PAR M. MARET
Aiasi, d'après le Timée, i'* Dieu n*a pas créé la matière première des corps, c'est-à-dire la substance indéterminée ; il n'a pas même créé la matière seconde , c'est-à-dire le chaos éternel; 3*" il a produit l'ordre du monde, mais non de toute éternité '• Ajoutons que le Dieu organisateur de l'nniTers est simplement imitateur des étt^s rétls , des idées \
Tels sont les trois principes admis par Platon : les idées , types étemels, immuables des choses ; Dieu, force intelligente et oi^^anisatrice du monde; enfin, la matière incréée. — Or, cette conception ne renfenne-t-elle pas une contradiction radicale? Ne parlons pas des idées, puisqu'on a soutenu , sans aucun fondement , nous l'avons montré , que Platon ne leur accorde pas une existence indép^dante. Mais, cette matière étemelle et incréée comme Dieu , qui souvent oppose à son action une résistance invincible , n'est-elle pas la négation do véritable infini , de Dieu î Car , si elle est par elle-même , elle a aussi d'elle-même ses modalités , elle est donc infinie ; nous avons donc deux infinis ; or, deux infinis ne peuvent coexister, puisqu'il manquerait à chacun l'infini; donc, dans ce système, Dieu cesse d'être iofini, tout-puissant.— - Platon, comme on le voit, malgré sa vaste intelligence, n'a pu s'élever à l'idée véritable de la divinité. Cependant sa doctrine était un grand progrès pour la pensée, si nous la comparons aux théories de Parménide, d'Heraclite et de Pythagore. Il s'appropria tout ce qu'il trouva de vrai dans leurs systèmes, il profita des leçons de Socrate , il sut aussi s'inspirer des traditions primitives. Alors fécoadé par sa puissante réflexion, son génie s'exalta, il s'éleva dans la connaissance de Dieu plus haut que ses devanciers; ses suc^ cesseurs même ne purent pas l'atteindre et le comprendre, sa théodicée est le chef-d'œuvre de l'antiquité ; cependant il n'a pas saisi la vérité toute entière; son système présente des lacunes, des erreurs profondes : « Il ne pouvait pas, dit M. Martin, accomplir l'œuvre de « la philosophie chrétienne ^ »
• /3/</., t. II, pp. 181,184.
■ Mi{i.iQTT.; Tôv ovTwv. Lc SophtsU^ p. 285 a. ^ Ubi sup., 1. 1, p« 18.
21$ TRÊODICËB CRRÉtiBIfIfE,
Là thëûdicée d'Âristote ofn-é-t-ellc moins de laennèsT Cbtttieflt-^âle plus de vérité ? On sait que 4^s le point de départ, H a suivi dâtté ses spéculation^ uhô direction opposée à celle de son maître. Il admet , il est vrai, (x)nmiè Platdn, une substance, title matière éternelle', mais il ne la Conçoit pas indéterminée, existante en elie-mème, antéflenre* ment aux essences ; il ne voit là qu'une pure conception de l'esprit, , m êtle abstrait, sans aucune réalité ; d'après lui la matière, Fessence, là fofme sont inséparables. L'éternité de la matière entraîne âoM celle des essences ; et , éii effet , dit*-il , 11 y à toujours eu de il M* tière sous l'essence, et de IVssence dans la matière ; et le monde eH étetnel. îl existe tout formé, tout organi^, pat- sa propre Dattire, pt la force des choses, sans IHntervention d'aucun principe étranger. Il est intelligent et capable de se mouvoir : Tintelligence et Is force motrice , endormie , il est vrai , tietinent à son essence..-. D-tm atitrc côté , le mouvement , ainsi que lé tems -, est éterneh, non «u puissance mais en acte , non comme possible maHï en Mt ; il etisl9 done Un moteur éternel , éternellement en aéte i el tomme êti^« ot comme moteur*. ^ Or, ce premier moteur est héeëssaiveiHent iflniiô* Bile; car s'il se mouvait, il Serait mû par quelqUèd causes, et èes causes elles-mêmes devraient à d'autres cauiies leur impulsiofl ) ainsi jusqu'à rinfini, ce qui est absurde. Mais àlot^ bit Se demandé oom« ment Un moteur immobile peut mouvoir. «^ La iNÊpètiSe à èettë qM* tlon est le point le plus obscur , mais aussi le plus subtil et le ^fA caractéristique de la théodicée plrépatétlelenne. b'apfc^a Aristote , H meut comme un moteur immobile peut mouvoir , eommè meuf etit les objets du désir et de la pensée. Il est cause flriale du mouvement, îl n'est pas force motrice \
Ainsi la nécessité d'un premier moteur cohduit Aristote à reeon^ naître l'existence d'un Dieu qui met en branle , sans le savoir, les forces motrices résidant dans la nature des êtres. Au reste, son Diett est la cause du bien ; il est parfait et sa perfection n'a point de
' Aristote, Met., xii. c. 6.
' Met., xiî, c. 6. Cf. Phys. yiii, c. 5 et G.
' KivsT ^è w^8 • To oosxTov Mi th itYiT^v j«v^, 60 JttvoôjJLivov. Met, xrt,^HiUlxn) c. 7.
f AS li MttKr. SIS
faomes, Il «HUM gufiiUnce aimple , parce quHuie tobstanec simplt est supérieure , par nature, à une substance composée'. Il n'a point comiu^Qcé et m d^it point finir. Ajoutons qn'il est une intelligence, ^t môme TinteUigenoe la plus parfaite ; car rintelligiUe en soi et Tintellig^ce en soi (appartiennent à la mteie catégorie , à la catégorie de la periection \ Celte intelligence est toiyours en acte , et la pen** 9iA ipii en jaillit est la plus parfaite qu'il noua soit donné de oonce^ Toir; c'est la pensée de Dieu appliquée à Dieu lui-«même K Dans cette contemplation de son être , il trouve éternellement et oontinA»* ^ent ie bonheur. « Simple dans sa substance, éterneldans sadarée, » (on^det dans son intelligence! beureuis par sa nature même , tels » sont tes attributs du moteur immuable ; et c'est là Dieu ^. »
It est unique, puisqu'un seul Dieu suflBt pour eipliquer le monda Clause nécessaire de l'ordre et de Tharmonie qui régnent dans tontes ses parties, il l'attire comme l'aimant attire le fer f mais il n'eieroe mr lui auQune aotion Yoloataire a il ne le connaît pas , il le laisse vivre st le développer sans lui. En effet , le Dieu d' Aristote est si loin d*étre la Providence du numde, qu'il ne sait même pas que le monde sxiste; il perdrait sa perfection , sa félicité, si l'univers pouvait être l'objet de sa pensée. Aussi , pour ne pas la souiller , le Stagyrite ne veut pas gu'il le connaisse; il ne veut pas qu'il agisse sur lui , car ce serait lui imposer une fatigue K Voilà donc la négation de la Provt'dence , voilà donc le monde abandonné à l'empire du destin , à une invincible fatalité. Qh ! j'aime bien mieux entendre Platon célébrer avec tant d'éloquence h Providence , lorsqu'elle étend ses soins jus^ qu'aux plus humbles des êtres« Il ne craint pas, lui i de ftire dé-
^ /éMf«i viî 7.
sur la The^di^'p de PiHion ti ttdristoU^ p. 31.
220 THÊODICÊB CHfcÊTItlfNE,
choir Dieu de sa perfection souTeraine , on âè diminuer {var là ^ félicité suprême.
£t maintenant mettons en regard les sysiènies de ces deux grands philosophes. Lé Dieu d'Aristote n*est que la cause finale du monde ; il n*esl pas une Providence. Le Dieu de Platon est une force eflSciente, une Providence, mais il n'est pas une cause créatrice. Voilà donc le dernier mot de la pensée antique, le résultat des méditations de la raison humaine abandonnée à ses seules forces. Elle a reconnu rexisiénce dé Dieu, mais elle a profané, elle a mutilé son être; elle n'a pu s'élever jusqu'à l'idée de la création, et elle a imposé des bornes à l'intelligence et à la puissance divines. Si quelques-uns ont proclamé une Providenfte» d'autres font de leur Dieu un heureux oisif absorbé dans la contemplation de son être, peu soucieux de ce qui se passe au-dessous de lui.
Combien ces théories sont incomplètes et pleines d'erreurs! Du fond de notre peiitesse, nous signalons avec assurance les vices des systèmes élaborés par ces deux grands hommes qui peuvent avoir des égaux pour le génie , mais qui n'ont point de supérieurs; nous faisons, sans crainte de nous tromper, la part du vrai et celle du faux , mêlés dans leurs spéculations; nous nous élevons à une notion plus parfaite de la divinité. Mais d'où vient ce progrès de la pensée moderne? Peut-elle s'en glorifier comme d'une conquête, le revendiquer comme le fruit de ses efforts persévérans? Ne doit-elle pas, au contraire, le rapporter au Christianisme, eh chercher la cause dans la révélation surnaturelle qu'il a donnée à la terre? 11 se rencontrera , nous n'en douions pas , des hommes idolâtres de la raison qui accueilleront ces paroles avec un sourire de pitié; ils nous jetteront le sarcasme et l'ironie ; mais leurs railleries ne nous effraient pas; elles ne nous porteront pas à mentir à notre conviction la plus profonde , à étouffer dans notre cœur ce que nous croyons être la vérité. Nous le proclamerons donc hautement, oui^ c'est le Christianisme qui , en rayonnant sur le monde pour régénérer la pensée , a lancé la raison humaine dans ces routes nouvelles inconnues aux philosophes de l'antiquité; c'est lui qui a agrandi les idées; c'est lui qui nous a révélé de nouveau l'unité de Dieu , sa toute-puissance créatrice, sa vie incommunicable. La raison a recuelUi ses enseignemens , mais elle ne les a pas découverts : il l'a mspirée ; alors ,
SOUS son influence, elle a traité la démonstration de Dieu avec beaucoup plus de vérité, de rigueur et de profondeur. Nous allons suivre son développement dans la suite des âges chrétiens. Toutefois, nous n'exposerons pas les preuves de Texistence de l'Être suprême; nous naos attacherons à la plus importante , à celle qui sert cooune de base et de fondement à toutes les autres, à la preuve ontologique, et nous Tétudierons dans saint Augustin , saint Anselme et Descartes« Le grand évêqued'Hippone résume la doctrine des Pères ; nous trouverons dans le célèbre abbé du Bec et dans Descartes l'enseignement du moyen-âge et des tems modernes.
Entre les ouvrages de saint Augustin , il en est un que l'on peut considérer comme une introduction à la méthode qu'il employait pour s'élever à Dieu : je veux parler de ses Soliloques. On sait que ce livre est un entretien du saint docteur avec la raison; il veut, par la connaissance de soi-même , arriver à une connaissante de l'Être suprême claire et évidente.* Mais avant de méditer les mystères dç la divinité, il tombe à genoux et verse son âme dans une de ces prières ardentes où il nous fait admirer le cœur le plus tendre et Tfimour le plus vif pour le Dieu qui l'attire et l'enchante. « Que je 9 vous connaisse, s'écrie- t-il, comme vous me connaissez; faites » connaître à mon âme qu'elle ne peut rien que par vous. Montrez- > vous à moi , ma seule consolation... Venez, délices de mon esprit » aussi bien que de mon cœur; que je vous contemple à jamais... » Donnez-moi des yeux capables de vous voir, lumière invisible... » Donnez*moi un cœur qui vous aime , un esprit qui ne pense qu'à » vous, une inteUigence qui vous comprenne, autant que par votre » grâce nous pouvons vous comprendre , une mémoire qui vous ait » toujours présent, une raison qui ne s'écarte jamais de vous*. »
Voilà comment ce saint docteur se préparait anx méditations qui devaient l'élever à Dieu. Quant ajix preuves qu'il donne de son existence, il faut les chercher dans ses autres écrits. Et d'abor^, constatons le principe, l'essence même de sa démonstration. — Le monde * ne nous présente que l'image de la mutabilité; tous les êtres qui le coni-
* SaÎDt August.i Operay 1. 1, Soliloquia.
* Thomassinus, Dogm. Ihcoi,, 1. 1 ; />^ J)€o, 11b. t.
Sn THÉOUetB GRBtraSHNE,
fOH&t iwt ttiile soat pu, car il» naiÉitat it iiÉtimni. 4ii4mni d« la salMtanoe corporelle ae trouve la aohitaiicê apirilaeUa qû loi «t très sapârianre. L'âme, an efct, ooiMiaiide aa coipa} elle joge et toutes ka cboaes tbiblea, même des plus anUimaa. Ainsi elte cnonak laa aatrea; elle meiure leurs mttOTeiqaiia >... £t cepandafit Mte mtore exoelleste» celte raison de rhomma est pMBc d'imperfeetioaiel de dâfrats : die ignore, elle apprend , elle gagne , elle oublie» eDe perd, elle veut et ne veut pas; en un mot, elle porte, oomme h mturc corporelle , le cachet de la muUbilité et de rimperfiBCtiott. Aiari donc, les esprits et les corps nous avertissent qu'ils ont reçu ritre^ car s'ils étaient par eux-mêmes ils seraient immuables^ « £t voilà le « del et la terre* Ils sont. Ils crient qu^lls ont été MtBi car ils » changent et ils passent. Or ce qui est sans avoir été Créé n*a riea » en soi qui nesoit éiemû; de là il ne peut dire sujet à la viciai'- » tude. Et le del et la terre ne se sont pas faits t leur voix nous etie : » c'est piffce que nous avons été faits que nous sommes; nous n'é- » lions donc pas avant d'être pour nous foire nou»^êmeSi L'éfidenée » est leur voix. Vous les avez donc créés , Seigneur *; »
Eh bien ! h pdne saint Augustin a fait im pas dans la démoBStni'tiotf de Dieu , et déjà il a franchi Tablme devant lequel la pensée antique s'était arrêtée. Cette matière que Platon et Aristote r^nirdaient comme nécessaire et incréée , vous la voyea sortir du néant, I la voix de TÉternel, par un acte libre de sa volonté. • Les notions du vrai * , du beau S et du bon * , qu'une étude appro'* fondie de l'flme lui révèle, sont les degrés qu'il établit ensuite poor s'élever à Dieu. Nous regrettons beaucoup que les limites qui nous sodt
I On reconnaU ici, dit M. Maret, la roseau pensant do Pascal « plm fort que le monde parce qu*il se connaît et qu*il connaît aussi ce monde qui Tfcrase, tandis que ce monde ne se connaît pas. Théod^ cht; p. 162.
* Con/ifs,, l. XI» c. 4 de la trad. de M. Moreau. yoy. aussi 1. tu, c Vn ). IX, c. 10 ; 1. XII, c. 8; 1. xiii, c. 33> etc.
' S. August. Operaj 1. 1, /)<? iiàetx) Arhitrio , 1. li, C. 8, 10, 12, 13, DèMusUâ, 1. VI, c. 4, 7, 9> 10, 12 ; De doclrinâ chrUHanâj 1. ii, c. 32, 35, 38.
* De verd rcàgiane, c. 30, SI .
* />r Trinilate, 1. vin^ c. 3.
ifl^MilM ii« Mitt ponÉitt»t pas de reprodidra istt w^fpmmtitàm » BM8 potifrioitt lien te tompum à eelie de PktMi , et faire mieus resf sortir sa ropârioritô^ 8ii|i dente le dùdplede Socrate a conaaeré dea pigei #aviiiaiitaad'ékKpieiN»àe4lébrte la iféviié éiemeUe et «écessaifei la bmfeft abeehle I lehteii aaprftma Maisaavâaie jnteiligeQee a*a pu êmbraner d'osé maaière mette et préaae lai rapports dea idéea et du monde avee Dieu ; aessi sa théorie préaente de grandaa lacufiee et dei erraon profondffi. DaHa le Baiot évêij^e d'Hippooe , an <0Blraire« Ém d'cAscur, rien de vague ; la vérité briUe à noa yeux daua tout acm éebti en le Uaant , nops adcumea eomitte électriaéa par cette beauté t (Nir eette bonté suprèflie qui Tinapirent et renfiamment*. £t pniai eomment rendre cea mouvemena impétueux et paanoanéa de Vàm» d-Âugastia vers aon Dieu » cea aoupirs» ces élans, ces prières ardentes qui interrompait à ehique moment la suite de ses raiaounemens? Quels aocees! Quelle nouveauté dans le monde! On cbeixherait ep vain dans kl ^ilQMifAea de )*en|iqHité oes rapports si douxderilinie avec le Pieu qn^eUe eontemple: c'est fii que le Christianisme triomphe et que aaint Augustin n'a pas d¥gaL
depandttit il manque quelque chose k sou argumentation* Partout, dini ses écrits, il a posé les principes , mais il les a séparés de Idnrs eoQiéqiiences. On sent, dit hL Maret, que toutes ces idées pourraient être soimûaes fe une analyse plus profonde et revêtues d'une â^me plusexaote.
fiafait Anaebne^a eti la gloire de compléter l'q^uvre deruiustre évôfse d'Hippone. l^e eélèlire fihhé du Bee ne raisonne pas seulement Kir l'i^ du bon et du grend » mais aussi , et principalement sur l'idée de l'être qui embrasse tontes les autres* Ajoutons que son langage ^t plus précis k que sa preuve se développe avec plus de logique et présente uq ensemble plus n^iy^^ueux : vpilà ce qui constitue la ^\x^ périoiUé de ^a démonstration.
« l*e moyep le plus f^ai^e^ dU-ili pour s'élever ^ Dieu est celui-ci; » nous ne recherchons que les objets qui nous paraissent bons , et 1^ » raison nous en découvre un grand nombre. Or, il est incontestable * QQ^ toute chesfi plus HFande, mcindreou égale à une autre, ne souï- « fre œs modlGcàtions qu'en vertu d'une chose qui n'est ni l'un ni » Tautre de ces objets ; mais que l'oti conçoit la m^e dana tous les
224 mtomcta ciBiÊrfiSNNE,
1» êtres éiven qui s'unissent en die. Il est é&ac nécessaire que les » choses bonnes soient telles ijn vertn d'une bonté , ane , et toujours » la même , qui se retrouve dans tous les oj^ets bons en particulier. » Il y a donc un être par lequel toutes dioses bcmnes sont telles , et » dans lequel se réimissent toutes les nuances du bien, malgré les » diversités qui les distinguent. Qui peut douter que ce par quoi tont » est bon ne soit le bien sujMrême , ne soit bon par soi-même? Les » autres biens sont tels par la vertu de quelque aùtiré qu'eux mêmes, » celui-ci Test par la sienne propre. Mais ce qui est bon par aotre 9 chose que par soi est inférieur à ce. qui Test par soi-même. Ce qui » est bon par soi est donc souverainement bon et supérieur à tout; » car ce qui est souverainement bon est en même tems souveraine- » ment grand. Il y a donc quelque chose qui est à la fois souveraiae- » ment grand et souverainement bon, et supérieur par conséquent à «» toutes choses. Enfin, non seulement tout ce qui est bon et tout ce » qui est grand Test en vertu d'une seule et même chose, mais encore » tout ce qui est n'existe qu'en vertu de ce mècne principe. £n effet, n tout ce qui existe est par quelque chose ou par rien. Ce dernier » point de l'aitemative est impossible; donc tout est en vertu de quel- » que chose. Ce quelque chose en vertu duquel existent toutes les n choses créées, est un ou plusieurs. S'il est plusieurs , ses différentes » individualités existent par elles-mêmes, et, dans ce cas, il y a un » principe ou une force en vertu de laquelle elles existent par elles- » mêmes. Il y a donc quelque chose d'un par la vertu duquel sont » toutes les choses. Cela seul existe par soi ; car, ni les êtres qui ont » des rapports ensemble, ni les rapports eux-mêmes ne se donnent » mutuellement l'existence: mais ce qui est en vertu d'un autre est » moindre que ce qui est par soi-même. Il y a donc un principe » qui seul s'élève d'une manière absolue au-dessus de tout, qui est » à la fois souverainement grand et souverainement bon , puisque » c'est en lui que chaque chose puise sa bonté, sa grandeur et » son être '.•
• s. AnselmL />« divinitaiis essentiâ Monologivan, Cf. M. Maret, Theod. chn, p. 169 et sqq. Saint Anselme a divisé le Monologiam en 79 diapitres. 11 traite successivement des attributs de Dieu , de la Création , de la Tnniié. de la relation de Thomme, comme intelligence à Dieu^ etc.
PAB V^ MjUIET. 225
Tette ^t TaigiuiifiilatBQO' du Monologium,, Sftint Anselme , tos soa Prosologinm, domie me autre prieuve de rexkteiKce delMea '. Elle repose sur ce principe que Texisteuce réelle est contenue dans l'idée. de. perlectioa souveraine. Cet ar^umeni secondake, dans la démonstration de l'illustre archevêque de Gantorbéry, a eu des for* tiues bien diverses.' Au 17* siècle, il parais^it d'une rigueur invin*; dbie, il: fut* développé par un puissant génie, par Descartes; au 18% on s'en est beaucoup moqué. »
Les grandes preuves de saint Augustin et de saint Anselme ne su* bireut pas au moyen-|^e de transformation notable. Elles se. perpétaèrent dans les écoles; on les y présenta quelquefois avec plus de rigueur et d'étendue ; mais leur caractère resta toujoui^s le même. Nom; pouvons donc passer à Beseartes.
M.Jiaret ne se propose pas de juger en eUe-méme la philosophie deceprofond penseur; son but n'est pas d'exposer sa méthode regardée comme la source du rationalisme moderne; il se contente de faire observer que Descartes a complètement sacrifié l'élément traditionnel et de croyance à l'élément d'évidence. On sait quels ont été les résultats de cette méthode exclusive; elle a ei^endré , à linsu de son auteur, ce grand combat que Bossnet voyait déjà se préparer contre le christianisme, sous le nom de philosophie cartésienne. C'est pourquoi, en parlant de la philosophie de Descartes, il faut toujours se souvenir que l'Église, en mettant, et en conservant à Y index ses ouvrages métaphysiques, avait averti de se mettre, en garde contre ces principes*.. Au reste, les six Méditations de Descartes , qui forment à peine 150 pages, ont créé une métaphysique nouvelle. Sous son influence, on a vu naître et se développer l'école de philosophie la plus brillante qui ait peut-être jamais existé, l'école fran-
' Voici comment M. Cousin présente cet argument : « Le plus insensé athée » a dans la pensée Tidée d'un bien souverain au-dessus duquel il n'en^peut • concevoir un autre. Or, ce souverain bien ne peut exister seulement dans » la pensée; car on pourrait on concevoir uja plus grand encore. On ne le " peutf donc ce souverain bien existe hors, de la pensée ; donc Dieu existe. — ' » Le Prosologtwn se compose de 26 petits chapitres. » ffcst, de la philosc phie au 18* siècle; nouv. édit.> t. i, p. 317.
ISt THÉONCÉl Cnin NME,
çiim» cette éùch qui^oompte dans sei itagi Mfthdinaidie« Bawet, Féttelon, LeibniUi, etc.. La théocKeée dtt Gartérianwme doit leule nous occuper Ici.
Descaites a doniié trois dânoBstrationa de l'exiitelice d^ Diea *. Il a consacré sa 3* médLîtnion au développement des deux premiôres} h 3' se trouve dans'la 5* méditation, SHeest ideattqiie à celle dd Proselû^ium, et, dans le philosophe français» eoniiiae dans samt kxt* sefane, elle ne joue qu'un rôle secondaire^ Nous allons nous occuper exdusivement de la première et de la seconde preuve^
4* « J*ai en moi l'idée de Dieu \ Par le nom de Dieu , j'entends » une substance infinie , étemeMe» immuable , toute«*comiai8Bante et » toute-puissante^ Or, cette idée ne peut tirer son origine de not^ » mêmo^ qui ne suis qu'une substance finie, et qui n'ai pas même k t> perfection en puissance. L'être objectif d'une idée ne peut être » produit que par un être formel i et il doit y avoir pour le moîBS » autant de réalité dans la cause que dans son effet *. -^ 2* Je suis, et
' V, Desesrtei, Mtdilatiùps phUoiophiquu etprinûipu dt phUoi^tkiet^ Mk CoUBin> Leçon yf mr Kanl,
' ' Je n'ai pas re^u eeti» idée (l'idée c|e Dieu) par lei aens, et jasMÛ oUe ne l'oft ofTerte àmoi conlre mon attente, ainsi que font d ordinaire les idées du choses sensibles, lorsque ces choses se présentent ou semblent se présenter aux organes eitérieurs des sens ; elle n*est pas aussi une pure production ou fiction de mon esprit> car il n'est pas en mon pouvoir d'y diminuer ni d^y ajouter aucune chose; et par conséquent il ne reste plus autre chose k dire^ sinon que cette idée est née et produite avec moi dès lors que j'ai été eréé^ ainsi que l'est ridée de moi-même. — Et de fait^ on ne doit pas trouver étonnant que Dieu en me créant ait mis en moi celte idée peur être comme la marque de l'ouvrier empreinla sur ion ouvtage. » Troisième mééRMion*
' Nous voyons par la lumière naturelle qu'il est impossible qu'il y ait en nous l'image de quoi que ce soit> s*il n'y a en nous ni ailleurs un original qoi comprenne en effet toutes les perftetlons qui nous sont ainsi représentées; înais' comme nous savons que nous sommes sujets à beaucoup de déftutset que nous ne possédons pas ces eittrêmes perfections dont nous avons l'idée^ nous devons conclure qu'elles sont en quelque nature qui est différente de la hôtre> et en effet très parfaite^ c'est-à*4ire qui est Dieu^ou du mnins qu'elle! ont été autrefbia en eelte chose t et il suit de ce qu'ailsé élaieni In* Unies qu'elles le sont encore. > Principes IS.
<» j'«i ridée d« ûieUi doao'je ae suis j^ii Tiateur dé nmi élre; car » je me serak donné Imites les perlectimis dont j*ai en moi qoel^ie « idée , m'élant déjà donné de toutes les choses la plus difCdle à ao* » quMr» quiest^ à savoir» la substanceé Si ïfm suppose que j'ai tou«» » jours été ce que je suis maintenant, cela ne me dispense pas » d'avoir une cause ; car k durée d'une snb^am» n'est que la répé- > titioB ncm interrompue de l'acte par lequel elle est jHroduite. Re- » oourir à mes parens ou à fueique antre cause moins pM*âdte que » Bien, ce n'est rien expliquer; car d'abord cette cause n'aura pas ». Mtant de réalité que son effet , et de plus on pourra démontrer j| qu'elle n'existe point par elle-même) et comme il s'agit d^une ». cause actuelle et conservatrice, il ne peut y avoir de progrès à a l'infini. Enfin plusieurs causes n'ont pas concouru à ma form»* 4 tion et ajouté chacune l'idée de quelque perfection à la notion que n j'ai de la perfection de Dku; car Tunité et la shnpiicité est le » principal caractère delà perfection que je lui attribue. Ainsi donc, y» de cela seul que j'existe et que j'ai l'idée de Dieu, son existence » est démontrée s»
M. Maret , après avoir exposé la démonstratimi de Descartes, k compare à celles de saint Augustin et de saint Anselme. Leur point de vue n'est pas le même; ceux^-cl , sans négliger l'étude de l'âme humaine, s'élèvent du monde visible au monde invisible. Descartes, au contraire, sort du monde extérieur; il n'en tient pas compte, mais il pénètre dans les profondeurs les plus mystérieuses de l'âme ; il s'enferme dans son sanctuaire le {dus intime. C'est Ib qu'il découvre k kuaiàr«.<Éi»chée» £4 s'il rentra ainsi en lui-inômei ce |i*est pas
* M. JulM tikâùÛ9 ÛEtmtt de Desearèts, tnirod.^ p. vt et x. « Il eit éfident que ce qui conoaii quelque c^se de plus parfait que soi ne s^est point donné Têtre^ à cause que^ par ce moyens il se serait donné toutes les perfections dont il aurait eu connaissance^ et par conséquent quUl ne saurait subsister par aucun autre que celui qui possède, en effets toutes ces perfections^ c*est-à-dire qui est Dieu. Et nous connaissons aisément quil n*y a point de force en nous par laquelle nous puissions subsister ou nous conserver un seul moment^ et que celui qui a tant de puissance qu'il nous fliit subsister bars de Hif> et qui noUs eionservë^^oil se enserrer aei-mème, ou plutôt A*a bfsoin d'être tcÊÊmé par qui que es soit» et enfin qu'il est tNra^b (/Mmv^f» 86 aifti •)
228 THÉOUGÊE CUftËTIKNlfE,
pour se perdre dans l'abstraction , c'est afin de mieux saisir la vie de Tâme dans sa réalité profonde, dans son premier jet, dans sa pre* mière manifestation. Or, cette affirmation première , la Tolci : je pense , j'existe ; mais avec l'idée de mon néant se révèle l'idée d^nn être infini, cause de mon être borné.
Gomment celte idée de l'infini se trouve-tdle en nous? £st*elie le produit du raisonnement? Non, évidemment; car, ou la majem^ du syllogisme qui nous donnerait l'infini contiendrait l'infini lui-même, et aloTH il y aurait un cercle vicieux; ou elle ne le contiendrait pas, et alors comment le tirerions-nous de prémisses où il ne serait pas? Cette idée est donc tout«à-fait primitive dans notre raison. Avant tout, il y a une illumination intérieure, une manifestation divine, une révélation. Dieu se montre à l'âme, et l'âme affirme Dieu avec une invincible assurance, avec une certitude inébranlable. Nous né débutons pas dans la vie par le doute, mais par la croyance. . Tel est donc le véritable caractère de la démonstration cartésienne; elle constate d'abord le fait même de la vie intellectuelle et morale ; elle élève ensuite sur ce fait des raisonnemens qui participent à son évidence. — Quant à ses rapports avec les autres preuves de l'existence de Dieu, on sait qu'elle leur sert de base; tontes suppofrent l'argument à priori de Descartes. M. Maret attaque ensuite et renverse toutes les difficultés qu'on a élevées contre lui; il le montre triomphant des sopbismes de l'erreur et de l'impiété.
Mais il ne suffit pas de savoir que Dieu existe, il faut au^si rechercher ce qu'il est. « La situation actuelle de l'esprit humain, dit » M. Mai^t, donne à cette connaissance, importante en elle>4nême , p un nouveau degré d'intérêt. Quelle est , en effet, la marche de N la raison moderne? Elle ne nie pas Dieu formellement, mais » elle a perdu l'intelligence du dogme chrétien; aussi, en proie à » une ardeur inquiète et douloureuse , elle cherche , dit-elle , » quelque chose de mieux que ce dogme; elle poursuit une n conception de Dieu plus parfaite. Pour n'être point entraîné n par les erreurs du rationalisme qui nous présente le monde » comme le vaste organisme, comme le corps vivant de l'Étemel, il « est donc nécessaire de bien concevoir sa nature. Mais comment » pourrons-nous parvenir à le connaître? En approfraidissant l'idée