‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 4)Chapitre 8 sur 108 · DB M. SAISSET · texte numérisé non relu

DB M. SAISSET

aurait dit de loi : « Quand un homme vint dire pour in fn'enUère itfois, etc., etc. (p. lO/iO). » Nous avions fait observer que cette dernière expression, essentielle pour son système, avait été ajoutée arbitrairement au texte d'Aristote , lequel disait le contraire, et ne parlait pas de concevoir Dieu. — M. Saisset a loyalement corrigé son œuvre; il a modifié sa première phrase en celle-ci: « Qui, dans la Grèce antique^ a conçu Dieu distinctement, » pour la première fois, etc. (p. 307). » Cette modification laisse, comme on le voit, subsister la priorité des Juifs et des croyances primitives; il ne réclame pour la philosophie, que la Grèce, et encore non d'avoir conçu Dieu, mais de l'avoir couçu^ plus distinctement^qne le vulgaire.... Nous pouvons lui accorder tout cela, quoique encore nous serions curieux de savoir^ dans la pénurie de monumens sur les croyances de la Grèce antique, comment il a pu savoir qu'Ânaxagore était le premier qui eût conçu Dieu distinctement. Mais nous ne voulons pas insister, — Quand à la citation d'Aristote, il a loyalement fait disparaître le mot de première fois. Nous avertissons de ce fait M. Cousin, qui dit dans sa traduction , qu'Anaxagore entra le premier dans ce point de vue.

6. Contradictions de M« Saisset , sur Torigine de la croyance de la fraternité lin-

maine.

M. Saisset avait dit: « C'est le stoïcisme et non le Christianisme » qui a reconnd^our Izpremière fois que les hommes sont frères, » et frères en Dieu (p. 1041). — A cela nous avions opposé les textes de Platon , d' Aristote , de Cicéron , qui ne reconnaissent comme hommes que leurs concitoyens, et non les barbares, ni les esclaves. M. Saisset ne répond rien à ces textes pi laisse subsister sa phrase qu'il corrobore par un passage de Lucaîn... Mais ailleurs (p. 293) il modifie bien son opinion. Là , il avait déjà dit ce que nous avions oublié de lui faire remarquer, que Vidée de la fraternité humaine est une idée chrétienne y et là même il ajoute îa note suivante :

« La racine de cette grande idée est dans l'ancien Testament. » Les deux grands préceptes : ne faites pas à autrui ce que vous > ne voudriez pas qu'on vous fît à vous-même , et : aimez votre » prochain comme vous-même, se rencontrent déjà dans Moïse » et dans Tobie. Ne maltraitez pas l'étranger, dit Moïse, aimez-

• le comme vous-même > vôas soaveoant que vous aussi ^ vous » avez été étranger sur la terre d'Egypte *■ (p. 293). » Gela est bien^ très-bien; mais avec ces assertions, comment dire 16 pages plus loin (p. 309) : • C'est le stoïcisme et non le Christianisme qui a reconnu pour la première fois que les hommes sont frères et » frères en Dieu, etc., etc.? »

Comment surtout , après tontes ces modifications qu'il a fait subir à son texte , continuer à dire à la fin de son article : « Ainsi, » c'est la philosophie grecque qui a mis au monde toutes les gran^ » des vérités morales et religieuses, etc. » Il fallait y ajouter, au moins, peut-être; ou il fallait dire : il est vrai que ces vérités existaient dans l'ancien Testament. Mais, nous le répétons^ il eut fallu refaire l'article. C'est bien assez de lui avoir ôté son unité, comme il Ta fait par les additions et modifications qu'il lui a fait subir.

7. Origine et base païenne et rationnelle de la orale, d'après M. Saîsset.

Parmi les additions que M. Saisset a faites à son article, il faut noter celle qui regarde la loi morale et son origine ; autrement dit, quel est le principe de l'obligation morale, question que nous avons soulevée dans notre cahier de mai dernier \

M. Saîsset analyse ainsi la doctrine Be Mgr l'archevêque de Paris sur ce point : « Point de morale sans religion. La morale la » plus simple implique certains dogmes religieux. La morale, en » effet , est une loi, et une loi demande un législateur et une sancotion. Otez l'existence d'un Dieu juste, ôtez l'immortalité de l'âme^ •> toute morale devient impossible ou stérile. ••> Jusque-là, conti- »nue M. Saisset, nous ne pouvons qu'applaudir à l'exactitude des nraisonnemens de Mgr l'archevêque. — Maisil ajoute: Pourvu que » l'étroit lien dont il enchaîne avec raison la loi du devoir et son di* » vin principe, n'ôte rien à l'indépendance parfaite (une indépendant nce parfaite étroitement liée avec raison! quel accouplement de »mots !) des notions morales et au caractère intrinsèque d'obliga* » tion qu'elles imposent. (Les notions morales imposent un caractère

^ Exode, XXIII, 9. — Deut, xxiv, 17. — Levi, xn, 3i.

2 Voir le paragraphe kilitulé : Si la religion naturelle rCe$t que Ceoçpression de Cessence des choses, et si la volonté de Dieu toute seule ne peut créer aucune oHigation pour C homme. Annales, U XQ p. S^l*

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» intrinsèque d'obligation ; et d'antre part : Otez VexUtenee d'un p Dieu juste, toute morale est tm;9os«fr/e ou «(^ri/e/); pourvu que la »Ioi dtt devoir 9 rattachée à Dieu législateur , comme les axiomes • mathématiques le sont à Dieu vérité^ ne dépende pas plus que ces » axiomes eux-mêmes de la volonté arbitraire d'un être primiti- » vement conçu sans règle et sans loi , nous accordons sans diffi- » culte que les croyances morales et religieuses sont unies par une •étroite solidarité...» (p. 283.) — Cette théorie avait été discutée par nous dans notre examen de la Théorie de M. l'abbé Noget ^ et nous en avions démontré le danger et la fausseté. Nous avions surtout Insisté sur ce fait qu'elle avait été inventée par la philosophie grecque et par Platon en particulier^ lequel était excusable^ parce qu'il ne connaissait pas la véritable volonté de Dieu y la tradition de sa parole. Et nous citions VEutkyphron comme la source où avait pris naissance cette théorie; laquelle, peu à peu, avait pénétré dans quelques-unes de nos philosophies catholiques. Nous avions eu som de démontrer que la théorie de Platon et de M. Cousin laissait en dernière analyse la question indécise. M. Çaisset a jugé à propos de corroborer cette partie de la doctrine deson livre ; et pour cela faire» il a mis en note précisément l'analyse de VEuthyphron que nous avions citée» sans dire un mot des notes critiques qui y étaient jointes. Pour l'instruction de nos philosophes catholiques » nous répéterons ici la dernière phrase de M. Cousin, citée par M. Salsset : « Il faut donc convenir que le bien n'est »pas tel» parce qu'il plaît à Dieu» mais qu'il plaît à Dieu» parce j^qu'U est bien, et que, par conséquent» ce n'est pas dans les li dogmes religieux qu'il faut chercher le titre primitif de la légi- »timité des vérités morales. » (p. 28ft,) — Puis nous répéterons notre demande : Pourquoi le bien est-il bien? car, dans toutes les réponses de Platon » de M. Cousin et de M. Saisset, cette demande reste toujours sans réponse. De plus» nous ferons observer que» si ce n'est pas dans les dogmes religieux qu'il faut chercher l'obligation morale» qui peut nous l'imposer» quelle est sa sanction »

^ Nous avoDS dit que nous avions entre les mains une lettre de M. Tabbé Noget sur notra critique. Après une conversation que nous avons eœ avec cet honorable auteur, il a jugé à propos de retirer cette leUre. S'il croit devoir nous en écrire une autre, nous la publierons avec plaisir.

qui peut la promulguer? Conmieiit surtout H. Saisset a-t-ii pu dire : t Otez l'existesce de Dieu^ ôtez rimmortalité de l'âme , » toute morale devient impossible ou stérile? » Mais nous reviens droDS sur cette question , qui est encore une des questions fond amentales de la philosophie et de la théologie.

Telles sont les principales modifications que M. Saisset a fait subir à son travail dans la nouvelle édition qu'il en a donnée dans ses Essais sur la Philosophie et la Religion au 19* siècle. Mais nous avons dit qu'il y avait ajouté une préface, où il examinait de noo* veau les rapports de la philosophie et de la religion , et proposait à Tune et à l'autre des paroles de conciliation et de paix. Ce sont ces paroles que nous allons discuter.

8. Discassion des paroles de conciliation faites par M* Saisset, au nom de la philosopliie éclectique àla;pltilo3opliie catholique.

Et d'abord , nous devons constater les points sur lesquels nous sommes d'accord. — Nous pensons comme lui : « La philosophie » et la religion , l'Église et l'État » sont à nos yeux des » puissances distinctes et légitimes, qui importent également 9 aux intérêts du genre humain. Prêtres et libres penseurs^ pasttteurs et philosophes^ systèmes philosophiques et croyances re- » ligieuses , tout cela est foncièrement bon , foncièrement utile et » salutaire. Il ne s'agit pas de détruire telle ou telle de ces puis- »sances, tel ou tel de ces instrumens de civilisation , mais de » trouver et d'assurer les conditions de leur co-existence régulière »au sein de la société \ i

Nous reconnaissons encore la sagesse des paroles suivantes, et nous les adoptons aussi pour nous. — «Ce n'est pas que nous >» rêvions une paix fantastique entre la pliilosophie et la religion. »La parfaite paix n'est pas de ce monde. Partout, dans l'huma- «nité comme dans la nature, dans la société comme dans l'indi- »vidu, éclate l'adversité et l'opposition des principes. L'objet » que doit se proposer la sagesse, ce n'est point l'identification ]»4es contraires , mais leur action h la fois diverse et harmoni- • que sous une commune loi. » (p. ix.)

^ Mais voici les objections :

« Il faut compter avec la raison , dit-ii ; il faut s'expliquer sur sa

* Préface^ p . viii. ♦

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» nature et sur ses €lroits(p. xi) . » —Noos Tavouons, et nous pensons que c'est sur cela qu'il est possible d'asseoir une conciliation satisfaisante. Pour y parvenir, M. Saisset nous interroge ^ et formant trois hypothèses, il nous prie de nous expliquer. Nous allons mettre ses propositions sous les yeux de nos lecteurs.

l"" « €ontesterez-vous absolument tous les droits de la pensée 11- » Jbre?» —A Dieu ne plaise. Nous ne faisons pas de l'homme une machine ou un être mort. Nous savons que le créateur souffla sur son visage un souffla de vie; et malheur et honte à celai qui répudierait ce don divin : vie, activité et liberté, trinité que nous tenons de la Trinité même.

T" « Ou 5 sans vous précipiter dans cette négation désespérée, 1 prétendrez-vous emprisonner la raison humaine dans l'étroite ré- » gion des vérités contingentes ? i — Pas plus que Tantre. La région des vérités nécessaires^ étemelles , sont le domaine propre de r^me ; c'est sur elles qu'elle doit régler sa croyance et sa conduite^ c'est d'elles qu'elle vit 5 au milieu d'elles qu'elle s'agite, par leur moyen qu'elle agit. — Seulement , nous disons que ce n'est pas elle qui les a faites, comme le proclame M. Cousin , et qu'elles ne lui ont pas été données par une communication directe de Dieu , ce qui nous jeterait dans les folies du Mysticisme ou les extravagances de l'Extase, Nous nous servons ici des propres paroles de M. Cousin et de M. Saisset. Nous espérons que M. Saisset voudra bien ne pas nous accuser de faire tort à la raison , en adoptant les idées de son maître et les siennes.

S"" « Ou, enfin , tout en accordant à la philosophie le droit de » s'éleverjusquà Dieu , direz-vous que ce privilège sublime devient 1 stérile ou même dangereux entre sesk mains, aussitôt qu'elle préfiend Y exercer ^yec indépendance, et condamnerez-voùs toute «spéculation purement rationelle, c'est-à-dire^ toute vraie philo- > Sophie, à tourner sans cesse dans un cercle d'extravagance et » d'erreur ?» — Nous disons que la philosophie ne s'élève jamais par elle-même , abstraction faite des vérités reçues, données par la société ou la civilisation , jusqu'à Dieu ; qu'en possession de ces vérités premières et nécessaires, elle peut agir en toute indépendance , pourvu que cette ind^endance n'aille pas à lui faire supprimer cette origine et renverser cette première base de toutes

ses opérations. Car alors seulement elle tournerait certainement dans un cercle sans fin, sans issue ^ d'extravagance et d'erreur, — Voilà notre pensée. C'est à cette pensée que nous convions fhi^ losophiquement > c'est-^à-dlre, frateniellement , les éclectiques à répondre, au lieu de nous mettre toujours en présence le fan^ tome des doctrines de M. Fabbé de Lamennais , comme le fait M. Saisset. Car nous pouvons certifier que l'exposé que nous venons de préciser ici renferme mieux la peusée de la philosophie catholique que celle qu'il trace lui-même. Non , la phUoso* phie catholique n'est pas telle qu'il Texpose ; elle est si loin de lui faire les concessions qu'il suppose ici^ que lui-même les réfute. Nous allons le voir, en le laissant exposer lui-même sa peu* sée : c'est là notre habitude. S'adressant aux Catholiques, il leur dit:

c Eclairés cependant par l'exemple d'égaremens illustres et » de chutes profondes, rappelés au beau souvenir du clergé de » France et à la tradition de r£glise tout entière , pressés par l'in- » flexible logique, mis en présence des grands résultats de l'his- > toire, vous vous décidez enfin à reconnaître aujourd'hui que la

# Philosophie a une base solide dans la raison naturelle , laquelle •porte en son propre fond toutes les grandes vérités morales et re-

• ligieuses. Que ces vérités aient été déposées à if origine dans la ï> conscience de l'homme par Dieu Itùr-méme ^ qui les y mainUent et i>les y grave sans cesse . nul nfi l^ conteste (c'est, au contraire y ce )>que l'on ne vous accorde pas] ; que ce don pnmitif du créateur »soit contemporain d'un autre infiniment précieux, celui du /an* » gage , vous l'affirmez au nom de la foi ( ce n'est pas an nom de . » foi, mais au nom de l'expérience, et vous oubliez que vous l'ad- «mettez vous-même) ^ après avoir essayé naguère assez vaine- »ment de le démontrer par la science; mais quelle que soit la » valeur de cette hypothèse, toujours est-il que l'homme, une » fois sorti des mmns de Dieu ( et des msim de la société , c'est-à- -dire devenu homme social, le seul naturel et réel), se trouve » pourvu du privilège admirable de s^ élever par la force naturelle ï>de sa raison jusqu'auprlucipe infini de son être, jusqu'à la loi ré* >> gulatrke de sa destinée morale (Oui , si vous entendez par natu- »relle la force sociale , — non, si Yous l'isolez). S'il en est ainsi ^

» pourquoi refuser à la Philosophie une autorité indépendante

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» (indépendante de la société Jamais ^ vous êtes forcé d'en con-

• venir , ) et le droit d'exercer en son propre nom le ministère >s|^ritael ? Pourquoi {Nrodamer son impuissance ? Pourquoi nier

• les services qu'elle a rendus à l'humanité? Pourquoi la con- » damner à l'impiété et à l'erreur ? Pourquoi placer la raison dans > une alternative aussi fausse que dangereuse, en faisant retentir •dans vos livres, dans vos journaux > dans vos chaires, cette té- •méraire parole : Pohit de milieu entre le Catholicisme et le •Panthéisme. • (p. xiv.)

Oui, nous avouons que s'il en était ainsi , la philosophie aurait le droit d'exercer en son propre nom le ministère spirituel. Qui pourrait le lui refuser, puisqu'elle le tiendrait naturellement et directement de Dieu ? Mais nous ne lui accordons pas qjx'eUe porte en ton propre fond Umtes les vérités morales et religieuses. — Nous n'aecordoDS pas qu'elles aient été déposées à l'origine dans la conscience de l'homme, sans intermédiaire , sans règle , sans secours extérieurs. Dieu les déposa dans sa conscience par la parole;cette parole fut transformée en enseignement et en tradition ; c'est de là que toutes lesr consciences les reçurent à leur tour, pures, quand la parole était pure, altérées, quand la parole était altérée. C'est sur cet enseignement que les consciences doivent se régler» se redresser, se conserver ; c'est ainsi que les choses se sont toujours faites. Aus^, dans toute l'histoire, voyoas-nous les dogmes et la morale se modifier , s'altérer , lorsque la parôle publique ou privée s'altère; et pourtant il y reste toujours asses de vérités, assez de preuves, pow que les écrits choisis, les eœurs droits, les hommes de bon vouloir, quelques philosophes , aient pu les discerner, et revenir ainsi par intervalles à ces vérités.

Nous le répétons, c'est là un fait , un fait que vous ne pouvez nier, et qu'aussi vous ne niez pas, comme nous allons le voir. Pour anorer votre système, vous dites ici que Dieu nuUntient les vérkés marsdes et religieuses dans la conscience » et qu'U les y grave sans cesse. ^Ob I si cela est, la philosophie a bie$ le droit encore d'exereer un ministère spiritueL liais faites attention à vos paroles, el veuillez bien en peser avec moi la gravité. Quoi l ' Dieu a gravé loi-m^me les vérités dasu la conscience , et il les y makuient...; et vous-même vous soutenez que c'est Xénophane,

que c'est Socrate, que c'est la philosophie grecque^ qui^ lès premiers, ont trouvé la spiritualité de Dieu, la fraternité, etc., pamù les hommes ? Avez- vous bien réfléchi? Vous faites intervenir directement le grand Architecte, le grand Ouvrier : Dieu. Vous assurez qu'il a fait et qu'il fait incessamment un ouvrage, et cet ouvrage n'apparatt nulle part, est perdu , détruit, jusqu'à ce que la philosophie grecque le révèle au monde plus de 3,000 ans après la création ? Ce n'est pas tout : vous avancez encore que ces vérités, que vous dites gravées, conservées par Dieu , ne sont que des germes qui seraient étouffés avant d'éclore, sans le secours de la société : J'ose vous le dire, monsieur, n'avez-vous pas manqué de respect à Dieu, vous et tous ceux qui soutiennent le système ^'impression et de gravure? Non, quand Dieu intervient, son œuvre reste. Il a dit aux étoiles d'orner le ciel , et elles l'ornent encore; il a dit au soleil d'éclairer la terre ^ et il l'éclairé fidèlement; il a dit aux animaux et aux plantes de se multiplier, et l'œuvre se fait sans altération. Il a soufflé sur le limon le souffle de vie, et le limon, transformé en corps de l'homme, conserve encore ce souffle. S'il avait gravé l'idée de son être et sa /ot dans la conscience humaine , toute créature connaîtrait le Dieu un, spirituel, et sa loi. Ce ne serait pas Xénopbane, ce ne serait pas le Christianisme, comme vous le dites, qui l'auraient révélé à l'homme; par sa liberté, l'âme humaine pourrait refuser de se soumettre , mais il n'y aurait pas d'erreur possible. Voilà , monsieur, ce qui serait forcément et nécessairement, si l'homme, une fois sorti des mains de Dieu, se trouvait pourvu du privilège admirable de ^élever par la force naturelle de sa raison, jusqu'au principe infini de son être , jusqu'à la loi régulatrice de sa destinée morde.,. La preuve que cette assertion est fausse, c'est que tous les hommes, comme vous l'avouez, ne s'élèvent pas jusque là. Or, quels sont ceux qui s*y élèvent ; ceux exactement et seulement qui vivent dans un milieu, dans une société qui possède ces vérités et les leur donne. Je puis dire, sans aucune hésitation et sans vous faire injure, que si vous étiez né au milieu de ces pauvres sauvages de la Nouvelle-Hollande, de la terre da Van-diemen, tout en ayant toutes les facultés que vous possédez^ vous n'auriez pourtant aucune des grandes idées de l'infini, de loi fraternelle générale. Gomme eux, privé de la grande tradition

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humaine ; comme eux, séparé de la tradition, vous ne refléchiriez que les rayons éteints, qu'une tradition presque éteinte y a portés èl y conserve. Examinez, monsieur, ce n'est pas un sy; tème qu€ je propose ici , ce sont des faits,

M. Salsset convient ensuite que la raison s'ouvre à l'erreur par tous tes côtés; mais il soutient que ces erreurs ont leur limite ; « elle ne s'agite qu'entre des barrières infranchissables ; ces bar- » rières sont les vérités fondamentales dont Dieu a, pour ainsi dire » composé le fond de toute conscience humaine (p. xvi). » Nous le prions de nous dire quelles sont les vérités fondamentales et intellectuelles qui se trouvent snx fond de l'âme & an sourd-muet d'uu sauvage de la Nouvelle-Hollande, ou d'un de ces païens qui e:jistaient avant que la philosophie grecque eût découvert et mis au monde^ selon son système , toutes les grandes vérités morales et religieuses; enfin, quelles sont les vérités qui existent au fond de toute âme humaine , qui, d'après M. Saisset , a besoin de la civilisation sans laquelle elles ne seraient que des germes qui mourraient avant d'éclore; il le voit; ses propres principes combattent contre lui.

M. Saisset revient ensuite ù la philosophie grecque; prend Platon pour type , trace le tableau des grandes vérités qu'il a connues, et répondant, à ce que disent les apologistes chrétiens^ qu'il tenait ces notions de la tradition, il nous demande si Thaïes, si Heraclite, qui avaient précédé 1P]diion, n'avaient pas recueilli la tradition tout aussi bien que le fondateur de C Académie (p. xx).

Pour savoir au juste le rapport qu'il y a entre les traditions, les croyances et les opinions, les systèmes philosophiques, nous prendrons un exemple qui est plus près de nous: Spinoza, Hobbe, Helvélîus, ont professé le panthéisme, le naturalisme, le matérialisme; est-ce à dire qu'à leur époque et autour d'eux, les grandes vérités d'un Dieu, un , suprême et immatériel, ne fussent pas connues, répandues, professées? Après ceux-ci sont venus l'école écossaise, les Royer-Collard, les Cousin et l'école éclectique entière , qui ont enseigné une philosophie plus pure, plus spirituelle, plus digne de Dieu. Est-ce à dire qu'ils ont inventé, qu'ils ont trouvé les premiers yei mis aumonde, les grands principes d'unité divine et de fraternité humaine? Px)urquoi n'en aurait-il pas été de même de Thaïes et d'Heraclite, de Socrate et de Platon? •

UV SÉRIE. TOME XTIL— N*" 73; 18/ï^. 2

Comme le dit M. J. Simon : « Plalon, fidèle aux traditions de » cette chaîne dorée h laquelle il appartient,^ reproduit les doclri- » nés orphiques et pythagoriciennes (voil.\ la base traditionnelle) » en y joignant le caractère de la philosophie et la logique de » Socrate*.— Ou, comme le dit M. Cousin § dans le Phèdre de « Platon , Tesprit attique se développe originalement sur la » base du Pythagorkisme et des traditions étrangères,.,. Encore » une foiSjles traditions de l'Orient, celles des pythagoriciens par » \gwy antiquité , leur renommée de sagesse, leur caractère reli- » gieux et les vérités profondes qu'elles renfermaient... servaient » de base aux conceptions de Platon; c'était, pour ainsi dire, IV- ^ toffe de sa pensée ^ » — Nous pensons comme M. Simon et M. Cousin; ce sont là des faits que M. Saisset n'ignore pas et qu'il ne peut ni ne doit supprimer. Nous ne voulons rien ôter au mérite de Platon que nous reconnaissons; il a mieux que ses devanciers (comme l'a fait aussi l'école éclectique) su distinguer, prouver, démontrer, enseigner les vérités traditionnelles et primitives ; mais les inventer jamais , il n'en a pas eu la prétention. Or, c'est là le propre de la philosophie , ce sont les fonctions qu*elle a toujours exercées et qu'elle doit exercer encore. Que l'école électique base , comme Platon , sa philosophie sur les traditions antiques, qu'elles soient pour ainsi dire ï étoffe de ses pensées; nous l'y convions, l'Eglise l'y convie aussi; elle a pour cela une mission qui lui a été donnée par celui a qui dit : il confia à chacun d'eux le soin de son prochain K Mais ceci est autre chose, de vouloir supprimer la révélation naturelle et la révélation surnaturelle, faites toutes les deux par le langage, formant l'enseignement humain et l'enseignement de l'Eglise, et prétendre n'avoir à puiser que dans cette source obscure, contradictoire, sans fonds ni rives, qu'on a appelée successivement : idées vmées, conscience humaine, raison humaine; la conscience et la raison humaine existent, mais elles ne sont pas écloses, comme des champignons agrestes , sans le secours dfc la société ; et surtout elles ne sont pas sans règle et sans guide, comme elles au-

» Du Comm, de Proclus sur le Timéc, p. 36.

2 JSotes sur Phèdre, l. vi de la Irad. p. /î63, 465, et dans les Fragmens sur la philosophie ancienne, p. 454. • ♦ "IVImirtavil illis unicuiqnc de proximo «jo, , Eccli, , xvir, 4 2.

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