‹ Annales de philosophie chrétienne (volume 5)Chapitre 99 sur 135 · LE BOUDDHISME CHINOIS · texte numérisé non relu

LE BOUDDHISME CHINOIS

par les auteurs bouddhistes qui ont esquissé le système cosmographique ci-dessus exposé.

Montons par la pensée au-dessus du monde des désirs, dans lé monde des formes, et arrêtons-nous au premier ciel de la deuxième contemplation; de là nous apercevons mille montagnes polaires, mille isoleils, mille fois nos quatre continens, autant de fois les six cieux du monde des désirs, autant dé fois les trois premiers cieux du monde des formes ; et tout cet ensemble nous apparaîtra recouvert par le premier ciel de la deuxième contemplation. Nous aurons ainsi sous nos yeux une réunion de mille mondes habitables pareils à celui où nous vivons, sauf les étages supérieurs. Mais ce n'est encore là que le petit Chiliocosme '.

Élevons-nous encore plus haut, élargissons notre horizon, et plongeons de tous côtés notre regard dans l'espace infmi, alors nous aper^* cevrons mille petits Chiliocosmes ou un million de soleils, un million de continens, un million de montagnes polaires, un million de cieux habités par Brahma, recouverts tous à la fois par un ciel de la troisième contemplation : c*est ce qu'on nomme un moyen Chiliocosme.

Mais il nous faut monter encore, et nous verrons se dérouler pardessus ces mondes entassés mille moyens Chiliocosmes retxiUYerts]^ un ciel de la quatrième contemplation. C'est là le grand Chiliocosme^ qui comprend mille millions de soleils^ de lunes, de montagnes polaires, de cieux de Brahma, un million de cieux -de la deuxième contemplation, et mille cieux de la troisième \

D'après un passage d'un des livres classiques les plus célèbres , Brahma roi, actuellement dominateur des cieux de la deuxième contemplation, deviendra, à la consommation des siècles que doit durer son existence divine, souverain du grand Chiliocosme, ou grand Brahma roi» à la tête ornée du tubercule divin. — Le grand Chiliocosme, ou la grande terre , repose sur un tourbillon ou sur une roue de métal ;

• M. Abel Rémusat a été obligé de forger cette expression pour rendre exactement la dénomination sanscrite et pour éviter la confusion qae produiraient les mots de mondes et ^univers pris en des sens différens et subordonnés les uns aux autres.

' Le grand Ag^ma cité dam le Stnb-isang^pka-iout liv* xii, p. 21.

m* SÊBIE. TOME IX. — N* 53. iSM. 23

358 MÉLAiXGIft VOSTM* D'A. BtliUSAT.

cette roue repose sur un tourbillon d'eau dont la dimensoB est mesurée d'une manière précise par les fables bouddhistes ; ce tourbliion d'eau repose sur un tourbillon d'air et de vent de la même épaisseur, et le tourbillon d'air est appuyé sur un tourbillon d'éther qui , bien qu'il ne soit appuyé sur rien, est contenu par Teffet de la conduite des êtres YÎvans dans le monde. £n sorte que l'existence du monde matériel tient à la moralité des actions. Les tourbillons empêchent la matière de se dissoudre et de s'éparpiller; ils la tiennent en repos, marquent ses limites et lai assurent la solidité. Le métal se prodoit an-'dessus de l'eau comme la crème sur du lait bouillant

Le degré où nous sommes parvenus , et où semble s'être arrêtée l'imagination de plusieurs cosmographes bouddhistes, paraît au oon« Xrsire avoir été le point de départ pour celle de quelques autres auteurs, toujours préoccupés de l'idée d'un infini matériel^ et toujours renouvelant les plus vaius efforts pour la saisir. Ceux-ci prennent l'univers tel qu'il vient d'être constitué avec ses trois mondes, et tous ses cieux superposés, pour l'unité dont se compose un nouvel ordre d'univers. Un groupe d'univers qui ne saurait être exprimé que par ces nombres hyperboliques dont j'ai parlé en commençant, forme un étage dans la série des univers superposés. L'univers dont fait partie le monde où nous vivons occupe le treizième éti^e ! partir d'en bas ; on en compte sept qui lui sont supérieurs, ce qui fidt en tout vingt étages composant ensemble un système d'anvers , ou , comme disent les Bouddhistes, une graine de mondes.

Au premier des vingt étages, il n*y a qu'un seul Kshma, on terre de Bouddha. On désigne ainsi tout l'espace où^peut s'étendre l'in* fluence des vertus d'un bouddha, et où a eu lieu son avènement. Le second étage comprend d'eux Kshma ; le troisième trois, et ainsi jusqu'au vingtième, qui en contient vingt. Autour de chaque Khsma sont disposés des mondes en nombre égal ï celui d«3 atomes dont se compose un Sou-mérou, Chaque étage d'univers a sa forme particali^rei ses attributs; » sou nom ; cbacui^ au3si repose sur m app^ d'une nature spéciale ^ par exemple le treizième étage est porté par un enlacement de fieurs de lotus» que soutiennent des tourbillons did vent de toutes les couleurs.

L'étage iniérieur, ou le premier des vingt » rq^ese imméiialeBiem

LE BOUDDHISME GRiNOlS. 359

sur hjleurd^un lotus ^ qu'on nomme /e//r cfcs pierres précieuses; et. comme- a occupe dans ce lotus la place du pistil , on désigne le système entier des vingt étages d'univers par le nom de graine des mondes. Dans le Bouddhisme le lotus est l'emblème des émanations divines, et de toutes les productions qui du sein de Têlre absolu se manifestent sous la forme de Texistence relative et secondaire. C'est ainsi que les représentations des dieux, qui sont regardés comme des «effluves sorties immédiatement de la substance divine, sont constamment posées sur des fleurs de lotus. De même ici placer la graine des mondes au sein du lotus , c'est, dans le système panthéîstique, qui est la base du Bouddhisme , déclarer son origine. Lors donc que les bouddhistes rendent leurs adorations à la pierre précieuse qui est dans le lotus , ils adorent le monde qui est en Dieu comme le pistil est dans la fleur de lotus. Telle est du moins l'explication la plus probable d'une de leurs fwmules les plus célèbres , d'après M. Abel Rémusat. Après avoir proposé cette explication, le savant orientaliste dédare qu'il ne prétend pas pour cela en rejeter plusieurs autres qui peuvent trouver leur fondement et leur application dans d'autres doctrines moins relevées, mais non moins authentiques : « Le Bouddhis- « me, dit-il, admet en effet la pluralité des systèmes, et n'est, à vrai » dire , qu'un composé .de panthéisme, de rationalisme et d'idô- » latrie ». »

« Le lotus qui porte la graine des mondes sort de l'océan des » parfums: n autre manière métaphorique d'exprimer la même idée. Vocêan des parfums est lui-même contenu par un nombre de tourbillons de vents égal au nombre d'atomes contenus dans un Sou-mé^ rou, et le nombre des lotus qui sortent de l'océan chargés de systèmes d'univers par myriades de myriades est lui-même tel, que, pour l'exprimer , on accumule les chiffres les pliCs démesurés, immenses^ in* nombrables, indicibles. Ce dernier ne peut être rendu qu'avec plusieurs millioos de z^os. C'est toujoun la même manière d'exprimer que d'innombrables mcmdes jaiflissent en tout Bem du sein de la sub* stance divine. La mythologie a diversement brodé le fond un peu monotone de ces exagérations numériques.

'. AbèlRémaMt, ouvrage déjà cité, p. 98-100.

360 mÉLANGES POSTH. D*A. RÉMUSAT. •— LE BOUDDHISME.

La mer parfumée qui produit les lotus , est elle-même placée au milieu d*un monde immense dont tous les continens sont de diamant. Dans cette terre immense il y a dix fois le nombre indicible^de Kshma , et un nombre de mers parfumées égal au nombre des atomes contenus dans un Sou-mérou ; chacune de ces mers contient quatre continens dans lesquels coulent autant de fleuves qu*il y a d'atomes dans un Sou-mérou. Ces mers donnent aussi naissance à une foule d'univers tous échafaudés les uns sur les autres, tous contenant des quantités inexprimables de graines de mondes. Les auteurs des légendes où se lisent ces descriptions ' semblent ne pouvoir se lasser d'entasser les exagérations les plus folles, en faisant tour à tour reposer les graines de mondes sur une mer parfumée, ceiie-ci sur une terre qui fait partie d'un plus vaste système de monde , et ainsi de suite '.

C'est par cette poésie panthéistique , par ces descriptions enthousiastes de mondes imaginaires, que le Bouddbiîone fascine les e^its rêveurs et contemplatifs de la haute Asie. C'est sous'ce voile épais de chimères é))louissantes qu'il dérobe le vériUble infini. Parla il trompe les besoins religieux de l'âme, car il fait perdre de vue le principe et la fin de toutes choses , il efface le créateur derrière une création illusoire. C'est en vain que l'homme s'épuise à créer des fantômes de mondes ; il aurait beau les entasser éternellement , sa Babel idéale n'atteindrait jamais le ciel inaccessible qu'habite le Tout-puissant; en d'autres termes, l'indéfini ne saurait jamais égaler l'infini. Bans le délire de notre orgueil nous voudrions embrasser l'incommensurable ; et, si je l'ose dire, nous étendons follement les deux bras pour le saisir et l'étreindre, mais nous n'embrassons que le vide, et de ces vains efforts, il ne nous reste que le sentiment amer de notre impuissance.

L*abbé H. de VALROGEA.

> Uoa'yanrkingf cité dans le San'Oang-^pha-sou, livre zlti, p. 6. * Abel Rémiuat^ ouvrage cité page». 100, 101 et 102.

Page 1