PAR LE R. P. DE RAVIGNAN
Itgieut ; alots'vous priez et vous suivez un culte. Vous êtes irreligieuY, indifférens, vous ne réalisez plus dès-lors ni n'exprimez aucune croyance, aucune volonté religieuse, puisque vous ne les avez effectivement pas, du moins vous ne les avez pas aVec^les conditions de vie véritable. N^est pas cruel oa miséricordieux qui prétend Têtre, mais bien celui qui opprime réellement ou secourt Tinfortune. £t le motif en est^ en sera toujours, que l'homme est en tout Tétre essentiellement actif et pratique pour le bien comme pour le mal. Mais la philosophie, dira-t-on, n'est-elle pas une science éminemment spéeulative et toute intellectuelle? Je réponds: La philosophie n'est la première des gloires de Tintelligence humaine ; elle n'est si élevée au-dessus des autres sciences qu'à la condition rigoureuse de leur servir de règle , d'ordonnateur et de guide , en devenant véritablement pratique dans les sciences, en les appliquant au bien de la société et de la vie humaine ; qu'à la condition de déposer dans les esprits et même dans les coeurs , aussi profondément qu'il lui est donné, ces principes féconds d'ordre, de vérité, de logique, et ridée et l'action qui influent si puissamment sur le bien moral et pratique de Thomme.
A plus forte raison, la religion qui s'élève au-dessus delà philosophie autant que Dieu s'élève au-dessus de la créature, autant que l'éternité dépasse les bornes du tems, la religion, pour exister réellement, pour vivre dans l'homme et lui donner la vie, doit-elle comprendretonte la nature de l'homme, en saisir, en consacrer et en vivifier toutes les facultés et les actes de ces facultés. Sans quoi la refigion n'est pas; sans quoi l'en n'a pas de religion. C'est la langue usuelle qui s'exprime ainsi.
3*" Au reste, c*estcequenous'démontre encore la raison intime et naturelle des choses. En effet que seraient des pensées, des affections sublimes que rien n'attesterait ? Quel héroïsme, quel courage que celui dont aucun sacrifice, aucune victoire* aucune œuvre magnanime n'exprimerait à nos regards la vivante réalité? Ce que ce serait, rien, absolument rien ; il en est de même de la religion.
k^ Enfin la foi elle-même nous enseigne cette vérité. Les actes de rbomme sont la vie, sont réellement tout Thomme ; il faut bien que la religion en pratique et en acte soit la dette même payée par Is nature à son auteur. C'est ce que nous dit la raison ; c'est ce que nous dit aussi la foi, qui nous prévient : que la foi sans les œuvres est une foi morte >•
Dans la 2* partie, l'orateur s'attache à prouver la nécessité de la re« Jigion pratique, par la nécessité d'une société pratique. Il fait entendre ces belles paroles :
* Saint Jacques, xx,26.
362 CONFÉRENCES DE NOTBB-DAME W PABtt
Je m'adreise ici, meiiieaif> à toi convicUoiis lef pfaïf thèiu, à fts seuilmeos les plu généreux et les plus déroaés ; j'en appelle à cet amour do pa yi^ à ce natriotisme éclairé qui remplit tos âmes. Oui, la patrie est une grmnde chose / difoe de notre admiration comme de nos plus courageux sacrificea. Qtt*eit-ce, en effot, (pie la patrie^ cette société cîYile dont on est le membre» ou platôt rcofaDt et le soutien tout à la Cois? Une nation forme un eoriM » un être dont Tunité , la force et la yie qui sont pour nous le Ciît nécenaire de chaque jour, constituent la plus admirable des merreilles. Des génératâona nombreuses répandues sur un vaste territoire, aaiocient leurs efforts dane vm but commun, et semblent penser, vouloir, agir comme un seul heHuna. Un lieo mystérieux réunit en faisceau toutes les parties d'un grand empire; cet asaenu blage est nommé TËtat.
On cherche, messieurs, et l'on cherchera longtems la raison fondamenlale des sociétés ; mais, quoi qu'il en puisse être, on n'expliquera januis la société politique, si Ton ne veut avant tout connaître et vénérer dans son existence même Faction si suave et si puissante de la Providence, qui seule est capable de produire et de maintenir ces affinités mystérieuses, liens secrets et vie secrète des grands corps de nations. Le monde social est plein de dissolvena qui en précipiteraient la ruine, qui en amèneraient le fractionnement à Hniiai, si la main divine, qui tient et régit Tunivers, ne rassemblait et n>a« chalnait dans une forte et magnifique unité les élémens divers qui composent la société: aussi l'amour de la patrie trottve-t*il dans les croyanoea religieuses un mobile et un gage puissant. Ce qui doit nous attacher inviolablement au pays, à la nationalité, c'est bien ce dessein paternel de la Providenee qui forme et constitue les Etats pour en faire une grande famille, un peuple de frères, libres, unis et fidèles.
Or, la religion est aussi uae société véritable. Elle unit les hommes entre eux par les liens les plus forts et les plus doux, pour la consenration et la défense de leurs intérêts les plus sacrés : leur foi » leur oonncience et leur éternel avenir. Supérieure sans doute aux intérêts de la terre et du tems, la religion cependant protège tous les biens et tous les droits, garantit tous les devoirs, et s'unit, sans se confondre, avec la société civile, pour lui communiquer la vie, la vertu, la force, la durée et la grandeur véritable.
Mais ces rapports heureux et cette auguste mission de la religion sur la terre ne peuvent évidemment s'accomplir sans des institutions, des lois cl des actes qui lui donnent un corps et une vie pratique^
PAR tS. R, P. X)£ RAVI6NÂN. 363
CMame la aociété politique a besoin ellermême de Tactioa pratique de 80B membres, du pouvoir et des lois.
Le cbrUtianisne se présenta constamment ^t dès son origine avec ce carac» tère de rdigion agissante et pratique. Il déclara au monde qu'avec seM dogmes incompréhensibles, avec sa morale aurhumaine» il devait pénétrer aa plosiatîme de l'amer la régénérer, la transformer, en passant dans les actes et dans la vie de chaque homme par Taccomplissement habituel de ses prescriptiona et la réalisation positive de ses grâces. Il déclara qu'il n'existait qu'à cette condition de vie et de réalité pratique^ soit pour l'homme» soit pour la société.
Et aussitôt il apparut avçc sa grande, sa puissante et paisible hiérarchie qui deacend de degr<é en degré, et atteint toutes les situations de la vie humaine pour y répandre l'ordre, la vérité, la vie^ la vertu. Par le baptême, elle donne une seconde naissance à Tenfant qui nait sous la loi de la malédiction ; par la oonûrmatiofi, elle l'envoie aux luttes et aux combats de chaque jour; s'il a succombée elle le relève par les secours de la pénitence ; elle prépare à sa faim un banipie immortel par le pain eucharistique; plus tard elle bénira l'union de Thomme fait, pour qu'il perpétue le règne de Dieu sur la terre; elle rénouvelle la jeunesse du sacerdoce, afin qu'il y ait toujours ici-bas un sacrifice offert au Très-Haut, une victime qui supplie> et un prêtre qui enseigné , éclaire, console et pardonne au nom du Maître commun. £nfin# le chrétien doit subir le dernier combat , l'agonie et la mort. L'extrême -onction consacre, fortifie, purifie l'ame à l'heure du terrible passage. Parcourez toutes les époques de la vie, interrogez chacun de nos besoins; l'Eglise nous suit f ar(out> à toutes les heures et dans tous les lieux, avec ses leçons et ses remèdes salutaires^ mère tendre^ mère dévouée et puissante pour les peuples aussi bien que pour les individus.
Telle est, Messieurs, la vie pratique du christianisme et le christianisme tout entier.
Puis l'orateur termine toute la statiou de cette année par cette péroraison^ qui a laissé dans l'âme de ses nombreux auditeurs une impression difficile à décrire :
Au moment où nous aUons nous^ séparer , j'ai voulu recommander à votre plus généreux courage laction persévérante et pratique de votre avenir religieux. L'Église avec un saint orgueil, a mis en vous Messieurs , ses plus chères espérances. Gardez-vous bien de tromper jamais son at- ^ tente , en désertant ses enseignemens, ses temples ou ses lois. Remis chacun entre les mains de votre conseil et de votre liberté, livrés à cette course
36& CONFÉRENCES DE NOTBE-DAÎ^tE DE PARIS.
rftpid6 du tenu qui ne compte que par raccootpljsfenient de nos devoirs» vous emportez avec vous toutes les lumières et tontes les grâces tnlélairca. Vous aurez bien compris, vous aurez bien sentie qu'en dehors de rexécation et de la vie pratique des croyances chrétiennes, il manque à Thomme bien plus que ce qui donne à Tarbre son feuillage et ses fruits; aux eaux leur cours; au jour son éclat. La religion sans action et sans vie pratique est une sève arrêtée, un germe étouffé, une moisson sans réalité. C*est qu'alors on abandonne et Ton retranche volontairement, par nonchalance et par tristesse, ce qui assure h la vertu sa garantie, k la famille son union, à la société son honneur et ses mœurs^ à Tame sa paix, sa liberté vraie, à la loi sa puissance consciencieuse. Sans la religion active et pratique, le chrétien ne mérite plus, et cesse en effet de porter son nom. Il est le soldat sans armes que le repos énerve, que la stérilité de sa vie fatigue, et qui n'a plus au jour du péril le courage etréner* gie du combat.
Je ne sache rien qui soit plus digne de compassion.
Vous donc. Messieurs , et vous tous à qui appartiennent si bien les honneurs de la foi ainsi que de son action vivifiante et pratique , conservez-la, nourrissez -la, comme un foyer sacré qui doit toujours vous éclairer et vous animer. Sachez bien chaque jour retrouver Dieu dans la prière, et aux tems marqués, dans l'auguste sacrifice de nos autels.