INTRODUCTION
JReltour de roccidenl vers Torienf. — Son avenir. — Action du Christianisme. Les études orientales auxiliaires de cette aclioc. — La tradition. — C'est un ileuve universel. — Lcssavans de France et d'Angleterre, — Jones, Colebrooke, Wilford : caractères de leurs travaux. — De Tautorité des travaux de Wiiford. — Infidélité de son pandit. — En quoi elle consiste et d'où elle provint. — L'auteur la découvre et y remédie. — Aperçu de ses Essais. — Plan et appréciation de celui que l'on traduit ici.
L'occident s'ennuie et se raorfond dans ses îles ^ : de toutes parts il regravite vers ce haut continent de l'Asie d'où il descendit jadis. Il semble que le vieux genre humain ait un instinctif besoin de revoir sa mère-patrie^ et qu'il lui soit dur de mourir loin de son berceau. C'est ainsi que tout circule ici-bas 3 que tout y semble mal à l'aise comme dans un lieiude condamnation , et semble vouloir, en tournoyant, s'élever comme d'un abîme vers des sphères et des cieux meilleurs. C'est ainsi que les eaux remontent^ à leur source , que les astres reviennent à leur place,
1 Le litre du Mémoire du cap. Wilford est un peu différend, le voici : Essai sur t' origine et la décadence de la religion chrétienne dajis l'Inde, par la cap. Wilford. — Il est inséré dans le x*' vol. des Asiatic researchesy et a paru à Londres, en 18 H.
2 J'use de termes analogues à mon sujet : on sait qu'en parlant du monde et surtout du monde occidental , la Bible dit : les îles des nations {Gen, , x, 5). On doit savoir aussi que les livres religieux de l'Inde, regardent les diverses parties du monde comme autant (TUes nouvellement sorties des eaux qui les séparent encore les unes des autres, et sur lesquelles elles flottent comme une barque ou comme une plante aquatique. Voir, ci après, la noie sur le Lotus du monde el le Mer on.
que le soleil couchant va renaître dans l'aurore et nous donne une idée des éternités sans fin , en nous en représentant le cercle dans le tems.
L'Orient sera envahi , il Test déjà : la Russie le tient par le Dord^ TAngleterre par le midi, la France par l'occident de l'Afrique. Les relations des peuples les plus lointains vont donc devenir aussi fréquentes que le furent jusqu'ici celles des provinces les plus voisines. La distance disparaît ^ la face du monde changera; comment, et en quoi changera -t-elle? C'est la question. Dieu l'a livrée aux disputes des hommes. C'est donc à chacun de s'en occuper. Pour agir sur une chose, il faut la connaître : pour modifier, pour influencer l'Asie, il faut donc l'étudier. C'est l'éternelle Isis, toujours pleiue de mystères, d'enseignement, de fécondité. La science profane s'en occupe avec ardeur et succès; ses académies en retentissent; mais le public l'ignore encore.
La science chrétienne doit s'en occuper de même, si elle veut avoir, dans l'ère future 5 la part et la place qui lui appartiennent et que Dieu lui destine. Elle a pour elle des élémens, des traditions et des facilités que n'a pas l'autre science. Elle seule peut fonder solidement , vulgariser et rendre utiles les conquêtes de sa sœur. Aussi bien l'Asie ne lui est point étrangère : le Christianisme y naquit ; ses apôtres l'ont porté jusqu'aux confins de l'Orient; celui qui fut jadis incrédule , saint Thomas, le prêcha dans l'Inde et y laissa des disciples. Ayant ainsi des traditions, des points d'appui, sur toutes les zônesdu globe, le Christianisme peut donc le remuer encore, et présider à l'ère industrielle et commerciale, qui semble s'ouvrir, comme il a présidé à l'ère guerrière qui semble se fermer. Il lui fallut du courage alors : il lui faut non moins de courage et plus de science aujourd'hui. Il saura y pourvoir, et, docteur éternel , dominer d'en haut ces elforts des hommes^ ces nouveaux incidens de sa mission. Dignes émules des anciens, ses nouveaux apôtres sont partout ;» partout agens de lumière et de vérité; une grande, une glorieuse mission semble s'ouvrir pour eux en Orient. Les philosophes humanitaires, depuis long-tems en appellent à l'Orient. Malheureusement ils ne savent pas que l'Orient a perdu, avec la pureté de ses traditions prhaiitives, la science réelle et historique , les titres vrais de rhomme« fils de Dieu ; l'Occident a seul conservé ce divin hé-
S6 OftlGINE DES TRADITIONS BIBLIQUES
ritage des traditions et de la vraie scieace. C'est cette lomière que les apôtres et les savans chrétiens, doivent porter en fils reconnaissans, à TOrient leur vieux père, qui, à son tour, pourra leur raconter les récits de la famille antique, entourés toujours de quelque fable. Voilà le rôle du missionnaire catholique.
Mais nous le répétons; pour cela, le zèle et la prière ne lui suffisent pas, il lui faut la science, la compréhension complète de toutes les révélations, de tous les rapports que Dieu a établis en différens tems avec les hommes. C'est à Taide de ce divin et lumineux flambeau qu'il pourra éclairer l'obscurité et lecabos des croyances orientales.
Mais ce ne sont pas seulement ceux qui partent pour évangéliser l'Orient, qui doivent se tenir au courant des études qui le concernent; indispensables à ceux-ci, elles ne sont guère moins nécessaires aux autres pour soutenir les luttes qui s'engagent et pour faire voir que le feu sacré ne s'éteint pas^ que les lumières sont toujours vivantes et nombreuses dans les parvis d'Israël.
Il me semble donc que les Chrétiens qui restent dans leur patrie, ceux-là même qrti n'ont pas de mission spéciale, doivent suivre le mouvement de la science, et s'il se peut, le diriger; du moins en redresser, en signaler les écarts d'une voix éclairée et aVec une autorité compétente. La vérité n'en a pas besoin , il est vrai, mais les hommes faibles qui pourraient la méconnaître en se laissant tromper, en ont besoin. La vérité a ses cieux sans bornes et ses règnes sans fin ; ce n'est pas pour ellemême qu'elle est descendue, mais pour nous : c'est donc aux Chrétiens de la défendre et de la propager, de faire voir qu'il n'est point vrai que la Croix craigne la lumière et ne projette que des ombres.
Les Chrétiens ont compris leur devoir : la Revue où j'écris en est une preuve , et non la seule : partout des jeunes gens inteliigens et généreux, pleins d'avenir et de bonne volonté, travaillent avec ardeur et font tourner leurs travaux, à la défense de la foi et d'une saine liberté, comme le chevalier de la Croisade faisait tourner son épée à la rescousse de son Dieu et à la délivrance de ses frères.
Quant à moi, qui ne suis point du nombre des forts, qui marche seul et sans appui dans mon obscur sentier, j'ai fait ce que j'ai
TRODVÉKS DANS LES LIVRES IflDlËNS. 27
pu: à défaut de froment j'ai voulu apporter mou graiu de sable au temple de ^éternel Salomoo.
Dans mon Histoire et Tableau de l'Univers, je me suis proposé de faire connaître la littérature , les Idées de Flnde et de TOrient, d'après le texte pur de ses livres originaux , eu les dégageant de tous les systèmes que l'on y ajoute et de toutes les préoccupations anti-chrétiennes auxquelles on voudrait les tordre. Ce n'était pas un ouvrage spécialement religieux, c'était uq ouvrage littéraire et scientifique que j'essayais.
Mais, comme la science orientale est toute religieuse, comme tous ses livres touchent par mille points à la Bible, il s'en est suivi que mon ouvrage a tourné presque tout entier en sa faveur par la force même des choses et par la nature des matériaux. Je n'ai point essayé, ni surtout forcé le moindre rapprochement; ils se sont tous faits d'eux-mêmes : ou plutôt ils existaient auparavant dans les choses : j'ai été heureux de les constater, mais je n'ai point eu la peine de les créer. Voilà quel est mon travail pour tMte pei*sonne éclairée qui le lira de bonne foi. £lle y suivra la tradiUôn biblique, s'en allant, comme une sainte messagère, à la têtedes colonies primitives , par la Perse dans l'Inde et laTartarie, par l'une et l'autre dans la Chine, de même qu'on la voit venir par rÉgypte dans l'Âsie-Mineure, de l'Âsie-Mineure en Grèce, de la Grèce dans l'occident et dans le nord de l'Europe. Sa marche est sensible malgré la distance : on la voit couler sous les tems : elle va vers les quatre vents comme les quatre fleuves ; ou plutôt ce n'est qu'un Qeuve, mais un fleuve universel et circulaire descendant, comme la vie, de la montagne du Seigneur : c'est le Jourdain traversant TËuphrate, l'Oxus, le Gange, le Kiang, le Tanals, le Danube ^ le Rhin^ par de célestes canaux, et formant ensuite une vaste mer autour du monde.
Si Ton pouvait s'étonner de quelque chose après cela, ce serait de voir qu'il en est qui s'étonnent de trouver dans tous les cultes et dstez toosles peuples des lambeaux bibliques et des idées presque chrétiennes : la merveille serait qu'il n'y en eût pas.
Mais ne m'occupant, dans l'ouvrage en question que de la haute antiquité et des révélations primitives sur le monde et sur Dieu, je n'ai point abordé les tems chrétiens, ni par conséquent signalé l'influence du Christianisme en orient. Un savant l'a fait pour
moi et mieux ^ue moi. Ce savant n'est pas français : les savans français ne se compromettent pas à ce point. Ce n*est pas qu'ils se passionnent aveuglément pour Flnde , l'Egypte ou la Perse, qu'ils en fassent tous la mère et le berceau des choses; ce n'est pas non plus qu'ils attaquent la religion de l'état : ils sont trop bien élevés pour cela et trop bons citoyens : souvent même ils l'honorent, mais rarement ils la défendent et la comprennent dans leurs travaux. Ils la saluent, mais ils passent et vont s'enfermer dans leur spécialité. Là , isolés comme le ver à soie dans le cocon, ils travaillent consciencieusement et produisent comme lui; mais ils n'étendent point leurs fils; ils ne les unissant point à ceux d*autrui. Au lieu d'en former un réseau général, ils vivent et meurent dans leurs cellules sur des trésors qui n'ont point circulé. Les savnns anglais sont plus heureux et plus prompts dans l'application de leurs théories , dans la mise à profit de leurs travaux : ils sont aussi généralement plus bibliques et plus préoccupés de religion. Les travaux de la fameuse société de Calcutta, intitulés : Asiaûc researches , Recherches asiatiques^ en sont une preuve. La religion chrétienne y est le point de départ et le but de plusieurs articles, surtout dans les premiers volumes où les sources primitives de l'Inde sont explorées. Presque tous les écrite du principal promoteur de là science orientale, l'éloquent et docte William Jone^ , fondateur et premier président de la société asiatique de Calcutta, ont cette tendance. Ceux de Colebrooke^ ^ moins vastes de point de vue, moins comparatifs, embrassant moins d'espace, sont plus précis et plus resserrés dans leur thème. Mais ceux, et surtout quelques-uns de ceux de leur contemporain et collaborateur, le capitaine Wilford^ sont encore plus particulièrement consacrés à la défense du Christianisme et de la tradition, que ceux de Jones lui-même.
Wilford naquit allemand , ses travaux s'en ressentent: c'est un peu la manie de vouloir trouver tout, dans tout, à force d'arranger les mots et les choses et de n'admettre point de diiférence. A cela près, militaire et philosophe, littérateur et archéologue, "Wilford^ naturalisé Anglais, est un de ceux quia fourni les articles
* Le& Annales onl publié Fanalyse des travaux de ces savants. Voir la Table générale du t. xii et du t XIX , à ces noms.
les plus éteodas, les plus nombreux^ les plus savans , sinon les plus exacts^ aux Asiatic researches. Ce recueil est un de ceux dont le Utre est le plus connu , et le plus justement connu en Europe; mais son contenu est loin de Têtre, surtout en France. C'est dommage, car il s'y trouve certainement des trésors: au milieu de quelque sable il y a des diamans de haut prix^ et à côté de quelques lieux plus arides , on voit passer les belles eaux du Gange. Les deux premiers volumes ont été traduits en français sous l'empire ; mais comme chez nous ce n'est pas toujours ce qui est le plus important qui est le plus encouragé , l'entreprise en est restée là. £lley restera, car en y donnant suite, on ne traduirait plus qu'un recueil insuffisant dans l'état actuel de la science. Pour le rendre complet, il faudrait y ajouter plusieurs autres ouvrages et recueils anglais, qui , venus depuis les Recherches asiaUques^ se sont publiés et se publient encore concurremment avec elles. Un tel travail serait utile , mais il ne se fera point , et les Recherches asiatiques y ainsi que les autres livres anglais de ce genre, nous resteront presqu'entièrement étrangers. C'est pour cela que nous avons voulu en faire connaître quelques-uns.
Colebrooke a donné sur les Vêdas et sur les systèmes philosophiques des Hindous, une série d'articles, ou plutôt de traités, qui font encore autorité dans la science : c'est en effet ce que l'on a de mieux jusquMci sur ce point.
Dans une série de traités semblables, intitulés Essay onthe sacred isles in theWest, Essais sur les (les sacrées dans /'oue«i, Wilford a tenté , d'après les Pouranas, un travail du même genre sur les traditions primitives , sur les systèmes géographiques et chronologiques des Hindous, sur l'ère de Yicramaditya; puis enfin sur Vorigine et la décadence de la religion chrétienne dans l'Inde,
Ce n'est certes point l'érudition , ni surtout l'art des rapprochemens, qui manque à Wilford. Ce serait plutôt la prudence que doit avoir un Européen dans ses entretiens religieux, littéraires et scientifiques avec les Brahmanes, ce serait plutôt la sobriété des détails et la fermeté du coup d'œil.
Cependant tout cela ne lui a pas manqué au point qu'on l'a dit et qu'on pourrait le dire encore. S'il avait une certaine facilité à se laisser tromper, Wilford était consciencieux et honnête autant que laborieux et instruit. Dès qu'il s'apercevait de ses erreurs.
il était ic premier h les signaler. Sous ce rapport lïous ne salirions mieux faire que de le laisser s'expliquer lui- même en traduisant ce qu'il en, dit dans Tintroduction générale des Essais. Il venait de s'apercevoir que son Pandit ou docteur Brahmane l'avait trompé dans les extraits des Pouranas qu'il lui avait demandés; sous le coup de cette surprise, Wilford s'exprime ainsi :
« Au moment de paraître devant le tribunal de la Société asia- Uque et du public^ ce serait en vain que j'essaierais de cacher mon émotion et mon anxiété.
» Je n'ai omis aucun effort pour rendre cet ouvrage aussi exempt d'imperfections que mes facultés me le permettent; mais le sujet est si neuf, les sources si loin des savans de l'Europe^ que l'inquiétude que j'en conçois Je l'avoue, n'est point petite. Heureusement pour moi, la Société à laquelle j'ai l'honneur de présenter mon travail , sera entre moi et le public ; car il est au pouvoir de chacun de ses membres, qu'il sache le sanscrit ou non , de s'assurer du bon aloi de toutes les autorités que je cite; les livres dont j'ai tiré mes renseignemens n'étant nullement rares ni difficiles à trouver.
» Les grandes lignes et les principaux traits de ces essais sont aussi très- connus dans rinde,despanditset des savans. Seulement quelques passages, anecdotes et autres circonstances , peuvent être moins familiers à plusieurs d'entr'eux. Mais ces petits détails ne sont d'aucune importance ; qu'on les retranche ou non , ma fondation et mon édifice n'en souffriront rien. »
Après ce début très-rassurant, WUford ùoniie, de ses Essais sur les îles sacrées dans L* ouest ^ un aperçu qui n'est pas fait pour flatter l'opinion de ceux qui veulent que tout soit venu de l'Inde puisqu'il fait venir d'ailleurs la religion indienne elle-même^
^ Ne serait-ce poiut ià une des causes occultes du discrédit exagéré que Ton affecte de jeter sur les travaux de Wilford ? On le plaisante mais on se garde bien de Tatlaquer corps à corps : il faudrait èti« de sa taille et de sa force. S'il s^était si souvent et si gravement trompé qu'on afifecte de le {prétendre sans dire eo quoi, les Recherches asiatiques^ ce flambeau toujours suivi de la science indienne, dont il fut Tun des premiers et des principaux rédacteurs, en eussent dû faire mention. Or, jamais elles n'en parlent, du moins en ce sens. L'homme qui passe en ce moment pour être Tun des Européens tes plus forts en sanscrit , le célèbre et se* vère Horace WUsoh , loin d'en parler légèrement , en parle avec respect dans le
« Ce que dans rinde on appelle les îles sacrées de l'ouest *■ et dont SouiUirdouipa, c'est-à-dire Nie blanche^ est la principale et la plas fameuse, c'est dans le fait la terre sainte des Hindous. C'est \\ qu'eurent lieu les événemens fondamentaux et mystérieux de leur religion dans son origine et dans son progrès. L'île blanche, cette terre sainte de l'ouest , est si intimement liée avec la religion et la mythologie indienne, qu'on ne l'en peut séparer, et par une conséquence nécessaire, cette Ile est connue des Théologiens de rinde autant que l'Arabie des Musulmans les plus éloignés.»
Mais quelle est cette île Blanche *, cette terre primitive des Hindous? Wilford, et je le conçois, a varié à cet égard. Il avait d'abord prétendu que c'était la Crète; là, du moins, il trouvait un Manou, Mhios; plus tard, mieux renseigné, à son avis, il soutint que c'était V Angleterre. Libre à lui. Je savais bien qu'on a dit que dans les derniers tems de la religion druidique , il venait des Druides d'Albion (la blanche) dans les Gaules, mais J'ignorais que dès les premiers âges du Brahmanisme, il en partit, comme aujourd'hui, des Brahmanes pour les Indes. Wilford passe ensuite aux difficultés qu'il trouva dans la composition
de son ouvrage, et à la cause qui en retarda la publication.
ivf 1® vol. des Recherches asiatiques , p. 607, au début de ses Remarques sur les parties des Dionysiaques deNonnus que Jones et Wilford avaient signalées comme te rapportant aux Hindous et à leur poème du Maha^Rharata ou de la grande guerre; Wilsoo dit, après avoir cité ses deux illustres devanciers : < Des opinions 4 venant de tels parages ne peuvent pas manquer d'avoir leur poids légitime ; » {opinions coming from Such quarters couid not fait to carry due Weight ,) et c^est diaprés cela , quMl se met à faire ses remarques. Certes , Wilson n^eût ni parlé ni agi de la sorte , si Fopinion de Wilford n^avait pas d'importance et ne faisait pas, en quelque sorte, autorité dans la science.Que dire après cela de ceux qui, avec moins de droit, en parlent si légèrement?
,^ Peut-être Wilford prend-il trop à la lettre le mot île ; cependant il savait bien que dans la langue des Hindous le mot douipa île, signifie aussi continent. D'où il suit que les Douipas de Toucst voulaient dire tout aussi bien les contrées que les lies de Touest. D'ailleurs les Hindous regardent tous les conlînens comme des Iles: ce sont les feuilles diverses du lotus sacré qui s'élèvent sur les eaux universelles et qui portent les arbres, les animaux et les hommes ; tandis que le pistil fécondant de celte fleur-univers, le Merou s'élance de son setnet porte eur sa cime les trois, les six ou neuf cieux Tun sur l'autre, et sous sa base, les trois, les six oa neuf enfers en sens inverse.
2 Ne serait-ce pas le désert , les plaines de la Perse, de la Gbaldéeou les montagnes blanchies de neige (Hima-laya) ?
«Une heureuse, dit-il, mais désolante découverte, ajouta au retard de ma publication, bien que je n'eusse jamais e^ le moindre doute sur Texactitude et la sincérité d« mes citatioiis , les ayant comparées avec les originaux quelque tems avant d'avoir complété mon Essai, Cependant, venant à réfléchir combien de soins doit y apporter un auteur et avec combien de facilité Terreur s'y glisse , je résolus de nouveau de faire une collation générale de mes citations avec les textes originaux avant que mon essai sortît de mes mains. En procédant à cette collation , je m'aperçus bientôt que partout où se trouvait le mot Souitam ou SouUa-doutjjifi , nom de la principale et même de tout le groupe des lies sacrées^ l'écriture était un peu différente, et la couleur du papier, différente aussi comme s'il eût été taché. Surpris à cet étrange aspect, j^apportaila page à la lumière et m'aperçus aussitôt qu'il y avait une rature et que l'on y avait appliqué quelque chose pour blanchir la place. L'ancien mot n'était même pas toujours tellement effacé que je ne pusse parfois le faire repa.raître clairement. Je fus foudroyé , mais je sentis quelque consolation en pensant que mon manuscrit était encore en ma possession.
» Je repassai aussi mon Essai sur t Egypte et le comparai aux originaux que j'y avais cités ; mes craintes ne furent que trop tôt réalisées; la même fraude , les mêmes ratures s'y faisaient remarquer. Je ne fatiguerai point la Société du récit de ma douleur à cette découverte , mais mon premier soin fut d'en informer mes amis, afin de m'assurerau moins l'avantage de l'avoir faite le premier.
» Quand je vins à réfléchir que cette découverte eût pu être faite par d'autres, soit avant, soit après ma mort, que dans un cas ma position eût été tout-à-fait malheureuse , que dans l'autre mon nom eût passé couvert d'infamie à la postérité , et eût augmenté le calendrier de Timposture, j'en ressentis un tel paroxysme que j'en craignis les plus graves conséquences pour l'état de ma santé alors affaiblie. Je formai d'abord la résolution de supprimer entièrement mes recherches et mes travaux , et d'informer le gouvernement et le public de ma mésaventure. Mes amis me dissuadèrent de prendre un parti trop précipité; ils me conseillèrer de m'assurer si la fraude avait atteint toutes les autorités citées
TROUVÉES DANS LES LITReJ INDIENS. 33
par moi ou seulement une partie. Je suivis leur conseil , et ayant de nouveau collationné mes citations avec des manuscrits fidèles^ je trouvai que les falsifications ne s'étendaient pas aussi loin que je l'avais dabord appréhendé.
» La nature de mes recherches et de mes études fut la première source de ce malheur. Bornées à quelque objet particulier qui n'eût exigé la lecture que de quelques volumes, comme par exemple l'astronomie, ces erreurs n'eussent pu avoir lieu; mais le cas était très diflférent. La géographie , l'histoire et la mythologie des Hindous s'enchaînent mutuellement et cependant sont dispersées dans un vaste nombre de livres volumineux où abondent une verbosité et une confusion repoussantes. Outre cela, les litres de leurs livres ont rarement quelques rapports avec leur contenu, et j'ai trouvé souvent de très-précieux documens dans les traités dont de litre était d'une nature qui ne promettait rien.
«Ainsi, quand je commençai à. étudier le sanscrit, j'étais obligé de parcourir avec difficulté de pesans volumes sans y trouver généralement rien d'assez important pour compenser la peine que je me donnais; mais dans le cours de la conversation ^ mon pandit et d'autres indigènes instruits, faisaient souvent mention de fort Intéressantes légendes ayant des rapports étonnans avec celles des mythologisles occidentaux. J'amenai donc mon pandit à me faire ^es extraits de tous les Pouranas et des autres ouvrages relatifs à mes recherches, puis à classer les extraits dans l'ordre de leurs sujets respectifs. Je lui fis un établissement convenable , je lui donnai des copistes et des aides , et je lui demandai de me procurer un autre pandit pour m'aîder moi-môme dans mes éludes. Afin de l'encourager davantage , je lui fis avoir une place au collège de Bénarès. Pendant ce même tems, je m'amusai de mon côté à lui développer notre mythologie , noire histoire et noire géographie anciennes. Cela était absolument nécessaire comme point de départ pour le guider dans une si immense entreprise , et j'avais une pleine confiance en lui. Ses mœurs étaient simples et rudes ; et sa manière calme et ferme de raisonner avec moi sur plusieurs sujets religieux , chose très-rare parmi les Hindous (qui en pareil cas ont une merveilleuse aptitude à plier et à rentrer en reculant dans votre opinion ), l'éie-
vèreut encore dan$ mon estime. J'afTeclais de le considérer comme mon gourou ou directeur spirituel; et à certaines fêles, d'iionnêtes présens lui étaient faits à lui et à sa famille en retour de ses découvertes et de ses communications.
»Les extraits que je recevais ainsi de lui, je continuai de les traduire pour m'exercer, jusqu'à ce que, dans peu d'années, cette collection devint très-volumineuse. Dès le commencement^ je lui enjoignis d'être particulièrement exact dans les extraits e( dans les citations, et je l'avertis que si plus tard je me déterminais à publier quelque chose , la vérification en serait faite avec le plus strict examen. Il parut abonder en ce sens, et nous passâmes outre sans aucune défiance de ma part , jusqu'à ce que sir William Jones me recommanda fortement de publier quelqaes-mies de mes découvertes, particulièrement sur l'Egypte. Je réunis immédiatement tous mes documens sur cette contrée , je revis mes traductions avec soin, j'en choisis les meilleurs passages, je les comparai avec tous les fragmens que je pus trouver dans nos anciens auteurs et je façonnai le tout en un Essai. J'avertis alors mon pandit, qu'avant de l'envoyer à sir "William Jones, la plus scrupuleuse collation de ses extraits avec les manuscrits originaux dont ils étaient tirés aurait lieu. Il y consentit sans la moindre altération dans sa contenance et môme avec la plus gracieuse amabilité. Comme il passa ensuite plusieurs mois, il eut le tems de s'y préparer, de sorte que lorsque la collation eutjieu , je ne vis aucun motif de me défier de ses extraits et je fus satisfait.
?) J'appris dans la suite qu'à mesure que l'argent que je lui donnais pour son établissement passait dans ses mains ^ son avarice le poussait l\ détourner le total en sa faveur et à se charger seul de tout le travail , ce qui était impossible. Afin d'éviter la peine de consulter des livres, il conçut l'idée de fabriquer des légendes de ce qu'il se souvenait des Pouranas et de ce qu'il avait retenu de ses conversations avec moi. Et comme il était exlrêpiement versé dans les pouranas et autres livres de ce genre, c'était une tache aisée pour lui , et il s'appliqua à introduire autant de vérité qu'il put pour obvier au danger de voir sa fraude immédiatement découverte. La plupart de ces légendes étaient très-correctes excepté dans le nom du pays qu'il changeait généralement en celui de V Egypte ou de Sweetam (Souîtam).
« Ses faux étaient de trois espèces; dans la première, il n'y avait que deux ou trois mots altérés ; dans la seconde , il y avait les légendes où il avait entrepris une plus grave altération; dans la troisième, étaient celles qu'il avait écrites toutes entières de mémoire.
» Quant aux falsifications de la première classe, lorsqu'il vit que j'étais résolu à coUationner ses extraits avec les manuscrits , il commença par altérer et défigurer son propre manuscrit, le mien et les manuscrits du collège , en effaçant le nom original du pays et en mettant à sa place celui de V Egypte ou de Sovîtam. Pour m' empêcher de découvrir celles de la seconde classe qui n'étaient pas nombreuses , mais de la plus grande importance par leur nature, il avait recours à un moyen plus coupable. Les livres, dans rinde, ne sont pas reliés comme en Europe ; chaque feuille est détachée; il enlevait donc une ou deux feuilles et en mettait d'autres à leur place avec de fausses légendes. Dans les livres de quelque antiquité, il n'est pas rare dans l'Inde de voir quelques feuilles nouvelles insérées à la place des anciennes feuilles qui manquent*. Pour cacher les falsifications de la troisième classe, et qui étaient les plus nombreuses, il eut la patience d'écrire deux volumineuses sections supposées appartenir, l'une au Scanda et l'autre au Brahmanda-pourana , où il réunit toutes les légendes dans le style ordinaire des Pouranas. Ces deux sections, dont il empruntait les titres, n'ont pas, telles qu'il les écrivit, moins de 12,000 slocas ou vers. I^s sections réelles de ces pouranas sont si excessivement rares, qu'on les suppose généralement perdues , et qu'elles le sont probablement , à moins qu'elles ne se retrouvent dans la bibliothèque du Rajak de Jaijanagar,
«D'autres imposteurs ont eu recours au Scanda^diu. Brahmanda et au Padma-pourana, dont une grande partie ne se retrouve plus, et pour cette raison on les appelle les pouranas des voleurs et des imposteur^. Cependant l'authenticité de ces parties, telles qu'elles sont en usage, n'a jamais été mise en question. Il y en eut qui essayèrent par les mêmes moyens que mon pandit, de tromper le fameux Jayas'mha et Tlcatraya , premier ministre du nabab
* Ceci poiirpnit expliquer ce disparate de couleur de style et de pensée ffue Ton trouve si souvent dans les livres hindous et môme dans les vedas.
36 ORrCINE DES TRADITIONS BIBLIQUES
d'Oude. Ils furent découverts, perdirent leurs places , leurs appointemens et furent disgraciés.
»Mon premier pandit n'avait certainement pas d'abord l'idée qu'il serait conduit à de telles extrémités. Quand il fut découvert, il tomba dans le plus violent paroxysme de rage. Il appelait la colère céleste avec les plus horribles et les plus formidables imprécations sur lui et sur ses enfans, si les extraits n'étaient pas vrais. Il amena dix brahmanes, non-seulement pour les vérifier , mais pour jurer par tout ce qu'il y a de plus sacré dans leur religion, l'authenticité de ces extraite. Après leur avoir fait une sévère réprimande pour cette prostitution de leur caractère sacerdotal, je refusai de les laisser procéder à leur serment
»Ici se termine le récit des tromperies de mon brahmane : cependant ses travaux ont du bon, et sa volumineuse collection d'extraits m'est encore d'une grande utilité parce que chacun d'eux contient toujours beaucoup de vérités, et par conséquent les savans n'auront pas été trompés dans les conclusions générales qu'ils auront tiréesde mon Essai sur l'Egypte. Ces conclusions sont vraies dans leur ensemble , mais il pourrait être dangereux de s'en rapporter à quelques passages isolés. Dans le travail actuel j'ai recueilli avec soin tout ce qui se trouve dans l'Inde sur VEthyopie et VEgypte.
» Quelques exemples des mensonges démon pandit feront voir sa manière de procéder : Le premier est une légende de ISoë , tirée selon lui du Padma-pourafta * ; elle contient l'histoire de Noë et de ses trois fjls, et elle est écrite de main de maître ; malheureument il n'en est pas un mot qu'on put retrouver dans ce Powrawa. Il est néanmoins fait mention de Noé , bien qu'en termes moins explicites dans plusieurs Pouranas, et mon pandit prenait un soin tout particulier de me faire remarquer plusieurs passages qui confirmaient plus ou moins son intéressante légende....
• J'en pris note; mais sans entrer dans des détails, je crus y trouver que le premier homme, c'est-à-dire, Dakcha y c'est Bhrâmâ sous une forme humaine ; Carddama, Capila ou Cabil,
* Padma-Pùurana j, Pourana du Lotus, c'est-à-dire de la création et du déluge sur les eaux duquel la terre délivrée des mains du démon Hyçgriva, par Vichnouj s'éleva flottante comme un Lotus.
(nom de Caîn, parmi les musulmans) était Civa. Le bienveillant Richi était Vichnou dont les titres sont Sarma et Sama, Siva est appelé Ha et Hanr^..,
» D'après le Malia-bharata ^ section de VAdipourva^ D* karma ou le premier homme sortit du côté droit de Brahma, entr'ouvert exprès pour cela. Il eut pour fils Gama, Sama et Harcha,
»Dans les livres hindous, un des fils de Noë est appelé Ila-pati, mot synonyme de Jyapati, le seigneur de la terre, le même que Prad-japatiy ou le Seigneur du genre humain. En effet, la dénomination de Prad'japati n'était originellement rien autre chose que Ja-pati avec la particule indéclinable pra dont on use souvent. Jah est le principe de vie dans un être animé; de là, l'homme est appelé Pra-ja pour sa supériorité sur tout le reste du règne animal. D'ailleurs, il est très-commun dans l'Inde d'accoler au nom des saints hommes la particule Pra^ surtout parmi les Boudhistes. Prad-japati signifie donc le vénérable Japati, le père des créatures animées. . .
Tilla, appelé aussi Ida et Ira, était le fils de Noë, et Ila-pati est synonyme de Jyapati ou Japati. Cet lia est appelé Ilys dans la théogonie d'Orphée et GkUchah dans les chants de la Perse; ce mot, qui répond littéralement à Ila-pati^ est peut-être le même que l'ancien llus d'Homère ^... Mes essais sur la chronologie des Hindous et le Mont Caucase^ sont presqu' entièrement purs des altérations que j'ai signalées ci-dessus, par la raison que mon pandit n'a presque point eu affaire avec eux. Je ne me rappelle que trois cas oùil^oit intervenu, et dans ces trois cas ces légendes sont défigurées par lui comme à l'ordinaire.... (p. 258 ).
» De même , plusieurs des légendes citées dans mon Essai sur \ Egypte, bien qu'elles aient un rapport frappant avec celles de cette contrée, ne sont pas précisément dites lui appartenir à elle ou à un autre pays, et elles sont rapportées en termes généraux. Dans ces cas, mon pandit insérait le nom de Y Egypte ; s'il y était
^ Ce nom rappelle naturellement le Hamow. Cham de la Bfble, etlcilm, Ammounei immoun-ra de PEgypte. t)aus presque tout Torienl le A, ainsi que respritriide' qui le renoplace chez les Grecs, s'aspire siforlemeut, qu'il se prononce souvent et surtout an commencement des mots, comme un A: ou un' g,
2 Introduction ofan essay on tke sacred isfesin tke west^ by caplein F. Wilford, dansAsiaU Resear, T.vrii, p. 255.
nV SÉRIE. TOME xin. — W*" 73 ; I8/16. 3
question du nom d'une autre contrée, il Feifaçaitet mettait h sa place celui de YEgypte{i^, 259).
» Cependant la ressemblance de ces légendes et de plusieurs autres, que pour cela même je cite dans cet ouvrage, avec celles des Egyptiens et des autres mythologistes, est si frappante qu'elle prouve une identité originelle. Car, dans mon humble opinion elle ne peut avoir été purement accidentelle. Cela démontre aussi quelque relation ancienne, sinon quelque affinité primitive entre des nations chez lesquelles nous trouvons ces légendes également répandues(p. 260).
» D'ailleurs, ajoute Wilford, mon infidèle pandit n'existe plus, et de telles déceptions ne peuvent plus avoir lieu. »
Ailleurs, Wilford ajoute que, malgré ces altérations des quelques noms et de quelques légendes dans ses premiers Essais^ leur tendance n'est point faussée ni leur but manqué ; leurs propositions et leurs conséquences générales sont vraies, et en se défiant de quelques détails, les savans peuvent se fier à l'ensemble.
Ainsi les erreurs de WiJford, quoique réelles, n'ont pas toute la gravité qu'on s'était complu à leur supposer. D'ailleurs, elles ne portaient que sur ses premiers Essais; et comme il avait encore son manuscrit en sa possession quand il s'en aperçut, il put les corriger ou du moins les signaler comme nous venons de voir.
£n second lieu, son trompeur étant mort quand il écrivait Vintroduction que nous venons de traduire presque en entier, celuilà, du moins, ne pouvait plus le tromper et il devait en avoir appris à se tenir en garde contre les autres dans ses essais ultérieurs. Ces derniers méritent donc plus de confiance et ne doivent pas inspirer la même inquiétude. Voici les titres de ceux qui sont postérieurs à cet avertissement que nous donne Wilford sous forme d'w;îroduction dans le via* volume des Recherches asiatiques{p, 2^5-266).
L Essai sur les systèmes géographiques des Hindous. — II. Sur la géographie et l'histoire d* Anu-Gangam ou des provinces du Gange, — III. Sur la chronologie des rois de Magadha^ empereurs de rinde — IV. Sur l'ère de Vici^amaditya et de SaUvahana.-^W, Sur l'origine , les progrès et la décadence de la religion chrétienne dans l'Inde, — VI. Sur les îles sacrées dans l'ouest *.
^ Wilfcrd préparait encore un autre Essai que nous ne trouvons pas sur cette
Tous ces traités sont donc exempts de fraude; et Wllford averti dut y avoir l'œil. Si tous ces traités doivent être exempts des soupçons qui planent sur leurs aînés y à plus forte raison celui que nous traduisons et qui a pour objet YoriginCy les progrès et la chute de la religion chrétienne dans l' Inde, \e sera-t-il; puisqu'il
list&j mais dont il parle dans son inirodaction, L^objet de ce mémoire que nous ne connaissons pas est si curieux , que malgré la longueur de ces dlations préliminaires, nous ne pouvons nous empêcher de donner encore ici la tradaclion de ce qu'en dit Fauteur ; ce passage supplée à V Essai qui nous manque, mais le fera regretter. Jamais encore la science des langues n'avait osé jeter un plus vaste coup d'œil sur le monde. S'il y a de la témérité, il y a aussi une érudition immense et même du génie, ce qu'on pourrait dire plus d'une fois de Wiiford Après avoir parlé de ses Essais sur la géographie et la mythologie des Hindous et sur les contrées intermédiaires entre l'Inde et les iles Britanniques dont on trouvera des extraits ci-après, il ajoute : a On verra dans le qours de ces essais que la langue des partisans de Brahma, leurs connaissances géographiques, leur histoire et leur mythologie, se sont étendues à travers le continent dans une largeur de 40 degrés (1,000 lieues) dans la direction du sud-est au nord-ouest, depuis la rive orientale de la péninsule de Malaya (Malaca), jusqu'à l'extrémité des iles Britanniques^ Dans toute cette zone immense, on voit reparaître en divers lieux les mêmes notions religieuses originelles, sous diverses modifications, comme on doit s'y attendre ; et il n'y a pas une différence plus grande entre les dogmes et le culte des Hindous et des Grecs qu'entre ceux des églises de Rome et de Genève.
9 Quant aux langages de celte zone, leurs roots radicaux, leurs verbes et leurs noms,' avec d'autres noms qui s'en déduisent régulièrement, sont généralement sanscrits. On ne doit pas s'attendre cependant à ce que leur grammaire respective conserve quelqu 'affinité : c'est le destin de toute langue en décadence de perdre graduellement SCS cas, ses modes, ses tems de second ordre, et d'employer des verbes auxiliares dont le sanscrit use rarement et jamais que par nécessité. J'ai observé cet état graduel de décadence du sanscrit dans les dialectes qui sont en usage dans les parties orientales de l'Iode. Dans ie plus bas de ces dialectes, j'ai vu que bien que tous les mots soient un sanscrit plus ou moins corrompu, la partie grammaticale en est pauvre et défectueuse, exactement comme celle de nos langages modernes en Europe, tandis que la grammaire du plus haut dialecte de l'Inde est au moins égale à celle de la langue latine. Nul idiome ne revient d'un tel état de dégradation : tous lies raffinemens de la civilisation et de la science, ne pourront jamais remettre en usage un mode ou un cas perdu. Les amélioratioos en ce genre, consistent uniquement à emprunter des mots aux autres langues, et à en créer de nouveaux au besoin. C'est la remarque d'un éioinent écrivain moderne, et l'expérience montre qu'elle est parfaitement juste. De plus, l'alphabet sanscrit, dégagé de ses doubles lettres el de celles qui sont particulières à cctie langue, est l'alphabet pélasgique ; et chaque lettre de l'un d'eux se trouve dans
est ravaBt-dernier et que par conséquent Wilford devait avoir une profonde connaissance da sanscrit et une grande expérience d'érudition, quand il l'a composé.
D'ailleurs, dans presque tous les points, le sujet prêtait à des preuves plus solides , à des rapprochemens plus vrais que les autres. C'est surtout de celui-ci que l'on doit âîre, si tant est que l'erreur naturelle à l'esprit de Tliomme, se soit encore glissée dans quelques détails, qu'on peut croire du moins à son ensemble et à ses conclusions générales. Ici l'auteur n'était pas uniquement abandonné aux hypothèses et aux livres sanscrits. Il avait ses données premières, ses termes de comparaison dans les langues et dans l'histoire connues de l'Europe, dans la Bible, dans l'Ëvangile et dans les Pères. De plus, cet essai n'est ni systématique ni prémédité comme les antres. L'idée n'en est venue à l'auteur qu'avec les matériaux, et il n'avait pas plus recherché les matériaux que l'idée. Tout est dû à un hasard heureux, au bon événement , à la providence : ce n'en est que mieux et plus digne de confiance.
Les gens intelligens et instruits ou désireux de s'instruire sur les points les plus intéressans et les plus importans qui puissent occuper l'esprit humain, avoueront Je Tespère, que parmi les lectures sérieuses^et élevées, il en est peu de plus neuve , de plus riche , de plus attachante que celle-ci. Jamais encore ou n'avait jeté une lumière si nouvelle sur l'histoire si peu connue, si peu étudiée et si digne de l'être du Christianisme dans la Haute- Asie , ni sur V universalité des traditions primitives qui annonçaient la venue d^un Messie et un renouvellement du monde. C'est par là que l'auteur commence son Essai divisé en U parties.
Dans la 1'* il parcourt d'un large et savant regard le monde et les siècles pour y chercher ces traditions primitives : il les trouve partout et à mesure que le teins approche, partout il sent et fait
Tautre ou dans ceox qui eurent cours jadis en Europe, cl maintenant je prépare un court eâsoi sur ce sujet intéressant. »
11 paraît que Wilford n*a point achevé ce dernier et intéressant Essai\ du moin» ne nous l'avons pas trouvé parmi les autres : nous le regrettons. Quant à ce qu'il dit de ceUe vaste zone sanscrite qui s'étend d'orient en occident, c'est une opinion généralement admise dans la science. C'est ainsi qu'on est de nos jours : on se moque d^un homme , on le décrédite et on lui prend ses idées.
sentir le geste humain palpitîint dans raitente. Les rois se troa* blent^ les poètes chantent^ les peuples espèrent^ la terre implore, le ciel semble pleuvoir et les astres s'arrêter pour prendre un autre orbita Ce Messie, dans le haut orient, sera nommé Crichna ou Boud4ha; dans rocddent, Mnrcellus; triple mirage du Christ. L'Inde le reconnaît en quelque sorte en nous parlant sans cesse, dans les plus savans de ses livres, de Vavatar ou de la divinité ineamée de Rome {Romaca-avatara) , et en célébrant sa passion et sa mort sur la Croix» dans ses Pouranas et dans ses. poèmes épiques, sous le nom d'un brahmane PetVA^'*cara, ou brahmane ouvrier.
Dans la 2** partie de son Essai, Wilfordconstate la haute antiquité du Chri^ianisme dans Tlnde. Il Fy trouve établi dès Tan li9. Il Ty suit jusqu'à l'invasion musulmane et même jusqu'au IS"" siècle.
Dans la ^^ partie, il indique les causes de la décadence du Christianisme dans ces contrées. Ces causes furent les excès de la conquête musulmane. Le glaive du koran isola les églises de l'Inde et de l'Occident, en s'interposant entre elles, en tranchant les liens qui les unissaient au chef suprême et en arrêtant toutes les communications.
Après cela l'auteur jette un coup d'œil sur ce qu'étaient alors et sur ce que devinrent ensuite les Chrétiens restés dans l'Inde. Il parle des Chrétiem de saint Thomas : à ce sujet nous ajoutons à son texte de curieux détails empruntés à V Histoire du Christianisme des IndeSf par La Croze.
Dans la 4* et dernière partie, Wiliord parle des guerres des Chrétiens et des Bouddhistes, dans l'Inde, des différentes ères religieuses» des relations de l'Inde avec l'Occident, de ses emprunts à la Grèce et de celle-ci à l'Inde. Il nous montre ensuite les Hindous voyageant dans le monde entier» et les Juifs faisant, dès les premiers tems» le commerce avec l'Inde. La conséquence de tous ces voyages et de toutes ces relations, c'est qu'il n'est pas étonnant après cela qu'il y ait tant de traditions bibliques dans les livres de l'Inde» et qu'il est impossible que le Christianisme n'y ait pas été connu dès ses premiers tems.
L* auteur finit par une récapittUation générale de toutes les parties de son Essai et par la description de la Croix dans l'Inde. Il nous en donne trois dessins. Nous les reproduirons d'après lui ,
afin de ne rien omettre et de compléter ainsi la traduction de son œuvre.
Tel est le plan sommaire du travail de l^ilford. Cette dernière partie , quoique curieuse aussi 9 nous plait moins que les autres dans certains passages. Ces passages eussent dû venir auparavant: Fauteur semble retourner sur ses pas et se répéter. A cela près, cette partie n'a pas moins d'importance, elle n'est pas d'une lecture moins attachante que les autres ; si elle a quelques assertions hasardées, elle abonde aussi en vérités positives.
Quanta nous, nous nous sommes tenus le plus près possible du texte dans cette traduction. Nous avons dû renoncer à notre propre style, à notre propre allure, pour nous plier à ceux de Tauteur. Le traducteur n'est pas libre : c'est un écho , il doit répéter^ sans changer le ton. Si donc on y trouve parfois des longueurs et des lenteurs, il ne faut pas nous eh rendre absolument responsable; nous avons fait ce que nous avons pu pour les empêcher de trop paraître, sinon par l'élégance, du moins par la clarté.
La seule liberté que nous ayons prise avec Wilford , c'est d'avoir ajouté quelques fragmens de ses autres essais à celui-ci, pour le compléter. Nous avons aussi joint des notes à son texte , aussi souvent que les besoins du lecteur peu familiarisé avec l'Inde et l'orient nous ont paru l'exiger. Nous acceptons la responsabilité de ces notes. Celles qui ne sont pas signées sont toutes de nous, excepté celles d'une demi-ligne ou d'une ligne, où Wilford indique les autorités dont il s'appuie et les sources où il puise.
Après ces aperçus préliminaires, nous commencerons, dans le prochain cahier^ la traduction de son Mémoire.
Daniélo.
^ Inutile de dire que pour reproduire généralemeot la proDoncialion fraoçaise dans les mots, nous mettons ou au lieu de w, et ck au lieu de sk. C*est ainsi que pour écrire comme il faut prononcer, nous mettons Souila-Douipa (rilc-bianche)r au Heu de Sweta'DvJÎpa; Crichna, au lieu de Crishna. Nous écrivons indifféremment Pur^ma ou /'cmran a, Vicknuoxk VicknoUt car en orient, et même d^s qu'on a passé les Alpes, Vu se prononce ou.
DE l'enseignement TBÉOLOGIQUE. 43
Science (îlatl)0lique.
L'ENSEIGNEMENT TIIÉOLOGIQUE
Benxihmt :3lrticlc*.
Efforts tentés pouf réorganiser les études supérieures ibéologiques. — Quels eu doivent être Tobjet , la méthode et la forme. — Objet : la révélation, l'église^ les erreurs contemporaines. — Méthode: la méthode syllogislique ne peut plus convenir aux études supérieures théologiques. — La remplacer par la méthode historique. — Forme: la langue latine, bonne pour la théologie élémentaire, doit être remplacée par la langue française dans les hautes études tliéologiquet.
La nécessité d'un enseignement ttiéologique supérieur nous pa~ raît invinciblement démontrée. Tous les esprits qui ont considéré de près la situation deTéglisedeFrance^sont d'accordsur ce point. Espérons que bientôt Tépiscopat s'emparant avec ardeur de cette pensée sérieuse, s'efforcera de lui donner la consistance avec la vie. L'épiscopat français renferme des esprits éminens qui paraissent réservés pour la réalisation des grands projets qui s'agitent dans toutes les intelligences catholiques. Puissent- ils ne pas reculer devant les rudes labeurs de leur mission sublime ! Puissent-ils, bravant les préjugés vulgaires de la routine, ou bien les résistances de l'apathie, comprendre les véritables intérêts de l'Église et les augustes destinées de ce clergé français qui a donné au monde tant de docteurs et de saints ! Quelle belle mission que celle d'un évéque qui s'élève à la hauteur de la sublimité de sa charge! N'est-ce pas à lui qu'il appartient de réconcilier l'église et la patrie ? N'est-ce pas à lui à défendre celte foi de nos pères qui a fait Jusqu'ici la grandeur de la France ? N'est-ce pas lui qui préparera pour l'avenir les prêtres qui devront reconquérir les générations nouvelles ? Il est impossible qu'avec de telles obligations , l'esprit ne soit
* Voir le 1«^ article, au n" 71 , tora. xii, p, 325.
44 RÉFORME DE l'eNSEIGISEM&NT TDÉOLOGIQUE
pas saisi des pensées les plus liautes. L'âme s'élève irrésistiblement dans certiiines situations merveilleuses. Tout porte donc à croire que Tépiscopat dirigera nécessairement ses vues vers une organisation supérieure des études cléricales.
Mais nous sommes restés jusqu'ici sur le terrain de la spéculation ; s'il est facile de comprendre l'évidente nécessité d'études théologiques plus étendues et plus profondes ^ il n'est pas aussi simple d'indiquer les moyens pratiques d'organisation. Nous nous trouvons en face de plusieurs systèmes que nous devons essayer d'apprécier.
Quel sera V objet d'un cours de hautes éttides théologiques ? Quelle en sera Informe? Quelle en sera la méthode? Questions capitales devant lesquelles je ne veux pas reculer.
La pensée d'études ihéologiques supérieures n'est pas nouvelle. On en a tenté la réalisation depuis la restauration du culte : il n'est rien sorti de ces essais malheureux. Ces tentatives sans résultat ont découragé les esprits les plus actifs et les plus entrepre- Dans. Pourtant, si l'on avait suivi de près les applications d'une bonne pensée, il eût été facile de se convaincre que la stérilité des résultats venait de la méthode et non pas de l'idée. En effet , quelle marche a-t-on suivie? Quel but se proposait-on? Quelles questions voulait-on choisir de préférence? Tandis que les anciens cours de facultés vonldAeni exclusivement sur des sujets dogmatiques > on s'est avisé de choisir quelques traités de casuistUpie qu'on a eu l'ingénieuse idée d'appeler pompeusement grands cours d'études théologiques I La casuistique est certainement une chose utile. Mais est-ce qu'elle n'est pas suffisamment enseignée pendant les trois années d'études théologiques? Nous croyons^ pour notre compte^ que c'est la seule branche des études ecclésiastiques qui ne demande pas d'extension. D'ailleurs, la casuistique est par ellemême si aride et si monotone, que le professeur chargé de l'enseigner, doit vaincre pendant trois longues années la résistance d'une grande fatigue intellectuelle. Il faudrait un talent véritablement remarquable pour donner à ce cours le mouvement et la vie. Supposez donc pour un moment qu'après trois sérieuses années d'une étude qui les a si peu charmés, on vienne à jeter les élèves les plus capables dans des questions du même genre adroitement étejidues et compliquées ; savez-vous ce qui arrivera ? Cest que
pour ne pas retomber dans les banalités de renseignement élémentaire, il faudra nécessairement exhumer du tombeau des vieux livres , une infinité de questions véritablement spéculatives. Mais nous n'atrons plus les longs loisirs du moyen-âge. L'ennemi est là qui veille auprès de nous. Pendant que nous nousépanouissons à Vaise sur de subtiles questions, les démolisseurs de l'exégèse allemande battent en brèche tous les monumens de la révélation chrétienne. Pendant que nous faisons de grands cours de casuistique, toute l'histoire sacrée de la révélation est mise en morceaux dans les philosophies de l'histoire que dévore la jeupesse des écoles. Nous nous inquiétons énergiquement de l'avenir du syllogisme pendant que le panthéisme ou le scepticisme sapent les bases de la méthaphysique chrétienne. Ce n'est pas assez : descendu des régions supérieures, le rationalisme pénètre rapidement dans les classes inférieures par la presse quotidienne. Il n'est pas de prêtre de village devant lequel ne se dresse le fantôme menaçant. Soldats destinés à la garde de la cité sainte , ne nous endormons pas au bruit flatteur de nos périodes cicéroniennes, quaad il s'agit de la défense de l'Église. Il est sans doute fâcheux qu'on nous fasse si peu de loisir. Mais les premiers défenseurs du christianisme en avalent moins que nous. N\'ivaient-ils pas affaire en même tems aux hérétiques, aux sophistes^ aux bourreaux? Ils <^taient partout où l'erreur paraissait. Ils étaient dans les places publiques , dans les écoles des philosophes , dans les conciles , dans les cachots des confesseurs , dans les agitations populaires ; ils ne se reposaient que dans le glorieux sommeil du martyre.
La méthode suivie par le nouveau cours de théologie publié par Mgr de Saint-Flour, n'a pas les inconvéniens que nous venons de signaler tout-à-l'heure. Il y est bien pjlp question du présent que du passé. On y laisse paisiblement dormir dans leur tombe éternelle les Donatistes avec les Nestoriens. C'est au 19® siècle tout entier qu'on s'adresse. Ce sont ses erreurs , ses préventions , ses haines qu'on veut combattre. C'est là un pas immense de fait, €t ce progrès, s'il devient général, doit rendre l'intérêt et le mouvement aux études dogmatiques. Une polémique monotone faite contre un passé mille fois mort n'intéressera jamais puissamment les jeunes intelligences. Mais, si vous les transportez sur le ierrain vivanl des faits , si par une méthode saisissante vous les