner.
C'est à ces reproches que nous avons à répondre ici.
* Les PP. Kilber et Canus% lesquels au reste n'ont fait qu'exprimer une opinion reçue en théologie^ et que personne que nous connaissions n*a contredite si ce n*est le P. Gardereau.
m* dÊRiJS. XOIIË XYX. — N"" 95; 18ft7. 21
El d*abord il faut enfin répondre, comme nous l'avras promiSf m reproche d'avoir manqué de respect envers les docteurs schobstîques. Pour cela il ne nous reste qu'à montrer que des théologieiu, des évêqueSy des papes ont parlé de la scholastique en termes biei pins durs que nos expressions. Embarrassés que nous sonmies da dioix , nous nous contenterons de citer le jugement que porte sur h Scholastique Mgr Bouvier, évêque actuel du Mans » dans son ififtoire abrégée de la philosophie '•
2. Jugement de Mgr Bouvier sur la scholasUctue et en partieulier sv ssM
Bonaventnre.
o Le caractère fondamental de la philosophie scholastique, n'était » pas tant la recherche de la vérité, que Fart de subtiliser et de dis- » puter à rinfini. On attachait une haute importance à triompher, n dans ces luttes d*argumens. Pour y arriver , on épuisait les res- » sources de son esprit à chercher de nouveaux rapports, à créer des n abstractions et des combinaisons qui n'eussent point encore été » aperçues, et cela dans le dessein de briller davantage on afin d'em- » barrasser plur sûrement ses adversaires.
» Ce n'était pas seulement dix, quinze et vingt ans que Ton eûD- 9 sacrait à cet art futile ; on y passait souvent sa vie entièrei dit » Jean de Salisbury, et à la fin on n'était pas plus avancé qa*a 9 commencement. La véritable science ne faisait pas on pas, tut » qu'on restait dans cette arène de gladiateurs intellectuels. Kiat' n porte , c'était la direction des esprits : tous moralement soivaieit » cette pente.
> Les titres magnifiques dUllutninés, de profonds, de suMUii de >» résolus, d'angéliques {saint Thomas)^ de séraphiques (MtM » £onavenlure), à* admirables, d'invincibles et autres semblabki) » qu'on donnait aux champions, selon les succès qu'ils dl>tenaieBt; » les emplois distingués qu*on offrait à leur concours , les bénéfice M lucratifs qui ne manquaient guère d'en être la récompense ; kl » honneurs de l'épiscopat, du cardinalat et quelquefois du souvenii « pontificat, auxquels on s'élevait de toutes les classes de la société
I Histoire abrégée de ta philosophie d Vmage des élèves des lémmaim tt des coiiéges, par Mgr Bouvier^ évêque du Mans, 2 vol. in-8*, Paris, Héq#gnon» 1841. 1. 1, p. 386.
sans autre titre que les lalcos, les travaux et la réputation qu'où 8*était acquise, tout cela excitait singulièrement le désir de l'emporter dans les disputes , et portait au travail nécessaire pour y réussir.
» Lorsque les livres d'Aristote, sur la métaphysique, la psycho^ logie et la physique eurent prévalu dans les écoles chrétiennes, le champ de la dispute devint bien plus grand encore : on voulut subtiliser sur une multitude de choses qui n'étaient point à la portée de l'intelligence humaine, et on parlait sans se comprendre. On porta ce même esprit dans l'interprétation de V Ecriture sainte, qu'on détourna souvent de son véritable sens, dans l'étude de la Théologief qu'on embrouilla au lieu de l'éclaircir; on s'exerça sur les plus profonds myslcrcs de la religion > et, plus d'une fois, on dénatura ces mystères, sous prétexte de les expliquer. » Gomme le mérite, dans ces interminables controverses, consistait à argumenter mieux que les autres, h sortir triomphant de la latte qui s'était engagée , on se faisait gloire de savoir soutenir le pour et le contre, avec une égale facilité, sur toute sorte de sujets. De-là il arriva qu'on mit en problème ce qu'il y avait de plus certain : il n'y avait point de proposition qui, convertie en mille façons, ne pût être regardée comme vraie ou comme fausse, selon les distinctions qu'on y ajustait et le rapport sous lequel on l'envisageait.
» Le résultat de telles discassions ne pouvait être heureux. Aussi qu'arriva-t-il? L'obscuriié des notions, la confusion des idées, l'incertitude dans les esprits, un scepticisme universel pour tous ceux que la foi divine ne guidait pas, voil^ où aboutirent encore une fois les efforts de la philosophie humaine, livrée à ses spé' culations systématiques.
» On alla même jusqu'à mettre eu question si Dieu existait, ou non : il se trouva des raisonneurs pour soutenir la négative aussi bien que l'affirmative. Cette vérité fondamentale, si incommode aux passions, parut douteuse à ceux qui avaient intérêt h la nier : bientôt ils la nièrent effectivement, afin d'être plus tranquilles dans leurs désordres, ou afin d'accorder leur langage avec leur conduite. Le P. Mersenne , dans ses Questions sur la Genèse , parlant des
» athées de son tems , dit que la race en était très-multi[diée, non » seulement en France, mais également dans les autres royaumes, et n qu*à Paris seulement, il y en avait plus de 50 mille ; que plas » d'une fois on Tavait dit avant lui. Ce nombre, il est vrai, parait » exagéré : toutefois il montre ce qu'on pensait alors.
» Si les athées de conviction ne s'élevaient pas jusque-là, ce que » nous croyons sans peine , le nombre des athées pratiques aDak » peut-être au-delà. Les théories philosophiques les poussaient ven M cet abime, loin de les en retirer ou de les arrêter.
» Le désordre des pensées , dans les philosophes scholasiiquiê, » ou la stérilité dont ils étaient frappés, les a conduits à une telle » barbarie de langage, que leurs ouvrages sont souvent inintell^;iblei » et presque tous insupportables à la lecture. Ces auteurs commen- M çaient cependant par étudier la grammaire et la mettaient à la tête » des sept arts libéraux. »
Mgr Bouvier passe ensuite à l'exposition de la doctrine scholastique j sur la logique , la physique , la métaphysique ^ et la morale, Nous ne prendrons de cet exposé que ce qu'il dit de saint BanaveU' ture, envers lequel dom Gardereau nous accuse d'avoir manqué de respect :
« Saint Bonavenlure définissait V élément , le premier prindpede j» ce qui peut êlre composé , sans être lui-même composé ; il disait » que tout corps est formé de quatre élémens, et que la quinte»' 4> sence est un corps différent par lui-même des élémens et de toot • ce qui est élémenté^ ou formé par les élémens (p. 390).
>» Pour la métaphysique^ amenés à s'expliquer sur la nature de » Dieu et sur ses attributs , ils établissaient un grand nombre de » questions oiseuses^ y donnaient des réponses hasardées et témé' >» raires qui se consiliaient difficilement avec la foi. Réfutant ici » erreurs des anciens payens, sans les avoir bien connues, ilsdi* » saient des choses peu exactes. Voulant parler des auges, de letf '* nature, de leurs fonctions, d'après la raison soumise aux inex- » tricables minuties de la dialectique , ils prononçaient hardiment » sur ce qu'il leur était impossible de savoir. Saint BonavefUt^ « définit les anges ^ des substances composées , d'une certaine Jsr » çoHy de ce qui est et de ce par qui tout est : il les divise en hié-
pnoPRSsftEs Aï: iy siècle. 351
» rarcliios célestes ; leur attribue la vision matutinale^ ou la vision
k des choses telles qu'elles sont dans leur conception, et la vision
• vesperiinalet c'est-à-dire la vision des choses comme elles sont en 9 réalité. Il parle de leurs voix, de leur autorité, de leur perma- » nence, de leur mouvement, de leur langage, à peu près comme » s'il les avait vus et entendus, comme s'il avait été admis dans leur
• rang et avait conversé familièrement avec eux (p. 392).
Nous espérons que nos lecteurs seront satisfaits de ces citations, qui toutes sont très-justes , et qu'ils ne nous trouveront pas trop téméraires, quand nous avons dit que ces docteurs, s'ils vivaient de notre tems , ne s'exprimeraient plus avec les termes dont ils se sont servis '•
Mais peut être que don Gardercau ne trouvera pas cette autorité suffisante , lui qui dit en termes exprès : « et quel serait l'homme » assez aveugle pour appeler période de décadence, période de so- » phistes, l'époque ou la scholastique, dans la splendeur de son apo- « gée (le 13* siècle), enfantait cette pleïade de grands hommes entre
• lesquels le docteur angélique et près de lui le séraphin de l'École, > répandaient leurs vives clartés^ Il faut donc lui citer une autorité contemporaine ( irrécusable , nous l'espérons) qui va nous dire ce qu'était l'enseignement de la Scholastique à l'époque même de saint Bonaventure et de saint Thomas. C'est celle du pape lui-même , de Grégoire IX « qui, dit un historien ecclésiastique, pour sauver la pu- » reté de la doctrine, s'éleva avec acreté dans ses lettres écrites aux » professeurs de théologie qui enseignaient publiquement à Paris, et n qui pour montrer dans la philosophie un esprit très élevé, s'étaient » ineptement efforcés de résoudre et d'applanû: les difficultés des » écritures d'après les sentences des philosophes \ » Ces reproches étaient adressés à l'enseignement théologique en 1228, an moment même ou saint Thomas et saint Bonaventure étaient sur le point d'aller s'instruire à cette École.
' Sur les défauts et les ineonvénifnls de la Scholaslique^ les abonnés des Annales peuvent consulter encore les exceUens articles d'un prélre de ^nd mérite« trop tôt ra?i à la science théologique, M. Tabbé Foiael^ insérés dans les tomes u, p. 2^3, 432; m, p. 123, 388; ir, p. 131, 811 (1* série).
• LeUtt à M. Bormeliy dans les Ann. ei-deiias,p. 1^.
s EayMldus /^nn. eecL ad annum 1228, n" 29, t. xiii, p. 389.
3. Jugement du pape Grégoire IX sur les défauts des profeaseon de Paris dm renseignement de la théologie scholastique au 13« siècle»
GRÉGOIRE , évêque, serviteur des serviteurs de Dieu^ à no$ chers fils tous les docteurs et maîtres de la théologie, enseignée à Paris, salut et bénédiction apostolique.
« Frappés d'une vraie douleur de cœur, nous avons été remplis aa- » dedans de nous d'une amertume d'absinthe, parce que, selon que U » nouvelle en a été portée à notre oreille, quelques-uns d'entre vous, » par esprit de vanité, enflés comme des outres, s'attachent, dans uoe » nouveauté profane , à changer les termes posés par les Pères, et » l'intelligence de la doctrine céleste limitée par les saints Pères dans » les termes certains de leurs expositions , qu'il est non-seulemeot » téméraire, mais encore profane de transgresser, en s'inclinant vers » la doctrine philosophiqiie des choses ( ou sciences ) naturelles ; et 9 cela par ostentation de science , et non pour un avantage qnd- » conque des auditeurs ; de telle manière qu'ils semblent être (ces » professeurs ) non des hommes ayant reçu leur enseignement de » Dieu (theodacti), ou parlant le langage de Dieu ( theologi)^ mais i » plutôt des gens qui voient Dieu ( theophanti) , des théophanteit | 9 des révélateurs de Dieu, et qui parlent en son nom '•
» Car au lieu qu'ils doivent enseigner la théologie selon les iradi- » tions approuvées des saints, et détruire , non par les armes cftiM*. » celantes de la chair , mais par les armes puissantes de Dieu, toutei » hauteurs s* élevant contre la science de Dieu, et réduire tout tn- » tellect captif en l'obéissance du Christ ^y ces professeurs, égarii
■ Ut sic videantur non theodacti, scu theologi, sed potiùsjheophanti, l'Md,^ Nous prions nos lecteurs de remarquer la précision de ces paroles qui constituent toute notre doctrine. Les philosophes actuels qui prétendent faire cob* naître Dieu d'après les idées innées, le système d'une émanation, ou participation divine, sont de yérlinhlcst fieop/ianfes ou messies; si saint fionaventoK, comme le dit dom Gardercau> avait eu une intuition directe de Cexistence ée Dieu, il serait un vrai theophante^ c'est-à-dire un de ces théologiens âcremdl réprimandés par le pape.
•• II Corinth. t- x, 4.
» pur des doctrines variables et étrangères, mettent la tûte à b |dace » de la qnene, et forcent la Reine à obéir à sa servante, c'est-à-dire M qa'ib attribuent le céleste à des enseignemens terrestres, et ce qai » est de la grftce à la nature. En effet, s'arrêtant beaucoup plus qu'il ne » faut à la science des choses naturelles , retournant ainsi aux élô- » mens infimes et pauvres de ce monde , auxquels ils étaient assn- » jetds quand ils étaient enfans, ils les servent de nouveau ; et comme N faibles dans le Christ, ils se nourrissent une seconde fois de lait et » non de la nourriture solide. C'est pour cela que , dépouillés des » dons gratuits , et blessés dans leurs dons naturels , ils n'ont plus 9 présentes à leur mémoire ces paroles de l'apôtre, que cependant ils » ont dû lire fréquemment : Evite les nouveautés profanes despe^ » rôles et les oppositions d'une science de faux nom, car ceux qui » t'y sont attachés sont déchus de la foi '•
« O imprudens I et gens lourds à croire tout ce que les prédica-
• tenrs de la grâce divine , les prophètes, les évangélistes et les apô-
■ très nous ont enseigné par le langage/ Tandis que' la nature par
m elle-même ne peut rien pour le salutj si elle n'est aidée de la
» grâce, ces présomptueux {prœsumptores hujus modi), enseignant
» la doctrine naturelle , servent à leurs auditeurs les feuilles et
9 non les fruits des paroles; de manière que les esprits repus,
1» pour ainsi dire, d'écorccs ou de gousses, demeurent vides et vains»
» et leur âme ne peut se déiccler dans la plénitude, parce que, alté-
» rée et aride, elle ne s'abreuve pas en silence aux eaux courantes de
» Silod, mais plutôt à ces eaux qui se puisent aux torrens philoso^
» phiques, dont on a dit à bon droit : Plus on boit de ces eaux et
» plus on est altéré ; parce qu'elles n'apportent pas la satiété , mais
» plutôt l'inquiétude et la peine '•
» Quand^ par des expositions torturées ou plutôt dénaturées , ils » font fléchir les paroles sacrées inspirées de Diep, vers le sens de la » doctrine des philosophes ignorant Dieu, ne placent-ils pas Dagon » auprès de l'arche d'alliance, et ne font-ils pas adorer la statue d'An-.
* I Tim. VI, 20.
* Nous prions nos lecteurs de remarquer ces beUes parolesi surtout ceUes où le pontife fait observer que les théologiens qui se servent de paroles phUoiopbiques^ servent à leurs auditeurs les feuilles et non les fruits de la parole*
Z^h ERREURS RATIONàUSTÊS ET PANTHÉISTES
n liochus daos le temple da Seigneur ? Et tandis qa*ib s'efforont » d'asseoir plus qa*il ne fant la foi sur la ration naiurelle \ ne h » rendent-ils pas en quelque sorte inutile et vaine ? Car la foi d la- » quelle la raison humaine donne son expérience n^a aucun mé- 9 rUe*. La nature intellectuelle croit» mais la foi, par sa vertu gra- » tuite comprend les choses intelligibles, objets de la croyance, parce » qne^ courageuse et infatigable, elle pénètre là où rintellect naturel M ne peut atteindre.
» Qu'ils nous disent , ces sectateurs des sciences naturelles , aux » yeux desquels la grâce paraît proscrite , si c'est à la nature on à h » grâce qu'il faut attribuer que le Verbe, qui était au commencement M en Dieu , s'est fait chair et a habité parmi nous ? Loin de nous » que la plus belle des femmes , fardée par ces pourvoyeurs , soit )) cachée sous des couleurs adultères , et que celle qui , revêtue par 9 son époux d'orncmens divers et ornée de pierres précieuses, marche » splendide comme une reine , soit revêtue d'une robe sordide faite » des haillons des philosophes, cousus ensemble? Loin de nous que les » génisses laides et maigreS; et ne donnant aucune marque de pléni- >^ tudc, viennent dévorer les génisses belles et grasses !
» Afin donc que cet enseignement téméraire et pervers ne se rér> pande pas comme un cancer et ne souille pas un grand nombre M d'esprits, et que Rachel ne soit pas réduite à pleurer ses fils perdus, M nous vous enjoignons par l'autorité des présentes lettres , et nous M vous ordonnons strictement, de vous abstenir de la folie que nom 9 venons de signaler, et d'enseigner la pureté théologique , sans se M servir de la science mondaine; gardez-vous de faire un mélange » adultère de la parole de Dieu avec les inventions philosophiques, » de peur que, contre le précepte divin, vous ne paraissiez vouloir » planter un bois consacré aux idoles (lucus) autour de l'autel de » Dieu, et faire fermenter par le mélange du miel le sacrifice de la » doctrine, que l'on ne doit offrir que dans les azymes de la sincérité n et de la vérité.
' Dam fidem conantar plus débité ratione astruere naturall. • Quoniam fides non babet meritum, cui humana ratio prsbet experi* mentum»
PROFESSÉES AU i3« SlfeCLE. } 365
»> Aussi} contens des termes établis par les Pêres^ nonrrlneE les » esprits de vos auditeurs des fruits de la parole céleste , de man Dière que, éloignant ces feuilles de paroles , ils puisent aux fon- » taines da Saovenr les eaux limpides et pures , ayant snriont ponr » objet ou à^assurer la foi ou de former les mceurst de façon que , » désaltérés par ces eaux salutaires, ils se réjouissent dans une abon- 1» dance intérieure.
» Donné à Pérouse, aux noues de juillet, la 2" année de notre pon* > tificat. (7 juiUet 1228) >»
Tels étaient les enseignemens de ce 13' siècle, que dom Gardereau appelle un siècle de gloire et de splendeur tbéologique. Nous avons donné ici tout au long la censure du souverain Pontife et ses prescriptions, parce que le combat et le danger sont encore les mêmes. Plus que jamais , en ce moment, il est des gens qui ne veulent être ni enseignés de Dieu ni répéter le langage de Dieu, ma?^ veulent faire les théophanteSt c'est-à-dire avoir une intuition directe de la vérité ou de Dieu, et venir ensuite nous les révéler.
Nous espérons qu'après avoir entendu ces paroles, dom Gardereau ne nous trouvera plus téméraire d*avoir dit que les scholastiques du siècle de saint Bonaventurc enseignaient une doctrine remplie de dangers et grosse de Rationalisme. Et il ne faudrait pas qu'il vint nous dire que cette lettre produisit tout son effet, et que renseignement théologique en fût corrigé et purgé de tout Rationalisme ou Pbilosophisme ; car A9 ans plus tard, en 1277, au moment même où les frères Bonaventure et Thomas venaient de descendre dans la tombe (en 1274) , un autre pape , Jean XXI , s'effraie encore des doctrines philosophiques qui étaient enseignées par les professeurs de l'Université de Paris. Voici, en effet, ce qu'il écrivait à Etienne Tempier, évêque de cette ville :
4. Lettre de Jean XXI concernant l'enseignement philosophique de
rUnivenité de Paris.
« Une nouvelle très-fâcheuse est venue affliger naguère notre 9 oreille et a rempli notre esprit d'amertume, en ce qu'on nous a asn sure qu'à Paris^ cette ville où , jusqu'à présent, la source vivant
.' dfnn, ecet, ad annum 1938, n'^ S9, SO et 81 .
» de la mlotaire doctrine a fait jaillir ses eaux limpides i mirrir de la • foi catholique, se répandant jusqu'aux extrémités de la terre, ut' » iaines erreurs préjudiciables â Cette foi avaient puUulé de non- » veau. Mous voulons donc , et nous vous ordonnons expressément » par l'autorité de ces présentes lettres^ de faire examiner et redton cher avec diligence par quelles personnes et dans quels livres ces Il erreurs sont professées ou écrites , et de ne pas manquer de nous » faire conna!tre,'le plutôt possible, par un courrier, ce que vous an- » rez appris ou découvert.
9 Donné à Yiterbe le 5 des cal. de février > année f* de notre 9 pontificat. (28 janvier 1277)»
Or, quelles étaient ces erreurs qui effrayaient le pontife , et sur lesquelles il est obligé d'appeler l'attention de. Tévêque , qui cepeo* dant était sur les lieux ? Voici d*abord quelle en était la source :
tt Au 13* siècle, dit un auteur contemporain, les livres d*jér%stote » traduits en iatin étaient à Paris, entre les mains de tout le monde. «Déplus, les commentaires faits sur ces livres , par Alexandre t M jéverroèSt Avicenne^ Algazel et Alkinda^ philosophes arabes, ea- » traînaient dans les plus pernicieuses erreurs, que paraissaient b* » voriser quelques philosophes, régeus et auditeurs ou artistes* ».
Voyons maintenant quelle était la principale erreur, l'erreur fon* damentale de cette philosophie : on va voir que c'est exactement ceiie que nous poursuivons encore en ce moment, V introduction danslê société chrétienne de la philosophie^ c'est-à-dire de la vériti^i et par conséquent de la religion païenne , celle qui a produit ce Pan« théisme et ce Déisme qui n'est pas le dieu des chrétiens. Écootoai Tévêque de Paris, qui va nous dire quel était le véritable état de U philosophie scholaslique à son époque.
5. Jugement de l'évêque de Paris, Etienne Tempier, sur renseignement
scholastique du 13* siècle.
« A tous ceux qui ces présentes verront, Etienne (Tempier), » par la permission divine^ ministre indigne de l*£glise de Po- » risj salut dans le fils de la glorieuse Fierge!
> Voir Collecllo judiciorum de noviâ erroribus qui ab initie 12 sœculi asqoe ad annum 1(>32^ in ecclesiâ proscripti sunt, etc^3 TOh in foi. Lutetiœ 1728, U i p. 203 etGodefridus, xn qaodlib, q. â.
PBOPES8ÈE8 AU fS* SIÈCLE. S67
» I168 rapports fréqoeos et (deins de zèle pour la foi de personnages > graves et haut placés nous ont averti que quelques étudians de la » Faculté des arts, dépassant les limites de leur propre Faculté, ont la » présomption de traiter et de disputer dans les écoles, comme si elles » étalent sujettes àdesdoutes, certaines errenrsmanifesteset exécrables, » on plutôt des vanités et des folies fausses et contenues dans les rôles M annexés à ces présentes, ne faisant point attention à ces paroles de » Grégoire : « que celui qui veut parler êagement prenne garde » surtout à ce que sa parole ne brise pas l'unité de ses auditeurs. » » Notons surtout qu*ils défendent ces erreurs par les Ecritures qu'ils » invoquent 9 ô honte I pour couvrir leur ignorance, les pressant de » telle sorte qu'ils ne peuvent y répondre. Mais afin de ne pas parat- » tre adopter les erreurs qu'ils insinuent , ils déguisent et pallient H tellement leurs réponses ' que, tandis qu'ils veulent éviter Scylla, • ils tombent dans Carybde.
» Car ils disent que ces choses sont vraies selon la philosophie, mais » non selon la foi catholique, comme s'il y avait deux vérités contrai- » ffs*, et comme si» en opposition de la sainte Ecriture, il y avait une » vérité dans les écrits des damnés Gentils j dont il a été écrit : «/e » perdrai la sagesse des sages, parce que la vraie sagesse perdra la » fausse sagesse. Âb ! que ne font-ils plutôt attention à ce conseil du » sage, qui dit : u Si tu as de rintelligenccy réponds à ton pro- 9 chain; mais si tu ne Vas pas, mets ta main sur ta bouche^ de » peur que tu ne sois pris dans des paroles sans régie, et que tu » ne sois confondu. »
» De peur donc que ce langage imprudent n'entraîne les shnpies » dans l'erreur, nous... défendons de continuer à se servir de ces » expressions^ j et nous les condanmons, et excommunions tous ceux
' On voit que cette école mixiCj qui se 8crt de termei impropres qui déguilent et pallient les erreurs, date de loin, et qu'elle s'est conservée jusqu'à nos Jours, où nos espérons qu'elle Unira, grÂce au xéle éclairé par reipérience des professeurs et docteurs catholiques.
* C'est eiactement ce que les philosophes sont venus à bout de persuader, qu'il y avait deux vérités, deux religions, Tune naturelle dite Déisme, et Tautre révélée dite Christianisme, Undis qu'en fait de religion, il n'y a qu'une seule vérité révélée en diffcrens tems par Dieu lui-môme.
s On le voit pour supprimer rerrcur, l'évèque défend de continuer a se ser-
368 ERREUP.S RATIONALISTES ET PANTHÊtSTES
» qui discuteront ou défendront ces erreurs , et les auditeurs eoz- » mêmes.. •
» Donné à Paris le dimanche où Ton chante le Lœtare « Tan da » Seigneur 1277'...».
Les erreurs annexées à cette lettre pastorale sont au nombre de 219. Nous en extrayons celles qui nous paraissent s'être continuées et aToir influé sur le Philosophisme actuel.
6. Erreurs panthéistes — Participation donnée à l^Âme des attributs dlTlns.
« L'Intellect humain est éternel (31).
» Dieu n'a pas plus créé rinteliigence par le passé qu'il ne la crée M à présent (28).
» Les intelligences supérieures causent (caiisan/ ) les âmes ration- M nelles sans le mouvement du ciel, mais les intelligences inférieures » causent l'âme végétative et sensitive par le moyen ^du mouvement » du ciel (30).
» Ce qui est déterminé de soi , comme Dieu , ou agit toujours on » jamais... Il y a plusieurs choses éternelles (52).
» Dieu est la cause nécessaire de là première intelligence (58).
>» L'intelligence motrice du ciel influe sur l'âme rationnelle, comme » la matière du ciel influe sur le corps humain (7&).
» Ce qui n'a pas de matière est éternel (80).
» Les intelligences supérieures ne sont pas la cause des choses con- « tingentes dans les inférieures, mais elles sont dans celles-ci la eau je M de la connaissance éternelle (82).
>» L'intelligence est complétée (percifitur) par Dieu dans Téter- » nité ' (83).
» L'intellect de tous est un en nombre^ car quoiqu'il soit distinct » pour tel ou tel corps, lA n'est pas distinct de tous (32).
Tir de ces expressions équivoques; c*est exactement ce que nous disons noas même des mots émanation, lumière innée et émanée, intuition directe, No«8 n'accusons pas la foi, mais la parole de ceux qui s>n servent.
" Collectiojudiciorum, etc., ibid. p. 175.
• C*est Topinion de ceux qui pensent que toutes les connaissances sont lanées avec Tàme, de manière qu'elle -n'acquiert jamais rien» à propremesl parler.
PROFESSÉES AU 13e SIËCLK. 369
» La science de Tintelligencc ne diffère point de sa substance *, » car il n'y a point en celle-ci diversité da compris et du compre- » nant (inieUecli ab intelligente)^ ni diversité des intellects (85).
» Les substances séparées (les anges et Dieu) sont infinies en » acte (66).
» Le monde, le tems, le mouvement, etc^ sont éternels (87).
» La substance de Tâme est étemelle, et l'intellect agissant et Tin- » lellect possible sont aussi éternels (109)«
» Les intelligences supérieures impriment (imprimunt) dans les » inférieures, de même qu'une âme imprime dans une auure^ même > sur une âme sensitive (113).
» L'âme inteilective, en se connaissant connaît toutes les autres » choses \ Car les formes ou espèces de toutes choses ont été créées M avec elle. Mais cette connaissance n'est point due, à notre in- » tellect, en tant qu'il est nôtre » mais en tant qu'il est intellect • agissant (115}.
» L'intellect agissant n'est point uni à l'intellect possible ^ et l'in* » tellect possible n'est point uni à nous en substance. S'il était uni M avec nous, comme forme^ il en serait inséparable (118).
» L'intellect agissant est une substance séparée (angélique), supë- » rieure à l'intellect possible ^ (123).
1» Il n'y a point d'intelligences supérieures les unes aux autres K
7. Erreurs dëÎBtes. — Rationalistes telles quelles existent encore aujourd'hui.
» Il ne faut rien croire si ce n'est ce qui est connu par soi-mcmef » ou ce qui peut être prouvé par des choses connues par elles* » mimes (37).— ( C'est le principe de Descaries).
■ Même erreur que celle que nous signalons ci-dessus.
* C'est exactement Topinion de ceux qui comoie les éclecliques veulent tout trouver dans Xn psychologie^ et aussi ceux qui disent que toutes les idées sont en i*Ame à Tétat de germe,
' Qu'on se souvienne de la vertu que l'on donne à l'intellect agissant, celle de transformer les formes sensibles en formes intellectuelles, et l'on verra qu'on lui donne une fonction supérieure k celle de l'âme.
* Gda suit forcément de l'opinion qui pense que l'âme humaine reçoit en germe toutes les connaissances, elles sont donc toutes égales en réalité, seulement il y a plol ûegermest qui se développent dans les unes quedansles autres*
372 £RB£UIIS EAT10KAL1ST£S £T PAMIUÉISTES
« b philosophie et la connaissance des choses fùtores sont en nous » naturellement.
Rabi Mayses assure , en outre, qne « Thomme pent se diepom . • snffhammait loi-même à la prophétie \ »
Enfin, nn auteur du tems mentionne encore rerreur de ceux qui croyaient qoe « l'e^yrit de l'iiomme était un dieu lueidef Qt qne Fàme 9 était Dieu demeurant en touies choies; • ce qui» selon nous, est exprimé ouvertement dans la philosophie moderne par ces mots de M. Cousin : La raison est une incarnation du verbe ; on d'une manière plus cachée, (dus éloignée, dans ces autres : « Nous avons Vin- » tuition directe de Dieu, de la vérité; nous avons en nous une Ur » mière innée^ et émanée de Dieu, qui nous révèle toutes choses.»
Mais ce n^est pas tout; qu'on nous permette de citer encore ici quelques-uns des principes d'un h(mmie dont la doctrine eut aossi une grande influence sur la fin de ce siècle et le coounencement da «ècle suivant : nous voulons parler de Raymond de Lulie.
10. Panthéisme, Spinosisme> Rationalisme, lUuminisme enseignés pir
Raymond deLuUe.
On sait que Raymond fut l'inventeur de la Grande science {Jn magna) y ou Méthode nouvelle de raisonner. « Dans cette méthode, » dit Dupin, il a trouvé le secret, en rangeant de certains termes gé- » néraux sous différentes classes, de se faire un jargon propre pour » parler de toutes choses sans rien apprendre, néanmoms, de parti- » cuiier; en sorte qu'après avoir entendu un Luliiste discourir fort « long-tems sor une matière , on n'en est pas plus instruit que l'oo » était auparavant '•>» Or, écoutons quelle fut la fortune de ce célèlire système, etj[|aels principes il propageait.
N'ayant pu obtenir la permission de l'enseigner à Rome des papes Honorius lY et Clément X, il se tourna du côté des universités
D'abord en 1309 sa doctrine fut approuvée par l'oflicial de l'Église de Paris, de l'avis de UO maîtres et bacheliers de théologie, comme bonne, utilct cl nécessaire \
' Quand les rationalistes disent que la reflexion invente les dogmes , c'est encore le même principe qu'ils soutiennent.
• Dupuis, .4uUurs eccL, I4« siècle, in. 8, p. 201. ^oir Tapprohation dans ColUciiojudictarum, 1. 1, p^ 246.
PROFESSÉES AU 13' SIËCLE. 373
En 1310, le roi de France Philippele-fiel lui doune le libelle soiTant :
« Philippe par la grâce de Dieu roi de France , à tous ceux « qui ces présentes lettres verront, salut: — Savoir faisons que Nous, 9 ayant entendu maître Raymond de LuUe ici présent, nous le jugeons
• être un Iionmie bon, juste et catholique, et travaillant fidèlement » pour la conGrmation et i'exbaltation de la foi catholique. C'est pour-
• quoi il est de no^r^ bon plaisir qu'il soit traité avec bienveillance » par tous les croyaus de la foi orthodoxe , et principalement par nos 9 sojets ; qu'on lui accorde faveur et bienveillance, ce que nous aurons » pour agréable et plaisant. £n foi de quoi nous avons fait apposer » notre sceau à ces présentes. — Donné à Vernon, le 2 août 1310 *. «
EnGn. en 1311, le chancelier de l'Église de Paris, lui accorda un autre certificat, constatant qu'il n'avait rien trouvé dans ses ouvrages qui fut contraire à la foi et aux mœurs *.
Muni de ces trois pièces , Raymond avec une incroyable activité et ooe fécondité prodigieuse S répandit ses doctrines en France^ eu Espagne, en Italie, en Afrique, à Malte, etc., et pendant 60 ans aucune voix ayant autorité ne s*éleva contre elles. A la fin, en 1372, nous voyons le pape Grégoire XI, inquiet de la propagation de ces doctrines, donner ordre à l'archevêque de Taragonc d'examiner les livres de Raymond; en 137/i, sur le rapport que lui eu fait le dominicain inquisiteur de la foi en Aragon, Nicolas Ëymerick, il condamne plus de 500 propositions, comme erronées cl manifestement hérétiques ^
Voici quelques-unes de ces propositions , choisies toujours parmi celles qui touchent aux questions que nous discutons eu ce moment.
1 1 . Opuscules rationalistes ou mystiques de Raymond de Lulle. Et d'abord donnons quelques-uns des titres mêmes des ouvrages de
■ Ihid.,^. S47. Cet acte de pape est assez curieux à lire de la partdece roi qui avait résisté si longtems au pape comme s'ingérant dans des questions qu'il n*avait pas le droit de résoudre. Sans les insistances des papes, les rois seraient tous devenus papes et nous serions gouvernés, au spirituel, par leur autorité.
• IBid.
' Wading donne le titre de 3*25 de ses ouvrages qu'il dit avoir presque tous sous la main. Voir Scriplorcs onliniê minorunu " < Voir ihid. p. 254.
m* SÉRIE. rOMfi XVi. —M'' 95 ; 184 24
374 ERBECRS BATIOISALIST£$ ET PANTHÉISTES
Raymond; on y verra coite grande confiance d'un homme qui se croit en possession de voir Dieu^ d'intenter la vérité^ de connaître boe ï fàce et comme de tîsu Dien, l'infini, les anges, les 2mes» etc.
« Art înTentif de la Térité ; — Méthode abr^ée de troofer la vé-
n rite; ^ Antre lecture snr l'art de ironver la Yérité ; — Des condi^
« lions de l'art inventif; — Livre de la déclaration de Tan mventif;
n — Grand livre de la démonstration on branche de l'art inventif de
» la vérité ; — Livre de la lumière ; — Art de l'intellect ; — De l'in-
» vention de l'intellect ; — Art de l'ascension et de la descente de
« l'intellect ; — - Art inné (infusa) ; — Livre des dix manières de eon-
" templer Dieu ; — Livre du ravissement; — Livre de la contempla"
y* tion qui se fait en Dieu ; — Livre dit, le petit contemplatif fait
>» scion la méthode inventive ; — Livre de la vision placide; — De
» Y invention de la trinité ; — De l'essence et de l'être de Dieu ; —
» J;e Vinvention de Dieu ; — De l'art de trouver Dieu ; — De Dieu
«> majeur et mineur ; — Livre i)our comprendre Dieu ; — De» ariicles
» de foi f où il trouve la Religion par la raison; — De la iubitanee et
>» de raccident, où il trouve la Trinité par la raison '•
On voit que Raymond avait autant et même plus de confiance en la raison et en la lumière innée que les modernes défenseurs de ces moyens de connaître ; il croyait avoir Vinluition directe de Dieu et il profitait abondamment de la permission, et quand ses ennemis l'appelaient fantastique ou voyant , il ne refusait pas ce titre, il allait encore plus loin, et comme Descartes, il prétendait avoir en ane révélation directe de sa méthode ».
Mais il est tcms de voir quelques-unes de ses mlutfiofii, «noeiiiions ou révélations.
12. Propositions panthéistes, rationalistes, mystiques de Raymond de LoUe.
<' £n Dieu l'essence n'est pas en repos, mais elle esientie^ la natore » naturi/ie^ la bonté bonifie , rinfinilc in/inifiCf et rétemité éternir >» fie ' (2).
* Nous avouons n'avoir pas lu tous ces livres dont nous avons trouvé le titre dans Wading.
■ ''^Uetio,tU.yp. 248.
^ monde reconnaîtra les principes de Spineia qui le icfl tiicl^ tONilennef.
M Dieu a plorieim essences (1).
» C'est Tessence et la nature qui engendrent le fils (10).
» L'essence dn flb est engendrée (15).
1» Tont homme pent contempler, intaer Dieo ^ antant qa'il teot , » od il rtnit et qnand il Teot' (68).
» Un homme pent se sanfer par les seules vertus morales (philo- » sopbiqnes) (70).
» L'homme juste et Dieu sont une indistincte et inconfuse essence » et nature dans h bonté, la grandeur et la vérité * (88).
» La foi est nécessaire aux hommes grossiers, aux ignorans , aux » domestiques et à ceux qui n'ont pas l'intellect éleré, qui ne sarent » pas connaître par la raison... ; mais l'homme subtil est plus facile- • ment enuralné par h raison que par la foi (97).
» Celui qui connaît par la foi les choses de la foi peut être trompé^ « mais celui qui connaît par la raison ne peut être trompé ' (98) ».
ta. Opporilion faite par léi doetaon et les phlloeoplief à cet divenet condaai- Miioni. -* Propagation de cet maoraif prindpei.
Tel était donc l'état de l'enseignement philosophique et théologique aux 18* et IV siècles. Or, croyez-vous que ces condamnations des papes, des évêqnes et des facultés de théologie ^ , aient fait rejeter ces erreurs et ces méthodes? Aucunement, et loin de là.
D'abord , contre la condamnation d'Etienne Tempier, on objecta qu'elle était nulle « parce qu'elle n'avait pas été prononcée sur là » convocation de tous les docteurs parisiens, mais seulement à la ré - V quisition de quelques cheb {capitosorum) ' », et, en second lien et principalement, « parce qu'empêcher de disputer sur des choses
' Ceit ce que prétendent tooi ceux qui nous parlent de Dien d*aprë8 eux- Macs et leur inmiére innée, et non d'après la révélalion exlétiemre,
> Cest rerreur de eeu qui disent que, dans l'état naturel, Tàme qui connaît, participe à Dieu, etc.
» Ibid. p. 248-53.
* En 1390 la Faculté de théologie de Paris condamna la méthode de Ray- Hiond « parce qu'elle s'écarte de la manière de parler des saints docteurs et » des règles de la tradition usitées dans les écoles. Ibid.j p. 248.
s Ibid. p. 213.
37C LBBLCBS fiATJUMAU&THb il PAMilÉISTES.
y* qui ne sont pas maiiifestenieDt de foi c'est empêcher k progrés da
» élodiaos dans la connaissance de b Térité '. »
5Iais ce qni fat le sujet de la plos grande opposition, c'est que, dans les 219 propositions condamnées, se trooTaient comprises on cer* tain nombre de propositions qui paraissaient extraites des cniYre da frère Thomas, appelé plos tard Vang^ de VéeoU.
Les Dominicains, comme on peut le croire, prirent sa défense ooolre Ja décbion de l'évêque. Un orage effroyable s'éleva dans l'onirersiié, qui, on s'en souvenait, n'avait voulu recevoir, en 1255, comme docteurs ni saint Thomas ni saint JBonaventore qu'après mie injonctioB Ibmiellc venue de Rome. En Angleterre surtout, on combattit vivement sa doctrine*. Un docteur franciscain d'Oxford, Guillaume de I^ Marc, composa un ouvrage exprès sous le titre de BeprehentO' rium frairis Thomœ \ D'autre part, les Dominicains, entre autres Egidius Romanus, défendirent leur confrère Thomas, et écrivirent contre saint Bonavcnlnrc , pour lequel Guillaume composa son DefensùriumB. Bonaventurœ. Enfin, lorsqn'en 1313, F. Thomas fot canonisé, alors ses disciples s'élevèrent encore plus fort contre ks 219 articles^ jusqu'à ce que Jean XXII obligeât, en 1323, les docteurs de Paris à rétracter ce qui, dans les articles, pouvait être regardé comme opposé aux sentences du saint docteur *. Par suite de cette injonction, un antre Etienne, évêque de Paris, par une senleoce rendue en 132Zi, « sur ce que, dit-il , quelques-uns de ces articles » étaient regardés comme touchant à la doctrine de l'excellent *» docteur St Thomas.. . , croyant que cela pouvait être une espèce » de déshonneur pour l'Eglise romaine , et considérant que l'JËglise >» avait mis Thomas au nombre des saints confesseurs , et vonlaot » que ce docteur qui règne au ciel soit plus dignement et plus divo- » tement honoré, sur la terre ; considérant, après un examen noa- » veau, qu'il n'avait rien écrit qui fût opposé à la science de k '> foi ou aux bonnes mœurs^ de l'avis de 25 docteurs et de 39 ba-
* Imprimé h Cologne, lC2i.
• Uid., |i. 22?.
rnopRssfcKs Ar IV sifer.r.F. 577
• chelicrs en Uiéologic, annule rexcomniauication portée conire \c% » susdits articles (qu'il ne nomme pas), en iani quHh tattd^nt ou » sont aêêuréi toucher â la saine doctrine de saint Thonuu \ » AInri fot ébranlée la condamnation des 219 propositions. On remarquera en effet qn'aocnne ne fat désignée, de manière qae chacon croyant trouver la doctrine de saint Thomas, dans chacune de ces propositions la plupart arisiotéliciennest la condamnation se réduisit à peu de chose ; et sous la protection de|8aint Thomas^ jiristote régna en maître dans VUniversiU de Paris, de manière que lorsque Oescarles Toulut le combattre, TUniTersité entière s'y opposa, et pour obéir au Roi , défendit de combattre jiristote. La chose est assez curieuse et assez importante pour que nous y ajoutions ici les pièces suivantes :
14. Descartes^ àvi^nne et Aristote approuvés au nom du roi par ITniversilë
de Paris.
« Alousieur le Recteur, ayant assemblé tous les professeurs de » philosophie des collèges de plein exercice de ladite Université, en » son hôtel le 28 octobre 1691, à trois heures après midy, ils ont dit » ce qui suit :
» Que tous reçoivent avec une soumission parfaite les ORDRES » de sa Majesté, de ne point enseigner les susdites propositions , et « qu'aucun d'eux n'ayant jamais eu d'intention de favoriser ni direc- » tement , ni indirectement les points défendus de la doctrine de » quelqu'auteur que ce soit , théologien ou philosophe, ils promet- » tent de nouveau de s'en éloigner toujours, et d'éviter les questions » étrangères à la philosophie , et les expressions qui ont pu rendre » quelqu'un suspect sur celte matière. Et tous ont signé ce présent k acte qui sera fait double, pour l'un des exemplaires être mis au » grefEe de l'Université, et l'autre être présenté au Roi pour servir de » marque assurée de la saine doctrine^ et de la soumission très* » parfaite desdits professeurs.
» Fait en Thôtel de M. le Recteur au collège du cardinal Le Moine, » le 28 octobre 1691 >. «
< Voir la pièce entière, iùid., p. 232.
A Voir U pièce et les propositions condamnées, i6id, t. m, p. 149.
De plii8| le 31 décembre 1693, rassemblée générale de b SorboMe, apprenant qu'il s'élevait certains principes philosopbiqiies neoTcau (cenxde Descaries), lesquels paraissaient moins conformes à ceox d'Aristote» enjoint à Cous les professeurs de philosophie de la société, de ne point favariier la nouveautéi eêdene paini Htm de k doctrine d'jériêtote '•
15. Opposition fette aux eondamnatloM pertéei eontre la doetrine de
Raymond de Lnlle.
Nous avons dit que ce tut sur le rapport du âùminiemn Eymarie qtie le pape publia la bulle de condamnation. Or, Raymond était da tiers ordre de saint François; les Franciscaine prirent donc chaodement sa défense. Ils prétendirent d'abord que la bulle était tuppasie; vaincus sur ce point, ils poussent le roi d'Aragon Pierre IT, k écrire au pape pour demander un nouvel examen des ouvrages de Raymond, parce que, dit-il, a étant notre sujet, il nous serait trés-agrésbie que » son livre fut approuvé *. » La réponse se faisant attendre ; les défenseurs prennent une autre voie, ils assurent :
1» Que certains de ces articles éiant 6ons, vrais et caikMqmt le pape n'a pu les condamner, et que s'il l'a fait , c'est qu'il a été trompé par Eymeric ; celui-ci est donc persécuté et exilé par Tordre du roi;
2'' Quant aux autres articles ils peuvent bien être condamnables^ mais ils ne se trouvent pas dans les livres de Raymond ;
3^ Qu'en conséquence le pape a conmus une erreur de fait^ or que ni pape, ni concile ne sont infaillibles sur les faits \
£n conséquence, en 1&19» un certain Bernardi évéque de GasteUi, décide:
l*" Que la bulle de Grégoire XI est au moins suspecte de fausseté;
2"* Que Raymond ayant soumis ses livres à l'JÉIg^, n'a pu s'écarter de la juste voie de la vérité catholique ;
3° Que le pape avait été trompé/ et que mieux informé il aurait dénié sa lettre ;
> Aut ab Ari8totelic& doctrinâ deflectant, iSid, t. m, p. ISO. • Voir i6id, 1. 1, p. 256.
' làid, p. 359.— On voit que les raisons des Janfenisiet sont toutes pféptrées par les Franciseains de 1419.
. &* En conséquence il casse et annule tons ce qui a été décidé dans ladite balle, et remet de nouveau l'affaire à être examinée par le saint siège'.
Telles forent les décisions ou inutiles ou en sens conlrairei émises sur les opinions philosophiques soutenues dans les 13* et l&e siècles» que dom Gardereau appelle les beaux tems de la scholastique, opinions que l'on ne faisait admettre qu'en détournant et contournant les paroles soit d'Arlstote , soit de Raymond. — Mais quelles barrières restèrent donc à opposer à ces disputes sans fin, qui remplissaient les écoles; nous allons mentionner la principale; la voici :
16^ SiDgulier serment imposé par rUnivenité de Paris/
Le 1'" avril 1271, sur la demande de Tévëque, l'Université de Paris fit le règlement suivant auquel tous les bacheliers, à leur réception, étaient obligés de promettre par serment leur sou* mission.
« 1"* Aucun maître ou bachelier des arts ne devra traiter aucune a question purement théologique comme de la trinité ou de l'incar- » nation, ou autres semblables , lesquelles dépasseraient les limites » qui leur sont posées ;
X» 2"* Quand on traitera quelque question qui touche en même » tems à la foi et à la philosophie , on ne devra jamais la résoudre r contre la foi ;
9 3"* Que s'il se rencontre dans les livres d'enseignement quelque » passage ou quelques questions difficiles, qui paraissent en quelque » sorte contraires d la foi^ on doit purement et simplement accorder » qu'elles sont fausses, ou bien ne jamais élever de semblables discus* <« sionsy mais les passer totalement sous silence comme fausses ^ . »
Ainsi Vexclusian des questions thèologiqueSy et comme cela est impossible, le silence sur les difficultés^ telles étaient les barrières opposées à l'invasion du Rationalisme.
Qu'une semblable prescription soit faite à un individu par une personne qui ne sait pas elle-même résoudre les objections, on le conçoit, mais que la première Université du monde ait émis et
' Voir cette sentence, iàid, p. 260.
• Voirie texte, i6î<i. p. 174.
conservé en vigueur un tel règlement , et cela pour ne ponvciir 1 cpondre aux argumens d'un philosophe payen , voila ce que Ton peut trouver étrange, voila aussi ce qui , pour nous, explique celle effroyable révolte de la Raison contre nos divines traditions. Mais c*est qu'aussi, disons-le tout de suite, c'est que ces célèbres docteurs, qui prétendaient voir la vérité face à face et dans son essence t n'avaient pas vu ;
1^ Que ce qu'il y a de vrai dans Aristote en fait de dogme et de morale, lui venait des traditions premières que nous retrouvons encore dans tout l'orient, d'où Aristote et Platon les avaient reçues;
2* Que quant à cette logique^, dialectique^ art inventif etc., œ ne sont que des jeux d'esprit et de mots, qui sont utiles^ si l'on veut, )>our exercer l'esprit, et diriger les discussions, mais qui ne peuvent ))as inventer les dogmes ni la morale.
Et nous maintenant qui , instruits par une science plus grande^ connaissons dans quelle source Aristote a puisé la plupart de ses dogmes et même de ses préceptes philosophiques, nous sommes en droit de ne plus les attribuer à Vinvention humaine^ tout comme nous n'attribuons plus à V horreur du vide l'assention du mercmtï dans les tubes. £n second lieu', nous qui sommes instruits par Vexpérience que nous avons faite des effets produits par les principes philosophiques, nous sommes en droit de repousser ces principes rationalistes partout où nous les trouvons.
C'est ce que nous essayons de faire, et nous croyons en cela rendre service à la cause de notie foi. — Quant aux docteurs du moyen-lge qui ont soutenu Aristote et adopté quelques-uns de ses principes, dont ils tiraient des conséquences catholiques plus ou moins justes, non ne croyons pas leur manquer de respect , en disant avec des théologiens reconnus pour sages, que si ces docteurs vivaient de nos joarS) ils ne soutiendraient plus plusieurs principes qu*ils ont soutemu, ils n'employeraient plus bien des expressions dont ils se sont servis*
LETRRB DR DOM GARDEREAU. 38t
Polrmii)Uf €atl)oltqiir.