‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 4)Chapitre 16 sur 108 · Voyage en Normandie.— Conférences avec M. Tabbé Noget · texte numérisé non relu

Voyage en Normandie.— Conférences avec M. Tabbé Noget

Quand on a passé tout un an à Paris, au milieu des arides recherches de la science et des sèches discussions de la philosophie, on se ferait difficilement une idée de l'impression que peut produire sur Tâme le spectacle des vertes campagnes et du paysage varié du Bocage normand. On sent je ne sais quel apaisement de Fesprit , qui semble interrompre toute action^ tout mouvement. En plaine, au milieu de ces haies vives et hautes qui bordent tous les chemins et ferment tous les champs, on se croirait au sein d'une grande forêt ; mais à mesure que vous vous élevez sur les collines, alors les campagnes apparaissent avec les fermes et les laboureurs, et la forêt devient une suite de métav ries sans fin.

C'est au milieu de ces haies vives et de ses bois de chênes que se cache le château de Ronfeugeray.

Ronfeugeray n'est pas le château féodal, noir et menaçant, entouré de fossés et de murailles, symb )li3 de l'égoîsme ; c'est le château ouvert et accessible, d'où rayonne aux environs la douce influence, à la fois chrétienne, politique et sociale, de ses propriétaires, M. le comte et Mme la comtesse de L Oh I c'est se

choisir une bien belle part, lorsque, à peine entré dans le monde, on consacre ainsi toute l'activité de l'esprit, toutes les puissances du cceur, toute l'influence de sa position , à faire disparaître toutes les préventions et toutes les haines, et à préparer ainsi la réunion de tous les partis religieux ou politiques qui divisent encore &otre France. Que Dieu répande beaucoup de ces influences au

126 DE l'origine et du fondement de la morale

milieu de notre pays... La vie se passait tranquille et bonne à Ronfeugeray. Â peine quelques momens donnés le matin à Tétade^ puis des promenades dans les sentiers du bois^ des visites au verger et à la serre^ dont une voix amie nous nomme toutes les plantes^ toutes les fleurs, et puis une station à la bibliothèque... Dites- moi , n'est-ce pas une jolie idée, que d'avoir transformé en bibliothèque ce pavillon au-dessus de la serre, donnant d'un côté sur le bois et de l'autre sur le jardin ? Au-dessous, les fleurs les plus rares, les plus belles; au-dessus, les livres les plus choisis — autres fleurs — de toute notre littérature, véritable ruche^ que deux abeilles actives et intelligentes ont formée de tout ce que l'esprit humain a produit de plus beau, de plus pur, de plus éthéré. Puis des lectures choisies tous les jours avec un goût si exquis^ qu'on les aurait volontiers prises pour une parole d'amitié. Cette littérature était à la science philosophique précisément ce que

les vertes campagnes sont aux rues et places de Paris

C'est au milieu de ces doux loisirs et de cette bienveillante hospitalité que M. l'abbé INoget, ayant appris que nous étions à Ronfeugeray, vint nous y surprendre le 16 septembre. Pendant deux jours, nous examinâmes toutes les phases de la question soulevée par les Annales ; nous écoutâmes toutes les raisons alléguées par M. Noget, nous lui fîmes part de toutes nos idées, de toutes nos appréhension$; nous essayâmes surtout de lui faire sentir la flagrante contradiction qui existait entre le commencement de son livre, où il prouve que les idées et la raison de Thomme viennent de la révélation Libre et positive de Dieu , et la fln , où il soutient que la règle morale ne doit pas venir de la volonté libre et positive de Dieu, Après être tombés d'accord sur presque tous les points, nous conclûmes que M. l'abbé Noget, après en avoir parlé avec quelques personnes dont il voulait prendre conseil , ferait une nouvelle lettre^, dans laquelle il expliquerait tout-à-fait sa pensée, séparerait ce qui a rapport au devoir et aux obligations morales d'avec ce qui regarde le bien et le mal , considérés en soi et dans leur essence ; que cette lettre serait prête pour le cahier de novembre, et qu'alors nous l'insérerions sans y ajouter aucune remarque.

Tel fut le résultat des conférences de Ronfeugeray. Nous nous quittâmes donc très-satisfaits l'un de l'autre, désirant, pour no-

tre part y de recevoir la noavelle lettre ; mais le mois de novembre arriva^ décembre se passait ^ sans en avoir aucune nouvelle.

Cependant les Annales se trouvaient dans une bien fausse po-« sitioD ; d'un côté, elles ne voulaient pas cesser de poursuivre la proposition telle qu'elle était formulée dans notre cahier de mai, et que M. Noget disait n'être pas sienne ; de l'autre côté ^ comme elles avaient promis d'insérer la lettre de M. Noget , les lecteurs ne la voyant pas paraître , et ne sachant rien de ce qui s'était passé, devaient croire que nous manquions de loyauté , en commettant un déni de justice à l'égard d'un auteur que nous avions blâmé. Cette position n'était pas tenable; n'ayant donc reçu aucune nouvelle de H. Noget , nous insérâmes les quelques mots relatif à cette question dans notre compte-rendu de décembre^ sans y nommer M. Noget, mais dans le dessein, nous l'avouons, de le décider à donner signe de vie ; c'est aussi ce qui nous porta à publier la note du cahier de janvier , ci-dessus, p. 15, où nous nous défendions, en termes très-convenables, de n'avoir pas encore inséré cette lettre. Cette justification, d'une promesse faite il y avait six mois, n'était pas trop précipitée, ce semble.

Voilà où en étaient nos rapports avec M. l'abbé Noget, quand il nous a adressé la lettre suivante. Nous laissons nos abonnés juges de la justice de ses reproches et de la convenance du ton et des expressions de cette lettre Ah! M. l'abbé, avant de récrire, vous auriez dû^ en conscience, nous rendre les deux jours de paix et de tranquillité que vous êtes venu fort inutilement nous enlever à Ronfeugeray !

Sommervieu (près Bayeux )^ 13 février 1846.

Monsieur ,

En lisant le compte-rendu à vos abonnés, conlenu dans votre numéro de décembre dernier, qui vient de paraître, j*ai vu, avec xin juste sujet de mécontentementf que vous adressez de nouveau à mon enseignement des reproclies graves contre lesquels j^avais déjà réclamé précédemment. Quand on veut faire à un adversaire une guerre loyale^ on doit prendre garde de dénaturer sa pensée pour la combattre avec plus de facilité, et on ne se contente point de parler seut^ on met sous les yeux du public la défense à la suite de Taccusation ; vous voudrez donc bien, monsieur, rectifier ce que vos paroles ont dioexactet donner place à ma réclamation dans vos colonnes.

Vous me faites dire dans ce compte-rendu : La volonté de Dieu seule ne peut engendrer d'obligation ; il faut encore rechercher si elle est conforme à Vessence

128 DE l'origine et du fondement de la morale

des choses ou aux notions de la droite raison ^ , comme si je voulais rendre la raison humaine juge de la Tolonté de Dieu manifestée par la révélation. Or^ cette proposition n^est jamais sortie de ma plume : vous ne la trouverez ni dans le texte de mon ouvrage, écrit en latin , ni dans le contexte. Vous dénaturez mes paroles, TOUS leur prêtez on sens qu'elles n*ont jamais eu et qu'elles ne peuvent avoir h Vous traduisez Vidiâme dont je me suis servi avec une liberté d'interprétation , qui , chez un écolier, serait châtiée comme un contre sens

Nous Dous permettons d'interrompre ici la lettre de M. Noget pour avertir nos lecteurs que , durant tout le cours de nos discussions personnelles 9 M. TaLbé Noget a été un modèle de politesse, de bon ton , sachant garder toutes les convenances de son état et de la bonne société. C'est un de ces prêtres jeunes encore, mais portant sur sa figure et sur toute sa personne la triple empreinte de la vertu, de la science et de l'urbanité qui convient au prêtre chrétien et à l'homme social. •— Quant au professeur , nos lecteurs voient ici un échantillon de sa manière. Mais nous les prions encore de l'excuser par la considération qu'il n'a fait que prendre sa férule pour une plume , ou sa plume pour une férule.

.... Et c'est après avoir ainsi travesti, involontairement sans doute, un enseignement qui est celui de toutes les écoles orthodoxes, de tous les séminaires % que vous faites rappel suivant : « Ici nous ndus adressons avec confiance à nos seigneurs » lesévêques, aux honorables professeurs qui nous lisent, à tous nos amis, et » nous leur disons : est-ce que ces deux propositions (celle qui m'est attribuée et une autre reprochée à M. Tabbé Maret) ne suppriment pas de fait la nécessité » de recourir à une révélation extérieure, ne sont-elles pas dangereuses, ou au » moins ne sont-elles pas obscures et prêtant à une interprétation fâcheuse, ne

^ Voici les textes de M. Noget : a Sola voluntas Dei non potest parère obligatio- 9 nem. ... ; discrimen inter bonum et malum morale (ou régula moralis , qu'il » dit être la même chose, tome m, p. 106)^ repetenda est ex essentiâ reriim, noa'o- » que boni meralis ab ipsa ratione accipitur. »— Que Ton juge si notre traduction n'est pas fidèlement basée sur ces textes.

^ Nous avons dit expressément que vous ne /^ voviiet pas , mais qu'on pouvait tirer ces conséquences de vos principes. Vous changez la question» Quant à savoir si vos principes peuvent avoir ces conséquences , nous nous en remettons voIohtierscomme vous au jugement de nos lecteurs. D'ailleurs, nous reviendr<ln8 plus loin sur cette question.

^ Nous nions qu'aucune école , aucun séminaire , ait jamais enseigné crûment cette proposition : la volonté de Dieu seule ne peut engendrer aucune obligation . Vous afiirmez le contraire, donnez des preuves, citez Tauteur et l'ouvrage.

» renfemieiit-elles pas , de près ou de /otn, les principes mêmes de nos adver- » saires, cette fameuse incarnation du Verbe des Rationalistes, et cette «otive- » raineté de la raison des philosophes * ».

Et moi aussi, Monsieur, je fais appel aux juges que vous invoquez, et c'est pour cela que je requiers de tous la publication immédiate de ma réponse à votre attaque du mois de mai 1845 , et restée dans vos cartons depuis le mois de juillet dernier, c'est-à<*dire, depuis plus six mois (c'est votre faute). Si, par amour de la paix, }*ai usé jusqu'à ce moment d'une modération que vous avez pu prendre ^ur une autorisation du silence que vous avez gardé, je ne crois pas devoir user plus long-tems de cette réserve (j'en suis fort aise). Je demande donc , et vous savez que j'ai le droit de Vexigerf que ma première lettre et celle-ci soient publiées dans leur entier , et sam être morcelées , dans votre prochain numéro.

J'ai l'honneur d'être, etc.

A. Noget-Lagoudre.

Et mainteDant^ nous le demandoDS à nos lecteurs , de quel côté sont la justice 5 la loyauté ^ la politesse? Gomment venir nous reprocher d^avoir gardé la réponse dans nos cartons , sans dire que Ton nous y avait autorisé ? Gomment venir nous requérir dinsérer cette réponse^ que Ton a vu en septembre dernier, prête à être livrée à l'impression , et que l'on arrêta dans nos mains? Gomment nous écrire cette inconcevable lettre, sans dire un seul mot des lettres échangées et des conférences que nous avons eues ensemble ? Gomment , surtout , demander encore purement et simplement l'insertion de la première lettre^ regardant comme non avenues toutes les explications données et acceptées?— Eh bien! soit, nous publierons votre lettre puisque vous nous y forcez; mais nous y ajouterons nos observations, et nos lecteurs Jugeront s'il n'eût pas été plus utile pour vous d'en faire une autre, dans le sens que nous vous avions conseillé. En attendant , ceux , en assez grand nombre peut-être , qui auraient voulu que nos discussions avec MM. Maret et Noget, ne fussent pas portées devant le public , et fussent réglées en famille, verront combien leurs espérances étaient illusoires. Les auteurs ne se convertissent guère ; c^est à ceux qu'ils instruisent

* Oui , nous soutenons encore que ces propositions sont obscures , et peuvent renfermer au moins de loin le principe de la souveraineté de la raison ; il nous semble que M. Noget en était convenu à Ronfeugeray; et d'ailleurs quMI l'accorde ou non , nous soutenons encore ce jugement.

130 DE l'origine et du fondement de la morale

qu'il faut s'adresser^ el auprès d'eux , la vérité et la raison fioissent toujours par prévaloir. C'est ce que nous espérons de la présente discussion.

Page 1