THÉODICÉE CHRÉTIENNE
Ou comparaison da la notion chrétienne de Dieu, avec la notion rationaliste
Par m. l'abbé MARET •.
Théodicée de Platon. — Les trois facteurs de Texistence : les iJécs^ Dicuja matière première. — Erreurs et lacunes de son système. — Tliéodicée d'Aristotc. — Ses conséquences : Dieu n'est pas la cause efficiente du monde, il n'est que la cause finale; négation de la Providence.' — Le Christianisme seul a pu combler les lacunes de ces théories. — Développement des preuves de Texistence de Dieu sous soi\ influence. •»- Saint Augustin. — Analyse de son argumentation. — Elle est supérieure à celle de Platon. — Saint An-, selme. •— Démonstration du Monologium. — Descartes. — Ses trois preuves de l'existence de Dieu. — Caractère de la démonstration cartésienne. — Pei*fections de Dieu. — On ne doit pas le confondre avec le monde.
Quelle est la théodicée de Platon et d'Aristote? La solution de celte question nous révélera tout à la fois la puissance et la faiblesse de la pensée antique lorsqu'elle a voulu s*élever vers Dieu. Laissons parler les faits.
Platon , comme on le sait , admet trois facteurs de l'existence : les idées, Dieu, et la matière première.
Yoici , autant qu'on peut la dégager des obscurités dont on s'est plu à l'envelopper, sa théorie sur les idées. 11 les regarde comme des
» A Paris, chez Méquignon- Junior. Prix : 7 fr. 50 c' » Voir le 1«' article, au;;cahier précédent, p. 121.
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espèces types , des formes intelligibles '. Modèles et principes des choses passagères , qui leur doivent leur essence et leur nom % ellej^ forment une hiérarchie vaste et immuable. Au d^ré inférieur se trouve ridée des genres et des espèces; au sommet , par-delà Tidée d'être* plane l'idée suprême de runilé et du bien , d'où toutes, les autres dérivent 4. Mais ici se présente une question importante ; ces espèces-types ont-elles une existence indépendante? ou bien, sontelles les pensées mêmes de Dieu , des modes de son intelligence î Grand nombre de commentateurs anciens et modernes prêtent à Platon cette dernière opinion ; mais nous ne la trouvons dans aucun de ses ouvrages authentiques, et Aristote, qui rapporte souvent les doc^ trines non-écrites du maître , n'en parle pas ; loin de là : il lui attribue l'opinion contraire '. £n effet , si nous consultons les écrits du disciple de Socrate , nous voyons qu'il reconnaît aux idées une réalité individuelle et indépendante ; elles existent eu clies-mcmes , elles n'ont point été, elles ne seront point, elles sont, et, hors de Dieu, il n*y a point d'autres êtres réels ; il leur donne même dans le Timée le nom de dieux éternels ^ : en un mol* , au lieu de rattacher à la substance du Dieu suprême les idées , ces espèces types, il en fait des êtres distincts de lui qui sont seulement l'objet de sa contemplation 7. Ici nous arrivons à la théologie de Platon.
Il pose, comme un fait incontestable, l'existence d'un Dieu organisateur. Il montre , dans le livre des l/)is , que si le monde n'est pas son ouvrage mais le produit du hasard , les lois et la morale ne sont que de pures inventions humaines , et , par conséquent , le droit, le
* Et^ir,, î^sai, voir Platon , Jiep., x, p, 5C6>a, b; speciesj/ormie, roir Cicéron^ Âcad.^ 11, liv. i, 8; Top,» 7 ; Apulée, PhiL, liv., n, pages 38> 40, éd. de Vulcanius^ Paris, 1601 .
» Voir Platon, Phédon,^, 102 b, 103 b; Aristote , jf/cV. i, 6, p.987^c. 2.
» Voir Platon, Soph,, p. 250-CO; Proclus, sur le Timécy p. 180.
* V. Platon, Rép,, v», 1, p. 509; vu, p. 517, 532; Aristote, MeL,xii (xi\) 6, 7, 8, p. 1080, c. 2; p. 1081, c. 1,1.29; p. 1083, c. IJ. 31.
• Ubi sup.
. « V. Platon, le Timée, p. 37 c.
"^ V. sur la théorie des idées M. H. Martin, Eludes sur le Timee de Platon, t. I, argument, §§ 2 et 3, note 22 (§§ 4 et 5), t. it, notes 60 et 6^.
Iir SÉRIE. TOMB IX. — N" 51. 18W. 14
31* THËOl^ieËfi GHBËTiEttHB,
di»voir, tonte autorité disparaissent ; la force seiile règne ft^. la terre '. — Croire que le monde existe par Ini-même, c'est se méprendre snr SÉ nature^ il eit même impossible de le concevoir sans un Dieu placé au-dessus de lui*. *-^ Un corps peut recevoir le mouvement et le transmettre, mais il ne saurait le produire ; si le monde est en mouvement, il faut donc un premier moteur K De plus, il est plein d'harmonie ; la perfection de l'effet prouve donc Texcellence de la catrse^. •— Platon n'est pas moins explicite dans le Timée que dans les Lois} il s'y élève à Dieu par le principe de causalité. «Tout ce qui natt, dit-9, n procède nécessairement d'une cause ; car rien de ce qui est né » ne peut être né sans cause ^*. Le monde a été produit, car il il est » visible, tangible et corporels » -^ Enfin on sait que le TiméeXmi entier est la démonstration d*un Dieu, architecte et père du monde, Mais d'après quel motif Ta-t-il créé ? « Disons la cause qui a porté » le suprême ordonnateur à produire et à composer cet univers... Il » était bon , et celui qui est bon n'a aucune espèce d'envie. Exempt » d'envie, il a voulu que toutes choses fussent, autant que possible, » semblables à lui-même. Quiconque, instruit par des hommes sages, I» admettra ceci comme la raison principale de l'origine et de la for- » mation du monde , sera dans le vrai. » — Ainsi le Dieu de PlatoQ est une cause , une force intelligente et parfaite, sage et bonne; il est aussi une providence. « Ne faisons pas , dit-il , cette injure à Dieu de » le mettre au-dessous des ouvriers mortels; et tandis que ceux-ci, » k proportion qu'ils excellent dans leur art , s'appliquent aussi » davantage à finir et à perfectionner par les seuls moyens de cet 1) art, toutes les parties de leurs ouvrages, soit grandes, soit petites; » ne disons pas que Dieu, qui est très-sage, qui veut et peut preQcli:^
■ V. le i« livre des Lois^ t. viii de la traductiota da M. Cousin, p. SS4.
« /6id„ p. m,
9 ifbié,, p. S36 et sqq.
* Uid„ p. 249.
' nàv ^g aZ To *)ffyvdfii.sv5v W aÎTÎou tivoç eÇ àvà*yxv); •yipsaôat, lîwrl ifoip à^ûvatov x<»pU aÎTtGU ^evsaw «xelv. pt 28 a; (rad. de M* CoUSin, t. xii, p. 116J
^ r^^ôviv 6patèç ^ip àinro; H Itfn x«l (rôp.A i^m, Pl|lo&, ie Timéè, p. 28, b.Trad. fr.,p. U1.
94^ II, If^^T- Hi
» soin 40 t<mt« ni^lige tes p^tes choses auxquelles il lui i^t (du^ 9 9isé de poorvoirt isuoiine ppurrait faire un ouvrier indolent ou lâche, » rebuté par le trayait i et qu'il pe donne son affection qu'aux gran- « des ^ H Phtou reconnaît donc non-seulement une providence générale qui maintient Tordre du inonde , mais encore une providence
particpliere qui veille sur tous les êtres Ces notions de Dieu
mt vrai^ et l>eUei; mais voici l'erreur qui te rabaisse au simplç
f^e d'organisateur
A c4té de ce Dieu existe une matière étemelle comme lui , in- Cféée comme lui. Platon a développé dans le Timée sa théorie sur la production du monde. « Voici, dit M. Martin, la traduction fidèle de s (sa pensée ; i"^ Le monde n'a pas toigours exislé ; lorsqu'ilJn*exis- « tait pas encore > il y avait déjà , suivant les expressions mêmes de » Platepi n^n seulement c^ qui est d'une manière absolue» c'est-%- » dire le modèle (les idées) et le lieu , c'est-à-dire la matière pre- » tnière indétenninéei mais la génération^ c'est-Mire» la production
* alors confuse dà quatre espèces de corps élémentaires *. £n effet ,
• Platon sgoute qu'gvani que Dieu formât le monde , les démens de » la matière corporelle étaient agités au hasard et se trouvaient dans » l'éiat oà doit être un objet duquel Dieu est absent % c'est-à-dire » dans un état oit, il n'y avait ni raison ni mesure ^* Aussi Platon a nomme te plan d'après lequel Dieu se disposait à organiser le n monde, le desse.in du Dieu éternel toncernant le Dieu futur ^ hi^f^- » vpv Osi»v ^ ->^ 3» Aiusi ) BOB seulement ie chaos est antérieur au
' t»$ f^iSf u v|ii de la trad. de M, CpubIp, p. 36S.
* OuTOÇ p.gv ouv D'À Tuapà ta; il^.f^^ «J'Yiçcu Xo*^ioQeiç Jv ïçe^xXatcj) oe^09Ô6> Xo-vo;. ev Ti xai Y/^^OL^i jcal 'yé^çaiv «vaî, rpia Tp^y,^, îtai îrpiv oùpavbv '^Eveadai, Tintée^ p. 52 d.
' Ôt£ ^' ÈTrexiipeÎTO xoafAeîafiflw xb «âv,TrCp «pwTCv xai u^wp, Jtat yîÎv, xat àspa... iravrairaai p.T.v ^laucEifAeva waTPsp eixbç îy%vi dfwav orav kvr^ Tivbç ©eoç. Le Timée, p. 53 b.
* Kat To p.6v W wpb TOUTOU (iravTO;) TtocvTa Tau-' ixilv iK(?|wr»«l ^p^^rpû);. /*«V/.,p. 53 a. ^
'' /^fW., p* 34 a.
216 THÉODICÊE CHKÊTIENNE,
1» monde, mais encore l'action de Dieu éiait absente du chaos, » et par conséquent Dieu n'en était pas Fanteùr. Où commence » donc, suivant le Timée^ l'opération divine qui a produit l'ordre » du monde physique? C'est au moment où Dieu sépare les quatre » espèces de corps et les réunit ensuite avec harmonie : il les sé- » pare, il les réunit, mais il ne les fait pas. Il fait encore bien » moins les élémens primitifs dont ces corps se composent '. En vertu 9 de quoi existaient*ils donc et s'agitaient-ils avant la formation du » monde 7 En vertu de cette cause enranie et déraisonnable dont » Platon a posé l'existence, lorsqu'il a voulu expliquer ce qui est an- » térieur à l'action divine, en vertu de la nécessité, i\ âva-^xT)? *. Une » âme désordonnée produisait dans la matière corporelle un mouve- >» ment confus^ Pour que le principe du bien pût y dominer, il fallait » que Dieu mit l'intellect dans Pâme et l'âme dan^ le corps'. À ce
» moment commença le monde : auparavant c'était le chaos
» 3"" Platon , dans le Timée , ne regarde pas la matière seconde des » corps comme l'œuvre de Dieu; il ne lui attribue pas non plus » la création de la matière première. Aussi Proclus lui-même ^ avoue » que suivant le Timée , et en général suivant la doctrine de Plafou, » le Dieu père du monde, le ÔTijxioupYèç, n'est pas l'auteur de la ma- » tière première, mère et nourrice du monde, mais que le père et la » mère sont deux principes éternels l'un comme l'autre. Pour soute- » nir, que suivant Platon, la matière première est l'œuvre de la divi- 9 nité, il est obligé de recourir à un Dieu supérieur, duquel , à l'en » croire, l'auteur du monde et la matière tireraient leur origine ^er-p » nelle. Mais on ne voit rien de semblable dans le Timée : il n'y est 1» question que d'un seul Dieu suprême , savoir de l'être infiniment » sage qui a organisé l'univers; et cette hypothèse de Proclus n'est » pas mieux appuyée par les autres œuvres de Platon '. »
' V. M. Martini Études sur le- Timée de Platon, notes C6, 68.
* I6id., t. n, note 53.
» V. note 22, § 7. «
* Prfïclm, sur le Timée, pp. 117, 118.
^ V. M. Martin, u6isup,y t. ii^ note 64.