‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 5)Chapitre 28 sur 135 · DE LA CHAIRE DE SAINT PIERRE · texte numérisé non relu

DE LA CHAIRE DE SAINT PIERRE

« Le devant (du siège) est large de quatre p91ines et haut de trois » et demie ; ses côtés en ont un peu plus de deux et demie en lar- » geur; sa hauteur, en y comprenant le dos, est de six pahnes. Elle :) est de bois avec des colonelles et de petites arches : les colonnettes » sont hautes d'une palme et deux onces *, les petites arches de deux » palmes et demie ; sur le devant du siège sont ciselés dix-huit sujets » en ivoire, exécutés avec une rare perfection, et entremêlés de pe- » tits ornemens en laiton, d'un travail très délicat. Il y a autour » plusieurs figurines dUvoire en bas-relief. Le dos de la chaise a quatre » doigts d'épaisseur '. »

Il faut ajouter à cette description que le dos carré est terminé ù son sommet par un compartiment triangulaire. Torrigi a omis aussi de noter une autre circonstance plus importante que nous rappellerons tout à rheure, et il s'est trompé en un point : les ornemens qu'il a cru être eu laiton sont en or très pur. Cette particularité , qui a été vérifiée par une commission qu'Alexandre VU a nomtnée à cet efifet, n'est point, comme nous le verrons, indifférente pour l'ex* pËcation de ce monument.

Les petites sculptures d*ivoire, qui représentent les travaux d* Hercule^ prouvent qu'il est d'origine païenne. Abstraction faite de la tradition que nous avons constatée, il n'est pas possible de supposer, avec quelque apparence de raison, que cette chaire romaine ait été

chaire. Celle que nous publions ici est celle qui a été donnée par Phœbeus dans son ouvrage De idenlitale caihedrœ, in quâ sanctus Pelrûs Âùtneepri^ màm sedit, et de antiqailale et prœslantiâ soletnnitatis Cathedrœ Homanœ dissertatio. Romœ« 1666« in-1?. — Nous regrettons que fartiste naît pas donné plus de développement aux ornemens en ivoire qui décorent ce monument. C'est en vain que nous avons cherché si ces figures se trouvent sur quelque autre dessin. Nous n'avons trouvé ce monument reproduit que dans Bianchini, Dem, Histor, eccks, comprobata monumenlis, planche m, 2* Siècle, no 77. Les proportions en sont encore plus exiguës; seulement^ Tartiste a ajouté à la chaire le riche coussin «ur lequel on s'assayait^ et une espèce de tablier sur lequel est écrit le nom du pape Victor^ avec ces mots de Tertuliien : Episcopus episcoporum. (Note du directeur des Annales),

■^L'once, ou la douzième partie de la palme romaioe, équivaut à 1 centimètre.8 millimètres.

' Li sacT, ttp/ei. ftoman., c« xxt, p. 133.

luxe et de leurs aises, ne manquaient pas de garnir leuçs chaises h porteur de riches et moelleux coussins; elles devaient avoir une dimension qui pût se prêter à cet arrangement La structure du meuble en question, qui est celle d'un grand et large fauteuil, s*accorde ainsi très bien avec la destination clairement indiquée par les anneaux de fer latéi^ux. Il résulte de ces observations que, selon toute probabilité, son origine n*est pas antérieure au règne de Claude, et qu'elle est postérieure aux comraencemens de la prédication évangélique qui ont eu lieu sous le règne de Tibère.

En suivant ces divers indices, on parvient à découvrir quelle a dû être la position sociale de son premier possesseur. Les particularités qui caractérisent en elle une chaise à porteur, et par là même un genre de meuble dont les grands seuls se servaient, sou ampleur, sa structure soignée, ses élégans ornemens d'ivoire entrelacés de filets d'or, la perfection des sculptures, tout annonce qu'elle n'était pas un meuble ordinaire , mais un siège de distinction, une espèce de chaise curule, appartenant à quelque personnage opulent de la classe aristocratique ou sénatoriale.

Nous venons de recueillir quatre indications distinctes : l"" cette chaire a été originairement une chaise à porteur ; 2^ le personnage dont elle était la propriété était, païen ; 3" il faisait partie de la haute société dans la. Rome impériale; U"* le siècle d'Auguste, si l'on eu retranche le premier tiers qui précède le règne de Claude, se présente comme étant l'époque à laijuelle il est le plus raisonnable de faire remonter ce monument.

Confrontons maintenant ces indices avec des observations qui dérivent d'une autre source. Saint Pierre, arrivé à Rome dans le siècle d'Augjiste et sous le règne de Claude, y a reçu l'hospitalité chez le sénateur Pudens, converti par lui au christianisme. C'est là que se sont tenues les premières assemblées des fidèles, c'est là que sa chaire pastorale lui a été fournie. Comme la chaire était une marque d'autorité, il est très naturel que Pudens ait tenu à lui procurer à cet effet un meuble distingué. Le gestatoire, dont se servaient l'empereur et lesgrands; était éminemment un siège d'honneur, et il n'est guère douteux que le sénateur Pudens n'ait possédé un meuble de ce

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genre, puisqu'il faisait partie de la classe qui avait adopté cette mode à l'exemple da souverain.

Nous avons donc deux séries d'indications : les unes se déduisent des particularités matérielles du monument ; les autres résultent des données historiques sur l'époque et la maison où saint Pierre a pris possession d'une chaire dans Rome. Ces deux séries, quoique d'origine diverse et réciproquement indépendantes, s'ajustent l'une à l'autre sur tous les points pour concorder, d'une manière frappante, avec la tradition qui a répété de siècle en siècle que cette chaire antique est celle de saint Pierre.

On demandera sans doute si la légende mythologique, représentée par les sculptures d'ivoire, ne peut pas former une objection légitime œntre l'authenticité de ce monument. Assurément il ne serait pas raisonnable de supposer qu'en faisant fabriquer une chaire apostolique, on ait exigé que ses ornemens figurassent des objets profanes; mais tel n'est point le cas présent , puisqu'il s'agit d'un siège que Pudens aurait pris parmi les meubles qu'il possédait avant sa conversion au christianisme. Il est aisé de concevoir qu'on y ait laissé subsister ces petits emblèmes en faveur du sens allégorique auxquels ils se prêtaient aussi naturellement que cette figure d'Orphée que nous avons rappelé tout-à-i'heure , et qui avait été tracée sur les murs des catacombes par les premiers chrétiens. Orphée, domptant les animaux par les accords de sa lyre ^ était une belle allégorie du Christ subjuguant les âmes rebelles par sa doctrine céleste; de même saint Pierre était le véritable Hercule qui était venu à Rome pour y terrasser l'hydre infernale de l'idolâtrie. C'eût été, je l'avoue, un s^mboUsme presque imperceptible à raison de l'exiguité des figures , et il n'aurait pas eu, comme je l'ai déjà dit, le genre d'utilité qu'avaient les peintures des catacombes. Mais si ce rapprochement allégorique n'explique pas pourquoi l'on aurait choisi tout exprès de pareils emblèmes pour les incruster dans le meuble destiné à être la chaire de l'apôtre, il explique suffisamment pourquoi on a pu les laisser dans un meuble préexistant, pourquoi on n'a pas tenu à briser sur cette chaire curule du conquérant chrétien de Rome les figures en quelque sorte prophétiques dont elle se trouvait ornée. Cette explication se présente très-naturellement , supposé que ces premiers

cbrétieus aient attaché quelque importance à ces ornemens ; mais, du reste , il est trè? possible et luême probable qu'ils n*y ont guère pris garde. Il ne faut pas juger de ce qui a dû arriver alors d'après ce qui se passe aujourd'hui, lorsqu'on fournit une chaire à un évêque : la chose ne s'est pas faite avec tant d'apprêt. Saint Pierre étant établi chez Pudens , des néophytes s'y sont réunis dans une salle pour l'entendre prêcher et pour recevoir de lui le sceau du baptême. On a choisi sans délai , parnoi les meubles de cette maison , qui la veille était encore païenne , un siège d'honneur dont il pât se servir en présidant cette assemblée religieuse , et il a continué d'en user, sans que lui ni ses disciples se soient mis à éplucher les petites figures découpées entre les pieds de cette chaise , tandis qu'il s'agissait * de commencer la lutte contre le grand colosse de Rome. Après la mort de l'apôtre, la vénération due à sa mémoire n'aurait pas permis, si la pensée en était venue, de mutiler la chaire sur laquelle il s'était assis , et de proscrire ce qu'il avait toléré.

Quelque supposition que l'on fasse, ces emblèmes ne sauraient donc former une objection solide; car , en matière de critique, et spécialement de critique monumentale , il est de principe que lorsqu'une diflûculté se résout par une expUcation plausible , elle ne peut ni infirmer les indices qui éclairent les origines d'une chose , ni à plus forte raison prévaloir contre une tradition constante. Combien n'y a-t-il pas de monumens dont on ne conteste point l'authenticité , quoiqu'ils présentent des singularités moins facilement explicables que celles dont nous venons de parler?

Loin de porter atteinte à la tradition , cette particularité sert au contraire à l'appuyer. Si après quelques siècles on avait commencé à présenter aux respects publics une fausse chaire de saint Pierre , on n'aurait pas manqué de choisir un meuble exempt de ces images païennes qui pouvaient la rendre suspecte. La présence de pareilles sculptures sur un pareil monument semble donc prouver qu'il n'a pu être vénéré de siècle en siècle , que parce que chaque siècle a trouvé une tradition préexistante qui en garantissait l'authenticité. Ces ornemens profanes, incrustés dans la première chaire de la chrétienté , ont sans doute embarrassç plus d'un savant du moyen âge qui ne pouvait pas connaître , comme nous , d'après des monumens

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