‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 4)Chapitre 12 sur 108 · ASIE · texte numérisé non relu

ASIE

Découverte d'une grande collection de livres emportés par Tamerlan et renfermés dans le château de Samarcand, L'ouvrage de Thistorien arménien , Elisée intitulé : Soulèvement national de V Arménie chrétienne au 5^ siècle contre la loi de Zoroastre^ vient d'être traduit en français par M. l'abbé Greg. Garabed*. Parmi les notes très curieuses que le traducteur a ajoutées à son œuvre , nous trouvons le récit suivant , que nous ne sommes pas en mesure de garantir , ou de nier , mais que nous donnons comme pouvant piquer la curiosité de nos lecteurs , et surtout des voyageurs futurs qui pourront en constater la vérité ou la fausseté.

« Ce penchant des Arméniens pour une vie tranquille et inoffensive fut mis à une rude épreuve lors de l'irruption Fan 1230, des bandes tartares conduites par le terrible Gengiz-Kiian^ qui avait porté la désolation dans toutes les provinces asiatiques , mais plus particulièrement dans la malheureuse Arménie. Cent cinquante ans après lui, Tamerlan , le fiéau du genre hu> main, plus cruel encore, arracha tous les Araratiensà leur pays natal. Plus de 600,000 familles, sans compter celles qui parvinrent à se réfugier dans les montagnes , ou qui étaient tombées sous le sabre tartare, furent , comme un immense troupeau , chassées à coups de fouets et de lances devanjt les hordes sauvages , et dispersées dans le Khcvassan, dans le pays de Samarcand et dans toutes les provinces de la Perse. Par l'ordre de Tamerlan , ses généraux dévastèrent et brûlèrent de fond, en comble les villes et les villages, et coupèrent les arbres au niveau du sol ; mais il commanda de rassembler avec le plus grand soin les livres et manuscrits des Arméniens , des Géorgiens , des Syriens et des autres peuples qu'il avait soumis, et de les réunir à Samarcand ^^ où ils furent déposés

^ Vol. in ^», au comptoir des imprimears-unis, quâi Malaquais, n*> 15; prix 7. fr.

2 Samarcand, située sur le Kouvan, est une grande fille, autrefois florissante et capitale du vaste empire de Tamerlan, On sait que ce conquérant voulant la rendre la première ville du monde, y amena de toutes les contrées de l'Asie les ar-

dans un château-fort ; cl défense expresse fut faite , sous les peines les plus terribles, d'en laisser jamais sortir un seul.

• Les Arméniens éclairés des académies de Venise , Vienne , Rome* Moscou, se sont, depuis un siècle adonnés atec ardeur à la culture dés lettres et à l'étude de la laïque queNoé leur a léguée. Mais c'est pour enx une pensée désespérante de songer que les trésors de l'antique littératttre de leur pays gisent [inutiles à tous, dans le château de Sama/rcanâ. Et à ce sujet , je donnerai ici des renseiignemens tout nouveaux et fort iffiportans pour les amis des lettres.

"M. Khatcadour Hovanisien , Arménien , natif d'ispahan , connaissant à fond non-seulement son idiome national, mais encore ceux des Arabes, des Perses, des Syriens, des Afghans, s'était , dans de fréquens voyages parmi ces peuples , si bien familiarisé av«c leurs mœurs, leur littérature , leurs usages , si bien identifié avec leurs gestes , leur démarche, leur manière de porter la tête, de saluer , le mouvement de leurs mains, de leurs yeux, de leur bouche, que jamais ces peuples fanatiques ne purent deviner en lui un chrétien. M. Khatcadour vint il y a huit ans , à Calcutta , et entra au service de la compagnie des Indes. Plus tard, il entreprit un voyage à travers l' Afghanistan et parvint jusqu'au pays de Samareand. H n« nous dit par le but de ce voyage périlleux. Il était sans doute chargé par la Compagnie d'explorer en détail ces contrées inhospitalières où les étrangers ne peuvent pénétrer.

»M. Khatcadour revêtit un costume blanc commeen portent les Cheiks. Il suspendit à son cou des amulettes au nombre de 99 , à trois et six angles ; à sa poitrine , des pierres précieuses magiques ; et il chargea ses doigts de bagues couvertes de caractères cabalistiques, il se mit ensuite en campagne , traversant les vilies et les hameaux d'un pas lent et grave, n'oubliant pasles stations pieuses devait les tombeaux despersonnages célèbres par leur piété , invoquant Mahmed et Imam- Ali , et récitant des passages du Coran. Il remplissait ainsi merveilleusement sa mission secrète. Au bout d'un an , M. Khatcadourarrivait à Samareand. Là, comme'tous les Cheiks s'étaient empressés de lui donner les recommandations les plus honorables , il fut reçu favorablement par les savans et les ministres.

«Mais il avait à remplir une mission que lui-même s'était donnée : il voulait voir ce dépôt immense de livres et de manuscrits que Tamerlan avait raèsemblés deioutes parts. H apprit qu'ils étaient entassés dans un château gardé avec la plus grande vigilance ; que personne ne pouvait les visiter sans une permission des ministres , et qu'il était fort difficile

tisans les plus habiles avec les objets les plus précieux. Elle fait partie maintenaut du klianat de Boukhara dans le Turkeatan ( Balbi. }

de l'obtenir ; ceux mêmes « disait-on , qui sont entrés dans ce château, ou sont morts, ou sont devenus fous. Sans s'inquiéter de toutes ces sottises, M. Khatcadour fit des démarches auprès des ministres, qui essayèrent de le faire renoncer à son dessein. On entend , disaient-ils , dans ce lieu mystérieux, des bruits étranges, des luttes violentes entre les anges et les démons : les premiers gardent les livres saints, les seconds ceux des infidèles. Ces derniers sont nombreux , ils vous étrangleront indubitablement. M. Khatcadour leurrépondit qu'avec les merveiUeusses amulettes qu'il avait rapportées de la Mekke, il bravait toute la puissance des démons.

«Enfin il obtint cette permission tant désirée. Accompagné de quelques serviteurs des ministres , porteurs d'un ordre adressé aux gardiens du château , M. Khatcadonr se dirigea vers cet endroit redouté. Après avoir monté et descendu des sentiers raboteux et encombrés , après mille détours , après avoir traversé des salles immenses peuplées de chauves-souris énormes , dont les cris aigus étaient , pour les gbns fanatiques qui accompagnaient notre aventureux voyageur, « le cri des démons > , ils arrivèrent au caveau où sont déposés les livres , et dont la porte était défendue par des serrures et des cadenas énormes. Là, M. Khatcadour se prosterna et récita le navMz, Les gardiens lui présentèrent les clefs en disant : « Si Dieu est avec vous , vous pourrez ouvrir » et entrer ; nous nous retirons, et dans une heure nous viendrons vous » chercher mort ou vivant. »

» Grâce à son adresse , M. Khatcadour parvint à sortir d'embarras sans perdre beaucoup de temps , et ouvrit la porte, t]ui était faite d'énormes barres de chêne massives. Avec beaucoup de difficulté il parvint à la maintenir entre-bâillée, de façon à pouvoir se glisser dans l'inférieur. Il entre : quel spectacle ! Des milliers de livres de diverse grandeur , entassés pêle-mêle les uns sur les autres , où gisant çà et là dans la poussière; un sombre caveau éclairé seulement par un double soupirail. Pour examiner ces trésors , il faut des années, et il n'a qu'une heure ! Cependant il s'approche d'un gros livre ayant plus (Tun pied Wépaissaur , long de six , et large de quatre : il veut l'ouvrir , la couverture , qui n'est autre chose qu'une planche pourrie , se brise entre ses doigts. Débarrassé enfin de son enveloppe , ce livre est formé de feuilles épaisses en parchemin ; les caractères sont grecs ; il porte pour titre écrit en dialecte arménien : Histoire des anciens héros de toutes les nations , par les pontifes du temple de Diane et de Mars. M. Khatcadour tourna plusieurs feuillets et vit partout les mêmes caractères ; il voulut alors examiner les livres qui se trouvaient sous celui qu'il avait ouvert le premier , ihais il était si lourd qu'il fut obligé d'y renoncer. Il se dirige alors d'un autre côté ; il oxamino le premier ouvrage qui lui tombe sous

NOUVELLES ET MÉLANGES. Sti

)a main : e'est un livre syriaqtjs , en /lialecte arménien , sans titre , mais c'é^t un livre d^histoire. II court à un autre : c^est un manuscrit géorgien. Près de celui-ci , il trouve en gros caractères arméniens, Elisée ^ l'auteur de l'histoire , dont nous offrons la traduction au public. Il met la main sur un autre grand volume : c'est la Bible en arménien ; cet autre , c'est une poésie en vers arabes. Il ouvre ensuite deux ou trois lièvres grecs dont les auteurs lui sont inconnus ; un autre entin, ce sont les Œuvres d^Origène, Mais à peine a-t-il examiné ces 20 ou 22 volumes , parcelle imperceptible d'un si grand trésor , qu'il entend retentir en de-" hors les cris de ceux qui l'appellent. A sou grand regret il ferme le livre qu'il vient d'ouvrir et se précipite hors du caveau , en criant : De l'eau ! » Apportez-moi vite de l'eau pour me laver , car j'ai touché les livres des «infidèles? Ne craignez pas d'approcher^ dit-il ensuite aux gardiens , et > de fermer la porte , car j'ai fait fuir tous les démons dans le désert, au- -delà de Gog et Magog. »

» M. Khatcadour revint ensuite chez ses amis , et feignit de se repentir de son entreprise : il se disait tout souillé par le contact des livres impurs , et cela sans dédommagement , puisqu'il n'avait pu trouver le manuscrit de Mahmed , l'unique but de ses recherches. « Les anges l'auront indubitablement transporté dans le paradis » , disait-il à ses ^udi^ tenrs fanatiqpies , qui se gardaient bien d'en douter.

» Ensuite M. Khatcadour quitta Samarcand et gagna Alexandrie en traversant la Perse et la Palestine. De là il partit pour Constantinople où il visita le directeur de la poudrière royale , M. Hohannès Dadian , dont les rares vertus patriotiques et les éminens services rendus par son génie pour les arts mécaniques, sont aussi connus dans tout l'empire ottoman qu'appréciés par les Anglais et les français, il invita M. Khatcadour à venir passer quelques jours à sa maison de campagne afin de pouvoir à loisir jouir de la conversation d'un voyageur aussi expérimenté. M. Khatcadour, parmi d'autres aventures curieuses fournies par ses fréquentes et lointaines pérégrinations, raconta devant une brillante et nombreuse assemblée le stratagème auquel il avait eu recours à Samarcand , et dont nouis venons de parler.

« M. Hohannès Dadian , qui, parmi les heureuses dispositions dont il est doué , compte une excellente mémoire et un désir incessant d'augmenter la somme de ses connaissances , dans le voyage qu'il a fait en France cette année (1845 ) , nous a raconté fidèlement les détails que l'on a lus plus haut , et dont nous pouvons , en toute sûreté de conscience, certifier l'exactitude et rauthenticité. "

Page 1