L'EXISTENCE ET DE L'INSTITUT DES JESIUIES
Par le R. P. DE RAVIGNAN, de la Compagnie de Jc'sus '.
Il était, en effet, tems de parier, comme le dit Fauteur dans son épigraphe. Dans un siècle comme le nôtre , où la parole a , par la presse, une part si large sur la formation de nos pensées, se taire , c'est donner libre carrière à la calomnie , c*cst , aux yeux du grand nombre, s*avoucr vaincu. Quand les Jésuites , en 1828, se laissèrent condamner et renvoyer de leurs collèges, une chose nous étonna, c'est de ne pas entendi*e une seule voix qui , du mdieu de cette famille, s*élevât i)our se défendre. Il ne s*agitpas seulement, pour les Catholiques et tous les enfans de TÉglise , de donner des exemples dliumUité, il faut que , membres de la Société, hommes de notre tems, ils en comprennent non-seulement les devoirs, mais les droits. Ces droits sont inscrits principalement dans la Charte, fondement du droit public de notre époque. £n vain quelques légistes surannés vont exhumer quelques vieilles lois, débris d*un autre âge, pour proscrire des Français qui ne demandent que la liberté acquise à tout homme qui met le pied sur le sol français : il ne faut cesser de rappeler ces demeurants du siècle passé à la Charte et à la liberté.
C'est ce que vient de faire le R. P. de Ravignan. Nous allons ana* lyser sa brochure; il était impossible de parler un langage plus noble et plus sage , plus français et plus chrétien. Cette publication est un véritable événement ; c'est une voix nouvelle, un langage d'un autre monde , pour ainsi dire. Nulle préoccupation de politique, de
* Brochure de 168 pages, à Paris, chezPoussielgue; prix : 3 fr.
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parti, nulle injure , nulle récrimination , mais une force douce, une liberté sage , une assurance modeste; c'est, en un mot , le vrai langage de la vérité et de la justice opprimées. Ce langage sera-t-il entendu? Pourquoi pas? Nous le saypns, une notable partie de la génération actuelle est fatiguée des mensonges et des calomnies du siècle dernier ; elle travaille tous les jours à réhabiliter la vérité , et à lui rendre , dans notre société , la place d'honneur qui lui appartient : c'est à cette portion de la jeunesse que ce livré offre Toccasion et les moyens de faire un grand acte de justice. Écoutons donc le R. P. de Ravignan.
Dans une Introduction pleine.de force et de noblesse, et déjà publiée par plusieurs journaux, il donne les motifs qui l'ont déterminé à prendre la parole : le devoir de repousser la calomnie, le droit inhérent à la qualité de Français.
Dans le 1"" chapitre, il examine ensuite le fameux livre des Exer^ cicesde saint Ignace, loué par tant de saints et de grands hommes, et Tépouvantail de certains professeurs, qui ont ait semblant de croire que le monde entier y était menacé de ruine. L'auteur, dans une analyse très bien faite , montre que ce n'est qu'une voie , mais une voie admirable, pour dompter la partie matérielle de l'homme , et relever, perfectionner, la partie spirituelle.
Le 2^ c .apitre est consacré à examiner les constitutions de là <Sbciété de Jésus. Nous allons faire quelques citations qui mettront nos lecteurs à même de bien connaître comment est formé un Jésuite.
L'auteur raconte d'abord en ces termes les motifs qui le déterminèrent à entrer dans l'ordre :
« Un homme lassé du monde le quitta. Peut-être les passions ardentes de la jeunesse avaient traversé violemment son âme; il cherchait un abri. Il a conçu un profond désir de se venger de lui-même et de Satan par des fatigues utiles au prochain.
» Il crut alors et il croit encore aujourd'hui que le grand mal de notre tems est l'absence totale de subordination et d'obéissance parmi les hommes. Désabusé des vaines illusions, des chimères de l'indépendance , il avait soif d'obéir;* il en ressentait le besdn immense ; il invoquait l'obéissance comme l'asile sauveur qui' devait
Ilf SÉRII^ TOME IX. — N' 49. 18^4. 5
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proléger sa dignité d'homme et lui assmrer la possession de la véritable liberté, raffrauchissement de l'âme.
» Le travail des exercices spirituels achève de loi montrer la lumière et de lui tracer la voie ; il £nq>pe à la porte de la Compâgniede Jésus.
» Ce qui rémeut dès l'entrée » c'est la paix profonde qui règne dans la rdfgteuse demeure. L'ai^ct de ces murs silencîeuxi k démarche recueillie de ceux qui l'habitent, le bruit des pas qui retentissent comme au désert. Tordre, la pauvreté qu'on rencontre partout, l'accueil prévenant et l'expression o))]igeante du bon frère qui introduit, b douce gravité du père qui reçoit , je ne sais quel air pur et suave que l'on respiré , une présence de Dieu plus intime , ce semUe, et plus familière , tout dans ce séjour, quand pom* la première fois on l'aborde étranger venant de loin et battu par les orages , tout y fait resseiitir une impression qu'on ne peut guère définir, mais qu'il faut nonuner l'impression de Dieu. Un principe inconnu, un esprit bienfaisant soulage les peines, répare les forces, et donne ravant-goût d'une nouvelle et heureuse existence. Enfin on n'a plus autour de soi que des coeurs ouverts et pieux , des fronts sereins ; la parole qui rarement interrompt un long silence est toujouri! simple et éternelle, les rapports libres, joyeux, faciles. »
Voici ensuite les premières questions que l'on fait k celui qui désire entrer dans la compagnie t
« Êtes-vous prêt, lui demande-t-on , à renoncer aii siècle, à toute possession comme à tout espoir de biens tempords ? Êtes^vous prêt à mendier/ s'il le faut, votre pain de porte en porte pour l'amour de Jésus-Christ? — Oui '.
» Êtes-vous disposé à vivre en quelque pays du monde et en quelque emploi que ce puisse être, où les supérieurs jugeront que vous serez plus utile pour la plus grande gloire de Dieu et le salut des âmes? — Oui*.
• Exam, ., e. iv, S 1, 12, 26, 27 ; Consi. part ti, c. 2, S 10; InsUtat Sœ, 1. 1» p. a4&6tseq., et p* 410.
* Esam,y c. iT, S 95. -^ C^ntt. part, in.i t. 2. litt. G« fmh'M* S09» t. h p>
350 tt S78.
» Êfes-Tous résola d'cfeéir aux supérieurs qui tiennent pour vous la place de Dieu, en toutes les choses où vous ne jugeriez pas la conscieoee blessée par le pécfeé ? — Oui *.
» Vous sentes-Vous généreusement déterminé à repousfeelr avec horreur sans exception tout ce que les honïmes esclaves des préjugés mondainiï aiment et embrassent; et voulez-vous accepter; désîner de toutes vos forces ce que Jésus-Christ notre Seigneur aima et embrassa ? — oui \
» Gonsentez-votis à vous revêtir de la Hvrée d'ignominie qû*il a portée, à souffrir conmie iHi, par amour et par respect pour lui, les fatix témoignages et les injures , sans toutefois y avoir donné sujet *»
» Il faut répondre : Et grâces immortelles en soient rendues à la bonté de Dieu ; j'ai répondu oui. « Vous passerez pour fou. — Oui, cela me convient. »
» Jamais question si étrange ne frappa des oreilles humaines ; jamais peut-être l'Évangile de la croix et sa folie sacrée ne furent mieux présentés dans leur rudesse native. Au reste, saint Ignace entendait si bien que les soldats de sa compagnie fussent des di^iples du Dieu crucifié, que, durant sa vie, tous ses historiens l'attestent, il pria instamment le Seigneur pour que là société fût toujours persécutée : il a été bien exaucé, on doit en convenir. »
L'auteur parle ensuite du noviciat qui duré dfeux ans. Toute étude est interdite au novice durant ce tems.
« La prière, les méditations prolongées, l'étude pratique de la perfection et surtout de la plus sincère abnégation de $oi-niêm^, la réforme courageuse des penchans de la nature , la lutte journalière et fidèle contré l'amour d*un vain honneur et des fausses jouissances, l'usage familier des exercices spirituels et dis la cotiv^atiôn avec Dieu, la Connaissance de tout un monde caché au fond de
• Exam., c. Vf, § 29.— Consl.s p. tu, c 1, § 23 Qi^«Sè\m.^ Institut, Soc^
' Exam,^ c. iv^ §44. l?islilut.Soc.,i. i, p. 352.
3 > IndUi bâdéth \èste ac iosignibus Dômihi sdi, pro ipsiùs amorë ac rêve* « rentià... contumelias, falsa testimonia et injurias pati... • lôid.
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l'âme, et d'une vie toute intérieure; voilà ce qui remplit les heureis du noviciat '. »
Écoutons comment l'auteur fait encore ici un retour sur lui-même. Ces paroles seront nouvelles pour ceux qui ne connaissent que les livres de la science et de la littérature du jour.
« On me pardonnera, en parlant de ce tems déjà bien éloigné de moi, d'y retrouver mes plus doux souvenirs; alors s'accomplirent les jours les plus heureux de ma vie. Berceau chéri de mon enfance religieuse , creuset laborieux de mon âme , épuration féconde de l'iuteliigence et du cœur , non je ne vous oublierai jamais.
» C'est bien là que viennent mourir les derniers bruits du monde et ses vaines agitations. A l'école de la pénitence et de la prière, on se dépouille peu à peu de cette vie fausse , de ces intérêts factices , de ces affections inférieures qui empêchent d'aspirer aux combats et aux triomphes de la grande gloire de Dieu et de la conquête des âmes. £t cependant l'onction des entretiens divins , et les attraits puissaos de la grâce, et le bonheur intime d'une concorde, d'une paix inaltérables pénètrent, encouragent, consolent.... Oh! il faut le dire, que ces premières années s'écoulent avec mie biçnheureuse rapidité! »
Après ces deux ans de noviciat les vœux sont prononcés. Ici l'auteur traite des études^ qui sont divisées ainsi qu'il suit : deux années sont consacrées à la rhétorique et à la littérature , trois ans à la philosophie et aux sciences physiques et mathématiques; puis vient la régence ou enseignement des classes dans un collège, des plus basses aux plus hautes classes; la régence doit durer 6 ans.
A 28 ou 30 ans, l'étude de la rhétorique, de l'Écriture-Sainte , de l'histoire ecclésiastique et des langues orientales, pendant 4 ou 6 ans, et l'on n'arrive au sacerdoce qn'à l'âge de 32 ou 33 ans; après ces études seulement le religieux est admis à faire sa profession.
« Cet ordre des études, dit l'auteur, est conforme au but que le saiiU fondateur s'est proposé. Pour la plus grande gloire de Dieu et le plus
' Const.y part, m, c. \,--Exam,> c. iv, § W-^InHiluL Soc, t. i, p. 370 et
grand bien des âmes, un long apprentissage prépare les ouvriers évangéliques à toutes les positions, à tous les ministères sacrés. Saint Ignace veut , autant que possible , des hommes solidement instruits , des hommes qui ne s'égarent point , qui marchent d*un pas assuré dans les voies de la vérité , et que les saines doctrines éclairent et conduisent toujours; des hommes qui sachent tout ce qu*il faut savoir , qui se placent fidèlement en présence du mouvement de la science et se maintiennent à sa hauteur ; qui en tout, en histoire, en physique, en philosophie , en littérature , comme en théologie ne restent point en arrière de leur siècle , mais puissent en suivre ou même en aider les progrès, sans jamais oublier toutefois qu'ils sont voués à la défense de la religion et au salut des âmes, i
Ce n'est pas tout cependant : après toutes ces études et toutes ces épreuves , avant d'entrer dans l'exercice du saint ministère , le religieux doit faire encore une année de noviciat^ pendant laquelle il renonce à toute étude, pour s'exercer dans Y école du cœur,
« C'est-à-dire , qu'on va soig^neusement l'appliquer à tout ce qui » affermit et fait avancer dans une humilité sincère, dans une abnéi> gation généreuse de la volonté , du jugement même , dans le dé- » pouillement des penchans inférieurs de la nature , dans une » connaissance plus profonde , dans un amour plus grand de Dieu ; » de cette aorte, après avoir fortifié dans son âme , après y avoir fait » pénétrer plus avant encore cette vie véritablement spirituelle, il » pourra miex aider les autres à s'avancer dans les mêmes voies pour » la gloire de Dieu et de notre Seigneur ' ».
« Ainsi , après les 2 ans de premier noviciat viennent les trois vœux de religion, simples mais perpétuels ; après 15 ou 17 années d'épreuves et d'études , après une 3* année de noviciat viennent les vœux solennels de profès, ou les derniers vœux de coadjuteur : telle est la gradation régulière '. »
' Conil,y part, v, €• 2, § 1. — Exam.y C. iv, § 16; /nstitui.. Soc, 1. 1, p. 403 et 348.
• Exam,^ c. I, § 1, 8, 9. — Const., part, v, c. 1, litt. A. — Institul, Soc, t. I, p. 340 et 402.
lu DE i'iWSTITCT
L'a^^eur finit ce chapitre par c^ belles paroles qii*il adreM SitOKt )es ^prits impartial^.
(' On sait maintenant cotnment se forme un religieux de la Gwp^ie 4o Jésus. Cei tes aucun fondateur ne, multiplia , ne prolongea les préparations et les épreuves autant que le nôtre. Il semble avoir voulu lal^ ieuaemoat imiter TéducatioB instinctive de Toiseau qui plaue ^ani^ les airs. Il veut que ses disciples rendus étrangers aux basses régions des affections terrestres s'élèvent jusqu'à contempkr fixement 4^bs leur course le divin soleil de justice, et sachent incessamment rçBQuveloir les forces de leur âme et 9ccroitre la vigueur de leur action à la chaleur vivifiante de ses rayons.
» Daigne la grâce de Dieu accomplir en nous la pensée de notre père! Piiissious-nous tous par d'humble^ et généreux efforts réponô^d^ ai^x v(](înx de sa grande âme et marclier dans les voies qu'il nous a M^f^cées !
» Et maintenant , le jour de l'action étant arrivé, pour lapins -{^ande gloire de Dieu, pour le service de ses frèrçs, le Jésuite sera plusi que jamais indifférent k tous les lieux , h tous les emplois, à toutes le^ situatiai^iis '. Il ne repoussera loin de lui , par une dénégation invincible , que les honneurs et les dignités \ Il les respecte et l^s admii e dans les autres , comme le faîie du dévouement et d'une g^FÎQ^e servi^u^e. Jl se dévoue, lui aussi, mais totyour^ pour obéir, ia|;n,ilis pQ,ur commander, sans réserve, sans exception, sans retour.
» La^ cUsse de s^pti^e, au collège, la pénible surveillance du jour et de la nuit entre les murs d'une saMe d'étude ou d'un dortoir; la Ctiiue, les Indes, les sauvages, les infidèles ; l'Arabe, le Grec ; les répi^bliques , tes monarchies ; l'ardeur des tropiques , les glaces du nord^ rhérésÂe , rincréduUté ; les campagnes, les cités ; les r^istances sanglantes du barbare, les luttes polies de la civilteartion ; la mission, le confessionnal; la chaire, les recherches studieuses ; les prisons, les hôpitaux, les lazarets ; l'honneur, l'ignominie; la persécution, la justice; la liberté, les cachots; la faveur, le martyre; pourvu que Jésus-Christ soit annoncé , h gloire de Dieu proclamée,
' Consl.f part, vii, c. 2, § I, in fine; p. (\\'î et alibi passim. * Const.f part, x, § 6, — InsUtuL Soc, t. i, p. 446,
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les âmes saaTées, tout est ponr le Jésuite d^ne égale indifférence. Tel est rhomme que les Constitutions ont touIu donner à Tapostolat catholique. Sans doute nous pouvons gémir devant Dieu de ne pas atteindre ce but avec le courage persévérant qu'il demande; du moins, faut-il l'avouer, le but n'est pas sans grandeur ; et y consacrer sa vie, c'est peut-être hii donner quelque prix : et j'ai dit la vérité. »
Nous bornons ici nos citations, et nous renvoyons à cet opuscule substantiel, où l'auteur traite encore successivement : — Du gouvernement de la compagnie; — De la journée d'un jésuite ; — De l'obéissance; qu'il termine par ce résumé :
» Ainsi, le religieux n'est plus esclave; il ne sert plus Fhumcur, le caprice, les sens, l'orgueil ni les passions ; il a foulé aux pieds ses tyrans. Il est libre dans les voies sûres j la vérité, la prudence, règlent ses pas. Il est libre , car il obéit à la sagesse de Dieu, et il obéit pour se dévouer à toutes les œuvres utiles , à tous les sacrifices et à tous les travaux pour le bien étemel de l'humanité.
« Soldat , tu iras te placer à la tête de ce pont, tu y resteras ; tu mourras, nous passerons. — Oui , mon général. «
» Telle est Fobéissance guerrière, perindè ac cadaver. Elle sert , elle meurt; et voilà pourquoi la patrie n'a pas a$sez de voix pour célébrer sou héroïsme et sa graudeui;.
;> Demain vous partirez pour la Chine ; h persécution vous y attend, peut-être le martyre, -r- Oui^^ mon père. « Perindè ac ^adavernéHe est l'obéissance religieuse. Elle fait l'apôtre, le martyr;^ elle envoie ses nobles victimes mourir aux extrémités du monde pour le salut de frères inconnus. Et voilà pourquoi l'Église lui élève ses autels, lui décerne sou culte, ses pompes et ses chants glorieux.
» Telle est l'obéissance demandée au Jésuite. Vous avez cru pouvoir la livrer k h àérimn publique ; il vousi a plu de la mépriser ; Uoasa" ipoi pensçr qfye , jusqu'à ce jour» you3 u^ l'aviez pas comprise s *
* It n'est peut-être pas inutile defeirc observer iefque TobéissaMce religieuse est essentiellemcHt libre et Yolontaire. Le rœu n'a plus de force nî de valeur aux yeux de la loi : H religieux ne sawrait dire eontraint par aucune aiUori(c
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Enfin , dans le chapitre m, il traite : — Des doctrines de la compagnie; — De ses missions ; et finit par cette conclusion , que nous citons en entier.
« Il y a plus de quatre-vingts ans qu'un arrêt de proscription pèse en France sur la Société de Jésus. Nos juges, au su de tous, étaient alors parties contre nous , et avant d'instruire le procès, ils avaient prononcé la sentence. Tout ce qui se dit, tout ce qui s'écrivit à cette époque, on le ramasse aujourd'hui , sans tenir compte de vingt réfatations victorieuses, et on le jette en pâture à la crédulité populaire.
» A certains jours donnés, la France entière s'en nourrit; aux calomnies anciennes on en ajoute de nouvelles ; on nous impute les fautes et les malheurs des tems qui ne sont plus , comme si les passions des hommes ne suffisaient pas à en expliquer l'histoire ; et nous, que chaque heure de notre vie rappelle à la contemplation exclusive et unique de l'éternité, on nous accuse de lier inséparablement dans nos pensées les intérêts immortels de la Religion aux mobiles intérêts du siècle et à la destinée passagère des choses de la terre. On nous accuse de rechercher, d'entretenir, de cultiver avec soin dans nos âmes tout ce qui irrite et divise, lorsque la philosophie la plus vulgaire inspire des pensées plus sages aux acteurs eux-mêmes de la scène politique , désenchantés par tant de mécomptes.
') Parmi tout cela , le bon sens n'est pas plus respecté que la bonne foi, et l'on ne recule pas devant les plus étranges contradictions. Ce que d'autres ont dit, on nous en charge , et en même tems, on nous reproche de nous taire. On exalte à plaisir, et Dieu sait dans quel but, ce qu'on appelle notre habileté, et en même tems, l'on nous prête, dans les circonstances les plus critiques, les plus folles témérités.
» Au récit du moindre droit attaqué , de la moindre liberté menacée dans le plus humble citoyen ,' mille voix s'élèvent et invoquent la
extépieure et civile à raccomplissement de ses devoirs, comme il pouvait Tétre autrefois. La conscience esl aujourd'hui son seul maître et son seul juge. Il conserve donc légalement toute sa liberté, et à aucun instant son obéissance ne saurait être forcée. Quelques esprits pourront ainsi se rassurer -et ne nous croiront plus tant à plaindre dans un état que nous avons choisi, quenous conservons par le libre usage de notre volonté de chaque jour.
Charte et les lois , et ces mêmes voix ne savent invoquer contre nous que la proscription et l'arbitraire des coups d'Éut Dans les colonnes des journaux , dans ^es ateliers , sur les bancs des écoles , jusqae dans l'enseignement distribué à la jeunesse , partout nous sommes désignés à la haine , et comme offerts en holocauste aux fureurs de l'opinion égarée.
9 Telle est, enfin, notre situation, que quelques hommes ont Tinqualiûable puissance de se faire croire , en proclamant par toutes les voies de la publicité ce qu'ils rougiraient de dire en face à l'un d'entre nous ; et qu'on voit de bons esprits même ployer à notre nom sous le joug d'une frayeur stupide.
» Il faut que tout cela ait un terme.
» Un homme, dont le nom est demeuré célèbre, se présenta, à la fin du siècle dernier , devant la justice ; il n'avait rien à demander, rien à réclamer pour lui-même ; mais un motif immense pressait son cœur, exaltait son courage. Fils généreux, enfant blessé dans ses plus chères affections par la condamnation d'un père, quelle que fût l'autorité de la sentence , il en prononça l'injustice dans sa conscience, et demanda une réhabilitation solennelle. Il dut à ses efforts persévérans, il dut à celte consécration courageuse d'un beau talent, le triomphe de la piété filiale, et une noble part de renommée.
» Comme lui je viens demander la réhabilitation de mes pères. Enfant blessé dans mon âme par les longs malheurs de ma famille et par la douloureuse iniquité de la sentence qui pesa sur elle, je n'ambitionne aucune renommée , je n'apporte point de talent , je n'ai qu'une inébranlable conviction. Je ne demande que justice et vérité; je n'ai pas besoin d'autre chose.
» Je demande la révision d'un grand et injuste procès ; je la demande pour mes pères qui ne sont plus; je la demande pour moi-même. J'ai la plus indubitable conscience qu'ils furent innocents, que nous le sommes. Us ne furent ni jugés, ni entendus; qu'on nous entende enfin, qu'on les juge aujourd'hui.
» Je sais que ce genre de réhabilitation judiciaire n'est plus dans nos lois ; mais la réhabilitation morale sera toujours dans la justice de la France : je la demande.
» Je la demande au nom même de la patrie qui ne peut voir plus
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iongtems avec indifférraee qa*oa flétrisse ei qu'on outrage, an mépris de tous les droits, Thonneur de ceux qui n\)nt pas cessé d'être ses enfaiis.
» Je la demande pour des millions de catholiques qu'on prétend insuller en leur donnant un nom qui n'est pas leur nom , qui est le nôtre, et qui ne doit plus être une injure.
» Je la demande pour toutes les sociétés religieuses qui ont posé leur tente au soleil protecteur de la France, et sur lesquelles malgré nous on fait peser tout le poids des animosités qui nous poursuivent.
» Je la demande au nom des éyêques vénérés dont la voix se fit trois fois solennellement entendre pour protester contre l'injuste proscription de toute une famille de religieux fidèles à Dieu, à PÉglise , aux lois , au pays.
» Je la demande an nom de vingt papes qui tous approuvèrent, confirmèrent , louèrent FInstitut proscrit ; je la demande au nom du saint pontife qui deux fois bénit le sol français , et qui au milieu des longues douleurs de son exil se reposa dans la pensée de rendre gloire à Dieu en rétablissant la Compagnie de Jésus. Cet auguste vieillabd , qui fut pour tous un si doux et si courageux réparateur, a-t-il donc perdu dans la tombe tous les droits de la vertu et le pouvoir de ses souvenirs?
» Je la demande au nom de FÉgHse universelle qui , par la voix du concile immortel de Trente , prononça dès lors une indestructible approbation : pium institutum.
» Je la demande, et en la demandant je ne fais que réclamer pour mes frères et pour moi ce qui appartient à tous , l'air de la patrie , le droit de vivre , de travailler , le droit de nous dévouer, la liberté dans Tordre, la liberté dans la justice.
« Et maintenant j'ai fini; j[e me recueille dans la pensée de Dieu et de mon pays , et Je sens au plus intime de mou âme la grandeur et la solennité de ce que; je viens de faire.
» Que si je devais succomber dans la lutte, avant de secouer sur le sol qui m'a vu naître la poussière de mes pas^ j'irais m'asseoir une dernière fois aux pieds de la chaire de Notre-Dame. St là,
portant en moi-même l'impérissable témoignage de Féquité méconnue, je plaindrais ma patrie, et je dirais avec tristesse : ' » Il y eut un jour où la vérité lui fut dite : une voix la proclama; et la justice ne fut pas faite ; le cœur manqua pour la faire. Noos laissons derrière nous la charte violée , la liberté de conscience opprimée^ la justice outragée , une grande iniquité de plus ; ils ne s'en trouveront pas mieux. Mais il y aura un jour meilleur; j*en lis dans mon ame rrnfaiUible assurance, ce jour ne se fera pas long" tems attendre. L'histoire ne taira pas la démarche que je viens de faire. Elle laissera tomber sur un siècle ii^uste tout le poids de ses inexorables arrêts.. Seigneur , vous ne peraiettez pas toujours que Tiniquité triomphe sans retour ici- bas , et vous ordonnerez à la justice du tems de précéder la justice de l'éternité. »
Nous croyons que tout esprit non prévenu , et surtout qui n'aura pas pris soi^ parti à l'avance , se laissera convaincre et toucher par des rais(Mis si justes , et présentées avec cette mesure et cette conveoanee. Mais les Jéauîtes ont eu et ont ^core deux pujssans ennemis : la j%g^ loune ctes bons et la haine des mécb£^n$i
80 COUftS DE PHILOSOPHIE,
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