LA PREMIÈRE DÉCOUVERTE DES VÉDAS
CestaaxmUtioDnaires jésoitei qae l'on doit le premier envoi dei Vête m France.— Lettre inédite du P. de Bourzes.— C'eU dans le Gamtte qB*«iki trouve. — Avantage que le P. Calmettes tire de l'étude desVédas. — C«t lui qui en envoie une collection complète en Franc e.
Il existe k la Bibliothèque royale plusieurs védas écrits sur feuilles de palmier, en caractères tilingas. Ils sont là comme s'ils n'étalent pas ; aucun indianiste n'est tenté d'en faire usage, et c'est de ces liirei qu'on peut bien dire :
Sacrés ils sont, car personne n*y touche.
Cette indifférence qu'on leur témoigne n'a rien d*étoiinant; kl progrès même des études orientales, qui sembleraient deToir les linr de Toubli, les y condamnent à jamais. Car aujourd'hui que lecaractèn dévanagari est commun dans les typographies et que les presses de l'Europe rivalisent de zèle et d'exactitude , pour la publication dfl textes sanscrits , nous pourrons nous procurer à volonté des éditkM complètes et portatives des vMas^ comme de l'Iliade et du CoraD,et nous laisserons dans leurs cartons poudreux ces fenilleB de pilBikr difficiles à déchiffrer, plus dignes d'un musée que d'une bibliothèqoei Mais d'où vient cet exemplaire singulier» que Paris a possédé dl puis plus d'un siècle, sans le savoir, ou sans vouloir s'en occuper! Ces manuscrits, aussi curieux qu'inutiles, sont les premiers ouvraga indiens qui aient paru en occident, et c'est évidemment par des uam indiennes qu'ils ont été tracés ; quel est le brahmane ou l'orientalitfe
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qui eo a fait préwmt k la France 7 Gomment est-on venu è bout de les découTrir? Cette question n'est pas indifférente; elle se rattache à rbistoire de la philologie orientale, et mérite Fattention des hommes de lettres. Si l'Europe exploite avec succès la mine si riche de Ja lit« téralure sanscrite, et si elle y trouve des trésors, n'est-il pas juste de rechercher quels furent les Christophe Colomb de ce nouveau monde, et le récit de leurs premières investigations ne doit-il pas exciter notre intérêt? Cette question se rattache aussi k l'établissement du Christianisme dans les Indes. Car ce sont des missionnaires , qui , au milieu de leurs fonctions religieuses, ont eu assex d'industrie pour se procurer les livres sacrés des Brahmanes « assez de loisir pour les étudier, assez de zèle pour en faire part au monde savant. On verra dans les documens inédits que nous allons publier combien cette entreprise renfermait de difficultés.
C'était l'époque où Ton commençait k parler en France des anciennes religions des Indes et de la Perse, et de certains livres sacrés^ qui remontaient à la plus haute antiquité, et les littérateurs comme les théologiens crurent avec raison, devoir s'adresser aux mission^ naires pour en obtenir des renseignemens. Le célèbre Huet en désurait pour justifier sa Démonstration évangéUque , le P. Baltus pour répondre à Y Histoire des oracles de Fontenellei tous pour satisfaire une légitime curiosité. Déjà le P. Bouchet , missionnaire du Camate, avait envoyé au P. Baltus etàTévêque d'Avrancbes des détails qu'on peut lire dans les Lettres édifiantes \ Ces premières données étaient sans doute bien incomplètes et mêlées de conjectures; mais elles excitèrent vivement TattenLion des savans par leur importance et leur nouveauté. Celui qui montra le plus d'ardeur à Paris, pour provoquer de nouvelles recherches , fut le P. Souciet , bibliothécaire du collège Louis-lc-Grand. 11 s'adressa d'abord à la mission portugaise du Maduré. Voici la réponse que lui fit un jésuite français, le P. de Bourzes^ en date du mois de mars 1 719 ; ce document inédit sera lu avec plaisir.
« J'ay reçu au mois de janvier dernier une de vos lettres, écrite il y a plus de deux ans , daus laquelle Y. U. me fait quelques qucs* lions sur les Gaures et sur le Fédam. Comme j'estais alors occupé
} Voir tome xxii, éd. in-18, p. 84, 122 et 144.
à Tisiter ma résidence, je ne pns répondre sur le champi et quand je l'anrois pu, ma réponse n'anroit pn Tons estre envoyée par le dernier Taisseau. Je ne puis rien dire à V. R. snr les Gaures : il n'y en a point dans ces quartiers-cy. Je crois qu'ils vivent dans la partie septentrionale du Mogol. Ponr le védam^ V. R. sçait déjà que les Brames en font un grand mystère. C'est un axiome, parmi eux, que le communiquer à d'autres est un crime qui mérite plusieurs millions d'années d'enfer. Ils n'osent même l'écrire ; ils se l'enseignent les ans aux antres par tradition orale, et quelques-uns se persuadent que les védami ne sont point écrits.
» Les Brames trouvent dans leur caste et dans leur orgueil tant d'obstacles à la loy chrétienne, qu'il est très-rare qu'il s'en convertisse quelqu'un. Le peu qui s'en est converti dans cette mission n'étoient pas assez habites pour nous instruire à fonds de ces mystères. Le R. P. Robert de Nobili , fondateur de cette mission est cduy de tous les missionnaires qui a eu le plus de commerce avec les Brames, et qui a été le plus sçavant dans les langues et la religion des Indes; il n'a cependant écrit que très-peu de chose sut le védam. C'est de lay surtout que je tireray le peu que j'ai à dire.
» On écrit en Europe, si je ne me trompe, qu'il y avoit jadis dnq védams et que le cinquième s'est perdu. L'opinion commune estqn'H y avoit jadis quatre védams et que le quatrième a esté supprimé. Je me suis informé avec quelque soin si l'on disoit qu'il y eut en dnq védams et l'on m'a assuré constamment qu'on n'a entendu parler que de quatre. Il est vray qu'un poète ou son commentateur parle d'os cinquième védam; mais ce n'est qae dans le sens que nous disons d'un excellent poète : c'est un second Virgile. V. R. n'aura pas de peine à voir que ces quatre védams sont le même que les quatre beOa dont parle M. Bernier dans sa Relation des Indes. Les noms de ces quatre védams de la manière dont les écrit le P. Robert de NobI sont IrroucoU'Vèdam, Esourrou-védam, Chama-védam, Adarr^ ou Adarvana-védam. Le Nigandou dictionnaire poétique composé par les gentils au lieu d* Esourrou-védam, dit Mttiriam, et an lien de Chama-védam^ dit Ckama-davam^ et omet YAdarroUy parce que c'est celuy qui s'est perdu. Le P. de Nobili rapporte qu'on donne encore par extension le nom de védam à plusieurs autres livres,
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Agama'Védam^ Chouraudù^idam ^ Canda^vidam^ etc. Sdon ropinion Gommaiie , Chouroudi n'est pas on livre particulier, mais un synoDyme de Fédam. Le Condam n'est pas proprement on t^Mom, mais une Pourane (j'expliqaeray dans la snite ce qne c'est que pourane) , et si pleine de fables, qne c'est comme un proverbe, qn'il n'y a point de faussetés qui ne se trouvent dans le Candam\ et cependant ùù ne laisse pas de luy donner par éloge le nom de vidcm.
M On a encore écrit en Europe que les Brames lisent le Fédam au peuple et le leur expliquent : je suis fâché d'estre obligé de dire que cela est inoui. Les Brames assurent que cela ne se peut, et qu'il n'en faudrait pas davantage pour faire fmdre la tête au peuple. C'est une expression pour signifier qu'il n'en est pas capable. Ils luy lisent cependant certains livres k qui ils prostituent le nom de Fédam ^ et surtout le Romayanam. C'est un poème ou plutôt un roman en vers, ou le vraisemblable n'est guère gardé et qu'on débite au peuple comme autant d'oracles. Aussy les Brames l'appellent-ils le védam des Choutres.
V La grande science des Brames est d'apprendre par c aur les/^dams : qu'ils les entendent bien ou non, c'est ce que je ne sais pas; si un Brame savoit par cœur les trois Fèdams qui existent, il seroit regardé comme un prodige de science. Il y en a très-peu qui en viennent là. Il n'y a pas longtemps qu'on présenta au roy de Tanjaour les plus habiles Brames de son État ; on assure qu'il ne s'en trouva aucun qui sut les trois Fédams; la plupart ne savaient qu'une moitié on un quart de Fédam. Les moins ignoraos furent cboysispourestre les pensionnaires, c'est-k-dire pour recevoir les aumônes du palais. V. R. s'imagine que les Brames ont ici des collèges et universités. M. Bernier dit qn'il y en a une vers le Gange, du côté du Bengale, qn'il nomme, si je ne me trompe , Banarez ; en ces pays-cy on ne sait ce que c'est C'est dans les mes que les Brames apprennent ; on les entend jour et nuit répéter ce qu'ils ont appris du Fédam. Généralement parlant, les Brames du nord ont la réputation d'estre savans, et cenx d'ici d'estre fort ignorans.
« Que diray-je de ce qui est contenu dans ces livres , en ayant si pen de connaissance ? je m'en rapporte k ce que le R. F. Bouchet en a écrit dans sa lettre au P. BaltuSf supposant qu'il a eu des connais* Ul* SÉRIB. TOUh XVX.— K* 96; 18/»7. 28
s^nçes qae je n'ay pas. » •...:...
Le P. de Bourses ajoute ici quelques reoseigaeineiis qa*il a pu recueillir sur le coutenu des P^édams. Gomme il ne parle que par oaî dire, les détails qu*il donne ne sont pas plus satisfaisans que oeni da P. Bouchot ; nous n'en citerons qu'un passai :
tt Dans VJdourrou étoient contenus les secrets de la magie , les sacrifices des victimes humaines et des vaches, et c'est pour cela que les Brames l'on supprimé et jeté, dit-on, k la mer. Un Brame me disoit, il n'y a pas longtemps, qu'il n'étoit pas tellement aboli qu'il a'eo restât qudques exemplaires, surtout dans le Maleialam onMMbar^ m, sur ce que je lui dis comment est-ce qu'on avdt donné le nom cle JTédam^ ce livre si impie, ou supposé que de telles impiétés aient éié révélées par la divinité, il me répondit que ces cérémonies et sacrifices étoient du goût de certaines divinités inhumaines. Cette répome me donnoit beau jeu \ mais comme le Brame ne prenoit pas pUsir ï une telle conversation^ il me quitta assez brusquement. On dit enooie quedansF^dourrou-v^tfam étoit|contenuela chronologie indienne...
» Voilà , mon R. P. , les connaissances que je puis vous donner sur le fameux Fidam. Je suppose que le P. Baltus en aura eu de bien plas grandes et plus exactes ; car s'il n'a su que ce que j'en sais, cela ae mériteroit guère qu'il composât un livre sur cette matière. Quelque chose qu'il puisse dire, j'aurai de la peine à croûre que le f^idamuix quelque chose de bon... Priez le Seigneur qu'il éclaire oespanira aveugles , etc. »
Telles étaient au commencement du 18* âècle les seules connais* sauces que les premiers amateurs de la littérature brahmanique avaieit pu oblcoir des missionnaires du Maduré. Autant elles nous paraissent remarquables, eu égard à cette époque, autant laiasaienl-dtesà désirer. On n'avait rien^ tant qu'on n'avait pas de manuscrits autheatiques, et les renseignemens du P. de Bourzes ne pouvaient pas masquer de produire un redoublement de curiosité. Qu'était-ce dooc enfin que cette étrange mythologie, et en quoi consistaient an juste ces fameux /^e(fa5 que les Brhamanes cachaient avec tant de mystère! Ne sera-t-il pas possible de faire une brèche è cette grande muraille dont ils environnent leur empire ? Donnez-nous seulement des linci indiens, disait-on, et bientôt nous aurons trouvé des philologues assez
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laborieux pour les éiudieri assez érudits pour les expliquer. Desvceux si ardents deTaient être couronnés de succès, le zèle apostolique joint i l'amour des lettres opérera des prodiges^ et ces mêmes f^édas dont les Indiens sont si jaloux, seront les premiers monumens de leur littérature qui viendront prendre place dans la bibliothèque royale.
Uais ce n'est pas dans le Maduri que la porte devait s'ouvrir ; c'était dans le Camate. Le Carnate était une mission française formée depuis quelques années sur le modèle de la mission portugaise du Uaduré. A Pondichiry était rétablissement cenural , et en s'avan* çant vers le nord, dans l'intérieur des terres, les missionnaires trouvèrent une population qui différait de celle du Maduréy autant que des Indiens peuvent différer des Indiens. C'était la même idolâtrie , le môme fanatisme, la même horreur pour les Pranguis. Mais au lieu de la langue tamoule, c'était le talinga, au lieu du gouvernement des Naïques de Maduré , c'était la domination mahométane du Grand- Uogol , et l'on sait que les Nababs de l'Inde ont montré, à l'imitation de le wfs^ de Dékli , une bienveillance extraordinaire aux missionnaires chrétiens. U parait aussi que les Brahmanes de cette région étaient beaucoup plus instruits et parfois moins intolérans que ceux du pays TamouL A Balabaram surtout se trouva une espèce d'académie dont les docteurs entrèrent volontiers en controverse avec les Brahmanes nmnaimt et plusieurs embrassèrent le christianisme. C'est par leur moyen qu'on put obtenir un cxemplahre des f^édas ; voici les détails de cette importante et di£Bcile conquête :
La bibliothèque nouvellement fondée par Richelieu , n'était pas encore bien considérable, lorsque l'abbé Bignon en fut nonuné conservateur, en 1718. Ce §avant y apporta sa propre bibliothèque déjà très-nombreuse, et avec elle un ardent désir d'enrichir l'établissement n>yal qui lui était confié des manuscrits les pins rares et les curieux. Comme les manuscrits orientaux devaient naturellement y figurer avec distinction^ la pensée des Fédas se présenta bientôt à son esprit, et pour en avoir, s'il était possible, il crut ne pouvoir mieux faire que de s'adresser au bibliothécaire du collège Louis-le- Grand, qui était ^ correq[K>ndance avec les missionnaires de l'Orient. Le P. Souciett «U6 lui-même pour ce genre d'acquisitions, s'empressa d'écrire à la résidence de Pondichéry, et le P» Le Gac , supérieur de cette rési*
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dence, transmit immédiatement la commission aux pères qui étaient dans l'intériear. Mais , soit diflScnlté , soit défaut de loisir, plosiean années se passèrent sans qu'on vit arriver ancnn manuscrit. Nouvelles instances du P. Souciet. Dans un autographe inédit nous trouvons cette réponse du P. Lt GaCy en 1727.
« J'ai cru que le P. Gargam vous avait contenté touchant l'astronomie des Indiens ; je lui en écrirai encore. Pour ce qui est des livres de leurs lois qu'ils appellent Féiam , entre nous , je ne vms pas de quelle utilité cela vous pourra être. Voulez-vous qu'on vous l'envoie dans l'écriture du pays ? je ne crois pas que vous la puissiez faire lire à Paris. Si vous demandez qu'on vous écrive ces livres en caractères européens, ce sera un grand travail qui ne servira encore de rien. •
L'expérience a justifié ces réflexions du P. Le Gac. Il se prêta ce pendant au désir de l'abbé Bignon, et cette même année le P. Gargam lui ayant écrit qu'il avait trouvé une occasion favorable de se procurer un Fédam^ et qu'il ne s'agissait pour cela que d'une somme de 150 ou 200 livres, il aurait donné volontiers l'autmrisation , ans une &mine désastreuse qui était survenue, et qui obUgea les misaîoonaires de consacrer toutes les aumônes de l'Europe an soulagement des pauvres. La dépense fut remise à un tems plus favorable.
En 1728^ le P. Gargam écrit au P. Souciet, qu'il ne perdait pis de vue sa demande, et qu'il avait déjà un extrait du Fidam avec une interprétation littérale en telinga.
Il paraît que cet extrait se réduisait à peu de chose, et l'affaire tra^ nait en longueur, lorsqu'il arriva de France un nouveau missionnalrei destiné à la faire complètement réussir ; c'était le P. Calmette, Parti de Penmarck au mois de janvier 1726, il avait abordé an mois d'octobre à Pondichéry, et après plusieurs années de travaux dans diverses résidences, il fut envoyé à Balabaram. Doué d'une grande facilité pour Tétude des langues, et d'une intelligence égale à son zUe, il vit bientôt tout le parti qu'un missionnaire pouvait tirer de la connaissance des livres brahmaniques, et il s'appliqua sans relâche à l'étode du sanscrit ( ou ^amscrouiamy comme on disait dans le Gamate). Il est curieux de voir comme il sut bientôt s'en servir pour étudier les Fèda$ et pour y puiser des argumens contre les Brahmanes les pio érudils.