RÉFORME DE l'eNSEIGNEMENT THÉOLOGIQUE
jetez dans la tempête des agitations contemporaines ^ vous verrez bientôt la cbaleur et l'action rentrer dans les études théologiques. D'ailleurs, dans quel but demande-t-on si généralement, pour les sujets les plus distingués, des éludes supérieures? Pour deux raisons fondamentales , qui toutes deux nécessitent une connais^ sance véritablement approfondie du rationalisme contemporain. Nous allons insister sur ce point.
La mission du jeune clergé ne devra pas se borner simplement à conserver dans la foi les âmes véritablement (idèies. Il doit aussi travailler ardemment à reconquérir les esprits égarés. La société rationaliste nous touche de tous les points par ses doctrines et par son in^uence. Elle respire avec nous Tair de la patrie ; elle parle notre langue ; elle nous coudoie , pour ainsi dire , de tous côtés. Le prêtre qui vivra dans ce monde composé d'élémens si divers, ne doit pas s'attendre à voir tous les fronts s'abaisser respectueusement devant son caractère sacré. S'il veut s'enfermer doucement dans la portion iidèle de son troupeau, il coulerafacilement des jours purs et sereins. Maiss'îia véritablement le zèle qui dévore et qui brûle , il ne pourra laisser s'égarer dans les sentiers perdus tant d'âmes dont il est Je pasteur et le père. Loin de briser avec elles toute relation sociale, il s'attachera, pour ainsi dire, constamment à les suivre dans leurs voies ténébreuses. Si l'on s'aperçoit qu'il a de la science et du dévouement, la considération qui s'attachera naturellement à sa personne fera tomber devant lui bien des barrières qu'on juge infranchissables. Le monde rationaliste épargne à un prêtre vulgaire l'embarras des polémiques savantes. Il ménage, avec une moquerie courtoise, son incapacité constatée. Il ne faut pas croire, pour cela, qu'il ne soit pas avide d'aborder les grandes questions de la controverse chrétienne. L'ignorance de la théologie catholique est si grande aujourd'hui, qu'on environne avec une inquiète curiosité les prêtres qu'on sait savans. Si, à une connaissance profonde de la polémique catholique, ils joignent une tendre compassion pour leurs frères égarés, une douceur invincible , une franchise ferme et droite, il est impossible qu'ils ne fassent pas, surtout dans le ministère des villes, bien des conquêtes à Jésus-Christ.
C'est surtout par la prédication que s'exerce l'influence salutaire du sacerdoce. C'est par elle que les apôtres ont conquis l'univers;
c'€st par elle encore que nos admirables missionnaires ébranlent les cultes despotiques de l'immobile orient. Si Ton ne se propose* par la prédiation, que de compléter Tinstruction des âmesrestées fidèles, on enferme volontairem^t son ministère dans un cercle qui va se rétrécissant tous les jours. C'est là un malheur trop général, et qui demande les plus prompts comme les plus énergiques remèdes. Comment ! la parole catholique , qui a brisé Fidolatrie , s'affaiblirait volontairement comme un souffle qui s'éteint I La science catholique, qui a confondu tant d'erreurs et terrassé tant d'hérésies, reculerait devant des ennemis qui n'ont ni la force ni le génie de leurs pères ! Puisse le ciel susciter de nos rangs des hommes qui se posent vis-à-vis- de la société moderne sans peur et sans forfanterie! Qu'ils viennent, apportant la paix de l'évangile, annoncer aux générations nouvelles le Christ rédempteur! Plus d'une fois , les peuples égarés se sont écartés bien loin des droits chemins ; pins d'une fois^ dans sa force et dans sa douceur ^ la providence a suscité des hommes puissans par la science , par la parole et par la charité. La France du 19« siècle n'est pas déshéritée de la gloire de no^ ancêtres. Des hommes comme les PP. Lacordaire et de Ravignan soutiennent contre le rationalisme tout puissant, une lutte pleine d'héroïsme , de grandeur et de talent. Mais Paris n'est pas la France ; et pendant qu'au centre du mouvement ces deux hommes étonnans ont fait sur l'ennemi d'admirables conquêtes , la propagande rationaliste s'étend dans les provinces au lieu de s'arrêter. Nous avons la triste conviction qu'elle devra, pour ainsi dire, grandir de jour en jour si les évêques de la province n'opposent à cette (îontagion de l'erreur les résistances de la vérité. Il faut qu'ils mettent en réserve et qu'ils préparent , pour le combat , des prêtres en quelque sorte sacrifiés à cette lutte généreuse. Il existe , il est vrai , dans plusieurs diocèses, de petitescongrégations de missionnaires. Tous les catholiques se plaisent à rendre justice au zèle et au dévoûment de ces hommes apostoliques. Mais lettr ministère* ne s'étend pas au-delà de nos campagnes, et ce laborieux travail consume tout leur tems et leurs forces. Il est évident qu'il faut, pour le ministère de controverse dont nous parlons , des hommes préparés par des études spéciales et même approfondies. Les missionnaires qui traversent de tems en tems les grandes villes de province, y
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laissent peu dé souvenirs» Pour qu'une instruction religieuse véritablement forte pénétrât dans les classes éclairées , il faudrait un enseignement qui eût de la fixité et de la permanence. Ce sont les pluies douces et fréquente du printems qui font germer les fleurs et qui préparent la moisson de l'été.
On doit commencer à comprendre maintenant quel doit être, dans notrj pensée, Voàjet des hautes études théoiogiques : — la Révélation et l'Église. Nous devons rendre celte justice à la nouvelle théologie de Saint-Flour , qu'elle insiste principalement sur ces deux idées capitales. Mais nous ne croyons pas^ comme l'auteur , qu'il faille consacrer un tems assez considérable pour établir renctiaîncment du dogme et de la morale catholique. Ce n'est pas que la chose ne soit certainement bonne en soi et d'un intérêt visiblement incontestable. Mais dans un cours de hautes études , ces deux importantes questions de la Révélation et de l'Église demandent des développemens d'une telle étendue , elles touchent en tant de points à la dogmatique^ à l'exégèse , à l'histoire, à la philosophie , qu'elles ne permettent certainement pas qu'on puisse ajouter d'autres questions sans les briser ou sans les amoindrir. Si nous comprenons ainsi les hautes études théologiques, il est clair que^ dans notre pensée , ces études ne s'adressent pas à la masse des élèves. Il me paraît que nous ne sommes pas d'accord sur ce point avec j' auteur de la tiiéologie de Samt-Flour, Nous jugeons capitale cette question d'organisation , et nous nous croyons obligés ^ à cause de cela , de motiver solidement notre opinion par le raisonnement et par l'expérience.
Les raisons que nous avons données pour démontrer la nécessité des hautes études théologiques ne s'appliquent pas évidemment aux membres du clergé des campagnes. Le peuple des villages, c'est par le dévoûment , par la charité et par le zèle qu'on doit surtout le ramener à l'évangile. Ses préjugés viennent du cœur bien plust[ue de la raison. Nous croyons donc à peu près inutile d'admettre dans les cours supérieurs , soit de philosophie, soit de théologie , les élèves que leur peu de capacité rend peu propres à ce genre de travaux. Il résulte d'ailleurs du système contraire, un immense inconvénient pratique. Les élèves qui ont véritablement de l'avenir, se trouvent alors perpétuellement pa-
ralysés par la lenteur intellectuelle de leurs condisciples. Le professeur^ obligé de propoftionner son enseignement aux besoins de la majorité de sa classe^ restera nécessairement superficiel et banal. Ce vice d'organisation a fait échouer plusieurs tentatives honorables d'amélioration dans les études ecclésiastiques. Nous le jugeons sérieux et grave.
Mais, peut- on m'objecter^ renseignement ordinaire ne suffît pourtant pas pour les besoins des jeunes prêtres qui doivent exercer le ministère des campagnes. Il se trouve, dans les plus humbles villages, des personnes qui ont fait des études, et vis-à-vis desquelles le clergé doit prouver sa connaissance de la science sacrée. J'avoue bien volontiers que si, par études ordinaires, on entend Dailly pour la théologie^ Ménochius pour l'exégèse , Dé'* rauU'Bercastel pour l'histoire de l'église, le Manuel de Lyon pour la philosophie , l'objection est véritablement invincible. Mais si l'on me permet de dire toute ma pensée, j'espère la réduire à sa juste valeur. £n parlant de la nécessité des hautes études théologiques J'ai supposé perpétuellement la réforme de l'enseignement ordinaire de la philosophie, de la théologie, de l'exégèse et de rhistoire de l'église dans nos grands séminaires. Quehiues séminaires, je le sais, ont déjà beaucoup fait; mais, dans le plus grand nombre, il reste beaucoup à faire. On comprend facilemeut pourquoi nous ne faisons qu'indiquer ici cette question capitale dont la solution doit exercer une si grande influence sur l'avenir de notre église de France. Il y a certaines questions qui ouvrent devant nous d'immenses horiaons, mais il y aurait delà témérité à vouloir, d'un seul regard, sonder toutes les profondeurs du ciel.
J'ai parlé jusqu'ici de V objet du cours supérieur d^études théologiques. Il me reste, pour remplir ma promesse, à traiter deux questions pratiques d'une importance incontestable, celles de la méthode et de \2iforme qu'il faudrait adopter.
Dans toute espèce d'étude, la méthode est beaucoup. Si .l'on a tant discuté sur la vraie méthode philosophique , c'est qu'on a senti que ce problème contenait en lui tout l'avenir de la science. En théologie, science d'autorité, la question n'a certainement pas la même importance. En faudrait-il conclure qu'un professeur de hautes études théo logiques, doive laisser de côté les questions de méthode ? Qu'il ne doive pas, pour le succès d'un ensei-
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gnement nouveau 9 eo chercber^une vivanle et populaire? Or, la méthode syUogisUque offre-t-elle ccf double avantage ? Nous n'avons pas à nous occuper ici de l'utilité du syllogisme pour les études philosophiques ou théologiques élémentaires. M. Jules Simon, dans le nouveau Manuel de philosophie à l'usage des collèges , a chaudement recommandé l'usage du syllogisme à la vive jeunesse des universités. La théologie de Saint-Flour le regarde aussi comme fort utile pour renseignement Ihéologique élémentaire; mais elle proclame^ qu'en même tems il est impossible d'appliquer la méthode syllogistique dans les études dogmatiques supérieures. Si la première partie de cette opinion ne rencontre pas une sympathie universelle ^ il me semble du moins évident que la nécessité d'une autre méthode ne sera contestée par personne, quand il s'agira de renseignement supérieur. Cette méthode, selon nous^ c'est la méthode historique,
La prédilection pour les points de vue où la spéculation dominerait, empêcherait certainement les professeurs de donner à leurs cours tout l'intérêt dont ils sont susceptibles. Certes, si les élèves ne mettent pas, dans l'étude de la dogmatique catholique, toute l'intelligence et l'activité qu'on pourrait désirer^ ce n'est pourtant pas la faute d'un sujet si propre à intéresser tous les esprits sérieux. Mais, supposez que cet enseignement se fasse d'une manière pâle et décolorée, il devient alors prodigieiisement difficile de maintenir, un peu long-tems, Tattention d'une jeunesse pleine d'ardeur et d'imagination. Ce n'est pas qu'il faille d'énormes efforts pour intéresser les Jeunes gens dès qu'ils ont du sérieux et de Tintelligence. Il ne faut pour cela que leur parler leur langue, et soyez certains que vous en serez toujours compris alors. Mais si vous vous attachez à réduire en formules arides ce magniGque ensemble de faits saisissans qui doivent former un cours de hautes études^ ne vous étonnez pas si vous ne produisez que la fatigue et l'ennui. Le siècle où nous vivons est éminemment hostile à la spéculation; il dédaigne les dissertations abstraites ; il n'a pas souci des distinctions savantes : il lui faut toujours des faits et des faits sensibles et vivans, qui frappent ses yeux comme la lumière du jour. Faut-il donc s'étonner que la jeunesse cléricale, sortie des entrailles du siècle, en conserve irrésistiblement tontes les tendances intellectuelles. Les esprits
Dans les grands séminaires. 51
éclairés ne passent pas Icar vie à gémir sur les tendances de leur époque^ ils s'en emparent avec énergie et vigueur^ pour les maî^ triser et les conduire au bien^ c'est la mission des intelligences supérieures^ et le clergé en renferme certainement bien assez pour entreprendre la tâche de renouveler les hautes études théologiques^ en les replaçant sur la bme de l'histoire.
Si Ton a bien compris ce que dous avons dit de Vobjet que nous avons désigné pour la matière du cours , on comprendra mieux encore la rigoureuse nécessité d'une méthode historique. Cet objet n'est- ce pas la Révélation etr£glise?Or, les partisans les plus décidés de la méthode syllogistique^ sont forcés ^ quand il s'agit de ces questions capitales^ d'entrer à l'instant dans le domaine des faits. C'est là le terrain ferme et solide de la controverse contemporaine. D'ailleurs les adversaires les plus redoutables de la Révélation ou de l'Ëglise, ne nous permettent pas de choisir. £n Allemagne et en France ^ les Strauss, les Yater, les de Wette^ les Bohlen, les Gésénius, les Bauer^ les Quinet, les Mlchelet * , nous livrent aujourd'hui bataille sur le terrain de l'histoire. Il nous est impossible, sans contredire toutes nos idées, de ne pas accepter le combat. Le rationalisme est sorti des rêves métaphysiques et des utopies creuses. Il attaque le Christianisme en face, c'est au cœur qu'il voudrait le frapper. Il n'est pas d'esprit réfléchi qui puisse se dissimuler Timportance véritable de cette tactique perfide. Il faudrait s'aveugler étrangement pour se dissimuler la prodigieuse patience, Tinfatigable activité de celte classe d'adversaires de la Révélation. Ils remuent le monde pour y trouver quelques témoins contre le Christ. Ils ont usé leurs yeux dans la poussière des livres, afin de déterrer, s'il est possible, quelque problème que nous ne puissions résoudre. lis ont secoué de leurs mains actives et pétulantes tous les mille systèmes de la science du passé, afin de trouver Vinventeur de cette merveille qui s'appelle le Christianisme. Le tems est venu de travailler ii les confondre. Le rationalisme a bâti sa cité d'imposture qui s'élève orgueilleuse vers le ciel qu'elle croit pouvoir maintenant
^ Valer, Bohlen, Gésénius, ont aUaqué siytout le Pentateuquc; Strauss ec Bauer, VÉvangilei de WeUe, lés deux Testamens; MM . Michelet et Quinet , surtout VHistoire du Christianisme depuis J.-C.
52 RÉFORME DE l'eNSEIGNEMENT THÉOLOGIQtlE
braver en vain. Mais la providence ne permet le triomphe de l'orgueil que pour le confondre par la faiblesse et par rhumilité *. La pierre sortie de la fronde d'un berger d'Israël fut plus puissante un jour que Tépée des guerriers.
Une dernière question nous reste à décider , celle de la langue qui devra servir à l'enseignement du cours. L'usage du latin provoque ordinairement beaucoup d'antipathies. Pourtant , nous sommes intimement convaincus qu'il faut leur résister au moins jusqu'à une certaine limite. L'Église qui doit embrasser tous les lieux et tous les tems^ a besoin d'une langue universelle , d'une langue , qui conserve , sous des formes invariables , la merveilleuse immobilité de son dogme ^ d'une langue qui puisse faire disparaître de ses saintes cérémonies la vulgarité des idiomes populaires. Nous pensons donc que dans les études élémentaires, on doit exiger rigoureusement des élèves l'intelligence de la lan« gue sainte. Nous allons même jusqu'à penser qu'on «admet trop facilement aux études philosophiques et théologiques des jeunes gens qui n'ont qu'une connaissance beaucoup trop' superficielle de la langue latine. Ce n'est pas en théologie que Ton doit ap-» prendre le latin ^ mais c'est dans les petits séminaires qu'on devrait s'attacher avant tout à un genre d'étude qui peut tant influer sur l'avenir scientifique des jeunes théologiens. L'ignorance du latin leur fermerait toujours, pour ainsi dire, les précieux monumens de la tradition catholique^ tous ces précieux travaux que nous ont légués le zèle et la science (Profonde de nos pères dans le foi. Mais si nous sommes bien convaincus de l'importance du latin^ nous pensons aussi,avec la théologie de Saint-Flour qu'il est trèsessentiel dans les circonstances où nous sommes placés d'habituer les jeunes ecclésiastiques à manier habilement notre langue nationale. L'usage de la langue latine n'est plus dans les habitudes de la science. Il n'est pas de savant qui ne s'atttache avec beaucoup d'art à donner de la popularité au genre de connaissances qu'il cultive et qu'il aime. C'est ainsi que la science a pris de l'importance dans la société moderne. Le rationalisme est devenu une puissance formidable en parlant la langue des masses. Il est tems aussi que la polémique catholique prenne les allures déci-
i Infirma mundi elegit Deus ut confundat forlia. Saint Paul, i Cor. i, 27.
dées de l'époque contemporaine. Le siècle oublierait volontiers les sévères enseignemens de la foi , si la foi ne daignait pas parler sa langue. Cette condescendance est d'autant plus facile^ que Tadmirable clarté de la langue française ^ sa marche logique et débarrassée d'inversions, la rendent tout-à-fait propre aux discussions sérieuses. N'est -ce pas dans cette langue que Bossuet a écrit l'admirable Histoire des variaUons et YExposition de la doctrine catholique, Fénelon le Traité de l'Existence de Dieu^ et Pascal ses Pensées? Nous ne sachons pas qu'en latin on ait jamais mieux dit. On s'imagine trop facilement, pour éloigner de l'enseignement (héologique supérieur l'usage de la langue nationale 9 qu'on en prend rapidement l'habitude dans les discussions savantes, ou Men dans la prédication. C'est une erreur démentie par des faits trop nombreux. Un certain nombre d'ecclésiastiques savans s'étonnent que le siècle ne lise pas leurs livres, ou ne veuille pas écouter leur parole, fis ne peuvent s'expliquer non plus la popularité d'un certain nombre de leurs adversaires dont la science médiocre saute aux yeux. Les esprits sérieux ne sentent pas toujours l'Importance de la forme. Le monde ne comprend pas leur langue; il s'irrite qu'on veuille lui en imposer une qui lui est devenue comme étrangère. S'il arrive qu'un jeune prêtre sorte de ses études , avec les formes pesantes d'une littérature olibliée , avec une véritable ignorance des mille nuances pour ainsi dire insaisissables de la forme dominante > son influence intellectuelle s'arrêtera vite dans un cercle borné.
Nous avons été bien longs déjà et pourtant il nous resterait beaucoup à dire. Puisse notre faible parole trouver un écho dans les âmes que dévore le zèle de la défense de l'église ! Nous n'avons pas peur de la lutte et de la tempête ; c'est là notre vie et notre gloire. Mais puisqu'on sait que. le combat est toute notre destinée , qu'on nous prépare donc des chefs et des soldats I
L'abbé F. Edouard.
nr SÉRIE. TOME xin. -- n" 73; 18/» G.
54 EXAMEN CRITIQUE DE l'hISTOIRE
|)olémtque |)t)Uo0opi)tque.
EXAMEN CIUÏIQIJE
DE L'HISTOIRE DE L^ÉCOLE D'ALEXANDRIE
PAR M. JUI.ES SIMON , PROFESSEUR AGRÉGÉ DE LA FACULTÉ DES LETTRES DE PARIS, MAITRE DES CONFÉRENCES DE PHILOSOPHIE
A l'École normale, etc.
Origine de l'école d' Alexandrie. — Elle est jugée très-durement par les historiens de la Philosopliie.— M. B. Saint-Hilaire essaie de la défendre. — Réfuté par M. J. Simon . — Système de Plolin ramené à trois points : la méthode , la trinité , rémanalion. — Comment la méthode dialectique mène au Mysticisme et au Panthéisme. — Ce qu'il faut penser de TExtasc.
On connaît l'origine de l'école éclectique d'Alexandrie : un portefaix se prend un jour à philosopher, et bientôt des disciples, Érennius, Origène, Longin, Plotin, se réunissent autour d'Ammonius Saccas. Ces travailleurs une fois à l'œuvre , on ne tarda pas à voir surgir un vaste système formé de toutes pièces. Son caractère le plus frappant et le plus extérieur, nous l'avons prouvé, c'est V Éclectisme, — Ici se présente une question: quelle est la valeur de ses spjéculations ?
Si nous en croyons M. B. Saint-Hilaire , jusqu'à nos jours les historiens de la philosophie ont en général mal jugé l'école d'Alexandrie; ils ont eu le tort de porter contre elle les sentences les plus sévères et souvent les plus passionnées. Ainsi : « Le premier )) en date et le plus grave de tous, Brucker, se montre impitoyable »pour les systèmes et pour les personnes.... L'obscurité de Plo- » lin le rebute : il traite ses longues et parfois admirables discus- ))Sions sur Dieu et sur l'âme de niaiseries métaphysiques;... il » affirme que l'éclectisme alexandrin n'a pas moins nui à la phi- » losophie elle-même qu'il n'a nui à la religion ^ » . — - Mosheim partage cette haine injuste et la calomnie : ne lui reproche- t-il
* Voir le i" art., au cahier précédent, tome xii, p. 448. 2 M. B. Saint-Hilaire, de C Ecole (CAlexandriey Rapport à V Académie des sciences morales et politiques, p. 9-10.
DE l'école d'aleîandrie. 55
pas, sans fondement , bien entendu , d'avoir opposé Apollonius de Tyane et ses faux miracles^ au Christ et à ses miracles divins ^ — « Le jugement de Tennemann n'est pas au fond plus favorable » que celui de Brucker... Il est sur le point démettre tout-à-fait de »côté, dans son grand ouvrage ^ le Mysticisme alexandrin.... Il )) veut à peine reconnaître un système dans les œuvres de Plotin.. . »I1 lui reproche de n'avoir fondé son dogmatisme que sur des rê » veries et des fictions^ d'avoir négligé toutes les sciences réelles» » de s'être adonné à la superstition^ d'avoir perverti l'histoire et ses » enseignemcns parla confusion des idées et d'avoir abouti au Para- )) théisme et au Fatalisme^, » — Quittons-nous ces juges compétens * pour interroger les juges vulgaires, ils nous répondront « que les >' philosophes d'Alexandrie sont tout au moins des rêveurs dont les » spéculations, parfaitement vaines et inintelligibles , attestent la » décrépitude de l'esprit païen ^> . Ajoutez les attaques de quelques Pères de l'Église et les anathèmes de celle-ci ^ Ainsi donc, Brucker, Mosheim, Tennemann, les Pères de l'Église, voilS, au dire de M. B. Saint-Hilaire, autant d'accusateurs injustes^ » autant de » juges prévenus, dont l'opinion, trop peu éclairée, n'a point été j> suffisamment équitable \ » — Tiedmann seuU parmi les grands historiens de la philosophie , lui paraît avoir été « le plus impar- »tial et le plus vrai. » Or, voulez-vous connaître les aveux que lui arrache celte impartialité? Voici : « H ne dissimule pas les » obscurités dont s'enveloppe la pensée de Plotin; il blâme sa » théodîcée , qui est en effet insoutenable ^ dit M. B. Saint-Hilaire; » mais il loue beaucoup ses preuves de l'immatérialité de Fâme )> et de la liberté de l'homme ^ Il réfute la théorie du premier » principe, et de l'Un ineCTable; il repousse celle de l'émanation, » et le Panthéisme qui en sort nécessairement \ » Nous n'avons pas
* Ibid., p. 40.
2 Ibid,, p. 14,
^ Expression de M. B. Saiût-Hilaire, p. 13.
* md. , p. 43.
5 Itid. , p. A7.
^ Ibid. , De ta méthode des Alexandrins et du Mysticisme, p. yi, ^ Qu'il loue ses preuves de rimmatérinlité de Tùme, soit; mais quand à ceUes de la liberté de Thomme, M. J. Simon nous apprendra ce qu*tl faut en penser. " Ibid, Rapport ^ etc., p. 12 et 13. On pourrait pent-Ctre nous accuser de mu-
56 EXAMEN CRITIQUE DE l'hISTOIRE
lu Touvrage de Tiedmann; mais si véritablement il rejette la Théodicèe de Plo'tin , s'il réfute sa théorie du premier principe et de VUn ineffable, s'il repousse celle de V émanation et le Panthéisme qui en sort nécessairement , nous ne voyons pas trop ce qu'il laisse subsister de son système. Allons , il faut en convenir, Tiedmann est aussi bien impitoyable pour Plotin; mais que voulezvous? c'est le plus impartial et le plus vrai parmi les historiens de la philosophie. C'est aussi , sans doute , en vertu de cette impartialitéy qu'il nous représente Jamblique comme un charlatan , et qu'il reproche vivement à Proclus les concessions fort peu philosophiques qu'il a faites à la superstition populaire *.
Quoi quMl en soit de tous ces jugemens fort peu favorables à l'école d'Alexandrie, l'heure de la réhabilitation est venue pour elle , dit M. B. Saint-Hilaire ; cette noble tâche a commencé de nos jours ^ et l'impulsion première vient encore de M. Cousin.
tiler la phrase de M. B. Saint-Hilaire ; la voici dans toute son étendue : « Tout 9 en réfutant la théorie du premier principe et de TUn ineffablef tout en repousvsant celle de Fémanation, et le Panthéisme qui en sort nécessairement j Tied- »mann n'hésite pas à dire que la doctrine de Plotîn a rendu de grands services à V la philosophie par sa direction toute rationnelle, n Eh bien 1 nons avouons franchement ne pas comprendre quels sont ces grands services que Plotin a rendus à la philosophie. Sa direction toute rationnelle le conduit à bâtir une théodicée qui est insoutenable ; elle le jette dans une théorie du premier principe, et de l'Un ineffable que Tiedmann, lui-même réfute; elle lui inspire une autre théorie de Vémanation qui mène nécessairement au Panthéisme, et que Tiedmann repousse aussi 1 Et tout cela s'appelle servir la cause de la philosophie! Vraiment, c'est étrange.
* /6îrf.,p. 43.
2 Les travaux de M. Cousin, son édition de Proclus, ses articles sur Eunape et Olympiodore, et surtout son cours de 1829, 8" leçon. — M. Lherrornier {Lettres à un Berlinois) , trace avec beaucoup de malice un tableau des variations de M» Cousin, relativement à l'école d'Alexandrie. « Cette secte philosophique, qui avait entrepris de lutter contre le Christianisme, et de le faire reculer, lui semblait un glorieux symbole de la philosophie et de la liberté; il en parlait en ces termes : y Haec fuit scilicèt uUima illa graecae philosophiae secta, quœ, iisdera ferc squibus Christiana religio temporibus nata, tandiù magnû cum laude stctil quanpdiù aliqua super in orbe fuit ingeniorum libertas; quarlum vero jam circa sae- Dculum, non mutatâ ratione sed mutato domicilio, cxul ab Alexandrià Athenas Aconfugit.. . i> Cette école lui paraissait la plus riche et la plus importante de toutes celles de Tantiquité ; « tolius verô antiquitalis philosophicas doctrinas at- «que ingénia iu se cxprimit; » et il croyait son élude utile, nons-eulement à l'é-
DE l'école d'albxandrie. 57
« L'histoire de la philosophie et celle de Tesprit humain ue pou^ » valent que gagner à la révision plus impartiale et plus savante »d'nn procès qui^ comme on l'a dit de bien d'autres, a été jugé> » mais n'a pas été instruit*.. . Il loue donc V Académie des sciences viorales et politiques^ d'avoir ouvert un concoure à Teffel de réformer ces critiques fausses et calomnieuses.' £t nous aussi , nous voyons avec plaisir les résultats qu'il a produits : les mémoires envoyés, le rapport de M. B. Saint-Uilaire, l'ouvrage de M. J. Simon , jettent une vive lumière sur cette partie de l'histoire de la philosophie. Est-ce à dire qu'ils remplissent tous les désirs , qu'ils comblent tous les vœux de M. B. Saint-Hilaire ? Ont-ils réhabilité complètement l'école d'Alexandrie? Les paroles louangeuses n'ont pas fait défaut ; mais quand on va au fond de son système , quand on le passe au creuset d'une exacte analyse , que reste-t-il alors ? Quelle conclusion se présente et s'impose forcément? Nous ne voulons point exposer ici les impressions que nous a laissées la lecture attentive des ouvrages dont il a été l'objet; on pourrait nous accuser peut- être de partialité, de n'avoir pas^ comme le dit M. B. Saint-Hilaire^ suffisamment étudiè les pièces du procès ; nous laissons donc la parole à M. J. Simon : c'est un juge expert, sans aucun doute, et on ne récusera pas sa sentence, bien qu'elle soit quelque peu sévère.
« Quand on voit , dit-il , les philosophes de l'école d'Alexan- >»drle s'attacher avec un respect servile à tous les vestiges de 9 Tantiquité , et les plus grands d'entre eux étouffer en quelque » sorte l'élan de leur pensée pour se restreindre à l'office de com- 9 mentateur^ ; quand on les voit accepter de toutes mains , sans
rudition , mais aux progrès même de la philosophie moderne. Plus tard, je trouve que M. Cousin n'a plus mis si haut la sagesse alexandrine; en 1829, cette ^cole, quHl avait choisie d'abord comme le modèle de Vécleetisme^ à ses jeux n'est presque plus ééteetique; il Taccuse d'un mysticisme tKlvaiî; malmène assez rudement son ontologie , sa théodicée ; Proclus lui-même , bien qu'il reste toujours un esprit du premier ordre , n'est plus le soutien de la philosophie et de la liberté.... « D'où vient ce changement dans l'esprit du professeur de 1829, c'est que de 1820 à d829, bien des impressions différentes l'ont traversé, a C'est qu'en 1829, l'enthousiasme dont il s'était d'abord épris pour l'école d'Alexandrie; il réprouve alors pour Kant^ Hegel, etc. L'objet de ses études a changé; d'autres diront que la réflexion a mûri ses idées ; toujours est-il que les Âlexan- -drins n'ont pas à s'en louer.
^ Ibid.f p. 14'
58 EXAMEN CRITIQUE DE l'HISTOIRE
» choix pour ainsi dire, sans préférence, sans volonté, sans autre • préoccupation que la crainte de ne pas tout recueillir; quand on )> embrasse ces immenses encyclopédies des connaissances humai- » nés , où non seulement chaque école reparaît avec ses doctrines , «mais avec ses méthodes et son langage... , on ne reconnaît plus » l'œuvre de Tesprit plïilosophique... Où est l'unité de cesencyclo- «pédies? Le système où toute cette érudition vient s'amonceler a » beau être immense, il est débordé partout ; l'esprit, dans ce chaos, «n'entrevoit ni /?/aw ni harmonie ;\\ se perd dans les détails, il y> oublie de 'penser à force d'étudier les pensées d' autrui; il n'a «pas même ce qui reste aux faibles et aux impuissans, ce qui les » relève, ce qui les sauve de leur faiblesse : un maître. Pour jauger de la quantité d'une force, il faut sonder cette force sans » doute, mais il faut surtout regarder son but. Que veulent cm- «brasser les Alexandrins? le monde grec et le monde oriental , «toutes les philosophies de la Grèce, toutes les philosophics de » tous les peuples de la terre. Bien plus , toutes les religions fondues «ensemble, et unies à toutes les philosophies, composent à leurs «yeux, leur domaine. Et que demandent-ils aux religions? Le fond «de vérité qu'elles renferment? Mais la vérité est une ou elle » n'est pas ; il n'y a pas une vérité philosophique et une vérité reli- Tngieusc *.
Réduisons ces phrases à leur plus simple expression : ainsi , d'après M. J. Simon, l'esprit philosophique des Alexandrins est nul; il ne faut point chercher dans leurs encyclopédies un plan, de Tunité, on n'y trouve que confusion et chaos; quant au but qu'ils se proposent, il est impossible de l'atteindre; et ne pourraiton pas dire, sans presser trop les expressions de M. J. Simon, sans sortir des limites de sa pensée , ce but est un non-sens ? Certes , ces accusations sont graves, le jugement est sévère. Brucker, Mosheim, Tennemann, les Pères de l'Eglise, sont-ils allés beaucoup plus loin? M. J. Simon ajoute, il est vrai, pour adoucir CCS expressions: « Les égaremens, les excès de l'éclectisme
* M. J. Simon, Histoire de Cécote (T Alexandrie, t. ii, p. CSC. — Nous prenons aclc de celle dernière phrase : non, il n'y a pas une vérilé philosophique cl une vérité religieuse; il n'y a qu'une seule vérité y une seule religion révélée et prescrîle à l'homme par Dieu lui-même. A. B.
DE l'École d'alexandrie. 59
» alexandrin ne doivent pas nous caclier ce que sa méthode a )>de grand et de puissant \ » Que faut-il en penser? Interrogeons son système. Un système^ on l'a dit bien des fois, n'est que l'expression de la méthode; cherchons-y donc cette grandeur, celte puissance dont nous parle M. J. Simon^ et.comme Plolin est son
, représentant le plus illustre, attachons-nous à lui d'abord.
« Toute cette école , nous dit M. J. Simon, est, pour ainsi dire, » concentrée dans lui ; là est la force, là est toute la doctrine ; le » reste n'a de valeur que comme un écho affaibli et défiguré de la «pensée de Plotin ^ » — M. B. Saint- Hilaire le prend sur un ton non moins élevé; on dirait qu'il embouche la trompette épique pour exalter son génie et chanter sa gloire. « Plotin n'est pas » seulement Thonneur de la philosophie alexandrine : il est cer- » tamement l'un des philosophes qui font le plus d'honneur à Tes- 2) prit humain K » Certes, voilà un éloge assez pompeux; mais jusqu'à quel point le mérite-t-il? N'y a-t-il point [exagération dans ces paroles? le héros ne se trouve*t-il point grandi outre mesure? Ici, laissons parler les faits, et jugeons-le d'après ses apologistes; nous tenons surtout à reproduire leurs propres expressions, nos conclusions auront ainsi une force plus grande.
Voici donc M. J. Simon qui nous apprend d'abord que Plot )) qui n'a jamais aspiré à la précision eu rien , a surtout négligé
^ »dc la rechercher dans sou langage ^ » De là, l'obscurité de son enseignement. « Les étrangers qui entraient dans son école, »ou ceux d'entre ses disciples qui n'avaient pas le secret de son » esprit et de ses habitudes , se plaignaient de l'absence de mc- » thode ■ . » De là encore le caractère que présentent ses ouvrages. « Malgré les efforts de Porphyre, tout semble confondu » dans les Ennéades ; tous les problèmes se pressent, les réponses «se contredisent^la pensée est comme emportée dans une marche » hardie y mais désordonnée, tout cet ensemble donne plutôt Ti- »dée des rêves encohérents d'un homme de génie, que d'unsys-
1 i6irf., t. II, p. 688.
2 Ibià, , t. II, p. /il.
^ M. B. Sainl-Hilaire, de (^Écoic d'Alexandrie, Rapport, etc. , p, 8. '' Histoire de Vécole d* Alexandrie, t. r, p. '
^ Ibid,^ t. II, p. 2.
60 EXAMEN CRITIQUE DE l'hISTOIRE
»tème organisé et réglé par une pensée vigoureuse et maîtresse •d'elle-même... Il faut un long travail pour voir dominer dans ce » chaos quelques grands principes auxquels tout se rattache ^. v
Mais ces considérations générales ne nous suffisent pas; pour porter sur Plotin et sur sa philosophie un jugement irrécusable , il nous faut pénétrer plus avant dans son système.
MM. Simon ^ et Saisset ^ nous apprennent que Ton peut ramener sa doctrine à trois points fondamentaux. La mcthode^ la théorie de la Trinité, le principe de Vcmanation. Examinons donc chacune de ces parties séparément, et d'abord occupons- nous de la méthode. Cette étude préliminaire est indispensable, elle explique tout le système de Plotin *.
On connaît cette méthode; c'est la dialectique; les Alexandrins. Tout empruntée à Platon, mais ils l'ont poussée à l'excès; avec elle ils sont allés à l'abîme que la sagesse de leur maître avait évîté^e; nous laisserons M. E. Saisset la décrire et l'apprécier ; il y a, dans ses paroles, une précision et une netteté remarquables.
« Il est des intelligences , il est des âmes à qui rien de fini et » d'Imparfait ne peut suffire. Tous ces êtres que l'univers offre à » nos sens, qui captivent tour à tour nos mobiles désirs, qui en- » chantent notre imagination de leur variété et de leur éclat , tra- » hissent, par un commun défaut > leur irrémédiable fragilité. »Iis ont des limites , ils passent et s'écoulent. Gomment pour- » raient-ils satisfaire une intelligence capable de l'éternel, ras- »sasier une âme qui se sent faite pour sentir ^ pour goûter, pour » posséder la plénitude du bien ?
» Celui donc quU pressé d'une inquiétude sublime , se détourne «sans effort de la scène mobile de l'univers , et rentre en soi-même
1 Ibid., t. II, p. 2-3.
2 T. II, p. 1.
5 Essai sur la philosophie et la religion au xix siècle ; de Vétole d* Alexandrie^ p. 402.
^« La queslion de la méthode, dil M. B. Saint-Hilaire, esl plus importante pour la philosophie d'Alexandrie, elparlantpour celle de Plotin, que pour toute autre? le secret de son Mysticisme est là tout entier. P. 99. — Un examen attentif de la nature et de la valeur dq la dialectique^ est Tintroducliou uéccssuire de la philosophie de Plotin , et de loute philosophie platonicienne. » M. J. Simon , tom. r% p. 227.
DE l'École d'alexandrie. 61
• pour s'y recueillir dans le sentiment de sa propre existence, «déjà moins fragile que celle des phénomènes dti dehors, pour «trouver dans son âme l'empreinte plus durable et plus profonde «d'une beauté plïïs pure, quoique encore bien imparfaite; celui 2>qui, s' attachant ainsi à des objets de plus en plus simples, de »plus en plus stables, de moins en moins sujets aux limitations »de l'espace et aux vicissitudes du tems, monte sans relâche et ))sans faiblesse les degrés de cette échelle de perfection , sentant T» s'allumer ses désirs et croître ses ailes à mesure qu'il s'élève, »est incapable de s'arrêter et de trouver le repos, si ce n'est au »sein d'une perfection absolue, d'une beauté sans souillure et sans » tache, qu'aucun souffle mortel ne saurait ternir, d'une existence » qu'aucune limite ne borne, qu'aucune durée ne mesure, qu'aucun «espace ne circonscrit ; celui-là , suivant Platon est le vrai dialec- Ti'ticien ».
Au dire de M. Saisset , cette méthode est celle de tous les grands métaphysiciens et des géomètres les plus célèbres: Platon et Plotin , saint Augustin et saint Anselme, Oescartes et Maiebranche, Spinoza et Leibnitz, l'emploient tour à tour; mais, ajoute-t-il , ils l'emploient à leur manière. Cette remarque se conçoit aisément : si leur point de départ est le même , ils ont dû marcher par des voies dilTérentes , puisque nous voyons les uns rester dans les bornes d'une exacte théodicée , et les autres se perdre dans le Panthéisme.
Au reste, M. Saisset ne dissimule pas les dangers qu'elle présente ; s'il la venge du reproche de ne réaliser que des abstractions, il dévoile aussi les excès auxquels elle peut conduire.
«L'a dialectique incline diU Panthéisme et par une suite très-natu- >) relie, elle incline aussi au Mysticisme; en sorte que cette même «méthode, qui fait la force et l'honneur de la pensée humaine, »peut devenir la cause de ses plus funestes égaremens. Misère, )) infirmité de l'homme ! Otez-lui le sens de l'éternel et du divin , »il rampe sur la terre plus vil que les bêtes destinées à y vivre et »à y périr ; rendez-lui ce sens sublime , il s'enivre et court aux » abîmes *.
1 Ce que vous dites est vrai; aussi Dieu n'a pas donné à rhorome le seiis de Céiernetet du divin ^ comme vous l'entendez; il lui fait connaître Tua et Taulre par la révélation positive de la parole , qui ne peut ni l'avilir ni Ténivrer, A. B.
62 EXAMEN CRITIQUE DE l'hISTOIRE
» Je ne dis point que la méthode dialectique conduise nécessaî- » rement au Paijthéisme, je dis qu'elle y incline par une impul- »sion naturelle que les plus fermes génies n'ont pu surmonter. Cette » méthode consiste en effet essentiellement à poursuivre en toutes «choses ce qu'elles contiennent de persistant et de simple, Télé- )>ment positif, substantiel , Vidée, comme disent les platoniciens. »0r, ce principe absolu et parfait auquel la dialectique aboutit »par tous les chemins, soit qu'elle interroge la nature , soit qu'elle » sonde la conscience humaine, ce principe où tout ramène une »âme de philosophe , depuis les astres, qui roulent dans les cieux «jusqu'à l'humble insecte caché sous l'herbe, ne semble-t-il pas «qu'à mesure que la pepsée s'élève vers lui, elle se détache du «néant pour arriver à l'être, qu'elle dépouille, en quelque sorte, «les objets qu'elle abandonne de toute la perfection et de toute la » réalité qu'elle y peut saisir, pour la transporter , pour la rendre » tout entière à celui qui la possède en propre , et qui contient «tout en soi dans la plénitude de son existence absolue P £t quand «on quitte ainsi, dès le premier pas, la réalité sensible , l'indivi- «dualité, l'espace, le mouvement et le tems; quand tout cet uni- » vers n'est plus, en quelque sorte, qu'une vapeur brillante et lé- » gère, à travers laquelle l'âme contemple l'être parfait et absolu « dans sa majesté éternelle , ne louche-t-on pas au Panthéisme * ?»
Voilà donc la dialectique et l'un des écueils contre lequel elle peut se briser; en voici maintenant un autre.
«Du Panthéisme au Mysticisme y la pente est rapide. Le prin- «cipe de l'un et de l'autre est le même : un sentiment exalté de «rinHni. La méthode platonicienne, dont ce sentiment est l'âme, «doit incliner également vers tous deux. Quel est le point de dé- «partdela dialectique ? La profonde insuffisance du fini. Quel «est le dernier terme où elle aspire? l'infini ^ l'absolu, l'être «dans sa plénitude et sa pureté. Et quel est l'instrument de ses «recherches? Ce ne sont pas, sans doute, les sens et l'imagina- » lion, qui ne se repaissent que de phénomènes ; c'est la raison ,
1 Ces paroles sont parfaitement vraies ; mais M. Saisset ne touche pas encore au poiut qui entraîne forcément le dialecticien au Panthéisme; ce point le voici : le dialecticien suppose la vérUé inhérente d Vhommc^ lequel n'a besoin que de réfléchir pour V atteindre en soi ; elle suppose que Thommc est nécessairement un clidcntifié avec la vérité, avec Dieu. C'est là le pur Panthéisme. A. B.
DE l'École d'alexandrïe. 63
»qui atteint les lois^ les causes, les essences. Mais la raison^ » même quand on la délivre du joug de Fimagination et des sens, » conçoit les choses dans de certains rapports et sous de certaines «conditions: elle aperçoit les objets dans le tems, où elle- »ra6me déploie la suite de ses opérations successives ; dans Tes- »pace, où elle-même a son point de vue. Or, rinfini, l'absolu »que cherche la dialectique est, par sa nature même, exempt »de toute condition. Il n'est pas, dans un certain espace, ni »même dans tous les espaces, étant simple et infini. Comme «parfait, il ne peut changer; il n'est enfermé dans aucune du- »rée, ni sujet d'aucune façon à Técoulement du tems. S'il est «absolument immuable et simple, comment peut-il vouloir, «agir , penser? La volonté suppose Teffort, Tactivité la plus pure «indique le passage de la puissance à Tacte, par conséquent le «changement et le tems. La pensée elle-même a pour condi- » tïon la conscience , par suite le moi et la personnalité avec ses » limites et ses faiblesses. Voilà donc le Dieu de Isl dialectique , «un dieu sans activité et sans pensée, sans conscience et sans ,»vie *. Voilà recueil où la raison vient faire naufrage. Elle as- » pire à un dieu absolument parfait , elle s'élève vers lui d'un vol r ardent et rapide , et au moment où elle croit l'atteindre, il lui «échappe et s'évanouit. Elle-même, en voulant le saisir, le dé- « truit, car elle lui impose les conditions de sa nature. Mais quoi! « cst'il possible que je porte au fond de mon être un invincible « besoin de l'infini et que je sois condamné à le poursuivre tou- » jours sans l'atteindre jamais? Non, si ma raison ne peut con- » cevoir l'absolu, quelque chose en moi pourra le saisir. La rai- « son , dans son plus subligje essor , tient encore à la personnawlité, au moi; l'amour brisera ce dernier lien. C'est à lui de » nous faire goûter la perfection de Dieu même en répandant » notre être dans le sien ; car Dieu se révèle à qui se donne tout
* Nous aimons voir M. Saissel faire bonne juslice de ce Dieu de la diatecliquct quijil faut bien le reconnaître, n'est pas le dieu de la tradition. Ce dieu, produit du syllogisme n'est pas le Dieu qui nous a créés, qui nous a donné des lois et des préceptes. £ile ne nous le ferait jamais connaître si la tradition ne Tavait conservé, s'il ne s'était révélé lui-mCme. Avis aux philosophes catholiques : a Per- V sonne ne connaît le père, si ce n'est le fils , et celui à qui le fils (et non la dia « lecfique) a voulu le révéler. » {Luc. x. 22.) A. B,
64 EXAMEN CRITIQUE DE l'hISTOIRE
»à lui; et il faut se perdre soi-même pour le posséder pleine- »meDt. Voilà le Mysticisme *. »
Nous connaissons maintenant la Dialectique; nous voyons quels sont ses résultats , le double abîme dans lequel elle peut précipiter ceux qui en font usage. Nous avons aussi la solution du problème qui se présente ici naturellement: comment Plotin et les Alexandrins sont-ils tombés dans le Mysticisme? Est-ce par Vabus d'une méthode? ou bien, y ont-ils été, comme le veut 51. B. Saint-Hilaire , entraînés par une loi fatale ^ ?
Il ne reste pas d'autre aliernative, funeste Tune et Tautre, car si c'est une loi fatale , qù est Faction , où est la liberté humaine ? Si c'est simplement un abus^ où est la règle, la loi qui doit préci-
^ M. E. Saisset, ibid,, [u 109, 112.
^c Le Mysticisme, dit-il, était un aclièvement nécessaire ^ un élément extrême dont le génie grec ne pouvait manquer, sous peine de ne point répondre à tous les besoinsde rintelligence humaine, dont il devait être rinstiluteur. ^{Ubi sup. , duMystic, p. vi. — « Les Alexandrins se sont jetés dans le Mysticisme, obéissant en cela à une toi fatale qui fait succéder, dans un certain ordre, les systèmes les uns aux autres, et qui imposait cette épreuve dernière à la philosophie grecque pour l'y faire succomber, s (/6td. , p. xxiiij. S'il en est ainsi , ils sont vraiment bien à plaindre, ces Alexandrins! Pourquoi sont-ils venus à une époque où le Mysticisme devait /afa/emen< apparaître dans le monde philosophique? Ils sont tombés dans de graves erreurs, ils se sont perdus dans des rêveries ; mais comment avoir le courage de leur adresser le plus léger reproche ? Voyez plutôt: lés autres systèmes avaient fait leur tems, c'était le tour du Mysticisme : une toi fatale le ramenait , il leur fallut bien la subir. Est-ce leur faute s'ils ont vécu pendant cet âge de fer de la philosophie ? Il faudra^ dire la même chose de tous les grands criminels; il n'ont été que les instrumens d'une loi fatalc. Il y a dans ce procédé blasphème contre la Providence; et puis, les conséquences de cette justification peuvent être terribles 1 Qu'on y songe. « Il est tems, c dit M. Franck, de s'insurger au nom du sens commun et de la dignité hu- 8 maine, (et au nom de Dieu, ajouterons-nous ), contre ce fatalisme historique « qui a séduit, par une fausse apparence de grandeur, les meilleurs esprits de no- « tre époque, et qui est à peu près le fond de tous les systèmes que la philosophie « de l'histoire a enfantés jusqu'à présent. 9[Dict, des sciences phitos,, art. Desiinée humaine, t. ii, p. 78). — Au reste, il est facile de remarquer que M. B. Saint- Hilaire n'est ici qu'un écho : le mérite de Tinvention ne lui appartient pas ; quand il nous parle de cette succession fatale des systèmes phitosophiques , il écrit sous l'influence des idées de M. Cousin. C'est bien lui, tout le monde le sait, qui a importé en France c^lte doctrine d'origine allemande et qui surtout l'a mise à la mode parmi nous.
DE l'école ^'ALEXANDRIE. 05
ser rasage^ fixer la limite de la Dialectique ? Évidemment^ quand c'est la Dialectique elle-même qui est la méthode ou la règle , il n'en existe pas ; car il faudrait une dialectique pour régler la dialectique elle-même. La seule solution se trouve dans la croyance et dans la philosophie catholique; c'est que c'est par la révélation , par la parole ^ par renseignement que nous sommes mis en possession des idées de Dieu , de Tinfini^ du parfait. La dialectique démontre» enchaîne^ ou déduit les idées Tune de l'autre , mais elle ne les découvre pas.
MM. Saisset^ Cousin^ accusent seulement les Alexandrins d'avoir poussé la dialectique à Vexcès, sans dire un mot de ce qui constitue cet excès, de ce qui en fournit les preuves. C'est aussi l'opinion de M. Jules Simon.
« Dès le commencement, nous dit-il , Plotin montre dans » l'emploi des procédés dialectiques une audace, et, pour ainsi »dire, un excès de rigueur et de conséquence ^ qui doit infaillible- » ment le mener au-delà de la vérité. Au lieu de s'arrêter (de » quel droit l'arrêter?), comme Platon , devant des généralisations )* trop abstraites, il marche en avant (pourquoi pas?) , jusqu'à ce que, » d'élimination en élimination, la notion même de l'être soit sacri- »riée. Il ne tente une conciliation entre des principes qu'après les » avoir épuisés. (Quel tort a-t-il d'épuiser un principe ? c'est ce que »ron appelle être logique). Ses analogues dans l'histoire de la » philosophie sont les Eléates , et qu'est-ce que VEléatisme , sinon »i excès de la dialectique ?... S'il rejette la raison comme un » marche-pied inutile, c'est qu'il est parti d'une théorie incomplète »de la raison humaine , et qu'au lieu d'en comprendre d'abord »la nature et l'essence, il^i'en a connu que les limites, les condi- » lions imposées par les nécessités de cette vie imparfaite. ..; qu'il »V étudie en elle-même y qn^il connaisse, (/aw^^on fond, celle faculté » que Vidée de Dieu constitue en la dépassant (l'idée de Dieu qui » constitue une faculté en la dépassant I... j'avoue ne pas com> » prendre), et qui, loin de s'affaiblir et de se troubler lorsqu'elle » s'attache à ce principe de toute science, se retrempe au con- » traire chaque fois qu'elle y touche et tire de là les clartés dont »tout le reste s'illumine; aussitôt cette identification du fini et de » l'infini , qui, selon lui, est la condition de l'extase, cesse de lui » paraître possible... ; au lieu d'élever cette chimère au-dessus dé
66 EXAMEN CRITIQUE DE JL'uISTOIRE
»la raison, il comprend que la connaissance subordonnée, que »la vérité relalive, n'est ni la vérité, ni le chemin de la vé- » rite > il voit enfin resplendir, dans son âme, ce qu'il a vaiue- » ment cherché dans l'expiration de la personnalité humaine , la «grande image de l'Unité absolue....
» Mais loin de corriger ainsi l'idée qu'il s'était faite de la rai- ))Son , en voyant de plus près les résultats auxquels la raison peut «nous mener, il ne veut, ni rien ajouter à sa théorie de la raison, »ni rien retrancher à ses conclusions dialectiques. Delà, lané- »cessité du Mysticisme. Borner, comme il le fait, la puissance de » la raison à la perception de l'idée multiple et mobile, en lui i> laissant seulement assez de force pour deviner ou entrevoir au- » dessus d'elle-même ce Solide ^ cet Inébranlable^, vers lequel »tend tout essor, c'est quitter la réalité pour son ombre... Là est »la première erreur de Plotin, et pour avoir demandé à l'extase )>ce que la raison toute seule lui donnait , on peut dire qu'il a 9 plutôt su distinguer Dieu de la créature qu'il ne l'a connu en lui* «même. S'il avait porté dans ses études théologiques la sévérité »de conception et de langage que comporte une doctrine fondée ))sur la raison et réglée par elle , aurait-il accepté toutes ces chi- » mères empruntées à l'Orient et aux plus obscures traditions du »Pythagorisme, sur la trinité, les hypostases et l'unité substan- ))lielle d'une nature multiple? aurait -il jeté son école dans cette » voie où elle s'est perdue ^ »
Ces paroles sont claires et évidentes, ces raisonneroens pressans ; en voilà assez, ce nous semble, pour apprécier à leur juste valeur les assertions tranchantes de M. B. Saînt-Hilaire. Laissons donc de côté sa doctrine sur la succession fatale des systèmes philosophiques, nous voyons ce qu'on en doit penser. Constatons maintenant un fait.
Le Mysticisme est le caractère principal de la philosophie de Plotin ; toute sa méthode conduit à V Extase, et nous savo^is où il veut aller avec le Mysticisme et avec l'Extase. Comme les Mounis indiens et les Brahmanes ascètes, comme les Béguards du moyenâge^, comme Rusbroc et MalavaU il aspire à une comrtiunication immédiate avec Dieu, il veut V apercevoir directement, s'unir, s'i-
* Que pense-t-on de ces dénominations nouvelles donodcs à Dieu ? 2 Hist, de Cécole d'Alexandrie, t. ii , p. /i-7.
DE l'école d'alexanduie. 67
dentifiei' à lui iMais pour arriver là, il lui faut abdiquer la raison, abdiquer Tétat actuel, réel, social, naturel de Thomme, éteindre, anéantir Tintelligence, réduire, par une sorte de mort anticipée, à une unité indécomposable, Têtre qui connaît et l'être cou- DU ; car, dans le système de Plotin , le sujet et l'objet ne sont pas' seulement adéquats, ils sont identiques. Il nous apparaît ainsi comme l'antécédent de Fichte, qui, lui aussi, pose en principe ridentité substantielle du sujet et de Tobjet de la pensée. Il y aurait des rapprochemens curieux à faire entre les systèmes élaborés dans l'école d'Alexandrie et ceux de nos philosophes modernes; nous pourrons y revenir plus tard. Continuons pour le moment à nous occuper de Plotin.
Veut-on savoir à quelles conditions cette identité dont il nous parle s'accomplit? Voici : la mémoire disparaît, la conscience se trouve détruite, la personne humaine expire *. Ainsi dépouillée de ses éléraens individuels, (naturels, sociaux), Tâme devient parfaite, c'est-à-dire, simple...! Alors commence un autre travail tout intérieur : le divin , contenu comme à Vétat latent dans sa nature % se dégage , » se réunit au foyer de la » nature éternelle, devient participant et de l'être et de la con- «naissance de l'être. Alors il n'y a plus besoin de critérium, » ni de principe , ni de connaissance supérieure , puisque la » connaissance a lieu du même au même, ce qui constitue la » perfection du mode, et de Vabsolu par l'absolu , ce qui constin tue la perfection de la puissance pensante et de l'objet pensa- '>ble...» — tMais, demande M. Jules Simon, est-il possible de se » perdre et de s'oublier soi-même, comme le veut Plotin? Rêver » la connaissance absolue , c'est méditer sur ce que peut être en »Dieu la connaissance. Cela n'est rien pour moi; c'est un abîme «où je me perds; c'est une perfection devant laquelle je m'humi-
^ « Qa*on arrive, dit Piotin , à se méconnaitre soi-même dans ceUe contempla- >tion de lui , uni à lui , et qu'on arrive à s'unir à lui autant qu'on le peut* > vi« Ennéade^ l*ix,ch.7. ~- Et voici où conduira cette union : c Le voyant devient • alors lui-même vine sorte de non-substance. Il est au-dessus de la substance, en »tant que la substance se mêle à la substance. » vi<^ EnnéadCy 1. ix, ch. 10.
^ Avisa ces philosophes catholiques qui veulent encore admettre dans Pûme humaine des idées, des vérités latentes, c|ue la parole ne Tait que développer on éclairer. A. B.
iittivainvc Contemporainie.
NOUVEAUX ESSAIS D'HISTOIRE LinÉRAIRE ,
PAR M. GÉRUSEZ *.
M. Géi'usez commence par solliciter pour son nouvel ouvrage Taccueil favorable que ses premiers Essais d'histoire littéraire ont rencontré. Il nous apprend alors que l'Université les a autorisés par ses suflfrages,--que TAcadémle française leur a donné son approbation. Il n'espère donc pas moins de l'avenir. Quant aux principes qui l'ont guidée les voici : « J'aime^ nous dit-il, k }) rester sur la voie où je rencontre tant d'hommes de goût , amis » sincères et longuement éprouvés de la liberté de penser et de T^ la tolérance. • Ainsi se termine sa préface.
L'ouvrage s'ouvre par une étude sur Abailard. M. Gérusez l'oppose à Pierre l'Ermite. Celui-ci appelle par ses prédications les princes et les peuples à la délivrance de la terre sainte ; — celui-là, chevalier errant de la scolastique, prépare l'émancipation de la pensée; — l'un déplace les forces sociales et bouleverse le monde féodal, l'autre, par le divorce de la raison et de la foi, aboutit à l'avènement de la liberté religieuse. L'œuvre d'Aballard devait > comme on le pense, trouver des admirateurs :. est-il besoin d'ajouter qu'ils n'ont pas manqué?
M. Gérusez nous rappelle ses luttes avec Guillaume de Ghampeaux , ses succès à Melun , à Corbeil , à Sainte-Geneviève , à Laon. Mais voilà que tout-à-coup , au milieu de cette gloire immense et incontestée qui l'environne, on remarque moins d'ar^ deur dans son enseignement, moins de nouveautés dans ses idées, et d'étranges distractions. L'enivrement de l'orgueil, dit M. Gérusez, le relâchement qu'amène l'ambition satisfaite, avaient ouvert son âme au démon de l'impureté. Un grand scandale vient ajffliger ses admirateurs les plus enthousiastes. On connaît les
^ 1 vol. in-ij. Prix : 7 fr. 50 c; chez L. Hachctle.
d'histoire littéraire. 1\
tristes résultats de ses rapports avec la nièce de Fulbert Dès lors commence l'a phase décroissante de sa gloire et de son génie. On le voit successivement passer de Fabbaye de Saint- Denis au l'araclet où il obtient encore quelques succès; puis au couvent de Saint-GIldas de Ruys, près Vannes. Il y avait là une grande réforme à opérer. Abailard la tenta; mais au lieu de réformer, il irrita , car^ depuis sa chute , le fiel se mêlait à la vanité. «< Mettez , remarque avec beaucoup de raison M. Géj> rusez ; Norbert ou Bernard à Saint- Denis ^ même à Saint -Gil- » das, et je vous assure qu'ils ne seront pas traités comme lui; » leurs paroles ne seront pas moins sévères, mais moins amères; « elles ne révolteront pas^ elles domineront les esprits et gué- » riront les plaies de Tâme (p. 49). » Ajoutons que depuis sa coupable passion pour Hélolse; ils ne sort plus de sa paissante intelligence que des erreurs et des hérésies. Aussi le synode de Soissons et le concile de Sens furent-ils obligés de condamner ses ouvrages. Il semble dans cette lutte s'éclipser devant la grande figure de Tabbé de Clairvaux. Enfin , il rétracte ses erreurs entre les mains de Pierre le Vénérable et la religion vient consoler ses derniers momens.
Après cet Essai sur Abailard , M. Gérusez vient nous donner une idée de V Éloquence judiciaire au 10* siècle. Il prend donc deux discours inspirés par un des grands et tristes événemens qui le remplissent. On connaît l'assassinat du duc d'Orléans, par Jean- sans- Peur, duc de Bourgogne; on sait aussi qu'un docteur de l'Université^ Jean Petit, osa justifier le meurtrier. M. Gérusez nous met sous les yeux cette apologie avec son pesant attirail de divisions et de subdivisions. Le duc d'Orléans trouva aussi un défenseur. A la sollicitation de Valentine de Milan , l'abbé de Cérisi réfuta le long plaidoyer de Jean Petit. Malgré. les traits d'éloquence qui se révèlent dans son œuvre, nous avouons avoir lu avec beaucoup plus d'intérêt les pages consacrées à Alain Chartier,
Ce sont de tristes jours que ceux où vécut ce poète dont la ville de Bayeux montre avec orgueil le berceau. On était au règne de Charles VII qui le fit son secrétaire. De grandes calamités pesaient alors sur noire patrie. Alain les ressentit vivement. Normand parla naissance , ^Parisien par l'éducation, il
était avaot tout^ comme le remarque M. Gérusez^ Français par le cœur. Cet amour uatiooai a inspiré ses plus belles pages. Le livre des Qtuure- Dames ^ composé en 1^15^ après la bataille d'Azincourt^ est le premier écho de ses patriotiques douleurs. Les répétitions à rimes redoublées apparaissent^ il est vrai^ dans ces pages où éclatent déjà la grandeur de son âme et la délicatesse de ses séntimens. Mais^ prenez son quadriloge ^ et bieatôi vous reconnaîtrez en lui le disciple de Tantiquité , le précurseur de Balzac dans la constitution de la prose française. L'humiliatioii nationale , Textrême misère du peuple et tous les désordres moraux qu'elles traînèrent après elle^ auraient dû ^ ce semble^ glacer les cœurs les plus intrépides; et cependant il trouve des paroles éloquentes pour faire un appel à toutes les passions en faveur de la patrie. « Il y a, dit M. Gérûsez^ dans 9 la manière dont ses pensées sont exprimées, quelque chose » de l'élévation du langage et de la noblesse des idées de Bos- » suet^ » Et les nombreux passages qu'il cite ne permettent guère de taxer ce jugement d'exagération.... Voici ce qui relève encore le mérite d'Alain Char lier : il a vécu à la cour sans prétendre aux honneurs; il a été témoin d'événemens désastreux sans en être abattu; il a été mêlé à la corruption du siècle sans en être infecté. £t cependant elle était grande. Il faut voir quel sombre tableau il en trace dans le CuriaL. Son frère voulait quitter pour la cour de Charles VU le calme de la retraite et la sécurité de la vie privée. Afin de l'en détourner, il lui adressa alors cette épître où il dévoile, avec une effrayante vérité , les dangers et les mécomptes que la vertu rencontre dans les hautes
^ Le quadriloge est uoe allégorie. Le poêle suppose qu'une femme, pleine à la Tois de tristesse et de majesté, lui est apparue pendant la nuit: c'est la France. Elle est appuyée sur une colonne à demi-brisée ; à ses pieds se trouvaient trois de ses enfans, Tiin debout ( l'ordre des guerriers) , appuyé sur sa hache, pensif et soucieux ; l'autre (le clergé) « en vestement long sur un siège 9 de costé, escoutaut et taisant • ; enûn , un troisième ( le peuple) , couvert de lambeaux, était renversé par terre, et il semblait que toute force lui manquait. On reconnaît là les trois ordres de l'Etat, Cette Tmme leur reproche d'abord de ne songer qu'à leurs débats et à leurs propres intérêts , au lieu de la servir. Quand ils ont essayé de se justifier, elle les presse fortement de se réunir pour la défense de la patrie.
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régions da pouvoir. La Bruyère, selon la remarque de M. Gémsez , est plus satirique dans la cruelle descrijstioti qu'il fait de la cour, Paul-Loui$ Courrier, plus libre , mais ils ne sont pas plus sévères. Bref, nous croyons vrai le jugement d'Oclavien de Saint-Gëlais, qui dit dans son Séjour d'honneur:
Je, peu après visitant ce quartier,
Vis un poète haut et scientifique :
Hélas ! c'était feu maître Alain-Chartier.
Doux en ses faicts (écrits) et plein de rhétorique,
Clerc excellent , orateur magnifique.
En quittant le poëte normand , nous trouvons un chapitre sur les sermonaires du 15* siècle : c'est un modèle de dissertation érudite et piquante. Voltaire , tout en les pillant parfois S avait bien maltraité les orateurs religieux de cette époque. Â Tenten* dre , « les sermons de Ménot et de Maillard étaient prononcés » moitié en mauvais latin , moitié en mauvais français. De ce mé- » lange monstrueux naquit le style macaronique : c'est le chef- «d'œuvredela barbarie. Cette espèce d'éloquence, digne des t> Hurons et des Iroquois, s'est maintenue jusqu'à Louis XIIL » On reconnaît bien Voltaire h ce langage. Il a trouvé de l'écho : dans une histoire littéraire récemment publiée , on nous parle « des «Invectives burlesques de Ménot, des platitudes deftaolin? àes » bouffonneries f^niques de Maillard. » M. Gérusez avoue avoir lui-même long-tems souscrit au jugement du philosophe de Ferney ; et pourquoi? c'est que, dit-il, c'est là une grave autorité (sic). Mais un beau jour, appelé par ses études à revenir sur ce sujet, il a voulu lire ces serbonaires eux-mêmes. Et quels ont été les résultats de ses recherches ? Il nous l'apprend dans son Essai. Voici quelques-unes de ses conclusions. « Les orateurs re-
* Je soupçonne Voltaire , dit M. Gérusez, d'avoir jelé les yeux sur ce passage : a Maître Jean, yous porterez Taumuse , vous aurez même un bénéfice , 9 iorsquMI met ces deux vers dans la bouche de certain Nicodème de sa façon.
Jeannot , je te promets un bon canonicat ,
pt peut-être, à bon tour, deviendras-tu prélat.
Le voilà pris en flagrant délit d'imitation ou de ressemblance avec un barbare. L'aventure est piquante. Mais Ménot ne serait pas le seul barbare , le seul cyni •que que Voltaire aurait pillé et décrié. Shakspeare et Rabelais , qui valent un peu mieux que Ménot, ont eu le même sort. P. 407.
»ligieiix du 15* siècle ont parlé le langage du peuple auquel îfs » s'adressaient. Faut-il leur faire un crime d'avoir avant tout «cherché à se faire comprendre?.. Il se pourrait que Texameik »des faits réduisît le reproche de burlesque et de houffonnerie » à remploi d'un langage familier mêlé de raillerie et d'enjoue- »ment... Quant à.Ménot, c'est un homme vif et singulièrement » spirituel, auquel les parties élevées de l'éloquence ne man- »quent pas, qui sait s'indigner et s'attendrir à propos. Il ne se j> contente pas de piquer l'attention de son auditoire, de le le- » nir en éveil par des récits ingénieux , par des traits de satire,
• mais il s'empare vivement de l'Âme , il l'émeut » la remue proi> fondement par des invectives , des apostrophes de haute élo- ^quence... S'il en est ainsi de Ménot, le plus chargé de tous les 9 prédicateurs du moyen-âge, que sera-ce de Maillard et de I\au- »liD, à l'égard desquels on s'est montré moins sévère * ? o M. Gérusez termine cette belle étude en répétant qu'ils ont justement obtenu l'admiratioifde leurs contemporains, et qu'ils ne méritent pas tout le mépris qui s'attache à leur mémoire.
Il paraît que M. Gérusez a voulu satisfaire tous les goûts. Le voilà donc .qui nous conduit de la chaire chrétienne, au théâtre. Il nous fait assister à une représentation que les Enfans sanssouci donnent à Paris , sous les piliers des Halles, aux jours gras de 1512. Cette troupe joyeuse profite des licences du carnaval pour répandre dans le peuple quelques vérités hardies sur la politique et la religion. Nous avons làiin échantillon de la comédie politique sq\j& Louis XII ; mais il faut bien en convenir, il n'est pas magnifique. La vulgarité du styll, la grossièreté des ressorts^ tout accuse l'enfance ou plutôt l'absence de l'art.
L'essai sur la Pléiade est une appréciation de V Histoire de la poésie au 16* siècle^ par M. Sainte-Beuve. Il y a, sur Ronsard, quelques pages qui présentent une esquisse fine et vigoureuse. Signalons aussi les réflexions que suggère à M. Gérusez un compliment de Charles IX à ce poète : • En lisant ces vers si fermes
• de facture , si nobles de pensée, on se prend à regretter que ce » roi n'ait pas cultivé exclusivement la poésie. S'il eût écarté sa
• mère, et qu'il se fût repose sur L'Hospital des soins de la royauté,
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» pour versifier à son aise, nous aurions un mauvais règne de » moins et un bon poète de plus *. »
Mazarin et la Fronde ! Voilà un titre qui semble promettre beaucoup. Tout se réduit à quelques passages , assez curieux d'ailleurs, d'une apologie du cardinal-ministre. L'auteur est Cyrano de Bergerac ; M. Gérusez a découvert son factum dans un amas de bouquins du quai Voltaire. — Après ces extraits , viennent quelques considérations sur l'ouvrage que M. Bazin a consacré à cette période de notre histoire. On relève d'abord les hautes qualités de l'écrivain , la pureté de son style , sa concision, son habilité à montrer Tenchaînement des faits, etc. Puis on lui reproche d'amoindrir le cardinal de Retz; — de ne point indiquer les sources où il puise ; — de rester trop froid en présence des hommes et des événemens ; — enfin de ne point couper son récit par la reproduction textuelle de quelques pièces originales. Afin de ne point tomber dans ce défaut, la critique termine par i»un passage dans lequel M. Bazin esquisse le tableau de la fortune de Mazarin au moment où la mort^ « qui ravit tout «sans pudeur * , » va l'arracher brusquement à la paisible jouissance d'un pouvoir si long-tems disputé , si long-tems affermi
Et puis nous voilà en présence de La Fontaine , de M*"" de Sèoignéy de Fenelon, de J»-J, Rousseau^ de Buffon, de Dclile. On a tant écrit sur ces immortels représentans <le notre littérature , qu'il est bien difiBcile maintenant d'en dire quelque chose de neuf. Et cependant on lit encore avec plaisir les notices de M. Gérusez. A côté de la sagacité du moraliste se montre la délicatesse du critique. Nous nous permettrons toutefois quelques remarques. Il nous semble qu'il n'est pas assez sévère à Tendroit des Contes de La Fontaine. Il aspire , qu'il ne l'oublie pas , à voir passer son livre entre les mains de la jeunesse. Eh bien ! suffit-il de lui dire qu'ils sontimmoraux , dangereux, quand on se hâte d'ajouter que, « dans aucune langue et par aucun poète, l'art du » récit n'a été porté à un tel degré de perfection ? » Cette restriction n'est-elle pas là comme une amorce , involontairement jetée, nous aimons à le croire, mais qui n'en est pas moins
' La Fontaine .
propire à séduire bien des jeunes coeurs?... Et puis^ si nous ap< plaudissons au jugement de M. Gérusez sur le Contrat social^ sur la Nouvelle Héloîse,nom ne pouvons l'approuver quand il nous parle de VuttUté de VEmile: quand il nous le représente comme un puissant promoteur versle bien. Il contient quelques vérités^ soit; mais ne sont-elles pas comme étouffées par les erreurs les plus pernicieuses? £t croit-on qu'elles puissent détruire l'effet de ce poison violent administré à fortes doses? Quoi qu'on dise^ nous tenons pour l'arrêt du parlement , pour les anathèmes de l'autorité religieuse et pour le mandement de Christophe de Beaumont contre VEmile. L* éloquence des lettres de La Montagne, la prétendue bonne foi des Confessions de J.-J. Rousseau^ ne nous séduisent pas davantage. Au risque de passer pour avoir des vues trop étroites^ nous repoussons ces ouvrages , car nous les croyons dangereux pour V^ge mûr comme pour la jeunesse. Et encore une fois, c'est à celle-ci que l'on destine un livre où ils se trouvent prônés.
Mais laissons-là les reproches, il nous est pénible d'avoir à en adresser à M. Géruscz que nous croyons animé de bonnes intentions. Admirons plutôt ces traits sur Fénelon, instituteur, qui nous paraissent habilement tracés; nous appelons sur eux l'attion des maîtres de l'enfance : « Le caractère de Fénelon était » merveilleusement disposé pour une tâche à laquelle toutes les > lumières de Tesprit ne suffisent pas. C'était un mélange exquis »de tendresse et de force, de complaisance et de fermeté, de paotience et de souplesse , où l'énergie se tempérait de grâce. Le 3>plus sûr moyen de maîtriser l'enfance est de l'aimer et de ne la «cr^ndre pas, de se dévouer sans s'asservir, et cette affection » courageuse, qui prévient toute faiblesse et toute violence, est »le point d'appui et le levier de l'autorité. Les enfans ont une 9 stratégie pleine d'artifice que le sang-froid peut seul déjouer: » céder avec mollesse ou résister avec emportement, c'est se trahir » également à ses petits regards pénétrans et impitoyables, soit » qu'ils lassent ou qu'ils irritent, ils sentent leur avantage et ils en » profitent en tyrans consommés. Il faut avec eux du caractère et »de l'âme ; de l'âme pour les attirer, du caractère pour les do- » miner. Ces deux qualités, Fénelon les possédait dans un rapport » plein d'harmonie; il en usa pour prendre sur son élève l'ascen- »dant nécessaire, et dès-lors il put instruire avec fruit cette jeune
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net riche intelligence , frémissante encore par intervalles, mais «domptée et dîsciplinable (p. 291). »
Terminons cette revne par quelques paroles que nous trouvons appliquées à M. Jaubert : « Il parle après les maîtres et il sait se » faire écouter; car lors même qu'il n'est pas nouveau par le fond, »il a, grâce au tour ingénieux et délicat de sa pensée , la nou- • veauté de la forme (p. 428). » Les Essais d'histoire littéraire ne permettent-ils point de porter le même jugement sur M. Gémsez,
» L'ABBÉ V.-D. Cauvigny.
tTQnt)dU$ et Mî^an^es,
EUROPE
FRANCE. — PARIS. — Nouvelles des missions catholiques, extraites du n® 103 des Annales de la propagation de la foi,
1. Missions de VArnérique du nord. Lettre du V, Chazelle , iésnite y date'e de Sandwich (Haut-Canada), 17 avril 1845, dans laquelle il parle des sauvages du Haut-Canada, ^'élevant à peu près à 9000; tous dans la décadence morale, et la plus complète misère. Tableau des missions fondées pour la conversion de ces malheureux , espoir du missionnaire.
2. Lettre de M. Bolduc, datée de Cowlitz (Colombie), 15 février t844, dans laquelle il raconte le succès d'une mission faite dans la baie de Puget et dans l'île de Fancotti;er, pour convertir les sauvages. Il est reçu avec reconnaissance partout , les sauvages viennent l'entendre de fort loin ; ils font baptiser leurs enfans; ils récitent les cantiques, mais leurs mœurs les empêchent de se convertir complètement. *
3. Lettre du P. de Smet, jésuite , datée de Sainte-Marie de Wallamette, 9 octobre 1844, racontant son heureuse arrivée après 8 mois de navigation sur" les* côtes de VOregon , avec ses 4 confrères et 6 sœurs, parties comme eux pour la mission. Description des rives du Colombia; arrivée au fort Vancouver et à la mission de Wallamette ; maladie du perc. Il se met en route pour les Montagnes rocheuses. Les sœurs instruisent à Wallamette les femmes et les enfans pour la première communion, elles fondent un pensionnat. En voici le prospectus par trimestre : « 100 livres de farine ; 25 livres de lard ou 36 de bœuf, 4 livres " de saindoux, un sac de pomme de terre, 3 galons de pois, 3 douzaines •d'œufs, un galon de sel, 3 livres de chandelles, «une livre de cire , 4 li- » vres de riz. » — Besoin de nouvelles ouvrières.
4. Lettre de M. Crétin ^ missionnaire, datée du fort Atkinson (diocèse de Dubuque) , 22 juin 1845; mission parmi les sauvages Ouinébégo ou puants. Ils demandent des prêtres catholiques au gouvernement qui leur envoie des ministres protestans qu'il leur fait payer 25,000 fr. par an. Le gouvernement leur propose d'acheter leur territoire comprenant 2,300,000 arpens, au prix de 50 c. l'arpent. Discours de l'orateur; il refuse de céder son territoire. Il reproche aux blancs de les avoir
pervertis, et de les pervertir tous les jours en venant vendre dans leurs cabanes Veau de feu ; il se plaint de ce qu'on les empêche d'apprendre à bien vivre , en leur refusant des prêtres catholiques. — Le messager en référera au président des États-Unis.
5. Lettre du P. Sortn, datée de Notaouassibi (diocèse de Vincennes) 22 janvier 1845. Changement total des mœurs sauvages; fondalions , collèges , ouvriers, espoir de les convertir tous ; les Néophytes ; — ils sont devenus aussi bons Chrétiens que les meilleurs Chrétiens de l'Europe.,
6. Statistique de r Église catholique aux États-Unis, en 1845. — Il y a maintenant 21 diocèses; 1 vicariat apostolique; 675 églises; 592 chapelles; 572 prêtres missionnaires; 137 prêtres dans les séminiaires et collèges ; 22 institutions ecclésiastiques ; 220 séminaristes ; 28 collèges ou écoles supérieures pour les jeunes gens ; 29 communautés religieuses; 94 sociétés catholiques de bienfaisance; 1,300,000 catholiques.
7. Missions du Levant. Lettre de Mgr Hillereau, datée de Constanti' nop^e, 4 mai 1844, dans laquelle il décrit la constitution religieuse de la Turquie et l'organisation civile qui en découle. Tous ceux qui professent la religion musulmane forment la famille turque ; sous leur dépendance sont 7 nations : 1^ Les Francs; 2^ les Rayas, latins ou grecs; 3° les Arméniens; 4® les Maronites ; 5o les Syriens ; 6o les Chaidéens ; 7^ les Juifs ; tous gouvernés pour le spirituel et le temporel par leurs patriarches ou évêques. On s'occupe du soin de former un seul corps de toutes les nations professant le catholicisme. La tolérance accordée par le gouvernement est peu de chose ; pourtant le principe est posé. -^ Progrès dans l'éducation chrétienne, grâce aux frères de la doctrine chrétienne et des sœurs de la charité, M. Bore, a fondé à Angora (ancienne Ancyre) une école qui porte ses fruits. Décomposition de l'église grecque. Le Christianisme fait peu de progrès parmi les musulmans. Seulement leur fanatisme se relâche,
8. Mission de la Cochinchine. — Lettre de Mgr Lefebvre , datée du 10 décembre 1844, rendant compte de Tétat de la mission et de la persécution. Un catéchiste est d'abord arrêté , puis , pour trouver l'évêque, on tourmente tout un village. L'évêque, pour faire cesser la persécution promet de se livrer; il est pris en chemin. On l'enchaîne, mais sans le frapper. Les autorités sont mêmes fâchées qu'on Tait arrêté. — Interrogatoire; constance des Chrétiens. Il est jeté en prison. — Nous avons cité (tome xii, p. 236), la lettre du contre-amiral 6'ëci22e, qui le réclame , et nous devons annoncer ici qu'en effet il a été mis en liberté, et rendu à l'ai^torilé française.
9. Lettre de Mgr Pompallier, datée de la Nouvelle-Zélande y 13 mars
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1845 , dans laquelle il annonce que les Naturels qui ont fait une si rude guerre aux Anglais, ont respecté tout ce qui appartenait à la mission catholique. Les chefs sont venus le trouver et lui ont dit : « Evêque , n'aie pas peur. Nous savons que tu n'es venu ici parmi nous » que pour nous faire du bien. Nous savons aussi que tu ne te mêles « pas des affaires politiques , continue d'en agir ainsi , et tu n'as rien » à craindre, »