LE PONT-DU-PBTIT-PAS
A cette parole je me rapprochai de Marguerite ; j'appuyai mes deux coudes sur ses genoux, puis mou menton dans mes deux mains^ et^ les yeux fixés sur elle^ je l'entendis dire ce qui suit :
— André rentra chez lui^ la rage dans le cœur, choisit dans la basse-cour une poule blanche qui n'avait jamais couvé, la cacha sôus sa 'cape, puis prit son chemin par une montagne déserte, qui est près de son village. 11 se rendit par des sentiers à lui seul connus dans une Caverne où de tous les temps le Diable et les Sorciers ont habité. Arrivé à l'entrée, il saigna avec des ciseaux neufs le cou de la poule blanche, puis prononça sur elle quelques paroles que personne ne comprend et que le Diable lui avait apprises. Soudain, la poule se leva sur ses pieds, battit trois fois des ailes, et se mit à chanter comme si elle venait de pondre ; à sa voix la caverne s'ébranla et plusieurs centaines de diables accoururent. Les uns venaient sous la forme de gros chats, miaulant et criant comme de petits enfants qui pleurent^ d'autres avec la figure de grands chiens dogues se tenant debout sur leurs pattes de derrière^ d'autres sous celle de grands serpents marchant sur leur
*queue; quelques-uns avaient les ailes d'énormes chauvessouris. Quand tous les Diables furent arrivés» on vit sortir de dessous terre le Drack...
— Le Drack, dis-je en sursaut; et qu'est-ce-que le Drack» ma bonne Marguerite ?
-- Le Drack» me dit-elle» est le plus mauvais des Diables ; il a la forme d'un gros renard» mais tout couvert de griffes ; c'est lui qui entraine les hommes et les petits enfants dans les précipices; chaque fois qu'il en saisit un entreses griffes, illui enlève pour le moins deux onces de chair. 11 se tient ordinairement non loin des portes de cette ville, là-bas du côté du moulin, et prèsde ce grand précipice» où jeté le fis vpir un jour;
— Oui, oui» il m'en souvient, lui dis-je» vous me le fitesvoir» au moment où il venait de disparaître.
— Enfin le dernier de tous, continua Marguerite, vint Lacifer en personne, sous la figure d'un gros Bouc, avec ses grandes cornes et sa longue queue de singe.
VI« SÉRIE. TOMB IX. N^ 54; 1875. (88' vol. de la coll.) 30
Dès qu'il fut arrivé : Que me veux-tu, dit-il à André, puisque tu m'appelles ?
Je veux, répondit celui-ci, que tu me fasses épouser Rosalie.
Tu sais, lui dit le Bouc en remuant ses grandes cornes, que je ne puis rien sur cette fille, qu'il ne çi'est pas permis de la toucher, parce qu'elle e^t sous la protection de la Vierge Marie. Mais voici un moyen que je te propose : je mets tous ces Diables à ta disposition ; fais en sorte, avec leur aide, qu'elle monte sur quelque chose qui m'appartienne ; et si elle arrive jusqu'au milieu, je l'enlèvcet je te la donne .
Content de ce projet, André ne chercha plus que le moyen de le mettre à exécution.
Or, voipi ce qu'il imagina : .
Le surlendemain, sachant que le plus jeune frère de Rosalie était à garder un petit troupeau , il envoya un Diable qui, sous la forme d'un loup, le dispersa tout entier en diverses directions. Le père , ne voyant pas revenir son enfant, et inquiet de son absence, chargea sa fille d'aller le chercher.
Rosalie, obéissante, traversa le ruisseau, et se dirigea vers l'endroit de la montagne où elle savait que son frère s'était rendu. Mais André, qui épiait ses démarches, mit sur son cheinin un Diable qui avait pris la ressemblance du chien de son frère. Rosalie crut le reconnaître, et se mit à le suivre, pensant qu'il la conduirait vers son frère. Mais le mauvais chien l'égara, sans presque qu'elle s'en aperçut, loin, bien loin de la maison de son père. A la fin, quand le soleil était sur le point de trépasser derrière les montagnes, elle s'arrêta, et vit, avec effiroi, qu'elle était dans un vallon désert, inconnu, où il n'y avait m sentier tracé ni issue visible.
Cependant, comme elle avait la conscience tranquille, elle ne se troubla pas beaucoup ; elle se recommanda à la sainte Vierge et à son bon Ange, et se mit à descendre le wallon avec la légèreté d'une chevrette, pensant avec raison qu'il aboutirait au ruisseau, et que là elle trouverait son chemin pour retourner chez son père.
^ 1^ nuit commençait à couvrir les vallées et les plaines,